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Partager notre économie ? De « l’hypocrisie des consacrées »

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°2017-1 Janvier 2017

| P. 73-79 |

Sur un autre ton

Un deuxième « Symposium international sur l’économie » a réuni à Rome, du 25 au 27 novembre dernier, plus d’un millier de gestionnaires de la vie économique des instituts. Directrice de la revue, Sœur Noëlle Hausman, s.c.m., commente le message décapant que le Pape leur a adressé.

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C’est donc arrivé ! Le Pape François [1] veut infléchir la trajectoire du porte-avions de la vie consacrée en s’attaquant à ce que d’aucuns considèrent comme ses moyens de propulsion. Il y avait déjà cette première « Lettre circulaire [2] » dont bien peu de consacrés ont pris connaissance [3] et qui restait obscure sur des points capitaux. Qu’est-ce donc, par exemple, que ce « patrimoine stable [4] » qui doit être préservé ? Les consacrés qui, on le rappelle, professent par choix de Dieu la pauvreté évangélique, auraient-ils par le même fait le devoir de se tenir à l’abri du besoin, eux et leurs œuvres, pour le temps habituel d’une crise financière, plus à craindre aujourd’hui qu’une révolution persécutrice ? L’entrée dans la vie consacrée correspondrait-elle, dans les pays d’ancienne chrétienté, au partage d’une assiette financière issue d’un glorieux passé ?

Il faut reconnaître, comme on l’a déjà entendu dire au Synode pour la vie consacrée en 1994, que lorsque l’argent ne manque pas, l’élan spirituel est en péril. Certes, bien des instituts, même en Europe occidentale, et surtout du côté de la vie contemplative, ont du mal à équilibrer dépenses et recettes. Mais il est urgent de mieux inventorier la question peu claire des réserves. Bien gérées, elles peuvent générer d’importants revenus, sur lesquels sera inévitablement prélevé ce qui manque à l’exercice ordinaire. Avec le reste, on manifestera certes une certaine générosité, en particulier par rapport à l’Afrique et à l’Amérique latine. Mais tout de même, ce régime d’aumône, s’il donne bonne conscience, suffit-il ? Il arrive que des fonds augmentent considérablement, sans grand contrôle ni de l’ensemble de l’institut ni des référents ecclésiaux extérieurs. Ne faut-il pas aller courageusement vers plus de clarté, donc de prompt dépouillement, dans un monde où beaucoup périssent ou défaillent par manque de ces ressources dont certains disposent presque sans mesure ? Qui pourra croire une parole ou un témoignage, pareillement grevé (même de façon cachée) de l’injustice faite aux pauvres ? Comment, plus largement, les Églises dépourvues se sauraient-elles en communion avec les Églises nanties, si les flux d’argent ne sont pas sérieusement réorientés ?

Le charisme est un don

En suivant simplement les mots-titres du Symposium, le Pape François sonne une triple charge dont nous allons lire des extraits. Dans le domaine du charisme d’abord. Partager la vie consacrée, ce n’est pas entrer dans un régime d’assurance-vie, mais dans le pays du don.

Parler de charisme signifie parler de don, de gratuité et de grâce ; cela signifie se déplacer dans un espace plein de sens, éclairé par la racine charis. Je sais bien que pour beaucoup de ceux qui travaillent dans le domaine de l’économie ces paroles peuvent sembler hors-sujet, à reléguer dans la sphère privée et religieuse. Au contraire, désormais, même pour les économistes, il est notoire que la société sans charis ne peut pas bien fonctionner et finit par se déshumaniser. L’économie et sa gestion ne sont jamais neutres éthiquement ni anthropologiquement. Ou bien ils concourent à construire des rapports de justice et de solidarité, ou bien ils génèrent des situations d’exclusion et de refus.

À supposer que les chiffres soient « transparents » et « fiables » (une double requête des « Lignes d’orientation » susdites, 1,3) et les gestionnaires, intègres, cela ne suffit pas. Ce que les consacrés ont reçu, fût-ce comme produit de leur travail, appartient à tous, en particulier aux plus faibles. Toute autre logique que celle du partage est, selon le Pape, « diabolique ». Et si l’on se trouve acculé, sans réponse, silencieux et incertain, c’est alors qu’il est possible de puiser à un « trésor polymorphe », celui de l’espérance.

