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Jung et le protestantisme

La face méconnue d’un pionnier

Bernard Hort

D’emblée l’auteur situe son analyse dans le contexte particulier de la réception de Jung en monde francophone. Les penseurs catholiques y ont très tôt été attirés par cette autre psychanalyse, perçue comme moins matérialiste que celle de Freud, afin de poser les bases d’une nouvelle théologie. La démarche de l’ouvrage est justifiée d’abord par les données biographiques : issu d’une famille de médecins et de pasteurs de Bâle, Jung a des liens de famille avec Schleiermacher, et s’est plu toute sa vie à aborder des questions théologiques dans ses conférences, lui qui avait fréquenté les auteurs protestants dans la bibliothèque familiale. Elle l’est aussi dans les fondements mêmes de sa pensée : son approche psychologique est marquée par la théologie, en faisant la part belle à la conscience individuelle et à l’expérience intuitive, dans une démarche empirique qu’il reconnaîtra sur le tard inspirée de Schleiermacher. Comme lui, il rejette la pensée procédant par système, au profit des réalités individuelles.

Les archétypes jungiens, qui précèdent et dépassent les individus, sont des produits immémoriaux de l’inconscient collectif et des grandes permanences symboliques : inspirée du concept du numineux chez Rudolf Otto, la dialectique entre volonté personnelle et archétypes rejoue le rapport homme-Dieu dans toute sa dramatique, où « Dieu est le plus fort » et l’homme « entièrement livré ». Il prend en cela fortement position contre la théologie libérale de son temps et de son christianisme éthique, qui inhibe selon lui la dimension de relation immédiate avec Dieu. Il prend par-là également le contre-pied de l’inconscient freudien matérialiste, individualiste et pansexualiste, centré sur le complexe d’Œdipe, au profit d’une conception plus large, spirituelle et collective, d’un inconscient reposant sur une couche universelle et archaïque.

Dans Réponse à Job, publié dans les dernières années de sa vie, Jung donne à voir une conception très germanique d’un dieu en lutte avec sa face sombre, son « ombre ». Il lui conjugue une sensibilité théologique toute luthérienne, avec son image de dieu et du drame divin qui le lie aux hommes. La violence du dieu vétérotestamentaire est selon lui celle d’un dieu « insuffisamment différencié » et « trop inconscient pour être moral ». Dans le drame divin, c’est ce que l’incarnation permet : Dieu entre alors dans la conscience humaine, ce qui lui permet de se différencier et de s’individualiser par rapport à sa propre violence. C’est à ce même processus que sont invités tous les autres humains, par la résolution de leurs antinomies.

Pourtant, Jung n’épargne pas le protestantisme dans son analyse de l’histoire : le moment de la Réforme est l’affleurement généralisé de ce qu’anticipait la mystique rhéno-flamande, c’est-à-dire le passage d’un Dieu médiéval réifié, extérieur aux individus, à une intériorisation et à une subjectivisation de Dieu. Cela est passé notamment par la suppression des médiations hiérarchiques du catholicisme ; mais ce processus d’individuation du christianisme a dérivé en individualisme et en isolement de la foi. Cela a produit l’effet paradoxal d’un retour à l’indifférenciation de l’inconscient, à une « indigence spirituelle » d’un christianisme appauvri de son registre symbolique. À la fin de sa vie, Jung jugera le protestantisme incapable de sortir de la direction historiciste et rationaliste, en n’acceptant, contrairement au catholicisme, qu’un référent textuel unique, la Bible.

Bien qu’il permette la découverte d’une pensée stimulante, le travail de l’auteur ne révèle pas une bonne maîtrise du domaine de la psychologie, mais se limite au commentaire de citations et à des notices biographiques des personnages évoqués en regard de Jung, auxquelles s’ajoutent quelques recensions d’ouvrages. Ce livre n’évite pas non plus le piège d’une explication psychologico-biographique de la pensée jungienne et de son intégration du protestantisme, sans un grand souci du déploiement dans le temps de la pensée jungienne. À ce prix, on aurait aimé que la chose fût réglée en moins de deux cents pages. Bref, un ouvrage bien documenté mais dont on aurait pu attendre un travail d’analyse plus avancé.

Mots-clés Psychologie

Collection Psychologie et spiritualité

Labor et Fides, Genève, octobre 2023

240 pages · 19,00 EUR

Dimensions : 12,5 x 20,5 cm

ISBN : 9782830918229

9782830918229

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