Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Martin Maier s.j.

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°2020-4 Octobre 2020

| P. 3-8 |

Rencontre

Jésuite depuis 1979, le père Maier a séjourné dès 1989 au Salvador pour y terminer son doctorat sur « la théologie du peuple crucifié » ; il y donne, ainsi qu’au Centre Sèvres, un enseignement régulier. Ancien directeur de Stimmen der Zeit, il est aujourd’hui secrétaire pour les affaires européennes au Centre social jésuite (Bruxelles). Voir un extrait de la rencontre en vidéo : Oscar Romero, un compagnon de route

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Vs Cs • Père Maier, qu’est-ce qui peut conduire un jésuite allemand à séjourner au Salvador et à devenir un si bon connaisseur de la théologie de la libération ?

M. Maier, s.j. • Il y a 40 ans, je suis entré dans la Compagnie de Jésus parce que voulais m’engager pour un monde plus juste à partir de ma foi chrétienne, à la suite de Jésus. J’étais particulièrement impressionné par le témoignage de l’archevêque Oscar Romero du Salvador, qui avait été assassiné en 1980 à cause de son engagement prophétique pour la foi et la justice. En cherchant une théologie qui corresponde à cette préoccupation, j’ai découvert la théologie de la libération. J’ai rédigé une thèse sur deux de ses représentants éminents : Ignacio Ellacuría, assassiné en 1989, et Jon Sobrino. C’est ce qui m’a mené au Salvador en 1989 où après l’assassinat des six jésuites et des deux collaboratrices, je suis devenu curé de la paroisse de campagne de Jayaque à la place d’un d’eux, le père Ignacio Martín-Baró. Au milieu de la persécution nous avons revécu le mystère de la mort et de la résurrection de Jésus. Je retourne tous les ans au Salvador pour donner des cours de théologie à l’Université Centre-américaine et pour maintenir mes liens vivants avec Jayaque.

Vs Cs • Vous avez écrit, en 2016 déjà, une vie de Monseigneur Oscar Romero (1917-1980), béatifié en 2015 et canonisé en 2018 par le pape François, comme l’histoire d’une conversion ; qu’en retenir aujourd’hui ?

M. Maier • En fait, ce qui m’impressionne le plus dans la vie d’Oscar Romero, c’est son changement, sa conversion de prêtre et évêque, plutôt conservateur, à un défenseur prophétique des pauvres. D’une certaine façon, il a reproduit dans sa vie l’évolution de l’Église depuis le Concile Vatican II et la conférence des évêques latino-américains à Medellín en 1968. Il montre qu’un changement et une conversion sont possibles tant au plan personnel que structurel. Aujourd’hui nous avons besoin de changements profonds pour plus de justice dans le monde et pour la survie de la planète. C’est le thème principal de l’encyclique Laudato si’ du Pape François où il invite à écouter à la fois le cri de la terre et le cri des pauvres et à une conversion écologique.

Vs Cs • Vous voilà aujourd’hui à Bruxelles, chargé pour la Compagnie de Jésus d’un service européen ; auriez-vous quitté le terrain pour les grands horizons administratifs ?

M. Maier • Je travaille depuis six ans au Centre social jésuite européen, dont l’acronyme anglais est le JESC. Nous essayons d’entrer en dialogue avec les institutions européennes, le Parlement, les représentants de la Commission, et de transmettre les principes de la doctrine sociale de l’Église : principalement la solidarité et l’option préférentielle pour les pauvres.

Je décris volontiers mon travail au JESC par la belle expression d’Oscar Romero : « être la voix de ceux qui n’ont pas de voix ». En Europe, il y en a beaucoup : les pauvres, les réfugiés, les minorités, les sans-toit... Selon les statistiques officielles, plus de cent millions d’hommes, de femmes et d’enfants des pays de l’Union européenne vivent dans une situation de pauvreté, 700 000 sont sans toit. Pour réfléchir et agir sur cette question douloureuse, le JESC est en interaction étroite avec le groupe interparlementaire « Pauvreté extrême et droits de l’homme » du Parlement européen.

Vs Cs • Vous avez récemment inauguré un programme spécifique (www.jesc-elp.eu), voulez-vous nous en parler ?

M. Maier • Ce programme vise à la formation de futurs leaders européens. Il combine des éléments de formation politique avec une vie communautaire, une formation spirituelle et un engagement social auprès des plus démunis. Dans l’idéal, ce programme aidera à une réforme de la vie spirituelle, sociale et politique en Europe en l’orientant vers la recherche du bien commun.

