Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le courage de penser l’avenir

Etudes œcuméniques de théologie fondamentale et ecclésiologique

Christoph Theobald

Il serait bien imprudent de tenter de rendre compte en quelques lignes de la richesse de ces études œcuméniques de théologie fondamentale et ecclésiologique. Christoph Theobald leur donne une visée précise et ne la perd pas de vue au long de ces pages d’analyse rigoureuse. Selon lui, la crise que nous traversons, qui met en jeu l’avenir de notre planète autant que celui de l’annonce de l’Évangile, implique en effet que le théologien s’engage : il s’agit non pas seulement d’analyser le présent en s’appuyant sur les acquis du passé, mais de trouver dans la foi le courage de penser l’avenir. Il dénonce ainsi le risque d’un catholicisme qui, « refusant toute partialité, risque de tout bénir » (p. 21).

S’appuyer sur le passé et laisser advenir de nouvelles questions

L’ouvrage se présente comme une suite d’études qui permettent de progresser dans la recherche de fils directeurs afin d’ouvrir des pistes pour l’avenir. L’A. nous convie d’abord à une relecture des textes de Vatican II à la lumière des nouveaux horizons suggérés par le pape François. Dans cette perspective, c’est le principe fondamental de pastoralité de l’enseignement ecclésial qui ressort de l’entreprise du concile. Mais François souligne aussi que nous assistons à un changement d’époque. Cette situation tout à fait nouvelle invite à repérer les limites de certaines affirmations du concile, et à porter son attention sur les défis actuels. Il faut alors « laisser advenir de nouvelles questions qui ne rentrent plus dans le cadre normatif tracé par le dernier concile » (p. 34), notamment celles posées par la crise écologique et le mouvement transhumaniste qui transforment profondément la place de l’homme dans l’univers. Cela implique une nouvelle perspective, qui peut se traduire dans la notion de style. Elle permet de rendre compte de la façon dont s’articule pour le pape doctrine et pastoralité : bien loin de séparer la doctrine et sa traduction pastorale, il s’agit d’« apprendre l’art apostolique de circuler entre la simplicité du cœur de l’Évangile et les autres vérités de la foi en tenant compte de […] la diversité culturelle et personnelle quasi infinie de ses destinataires" (p. 182...183). On se souvient que cette approche fut l’occasion de nombreuses tensions, notamment autour du synode sur la famille.

Dans une Église restée largement asymétrique et hiérarchique

Dans un deuxième temps, Christoph Theobald propose de nouer les différents fils repérés pour tenter une réponse à la question que fait surgir la crise actuelle : de quoi s’agit-il en fin de compte dans la foi chrétienne ? Dans cette réflexion de théologie fondamentale, l’A. tente de situer le christianisme face à l’avenir. Il s’attache surtout à « revisiter les fondamentaux, tels qu’ils apparaissent lorsque se retirent les “eaux” de l’ecclésiologie latine, grégorienne et post-tridentine » (p. 251). Même si cette caractérisation risque d’être trop rapide, dit-il, elle permet de souligner que même si les textes de Vatican II introduisent la notion de peuple de Dieu, le cadre de l’ecclésiologie latine, organisée autour des notions d’autorité et de pouvoir sacré, qui lui donnent une figure asymétrique et hiérarchique, est resté intact. L’A. déploie quant à lui sa réflexion à partir de l’égalité baptismale de tous les chrétiens, et invite ainsi à repenser des concepts comme celui du sens de la foi des fidèles, ou d’apostolicité. L’ouvrage explicite enfin dans un dernier moment l’esprit œcuménique de ces études. Avec ses flux et reflux, l’œcuménisme est en effet devenu un véritable lieu d’apprentissage, de conversion et de réforme de chaque tradition chrétienne. L’auteur invite à avoir le courage d’anticiper ensemble l’avenir, dans un quotidien déjà partagé avec toutes les Églises.

Autorité et dialogue : un défi particulier pour la vie consacrée

Une autorité crédible

Parmi les multiples perspectives ouvertes par l’auteur, nous choisissons d’en relever une qui semble féconde pour la prolonger une réflexion sur la question de l’autorité dans l’Église, et tout particulièrement dans la vie consacrée. Dans le chapitre intitulé S’entendre dans l’Église et dans la société, le théologien interroge ce que nous pouvons attendre légitimement de l’autorité. Pour cela, il articule cette dernière avec le dialogue. Son approche se fonde notamment sur les réflexions de G. Fessard définissant l’autorité comme une puissance génératrice du lien social. Ce lien se crée en effet tout particulièrement dans les diverses situations de dialogue qui visent à établir entre tous une entente. L’A. donne alors quelques critères pour que cette autorité soit crédible : la cohérence de celui qui l’exerce, c’est-à-dire la concordance entre ses œuvres et ses actes, qui peut aussi s’exprimer dans la capacité à avouer ses incohérences, une faculté d’empathie et enfin la capacité de l’autorité à vouloir sa propre fin : ce dernier aspect, déterminant, peut se traduire en terme de liberté de l’autorité par rapport à elle-même, d’effacement ou de décentrement. C’est bien cela qui la distingue définitivement du pouvoir.

