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Découvrir la gratitude

Au risque de l’asymétrie

Catherine Chalier

Est-il encore possible de remercier ? L’expérience du malheur, ou la peur que celui des autres ne remette en question notre propre bonheur semble s’y opposer. De façon plus fondamentale, note Catherine Chalier dès l’introduction de son livre, nos sociétés s’organisent à partir d’une exigence de réciprocité qui congédie la gratitude de l’horizon de nos relations : au don répond le don en retour, qui rétablit une égalité rassurante. La philosophe s’attache pourtant à explorer ce « que pourrait signifier une asymétrie (…) dont nous prendrions le temps de faire l’épreuve au plus intime de nos vies et de nos liens à autrui, et, pour certains, à Dieu » (p. 21).

Repartant des recherches de Mauss sur le don et de la réflexion de Roger Caillois sur la symétrie et ses contraires, elle rappelle certes la nécessité anthropologique de donner en retour de ce qui est reçu. Mais la symétrie exigée donne lieu à toutes sortes de violences, jalousies et déceptions quand il s’avère qu’elle ne peut régler l’ensemble de nos expériences humaines.

Pour se risquer sur la voie de l’asymétrie, l’A. explore le thème de la bénédiction. Celle que Dieu prononce à la création du monde n’a jamais pour corollaire une possible malédiction. Au contraire, elle ancre toute vie dans une asymétrie radicale. Reconnaître ce oui originaire permet de maintenir ouverte cette dernière. C’est dans cette ouverture que peut surgir la gratitude.

Rendre grâce pour ce que l’on donne

Pourtant, l’asymétrie reste une épreuve : « comment vivre aux heures les plus quotidiennes comme aux heures graves, exceptionnelles et décisives, si autrui ne répond pas à nos demandes, à nos attentes, à nos inquiétudes ? » (p. 141-142) et si Dieu lui-même se tait devant la réussite des impies et le mal qui engloutit tant de vies ? Jamais l’A. n’élude la brûlure de cette question, qu’elle explore dans le souvenir de la Shoah, où toute possibilité de rendre grâce pourrait disparaître à jamais. Pourtant, il arrive que du fond de l’abîme une vie se découvre capable de veiller sur une autre vie, de poser un geste d’attention qu’elle n’a pourtant jamais reçu. De cette expérience jaillit une gratitude inattendue et dérangeante : elle ne consiste pas à rendre grâce pour ce que l’on a reçu et qui nous comble, mais pour ce que nous nous découvrons capables de donner, et qui atteste de la vie de ce oui originaire en nous.

Pourtant, l’asymétrie reste une épreuve : « comment vivre aux heures les plus quotidiennes comme aux heures graves, exceptionnelles et décisives, si autrui ne répond pas à nos demandes, à nos attentes, à nos inquiétudes ? » (p. 141-142) et si Dieu lui-même se tait devant la réussite des impies et le mal qui engloutit tant de vies ? Jamais l’A. n’élude la brûlure de cette question, qu’elle explore dans le souvenir de la Shoah, où toute possibilité de rendre grâce pourrait disparaître à jamais. Pourtant, il arrive que du fond de l’abîme une vie se découvre capable de veiller sur une autre vie, de poser un geste d’attention qu’elle n’a pourtant jamais reçu. De cette expérience jaillit une gratitude inattendue et dérangeante : elle ne consiste pas à rendre grâce pour ce que l’on a reçu et qui nous comble, mais pour ce que nous nous découvrons capables de donner, et qui atteste de la vie de ce oui originaire en nous.

La gratitude est elle-même une « grâce de rendre grâce ». Elle s’éveille difficilement quand prévaut la revendication d’autonomie. Elle demande aussi d’accueillir la solitude essentielle qui se révèle lorsque l’on renonce à la briser trop vite par la réciprocité ou la reconnaissance en miroir. Mais dans cette fragilité l’homme peut être saisi par la gratuité de l’amour donateur de vie.

Ainsi, le mot « merci » peut-il devenir pour l’auteur prophétique, c’est-à-dire porteur d’un sens plus haut que celui qu’on lui donne en le prononçant, et qui pourtant est secrètement espéré. Dieu passe alors dans ce mot d’homme. Il permet de « recevoir un éclat de ce «  »oui«  » inaugural de la création, dans les moments les plus simples de la vie, comme dans les plus exceptionnels » (p. 307-308).

Une approche exigeante de la gratitude

La pensée de Catherine Chalier puise chez Levinas l’exigence radicale que le visage d’autrui impose au sujet. Elle dialogue aussi avec des écrivains, des poètes, des témoins de l’horreur des camps pour attester de la survenue inattendue de cette « grâce de rendre grâce ». Sa réflexion, serrée et exigeante, est ainsi porteuse d’une justesse humaine, au plus près de son expérience souvent douloureuse.