Ce nouveau programme répond à un besoin. Je me souviens d’une réunion avec des fonctionnaires de la Commission. Quelqu’un a dit : nous avons besoin d’une nouvelle génération de leaders, de leaders sans « ego », des leaders qui se mettent au service des autres. J’aime beaucoup l’expression anglaise du « servant leadership », et je crois que ça, c’est le leadership dans l’esprit de l’Évangile, dans l’esprit de Jésus qui disait qu’il n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir les autres et pour donner sa vie. Et ça, c’est l’idéal dans la formation de ces jeunes qui ont déjà fait des études. C’est un « postgraduate program », il dure cinq mois, et il est constitué principalement de cinq éléments :

• Les jeunes s’engagent soit dans une des institutions européennes, soit dans des organisations non gouvernementales qui travaillent ici dans le contexte de Bruxelles.
• Ils vivent ensemble et forment une communauté ; les derniers temps, à cause du Covid, le groupe était restreint, mais le programme a eu lieu ; c’était 6 jeunes de 6 pays ; ils vivent en communauté la réalité de la diversité nationale, culturelle, etc.
• Ils reçoivent un accompagnement spirituel, ce qui est important comme aide pour se familiariser avec le discernement.
• Ils s’engagent socialement : récemment, c’était en groupe, une fois par semaine, à la gare du Nord, pour offrir le petit déjeuner aux réfugiés et aux migrants nombreux dans les environs.
• Et ils reçoivent une formation, un coaching professionnel.
On vient d’achever le parcours de la troisième promotion par une cérémonie de graduation. La keynote speaker, l’intervenante principale, était la responsable politique d’une plate-forme médiatique importante à Bruxelles, très enthousiaste quant à ce « leadership program ».

Vs Cs • Comment voyez-vous la présence des religieux et autres consacrés en Europe ? Leur décroissance numérique les porte-t-elle vers une sorte de disparition dans la masse, ou bien représentent-ils ici ou là un signe particulier ?

M. Maier • Tout d’abord il faut reconnaître que la vie religieuse a perdu son pouvoir d’attraction pour les jeunes en Europe et que nombre de congrégations surtout féminines sont en train de disparaître. Mais il n’y a là rien de nouveau dans l’histoire de l’Église. Les ordres et les congrégations religieuses naissent par l’action de l’Esprit Saint dans un moment historique particulier mais souvent, ils disparaissent aussi. Néanmoins l’Esprit reste présent et actif et depuis quelques décennies, il a mis en œuvre maints nouveaux mouvements ecclésiaux. Autant que les ordres religieux, ils témoignent de l’actualité et de la vie de l’Évangile.

Vs Cs • La crise sanitaire, comme on dit pudiquement, entraîne bien des conséquences au quotidien et sans doute à bien plus long terme ; voyez-vous des passages à ne pas manquer, des urgences à considérer ?

M. Maier • La pandémie de la Covid-19 n’est certainement pas voulue par Dieu, mais dans une perspective croyante et de discernement, elle peut constituer aussi une occasion de changement et de conversion. Les provinciaux jésuites d’Europe dans un message aux institutions européennes ont souligné cet aspect de conversion : nous ne pouvons pas revenir à la « vieille normalité », mais nous devons repenser le modèle actuel de mondialisation, afin qu’il incarne une solidarité efficace avec les pauvres, l’environnement et les générations futures.

Pour les instances politiques, la conversion consiste à transformer, au moyen des législations, des réglementations et des systèmes juridiques, les structures du péché, qui détériorent les relations entre les individus et les peuples, en structures de solidarité. L’Europe est le fruit de cette conversion institutionnelle et incarne en elle-même la solidarité. Comme l’a dit le pape François le dimanche de Pâques, le projet de solidarité d’après-guerre a permis à l’Europe de se relever et de surmonter les conflits du passé.

Vs- Cs • Des revues de réflexion comme la nôtre vous semblent-elles toujours utiles, au temps des communications rapides et des pensées instantanées ?

M. Maier, s.j. • J’ai été pendant 14 ans directeur de la revue jésuite mensuelle allemande Stimmen der Zeit. Je considère comme la tâche principale d’une revue, à l’époque des communications rapides, de prendre du recul et d’aider au discernement. Le discernement requiert du temps et de la réflexion.

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