Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le côté ouvert de Jésus, porte de la Miséricorde

Marie-David Weill, c.s.j.

N°2016-3 Juillet 2016

| P. 57-72 |

Orientation

Une retraite proposée en Lituanie, où fut célébrée la première fête de la Divine miséricorde, nous offre sous la plume de sa prédicatrice de passer la porte de la foi avec saint Thomas, qui voulut mettre la main dans le côté de Jésus. Retournant à cet apôtre prophète, la méditation restitue les fulgurances de la tradition du Corps blessé qui éclairent aussi le deuxième dimanche de Pâques.

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Dans son Évangile, Jean présente le geste du soldat, ouvrant de sa lance le côté de Jésus, comme le dernier mot du langage de la croix [1].

Comme c’était la Préparation, les Juifs, pour éviter que les corps restent sur la croix durant le sabbat – car ce sabbat était un grand jour –, demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât. Les soldats vinrent donc et brisèrent les jambes du premier, puis de l’autre qui avait été crucifié avec lui. Venus à Jésus, quand ils virent qu’il était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage – son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai – pour que vous aussi vous croyiez. Car cela est arrivé afin que l’Écriture fût accomplie : Pas un os ne lui sera brisé. Et une autre Écriture dit encore : Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé (Jn 19,31-37).

Jésus, déjà mort, ne pouvait plus dire en paroles sa soif et son amour ; mais son cœur pouvait encore saigner et pleurer, dans une ultime vulnérabilité silencieuse, plus éloquente que tout. C’est l’amour, plutôt que la lance, qui a ouvert son cœur. Et si Jean insiste autant – « Celui qui a vu rend témoignage ; son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai » (Jn 19,35) –, c’est qu’il a « entendu », dans la blessure du côté du Christ, ce que Dieu ne pouvait mieux exprimer que dans cette dernière passivité. Ce geste du soldat, jusque dans sa violence, fait éminemment partie de la sagesse de Dieu : là, et là seulement, nous pouvons reconnaître en toute vérité que Dieu nous a « ouvert son cœur », comme un ami ouvre son cœur à son ami en lui révélant ses secrets.

Aimez de tout votre cœur le plus beau des enfants des hommes [...] Contemplez la beauté de celui qui vous aime [...] Avec les yeux de votre âme, contemplez ses blessures de crucifié, ses cicatrices de ressuscité, son sang de mourant, ce qu’il gagne par sa confiance, par quel échange il nous rachète. Songez à la grande valeur de tout cela. Pesez-le au poids de la charité [...] Qu’il soit fixé dans tout votre cœur Celui qui, pour vous, a été fixé sur la croix.

C’est donc sur ce cœur ouvert de Jésus, devenu pour nous porte de la foi, que Jean fonde son témoignage, en apostrophant directement ses lecteurs : « Celui qui a vu rend témoignage, [...] pour que vous aussi vous croyiez » (Jn 19,35) [2].

Le sang du salut et l’eau de la vie

Le sang qui coule du côté de Jésus, que Jean-Baptiste avait désigné comme « l’Agneau de Dieu qui porte le péché du monde » (Jn 1,29), est le sang du salut, de la « rédemption éternelle » (He 9,12), « un sang purificateur plus éloquent que celui d’Abel » (He 12,24), que préfigurait le sang de l’agneau pascal, dont les israélites avaient marqué leurs maisons pour être épargnés :

L’assemblée entière de la communauté d’Israël l’égorgera entre les deux soirs. On prendra de son sang, et on en mettra sur les deux montants et le linteau de la porte des maisons où on la mangera. [...] Cette nuit-là, je parcourrai le pays d’Égypte et je frapperai tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte [...] Le sang vous servira à désigner les maisons où vous vous tenez. À la vue de ce sang, je passerai outre et vous échapperez au fléau destructeur, lorsque je frapperai le pays d’Égypte (Ex 12,13 ; cf. He 11,28).

