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Il renverse les puissants

Portraits de chrétiens contestataires

Timothée de Rauglaudre Jean-Baptiste Ghins Matthias Petel

« Il renverse les puissants » : l’ouvrage co-signé par Jean-Baptiste Ghins, Matthias Petel et Timothée de Rauglaudre, jeunes auteurs chrétiens engagés dans la réflexion et l’action, a effectivement la saveur du Magnificat. Le genre littéraire du « portrait », qu’ils ont choisi, permet, tout en racontant des histoires, de faire droit à une pensée qui se nourrit des expériences. Charge au lecteur d’y repérer la trace d’une tradition. C’est un point sur lequel les auteurs insistent quand on les interroge sur l’adjectif « contestataire » : « la tradition n’est pas nécessairement au service de l’ordre ». Le propos est donc politique, si l’on veut bien prendre le mot en son sens le plus large : ce qui regarde la vie de la cité. Le point de vue des auteurs est de considérer la foi dans ses rapports avec la société, comme relevant non de la sphère du privé et du particulier mais de celle du social et du singulier. En brossant 12 « portraits de chrétiens contestataires », c’est par la porte de l’expérience au singulier qu’ils proposent au lecteur de découvrir un christianisme en prise avec le monde, d’un continent à l’autre, tout au long du XXe siècle. De Dorothy Day (1897-1980), fondatrice aux États-Unis du mouvement des « Catholic Workers » en 1933, à Joseph Wrezinski (1917-1988) à l’origine, en France, du mouvement international de lutte contre la misère, ATD Quart-monde, en passant par Alioune Diop, Ivan Illich, Desmond Tutu et Simone Weil, pour les plus connus.

En dépit de cette grande variété, il n’est pas impossible de repérer des accents communs, ce qu’on pourrait identifier comme « une tradition d’action et de pensée » (p. 17) : la fraternité, qu’elle soit appuyée sur le caractère universel de la foi (Alioune Diop) ou sur l’expérience de la communauté (Ivan Illich), concrétisée par la solidarité. Et surtout, sa conséquence : la lutte, au nom de l’Évangile, contre toutes les formes d’oppression : qu’il s’agisse d’argent (Mounier, Wrezinski), de pouvoir (Guttiérez, Weil), de racisme (Fannie Lou Hamer et la « Black Church », Desmond Tutu) ou de sexisme (Dorothee Sölle). Ces « chrétiens contestataires » sont des tous des femmes et des hommes engagé(e)s dans l’action concrète, qu’ils soient théologiens (Guttiérez, Sölle), philosophes (Mounier, Weil), leaders ou réformateurs (Dorothy Day, Alioune Diop, Ivan Illich, Fannie Lou Hamer, Desmond Tutu, Vida Dutton Scuder) ou même poète (comme le belge Charles Plisnier). Mais leur action n’est jamais « purement » politique, encore moins politicienne : elle donne forme à leur réponse à la parole de l’Évangile qui non seulement les invite, mais les oblige. « Chaque jour, écrivait la théologienne féministe et protestante Dorothee Sölle, j’ai peur que [Jésus] soit mort pour rien, parce qu’il est enterré dans nos églises, parce que nous avons trahi sa révolution, par notre obéissance et notre peur des autorités » (p. 189). Scandaleux ? Le lecteur en jugera.

La question qui est derrière ce livre pourrait être exprimée de manière toute simple : au fond, à quoi engage le fait d’être chrétien ? Dit autrement : à quoi engage le baptême ? On ne parle pas ici de pratique religieuse (pour être un bon chrétien, il faudrait aller à la messe le dimanche, se confesser de temps en temps et réciter le Credo), mais de ce que la foi représente comme force réelle, concrète, à l’intérieur de toute existence, et en relation avec d’autres. Croire en Dieu, croire au Sauveur, c’est plonger sa vie dans le mystère pascal et croire que tout peut – et doit – en être transformé : « Plutôt que de moraliser ou abandonner la civilisation, nous devons la transformer », affirmait Vida Dutton Scuder, personnalité clé du « Social Gospel », dans les États-Unis du début du XXe siècle (p. 179). Aujourd’hui, certains sont tentés de confisquer le message chrétien pour qu’il serve leur propre idéologie et leurs intérêts (pensons à la charité ordonnée à la Vance, en parfaite contradiction avec la parabole du bon Samaritain) ; mais l’Évangile demeure, force brûlante de contestation : c’est ce que démontrent ces « portraits de chrétiens contestataires ». « Par on ne sait quelle ruse de l’histoire, il y eut en effet, depuis que le capitalisme industriel s’est imposé, et malgré la somme des compromissions des Églises à son égard, quelques âmes pour toujours entendre le mot de Marie à sa cousine Élisabeth : Déployant la force de son bras, il disperse les superbes. Il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles (Lc 1,51-52) » (p. 15).

Ces histoires singulières ne sont pas pour autant des vies de saints, les auteurs en sont bien conscients qui ne versent pas dans l’hagiographie, sachant bien que « l’intrication du politique et du religieux peut mener à la confusion des registres » (p. 29). Mais elles ont le mérite d’affirmer, haut et fort, chacune à sa manière : « Oui, l’Évangile est possible, maintenant, et il ne peut attendre plus tard » ! À nous, maintenant, de ne pas le faire attendre ? Voilà ce dont le lecteur pourra décider.

Éditions du Cerf, Paris, février 2024

280 pages · 24,00 EUR

Dimensions : 15 x 22 cm

ISBN : 9782204157261

9782204157261

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