À ces critères classiques de crédibilité, l’auteur en ajoute deux, liés à la situation présente où le dialogue est devenu plus nécessaire, mais aussi plus fragile : la foi en la vertu du dialogue (à l’heure où l’on est parfois de tenter de recourir plutôt à une autorité forte pour assurer la cohésion) et la capacité de l’autorité à s’autolimiter et à risquer l’écoute de toutes les voix. L’A. ajoute que « c’est précisément cette autolimitation au profit du dialogue qui est la manifestation de [la] force spécifique [de l’autorité] » (p. 416). Cette approche de l’autorité dans son rapport avec le dialogue est soutenue par une méditation sur l’Évangile selon saint Jean et les dialogues qui s’y déploient. Jésus y apparaît bien comme le témoin véridique dont l’autorité repose sur sa capacité d’écouter un autre, et de s’en aller pour qu’advienne l’Esprit.

La couleur propre donnée par le vœu d’obéissance

La vie consacrée est appelée à un travail d’écoute et de dialogue toujours renouvelés au même titre que l’ensemble de l’Église. Christoph Theobald souligne d’ailleurs combien elle a été le lieu d’un dialogue patient, notamment à propos de tous les ajustements qu’elle a su mettre en œuvre à la suite du Concile Vatican II. Il ajoute qu’elle recèle dans sa tradition des pratiques et une sagesse qu’il serait bon qu’elle puisse partager, humblement, à toute l’Église.

Il reste cependant que l’autorité revêt dans la vie consacrée un caractère particulier, puisqu’elle est, en un sens, au service de l’obéissance promise par les religieux. Celle-ci ne s’adresse pas à une communauté, ou à un groupe, mais à une personne déterminée qui, dans des conditions précises, demande quelque chose et en prend la responsabilité. Le supérieur, tout en étant frère, est donc aussi dans un rapport plus extérieur de vis-à-vis. Il indique ainsi que chacun reçoit de Dieu sa mission et sa vie. L’obéissance est au service du bien commun, mais surtout elle invite à se mettre à la suite du Christ, obéissant au Père. Il est significatif par exemple que la tradition monastique parle de l’abbé, référence à la paternité de Dieu, qui engendre chacun des membres.

L’obéissance au service du dialogue

La place centrale de l’obéissance n’empêche pas que la vie religieuse puisse être le lieu d’un authentique dialogue, bien entendu. Mais il y aurait peut-être intérêt à articuler de façon plus précise l’autorité et le dialogue. Certes, celui qui exerce l’autorité est au service du dialogue en promouvant l’échange. Ainsi, il autorise et authentifie les liens qui se tissent dans le corps en suscitant la parole et la participation de tous. Mais il a aussi pour rôle de porter la responsabilité de décisions, et plus encore d’être celui dont la parole invite à l’obéissance, à l’écoute d’une volonté autre qui pourtant donne la vie. Il y a là une tension qui ne peut se résoudre par des formules trop simples, au risque d’un dévoiement de l’autorité.

C’est là que la capacité de l’autorité à s’autolimiter et à risquer l’écoute de tous, selon les mots employés par Christoph Theobald, peut ouvrir une piste, nous semble-t-il. En effet, sous cet angle, capacité à susciter le dialogue et à dire une parole qui invite à l’obéissance se rejoignent : pour qu’elle soit juste, l’obéissance ne peut être demandée que par celui qui sait s’effacer devant un autre, et c’est le même mouvement qui permet le partage fraternel. C’est bien de cette façon que le Christ appelle des hommes à sa suite dans le mouvement qui les attire avec lui vers le Père. En ce sens, l’autorité qui commande est elle aussi au service d’un dialogue. Dialogue entre celui qui obéit et Dieu lui-même, mais aussi dialogue avec le monde qui l’entoure, et dans lequel il cherche à mieux servir et aimer.

On décèle ainsi la profonde justesse humaine de la parole du Christ : « si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous » (Mc 9,35). Ce n’est pas d’abord un appel à l’humilité ou au service, mais une façon de désigner le lieu paradoxal où l’autorité trouve sa fécondité : sa capacité à s’effacer au profit du dialogue qu’elle a fait surgir. On touche là aussi peut-être les raisons profondes de la crise qui ébranle l’Église dans la mise au jour des abus qu’elle a commis : c’est cette capacité à s’effacer pour que vive l’autre qui a manqué. C’est le cas pour toute autorité, et cela est attendu tout particulièrement de l’Église qui annonce un Dieu qui ne révèle la puissance de son amour qu’en mettant cet amour au service de la liberté de l’homme.

Dans cette perspective, c’est aussi la façon d’exercer l’obéissance qui est interrogée. Il n’est pas si simple en effet de s’acquitter de la mission confiée au service du dialogue. Il faut certes faire au mieux ce qui est demandé, mais plus encore le faire de façon à vivifier les liens entre tous. Il s’agit aussi de prendre le risque d’élargir constamment cette conversation avec tous. L’obéissance est alors vécue avec courage et liberté, non pas comme une façon de se démettre de ses propres responsabilités, mais comme un appel à tenir sa juste place pour que le corps soit de plus en plus vivant.

Ainsi, l’autorité qui est juste promeut autour d’elle la capacité de chacun à exercer lui aussi son autorité propre. Il serait beau que la vie consacrée permette à chaque disciple de devenir, par la pratique de l’obéissance, « comme son Seigneur » (Mt 10,24) : obéissant au Père et par là revêtu, lui aussi, d’une autorité unique pour provoquer la parole et la vie de ses frères, et aller, incessamment, à la rencontre de celui qui est encore sans voix.

Collection Cogitatio Fidei

Éditions du Cerf, Paris, avril 2021

628 pages · 29,00 €

Dimensions : 13,5 x 21 cm

ISBN : 9782204143509

9782204143509

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