Quant à l’eau qui coule, après le sang, elle lave du péché et redonne vie. Jean se souvient de l’eau, jaillie du rocher frappé par Moïse en plein désert pour désaltérer le peuple torturé par la soif : « Le peuple querella Moïse : Donne-nous de l’eau, lui dirent-ils, pour que nous buvions ! [...] Le peuple, torturé par la soif, murmura contre Moïse et dit : Pourquoi nous as-tu fait sortir d’Égypte ? Est-ce pour me faire mourir de soif, moi, mes enfants et mes bêtes ? » (Ex 17,2-3) Alors Moïse implore le Seigneur, qui lui répond : « Prends ton bâton [...] Je me tiendrai devant toi, là, sur le rocher, en Horeb. Tu frapperas le rocher, l’eau en jaillira et le peuple aura de quoi boire » (Ex 17,6). Jean pense également au cri de Jésus, au dernier jour de la fête des Tentes : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et qu’il boive, celui qui croit en moi ! [...] De son sein couleront des fleuves d’eau vive » (Jn 7,37), parole qui s’accomplit à la croix. Pour vivre du cœur de Jésus, être désaltéré par lui, il faut désirer, de cette soif qui tenaillait le peuple au désert, et il faut croire en lui.

Comment Jean ne se remémorerait-il pas également ce qu’annonçait Isaïe – « Ce jour-là [...], vous puiserez de l’eau avec joie, aux sources du salut » (Is 12,3) – ou encore la grande vision du Temple, rapportée par Ézéchiel : « Voici que de l’eau sortait de sous le seuil du Temple, vers l’orient, car le Temple était tourné vers l’orient » (Éz 47,1). Comme le prophète avait vu l’eau s’écouler du côté droit du Temple, Jean contemple la source vivifiante qui coule du côté de Jésus, le Temple véritable : « Détruisez ce sanctuaire ; en trois jours je le relèverai [...] Il parlait du sanctuaire de son corps » (Jn 2,19.21). Dans la vision d’Ézéchiel, cette eau ne fait que grossir : le petit ruisseau devient un fleuve infranchissable, qui fait jaillir et surabonder la vie sur son passage : « Partout où passera le torrent, tout être vivant qui y fourmille vivra. Le poisson sera très abondant, car là où cette eau pénètre, elle assainit et la vie se développe partout où va le torrent » (Éz 47,9). Les poissons, c’est nous ! Des poissons qui surabondent, par la foi. Par le baptême, nous sommes nés dans cette eau qui jaillit du côté de Jésus.

Les plaies du Ressuscité, portes de la miséricorde

Bien que Jean ait été le seul des Douze présent à la croix, c’est à tous que Jésus, au soir de sa résurrection, montre ses mains et son côté (Jn 20,20). Il fait de la marque de ses « plaies de miséricorde [3] » le signe indélébile de son amour et de sa victoire sur la mort. De même qu’il a voulu porter sa croix, comme son bien le plus précieux – comme un roi porte son sceptre ; comme un vainqueur porte le trophée de sa victoire ; comme un docteur porte le lampadaire où brille la lumière de son enseignement [4] –, il veut apparaître aux apôtres en gardant la marque de ses blessures, manifestation éternelle du trop « grand amour dont nous a aimés notre Dieu, riche en miséricorde » (cf. Ép 2,4). En Is 49, Dieu disait déjà à Israël : tu croyais que je t’avais oubliée, abandonnée (cf. Is 49,14) ? Non, « vois donc, je t’ai gravée sur la paume de mes mains » (Is 49,16). C’est ce que Jésus signifie aux apôtres : vous êtes gravés pour l’éternité sur la paume de mes mains, vous êtes gravés dans la plaie de mon côté. Dans la gloire, quand nous verrons Jésus, nous contemplerons ces plaies de miséricorde comme le lieu le plus lumineux de son humanité sainte glorifiée, comme le flambeau illuminant la Jérusalem céleste [5] et, « aux emplacements de ces blessures, une beauté spéciale apparaîtra [6] ».

