Même s’il s’achève sur une question sans réponse, voici un fort beau livre dont l’auteur, journaliste, est porté par une double conviction : celle qui l’a amené à se convertir à la foi chrétienne en 2021, celle qui le pousse depuis l’enfance à combattre les méfaits causés par le capitalisme dans notre société. D’où son intuition d’aller chercher, dans ces hauts-lieux de la foi que sont les monastères, des inspirations qui permettront de résister aux tendances de toutes sortes qui abîment notre vie personnelle et commune. La méthode est riche car elle allie avec souplesse l’histoire de la vie monastique (Pacôme, Antoine, Augustin, Benoît, Bernard, Claire, Thérèse…) et les divers entretiens que l’auteur a menés dans dix monastères de France (Chalais, En Calcat, Lérins, Taizé…) pour y saisir sur le vif du quotidien les traits de sagesse du monachisme séculaire.
Après un éclaircissement bienvenu sur ce qu’il faut entendre par la fuite du monde, l’auteur voit le monastère comme un lieu de résistance aux travers que sont, dans la société d’aujourd’hui, l’accélération et l’éclatement du temps, l’individualisme forcené, l’impérialisme de l’argent, la gouvernance chaotique, le travail insensé et déprimant, la fermeture à l’étranger, la dégradation de la planète, la guerre, etc. Oui, il est possible de vivre autrement en prenant le triple détour de l’inutilité pour éviter l’omnipotence de la rationalité instrumentale, de la lenteur pour goûter le temps présent, de la communauté pour vivre la sobriété et le partage. Le monastère porte aussi en lui le secret d’allier l’horizontalité de la fraternité (tant recherchée par les groupes actuels d’auto-émancipation) avec la verticalité de l’autorité entendue comme service ; il permet de repenser le travail en fonction des besoins sans se laisser emballer par l’accroissement de la production ; il reconnaît la dignité de toutes les tâches, même les plus humbles, partagée dans un esprit d’égalité fraternelle ; il sait tenir le numérique à distance et pratiquer l’écologie comme une pensée des limites. La logique capitaliste de nos sociétés se trouve ainsi contredite, mais d’une tout autre manière que par le communisme marxiste : « Ce n’est certes pas le Grand Soir, mais c’est un petit matin qui est déjà immense » (p. 126).
Le tableau n’est pourtant pas sans ombres puisque, par exemple, au Moyen-Âge, Cluny et Cîteaux ont pu devenir des empires, et que, aujourd’hui, les choix écologiques peuvent créer des tensions dans les communautés… Toujours est-il que le monastère mérite d’être considéré comme une source d’inspiration pour notre monde ou, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, une utopie pour notre temps.
Mais si le mot utopie signifie sans lieu, le monastère ne peut en être une, enraciné qu’il est, à la fois, dans le lieu géographique où moines et moniales font vœu de stabilité et dans le lieu spirituel de la louange chrétienne. À partir de quel lieu, dès lors, pourra-t-on s’inspirer de lui ? La question vient en fin de parcours où l’auteur avoue qu’il n’est pas parvenu à la résoudre : « Cette forme radicale de vie communautaire semble ne tenir que parce qu’elle est soutenue par des temps de prière répétés collectivement chaque jour. Or j’ai voulu adresser ce livre à un lectorat le plus large possible, bien au-delà des seuls chrétiens […] Peut-il exister un substitut aux offices monastiques pour les non-croyants ? » (p. 274-275). Quelle que soit la réponse que chaque lecteur donnera à cette question, il peut en tout cas remercier l’auteur d’avoir investi tant de travail dans sa documentation historique et tant d’empathie dans ses entretiens avec les moines et moniales pour aboutir à un ensemble fort bien construit et joliment écrit. Par ses rappels du projet monastique renouvelé au fil des siècles, les approches concrètes du terrain diversifié où il se déploie aujourd’hui et ses comparaisons avec les aspirations communautaires et sociales de nos contemporains, l’ouvrage constitue une précieuse source de réflexion, pour les gens d’Église sans doute, mais aussi bien au-delà.
Éditions du Seuil, Paris, avril 2025
288 pages · 23,00 EUR
Dimensions : 14 x 20,5 cm
ISBN : 9782021551150