Nous devons nous demander si […] nous sommes vraiment des compagnons de route des hommes et des femmes de notre temps, particulièrement de tous ceux qui marchent blessés le long de nos routes, parce qu’avec eux nous partageons les attentes, les peurs, les espérances et aussi ce que nous avons reçu, et qui appartient à tous ; (nous demander) si nous nous laissons dominer par la logique diabolique du gain (le diable entre souvent par le portefeuille ou par la carte de crédit) ; si nous nous défendons contre ce que nous ne comprenons pas en le fuyant, ou bien si nous savons y demeurer grâce à la promesse du Seigneur, avec son regard de bienveillance et ses entrailles de miséricorde, en devenant de bons samaritains pour les pauvres et les exclus.
Lire les questions pour répondre, écouter les pleurs pour consoler, reconnaître les injustices pour partager aussi notre économie, discerner les insécurités pour offrir la paix, regarder les peurs pour rassurer : voilà les différentes facettes du trésor polymorphe de la vie consacrée. En acceptant de ne pas avoir toutes les réponses et, parfois, de rester silencieux, nous serons peut-être - incertains, mais jamais, jamais, sans espérance.

Des comptes et bilans certifiés par des experts, pertinents donc en droit civil, rendus par des économes dépendants des supérieurs et de leurs conseils, pour une gestion des œuvres normée par le charisme... : tel est le cadre désormais imparti. Mais l’étalon ne tient pas seulement à cette rigueur, somme toute traditionnelle. La deuxième envolée du Pape décline la fidélité au charisme : ce qui a été reçu doit être donné.

La fidélité : le test du discernement des œuvres

Être fidèles signifie se demander ce qu’aujourd’hui, dans cette situation le Seigneur nous demande d’être et de faire Être fidèles nous engage à un travail assidu de discernement afin que les œuvres, cohérentes avec les charismes continuent à être des instruments efficaces pour permettre de faire parvenir à beaucoup la tendresse de Dieu.

L’abc du discernement (ignatien), c’est de chercher et trouver la volonté de Dieu en des circonstances très déterminées. Le travail est assidu, qui met au monde une continuité, une efficacité, un élargissement de l’action d’hommes et de femmes porteurs de la tendresse divine – qui ne voit qu’il s’agit ici d’un processus spirituel, d’un engendrement, et non pas d’une rationalité économique ? Sont en cause la fécondité du charisme « professé » – dit curieusement le Pape –, et la mission confiée par l’Église et non pas la survie d’une institution qui, par atavisme, cherchera immanquablement à durer.

Les œuvres particulières dont on s’occupe dans ce Symposium, ne sont pas seulement des moyens pour assurer la durabilité de chaque institut, mais elles appartiennent à la fécondité du charisme. Cela implique de se demander si nos actions correspondent ou pas au charisme que nous avons professé, si elles correspondent ou pas à la mission qui nous a été confiée par l’Église. Le principal critère d’évaluation des œuvres n’est pas leur rentabilité, mais si elles correspondent au charisme et à la mission que l’institut est appelé à accomplir.

Le choix est crucial, il engage d’un même mouvement la fécondité de l’institut et la préférence de Dieu pour les pauvres.

Être fidèles au charisme demande souvent un acte de courage : il ne s’agit pas de vendre tout ou cesser toutes les œuvres, mais de faire un discernement sérieux, en tenant le regard bien tourné vers le Christ, les oreilles attentives à sa Parole et à la voix des pauvres. De cette manière, nos actions peuvent à la fois être fécondes pour le chemin de l’institut et exprimer la prédilection de Dieu pour les pauvres.

Or, l’issue du discernement peut sembler déraisonnable, s’il engage des pertes ou quand le vieillissement des consacrés et la complexité des entreprises ajoutent à la problématique. Mais quelles solutions ne pourraient être trouvées quand on se fait disponible à Dieu ?

Dans certains cas, le discernement pourra suggérer de maintenir en vie une œuvre qui fait des pertes – en étant bien attentifs à ce que celles-ci ne soient pas générées par l’incapacité ou la maladresse – mais redonne la dignité aux personnes faibles et fragiles, victimes du rejet : les enfants à naître, les plus pauvres, les personnes âgées malades, les grands handicapés. C’est vrai qu’il y a des problèmes découlant de l’âge avancé de nombreux consacrés et de la complexité de la gestion de certaines œuvres, mais la disponibilité à Dieu nous fera trouver des solutions.

Néanmoins, pour le Pape, il existe encore une autre voie, évoquée plus loin dans l’allocution. Née particulière, l’œuvre peut « se transformer », en entrant en résonance intercongrégationnelle ; ou bien encore, « se poursuivre » autrement, en devenant « œuvre d’Église ». Au niveau des grands instituts, le chemin de crête passe entre l’autarcie frileuse et les particularités intrinsèques.

