Professeur à Fribourg, le théologien dominicain s’allie ici à Marie de Lovinfosse, de la Congrégation de Notre-Dame de Montréal, elle-même exégète, dans cet ouvrage à deux mains qui se termine par une bibliographie, et, fait plus rare, par un index onomastique. Prêtant « une attention spéciale aux victimes adultes de violences ou d’abus sexuels, dans le contexte domestique ou dans celui de la vie religieuse » (p. 7), les auteurs ont comme « option de fond et hypothèse de travail que la dignité d’une personne s’apparente en pratique à son unicité » (p. 14). Dans le premier chapitre, à dominante philosophique, ils tentent d’approcher « la dignité bafouée d’une personne singulière, telle qu’elle se donne ou se raconte » (p. 22). Dans le deuxième, à caractère exégétique, ils interrogent le témoignage de Paul et son expérience, et voient s’ouvrir des voies possibles de restauration de la dignité. « Les deux chapitres suivants étayent les dimensions pratiques de l’émergence » (p. 22) de la parole des victimes devenues témoins ; alors seulement peut s’envisager, dans le quatrième chapitre, ce qu’il en est en définitive du pardon. « Les quatre chapitres sont conduits par un même et unique fil théologique, celui de l’appel qui restaure » (p. 23).
Partant de cette description tout empruntée à l’introduction des auteurs, on remarquera comment leur approche de la dignité bafouée peut en effet fonder la nouvelle émergence d’un vrai sentiment de dignité (chapitre I). La démonstration est, comme annoncé, philosophiquement fondée, où l’on voit la reconnaissance de la dignité se déplacer « vers le compagnonnage offert à autrui dans la dignité ou par l’amour » (p. 47). La mise de fond que représentent les deux premiers chapitres se poursuit, on l’a dit, en considérant comment le Nouveau Testament, et plus spécifiquement Paul, témoigne(nt) d’une transformation du sentiment de son indignité à la dignité nouvelle de sa mission, « moyennant la perte de ses assurances initiales » (p. 51). C’est donc là proposer des pistes de guérison et de transformation à tous ceux qui, « par leur conversion systémique », veulent contribuer à la libération des personnes abusées et à celle de toute personne (p. 54) ; ou encore, aider à promouvoir une dignité restaurée « de façon systémique dans les communautés religieuses » (p. 55). Chez Paul, « la dignité restaurée n’est pas une dignité retrouvée, mais une réalité nouvelle qui offre des pistes d’inspiration aujourd’hui (p. 88-91).
On peut se demander si l’ouvrage n’aurait pas pu commencer au troisième chapitre : « Passer de victimes à témoins, l’émergence ». C’est le chapitre le plus long, il explique au passage (p. 94) l’illustration de couverture, inspirée de « l’art japonais de réparer un vase brisé avec de l’or », selon l’art du Kintsugi. Retraversant plusieurs épisodes bibliques, jusqu’à l’Ecce homo, il tend à entendre ce qui aurait du sens pour les personnes concernées : « de quoi ont-elles aujourd’hui vraiment besoin ? » (p. 124). Le dernier chapitre, tout en nuances lui aussi, interroge la possibilité et la justesse du pardon, parfois, hélas, compris comme une obligation morale. Il souligne ces deux impasses que sont le ressentiment de la victime et la néantisation du malfaisant. Or, « la plupart des personnes victimes n’ont pas pour priorité le pardon » (p. 136), mais tâchent de nommer l’impardonnable. Remis au Père, comme dans l’ultime parole de Jésus, le pardon qu’on ne peut octroyer aujourd’hui « sera actualisé en son temps » (p. 146). L’épilogue revient sur la thèse : le fondement de la dignité restaurée se situe au-devant des personnes abusées, et non pas en arrière ; la restauration de chacun passe aussi par la médiation et le témoignage des regards humains qui favorisent l’appropriation d’une dignité tout à fait (et de toujours) singulière : « il est toujours possible d’entendre la voix unique d’un rappel du Créateur et Sauveur à la vie » (p. 155).
Éditions du Cerf, Paris, avril 2025
178 pages · 18,00 EUR
Dimensions : 13,5 x 21 cm
ISBN : 9782204166171