Elle vient aussi avec bonheur interroger un certain nombre d’attitudes contemporaines : la gratitude est en effet un concept auquel la pensée positive ou le développement personnel font largement appel. On y encourage cette attitude de l’âme qui ouvre à l’accueil de tout le bien qui nous advient. Cet exercice n’est certes pas inutile, mais il n’a de sens que dans un monde où, tout compte fait, la réciprocité, l’équilibre des relations seraient largement présents pour qui sait les accueillir. Pour l’auteur, au contraire, la gratitude survient lorsque l’on se risque hors de toute attente de réciprocité. L’ouverture à la vie ne se fait pas d’abord dans l’expérience d’une réciprocité qui est rarement sans violences souterraines, mais dans le risque accepté de l’asymétrie.

D’autre part, la gratitude telle que la pense l’auteur ouvre l’homme sur deux présences qu’il ne peut ni se donner ni maîtriser : il y a d’abord ce oui originaire dont il fait l’expérience quand il se découvre capable de choisir de rester dans le souffle de la bénédiction qu’il a reçue. Il ne sait pas toujours nommer cette force de vie. Plus encore, s’il reconnaît Dieu en elle, il lui est difficile de ne pas réduire celui qui se révèle en toute gratuité à un Dieu « économique » – ce Dieu qui exauce les prières, récompense les justes, et nous reconduit dans une symétrie rassurante. La gratitude ouvre aussi l’homme à une autre présence, l’appel que lui adresse autrui, l’être aimé ou l’étranger, figures par excellence d’une altérité qui ne se laisse pas maîtriser. Si la gratitude « fait du bien », comme on l’entend parfois, c’est en brisant la coquille qui maintient l’homme en lui-même, et en le livrant à ce qui peut lui advenir dans la rencontre avec autrui.

Une brèche dans une expérience qui n’oublie ni le tragique ni la douleur

Ainsi, la lecture de ces pages ramène à sa juste place la quête d’une harmonie idéale où donner et recevoir se vivraient dans une réciprocité, ou une mutualité, dans laquelle chacun serait comblé par la circulation du don. Certes, reconnaît la philosophe, il est nécessaire au plan politique d’établir des relations les plus équitables possibles entre les membres d’une société, d’un groupe ou d’une famille. Mais il reste une asymétrie radicale de chacun avec autrui : « Non seulement parce qu’aucune soif de réciprocité n’est jamais assouvie, qu’aucune reconnaissance de dette n’est jamais comblée (...), mais parce que l’asymétrie se love de façon intime dans les sensations, les sentiments et dans les pensées des êtres humains, fût-ce quand ils s’imaginent le contraire et croient à leur unité, à leur complémentarité ou encore à leur harmonie » (p. 142-143).

Penser le don non pas en droit, mais en fait, ouvre ainsi non pas au désespoir, mais à l’espérance que tout ne se dit pas dans une symétrie plus ou moins harmonieuse. Ceci n’est jamais une justification du malheur ou l’appel à consentir à tout ce qui est. Au contraire il est possible de puiser dans l’expérience de la gratitude la force de ne pas laisser la vie s’enliser dans ce qui pourrait si bien la briser. La gratitude ne se pense pas à l’écart du tragique et de la douleur, et pourtant elle y ouvre une brèche qui permet de ne jamais être englouti dans le malheur.

Plus fondamentalement, ce dont la philosophe rend compte, c’est de la survenue d’une expérience qui ne saurait se fabriquer, ni non plus se justifier par un raisonnement. L’exigence éthique de sa pensée est réelle. Mais cette exigence se conjugue avec l’accueil d’une puissance de vie qui advient à l’homme, dans une gratuité sans mesure. En fin de compte, à travers l’épreuve toujours douloureuse de l’asymétrie l’homme reçoit un « oui » qu’aucune recherche de réciprocité n’aurait jamais pu lui assurer. C’est aussi ce oui sans mesure qui donne leur vrai poids aux relations heureuses apparemment moins travaillées par la souffrance de l’asymétrie. Quand le don est accueilli et permet la circulation de la vie, quelque chose d’inespéré et d’absolument gratuit s’atteste, bien au-delà de la réciprocité. Même lorsque tout semble se jouer dans un équilibre soigneusement établi, l’existence humaine s’ancre ainsi dans une gratuité sans mesure, et c’est en elle qu’elle peut trouver son sens.

collection Philosophie

Bayard Éditions, Paris, avril 2021

312 pages · 19,00 €

Dimensions : 14,5 x 19 cm

ISBN : 9782227497931

9782227497931

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