[De cette plaie] approche tes lèvres pour puiser de l’eau avec joie aux sources du salut. [...] À cette fontaine de vie et de lumière cours avec un vif désir, âme dévote à Dieu et crie de la force intime du cœur : “Ô beauté inaccessible du Dieu très-haut ! Très pure splendeur de la lumière éternelle, vie qui donne la vie à toute vie, lumière illuminant toute lumière” !

En perçant ses mains, ses pieds, son côté, les clous et la lance sont devenus comme des clefs qui nous ouvrent la porte d’accès au trésor royal des secrets de Dieu, au mystère de la Trinité, au cœur du Père.

Le clou qui pénètre en lui est devenu pour moi la clé qui ouvre “afin que je puisse voir la volonté du Seigneur” (Ps 26,4). Comment ne pas voir par ce trou ? Le clou le proclame, la blessure le proclame : vraiment “Dieu est dans le Christ, se réconciliant le monde” (2 Co 5,19). “Un fer a transpercé son âme (cf. Ps 10418), et s’est approché de son cœur” (Ps 54,22), pour qu’il sache désormais “compatir à mes faiblesses” (cf. He 4,15). Le secret de son cœur paraît à nu par les trous percés dans son corps ; “le grand mystère de la piété” (cf. 1 Tim 3,16) paraît à nu ; “les entrailles de miséricorde de notre Dieu” paraissent à nu ; “grâce à elles nous a visité l’Astre levant venu d’en haut” (Lc 1,78). Comment ses entrailles ne paraîtraient-elles pas par ses blessures ? Où, mieux que dans tes blessures, pourrait éclater en pleine lumière que “toi, Seigneur, tu es doux et indulgent, et plein de miséricorde” (Ps 85,5) ?

Or, quand une porte s’ouvre, non seulement on découvre ce qui est derrière – « Ils ont vu l’intérieur de celui qu’ils transperçaient [7] », mais l’on désire également entrer : « Dans la révélation du Cœur adorable du Dieu fait homme, l’intime de la divinité elle-même s’ouvre aux hommes, non seulement pour qu’ils le voient, mais pour qu’ils y entrent : “Venez et puisez dans la joie aux fontaines du salut !” (Is 12,3) [8] ».

Jésus lui-même ne s’est-il pas présenté comme « la Porte » ? « Je suis la Porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé » (Jn 10,9). Une image forte, que n’a pas manqué d’exploiter Guillaume de Saint-Thierry, dans l’une des savoureuses Oraisons méditatives dont il a le secret. L’abbé du XIIe siècle entrelace admirablement les fils de sa méditation sur la porte ouverte dans le ciel dont parle le voyant de l’Apocalypse (4,1), porte ouverte vers la divinité, et la porte ouverte dans le cœur de l’Humanité de Jésus.

Toi donc, tu es la porte. Et puisque tu dis : “si quelqu’un entre par moi”, on te voit ouvert à tous ceux qui veulent entrer. Mais si nous voyons la porte grand ouverte dans le ciel, nous qui sommes sur terre, à quoi cela nous sert-il, à nous qui ne pouvons pas monter là-haut ? [...] Mais puisque toi-même tu as dit : “Moi, je suis la porte”, par toi-même je t’en prie, ouvre-toi toi-même à nous, afin de nous montrer, avec plus d’évidence, de quelle demeure tu es la porte, quand et pour qui elle est ouverte. La demeure dont tu es la porte, nous l’avons déjà dit, c’est le ciel ; le Père y habite [...] Quand donc, ô Seigneur Jésus, tu es dans le Père et le Père en toi, ô souveraine et indivisible Trinité, tu es à toi-même ton lieu, tu es à toi-même ton ciel ; [...] Toi, tu es aussi, pour nous, le ciel vers lequel nous devons monter pour y habiter.