Peut-être le discernement suggérera-t-il de repenser une œuvre, qui est peut-être devenue trop grande et trop complexe, mais nous pouvons alors trouver des formes de collaboration avec d’autres instituts ou peut-être transformer l’œuvre elle-même de manière à ce qu’elle continue, quoique selon d’autres modalités, en tant qu’œuvre de l’Église. C’est aussi pour cela que la communication et la collaboration à l’intérieur des instituts, avec les autres instituts et avec l’Église locale, sont importantes. À l’intérieur des instituts, les différentes provinces ne peuvent pas se concevoir en autoréférence, comme si chacune vivait pour elle-même, les gouvernements généraux ne peuvent pas non plus ignorer les différents particularismes.

Repenser l’économie

Bref, et c’est l’attaque frontale, le Pape François demande aux consacrés de penser autrement « l’économie » – un terme que la théologie emploie pour parler de la patience de Dieu à se donner dans l’histoire. C’est que Dieu administre sa maison – le monde –, comme un bon gestionnaire de la vie domestique son foyer. Mais « l’économie » dit aussi, depuis la crise iconoclaste du VIIIe siècle, la relation entre l’image visible et l’image invisible. « Le terme d’économie acquiert à travers sa relation avec l’image iconique, un statut relationnel et dynamique, car il désigne la circulation entre le profane et le sacré, le mouvement entre l’immanent et le transcendant. Quand la circulation se paralyse et le mouvement s’arrête, l’image invisible reste fixée et assimilée à l’image visible, le modèle se confond avec l’objet qui le représente. À ce moment-là l’icône devient idole, et l’économie perd son caractère dynamique et relationnel [5] ». Le Pape ne craint pas de qualifier d’avarice, et même d’hypocrisie, l’opposé d’une « austérité responsable » :

De nombreux consacrés continuent aujourd’hui encore à penser que les lois de l’économie sont indépendantes de toute autre considération éthique. Combien de fois l’évaluation de la transformation d’une œuvre ou de la vente d’un bien mobilier n’est-elle pas considérée uniquement sur la base d’une analyse des coûts-bénéfices et de la valeur du marché ? Que Dieu nous libère de l’esprit du « fonctionnel » et de tomber dans le piège de l’avarice ! Nous devons en outre nous éduquer vers une austérité responsable. Il ne suffit pas d’avoir fait profession religieuse pour être pauvre. Il ne suffit pas de se retrancher derrière l’affirmation que je ne possède rien parce que je suis religieux, religieuse, si mon institut me permet de gérer et de jouir de tous les biens que je désire, et de contrôler les Fondations civiles érigées pour soutenir des œuvres propres, en évitant ainsi les contrôles de l’Église. L’hypocrisie des consacrés qui vivent comme des riches blesse les consciences des fidèles et nuit à l’Église.

*

Les « biens temporels » des instituts sont des biens d’Église (canon 635). Leur administration en réseau est devenue possible ; leur dissimulation aussi. Dans les discernements actuels, la tâche de ceux qui sont impliqués en première personne dans les choix économiques de l’institut suppose une habilité peu commune :

Il leur est demandé la capacité d’être rusés comme des serpents et candides comme des colombes (cf. Mt 10,16). La ruse chrétienne permet de distinguer entre un loup et une brebis, parce que beaucoup de loups sont habillés en brebis, surtout quand de l’argent est en jeu !

C’est ainsi que l’hypocrite est un mime qui croit disposer de ce qui l’asservit (le « possède », devrait-on aller jusqu’à dire), alors que le bon gérant partage largement la peine et la joie du maître de la moisson.

[2CIVCSVA, « Lignes d’orientation pour la gestion des biens dans les Instituts de vie consacrée et les Sociétés de vie apostolique », 2 août 2014, http://docplayer.fr/25707-Congregation-pour-lesinstituts-de-vie-consacree-et-les-societes-de-vie-apostolique.html

[3S’interroge-t-on assez sur les pratiques de certaine maison d’édition romaine, qui aboutissent à l’ignorance générale au profit de quelques-uns ?

[4Un concept qui présuppose la notion de « ‘biens légitimement attribués’ (CIC, c. 1291) à la personne juridique comme dotation permanente, qu’ils soient biens d’équipement ou productifs, pour rendre possible la poursuite des fins institutionnelles et garantir l’autosuffisance économique » (« Lignes d’orientation… », art. cit., 1,4).

[5Voir E. Lasida, « De l’économie du salut au salut de l’économie. Quelle théologie et quelle économie pour penser la paix ? » (04/1999) http://base.d-p-h.info/fr/fiches/premierdph/fichepremierdph-5345.html.

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