Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Dieu et la Silicon Valley

Éric Salobir

On peut aimer Star Wars et les Évangiles, l’effervescence des start-up et la patiente curiosité de l’Angelicum […] On peut être baba devant une imprimante 3D, les potentialités des IA ou les progrès vertigineux des traducteurs en ligne […] et apprécier les bienfaits de la contemplation et de la prière (p. 23...24). Cela peut sembler une évidence. Il reste que c’est un atout de ce livre : Eric Salobir n’est pas un homme d’Église envoyé en mission vers une terre inconnue et potentiellement dangereuse pour sa foi, la Silicon Valley, ses prouesses technologiques et tous les fantasmes qu’elle suscite. L’auteur se présente au contraire comme un gamin fan de science fiction et passionné par ses premiers essais de programmation informatique qui, devenu dominicain, continue de tisser des liens entre l’Église et le monde digital.

L’ouvrage ressemble à un guide de voyage. On y part, à chaque chapitre, à la découverte des progrès ou des mirages de la technologie : les enceintes connectées à qui l’on demande tout, de la protection de nos maisons à l’assurance que nous sommes aimés, les prouesses et les déroutes de l’intelligence artificielle, les robots programmés pour tuer… Le voyage est souvent instructif, dans un langage abordable pour les non-initiés. On y glane des anecdotes amusantes ou inquiétantes (ainsi de cette enceinte connectée qui se déclenche de façon impromptue en pleine nuit pour prononcer des paroles glaçantes). Mais les véritables enjeux de ces technologies se révèlent au fil des pages moins spectaculaires, et bien plus complexes. Par exemple, les algorithmes portent la marque de ceux qui les conçoivent et de leurs éventuels préjugés, et ces biais demandent à être patiemment repérés pour ne pas laisser se produire de graves injustices. Au cours de ce rapide voyage, l’auteur rend aussi sensible à une certaine vision du monde de ces entrepreneurs dont la Silicon Valley est devenue l’emblème : un mélange d’idéalisme et d’intérêts bien compris, une capacité à créer autour de leurs inventions un récit qui fait basculer de la technique à la mythologie.

Le lieu d’intervention du dominicain auprès de grandes entreprises du digital est celui de l’éthique : il s’agit de les inviter à réfléchir sur les implications de leurs choix. Comment se passe cette collaboration, quels en sont les défis, les impasses ? À quelle condition les entreprises sont-elles prêtes à se laisser questionner ? Le livre ne donne que peu d’exemples de contacts et de réflexion commune, et c’est dommage.

Mais on aimerait surtout demander à l’auteur de nous emmener plus loin dans l’analyse de ce qu’il nous partage. Dès l’introduction, il livre sa conviction que, dans la Silicon Valley, il manque quelque chose comme un sens du sacré (p. 11). Ce sacré serait pour lui, au niveau collectif, une certaine idée de l’homme, ce que nous estimons nécessaire de préserver à tout prix (p. 21). Il peut alors se traduire dans une réflexion éthique. Mais l’auteur invoque aussi la nécessité d’un regard qui ne soit pas exclusivement économique et culturel sur des choix qui peuvent orienter le futur de l’humanité (p. 51), et fait appel un peu plus loin au spirituel (id.). Par ailleurs, il souligne que bien des inventions renvoient plus ou moins ouvertement à une religiosité : ainsi, les enceintes connectées sont des sortes de totem et de lares du foyer.

C’est autour des deux autres notions évoquées, la religiosité et la spiritualité que l’on aimerait le suivre dans ses rencontres. Peut-on parler d’une transcendance à ceux qui cherchent à rendre l’homme immortel ou tout-puissant ? Peut-on chercher avec eux un sens, une profondeur à la vie, ou bien ont-il déjà inventé la réponse à toutes leurs questions ? Ce n’est pas simple curiosité. La capacité de ces technologies à mettre en jeu la religiosité et la spiritualité explique une part de la fascination qu’elles suscitent. Si l’on rencontre dans la Silicon Valley l’homme qui voulait être Dieu (p. 279), selon le titre de la conclusion, il serait sûrement fécond de faire dialoguer sa recherche de sens avec la foi chrétienne. Une religion qui affirme que Dieu s’est fait homme et que l’homme est appelé à devenir participant de la nature divine devrait être un lieu de rencontre et d’interrogation proprement spirituelles sur le progrès des technologies.

Mots-clés Web Société

Buchet-Chastel, Paris, octobre 2020

304 pages · 20,00 €

Dimensions : 14 x 20,5 cm

ISBN : 9782283034026

9782283034026

Sur le même thème : « Éthique »