On n’en finit pas d’apprendre. Certains esprits chagrins diront peut-être qu’on n’en finit pas de ressasser et qu’il vaudrait bien mieux avancer et « tourner la page » – selon l’expression consacrée. Pourtant, ce « Carnet d’une victimologue au cœur des abus », d’Isabelle Chartier Siben, docteur en médecine, spécialisée en psychologie et victimologie, ouvre une porte tout à fait singulière sur la « crise des abus » – une expression qui, d’après elle, serait à réfléchir [1] – : celle de son cabinet de psychothérapeute. Après une préface de dom Dysmas de Lassus (auteur de Risques et dérives de la vie religieuse), le récit s’ouvre et introduit le lecteur, pour une durée de « trois jours », dans la vie de la psychologue et de ses patients.
Ce qui se donne à voir, c’est l’infinie variété des histoires, des émotions, des malheurs, aussi. Ceux et celles qui passent dans le récit, le temps d’un chapitre, parfois moins, ont toujours un nom (un nom de fleur souvent : Capucine, Freesia, Alexandre, Sœur Bouton d’Or, François, Sœur Iris, Lilas, Clématite, Violette, Mme Acanthe, Juliette, Fleur). Et chacune de leurs histoires, chacun de leurs récits, tout en entrant en affinité avec les autres, demeure absolument unique : « Chaque victime est un monde, un monde particulier » (p. 44). De même que la souffrance, ce « monde de bouleversements qui sont à la fois somatiques, psychologiques, neurobiologiques, voire spirituels » (p. 16), ne ressemble jamais à la souffrance.
Mais la force – et l’originalité – du livre d’Isabelle Chartier Siben, c’est d’apporter toutes ces histoires, ces émotions, ces malheurs, au lecteur, à partir du lieu où ils sont entendus, recueillis, comme un écho, à la fois douloureux et respectueux, de son retentissement dans la perception de celle qui les écoute, les reçoit, les regarde, se souvient, ouvre la porte, répond à un texto, ravale ses larmes et, parfois, chante à l’intérieur ; et puis dîne avec des amis qui n’ont envie ni d’entendre, ni de bouger, ni de se laisser toucher ; s’effondre intérieurement – « Je suis comme vous, dit-elle, anéantie par toutes ces affaires » (p. 160) –, ou se reprend à espérer. Parfois, il lui faut un peu de temps, pour reprendre son souffle – « Maintenant, j’ai un quart d’heure pour cuver mes émotions avant de recevoir la prochaine personne » (p. 23) – et finir par apercevoir, tout au bout du livre, « quelques gouttelettes d’espoir » (p. 192) à travers les traces de la pluie.
Trois jours. Serait-on en droit de penser à une sorte de triduum pascal ? Oui, si l’on envisage cette Pâque unique et définitive comme une lente traversée de la nuit ; mais non, si l’on croit que cette traversée débouche nécessairement sur une réussite, une victoire, une lumière. La pâque dont il s’agit ici est ténue, presque obscure encore, elle habite des cœurs qui ne guériront jamais tout à fait de leurs blessures, mais qui, tout de même, et avec un courage infini, cherchent à vivre.
« Voilà ma conviction et mon espérance, en prenant son temps, en creusant au plus profond de l’intime, en acceptant de cheminer sur des sentiers jusqu’alors inconnus, en se détachant du regard des autres, la personne victime d’abus va un jour rencontrer au plus profond d’elle-même une source qui peut-être ne donnera pas sens à son vécu, mais l’autorisera tout simplement à vivre » (p. 18).
Charge au lecteur de se laisser rejoindre et toucher par cette trajectoire, fragile mais tenace, de la vie.
[1] « La “crise des abus” me semble être une expression tout à fait étonnante. Ce sont les révélations d’abus qui font crise, qui sont des manifestations aiguës. Mais le problème n’est pas ce qui est dit et qui effectivement aujourd’hui fait crise, mais ce qui est ou a été commis comme abus, et ce en si grand nombre » (p. 188)
Éditions Emmanuel, Paris, mai 2024
200 pages · 19,00 EUR
Dimensions : 14,5 x 19,5 cm
ISBN : 9782384331826