La porte de la miséricorde

Ce symbolisme de la porte est prégnant dans toute l’Écriture. La première porte est celle du paradis, que Dieu ferme à l’homme après le péché, en postant « devant le jardin d’Éden des chérubins et la flamme du glaive fulgurant pour garder le chemin de l’arbre de vie » (Gn 3,24). N’est-il pas terrible que la première porte de l’Écriture soit une porte qui se ferme ? Mais les dernières portes dont parle l’Écriture sont celles de la Jérusalem céleste, qui « resteront ouvertes le jour – car il n’y aura pas de nuit » (Ap 21,25). Voilà bien l’histoire de notre conversion, l’histoire du salut : passer de la porte fermée du paradis aux portes toujours ouvertes de la Jérusalem céleste, grâce à la porte du salut qu’est le côté ouvert de Jésus, qui nous redonne « libre accès auprès du Père » (Ép 2,18). À travers ses plaies de miséricorde,

comme par une brèche lumineuse, nous pouvons voir tout le mystère du Christ et de Dieu : sa passion, sa vie terrestre – pleine de compassion pour les petits et les malades – son incarnation dans le sein de Marie. Et nous pouvons remonter toute l’histoire du salut : les prophéties – spécialement celle du Serviteur de Yahvé –, les psaumes, la Loi et l’alliance, jusqu’à la libération d’Égypte, à la première Pâque et au sang des agneaux immolés ; et aussi aux Patriarches, jusqu’à Abraham, et ensuite dans la nuit des temps, jusqu’à Abel et à son sang qui crie de la terre. Nous pouvons voir tout cela à travers les plaies de Jésus crucifié et ressuscité, et, comme Marie dans le Magnificat, nous pouvons reconnaître que “sa miséricorde s’étend d’âge en âge” (cf. Lc 1,50).

Une autre porte préfigure admirablement le côté ouvert de Jésus, celle de l’arche de Noé (cf. Gn 6-7). Affligé dans son cœur par l’iniquité généralisée de l’humanité sur toute la terre – « le cœur de l’homme ne formait que de mauvais desseins à longueur de journée » (Gn 6,5) –, Dieu donne à Noé, « homme juste, intègre parmi ses contemporains », « qui marchait avec Dieu » (Gn 6,9), les consignes pour la construction de l’arche qui doit le sauver du déluge, et il précise : « Tu placeras l’entrée de l’arche sur le côté » (Gn 6,16). Noé construit l’arche et y fait entrer sa famille, et tous les animaux que Dieu lui a indiqués : sept de chaque espèce d’animaux purs, une paire de chaque espèce d’animaux impurs (Gn 7,2s) : « les bêtes sauvages de toute espèce, les bestiaux de toute espèce, les bestioles de toute espèce qui rampent sur la terre, les volatiles de toute espèce, tous les oiseaux, tout ce qui a des ailes » (Gn 7,14). Le récit s’achève alors, dans une éloquente sobriété : « Et le Seigneur ferma la porte sur Noé » (Gn 7,16b). Quelle image magnifique ! Quand tous les « élus » ont trouvé refuge dans l’arche pour échapper au déluge qui doit dévaster la terre, Dieu ferme la porte sur eux. Voilà le temps de la miséricorde ! Voilà le désir de Dieu : faire entrer tous les élus dans l’arche du cœur de Jésus, et fermer sur eux la porte pour qu’ils y demeurent en sûreté. Telle est la véritable arche – maintes fois saluée par les Pères de l’Église et les mystiques –, dans laquelle peuvent s’abriter tous ceux qui ont confiance en la miséricorde : « La blessure du côté était figurée par l’ouverture que Noé reçut ordre de faire sur l’un des flancs de l’arche et par laquelle entrèrent les êtres animés qui ne devaient pas périr dans le déluge [9] ».

[Les] impénétrables richesses de ta gloire, Seigneur, restaient cachées au-dedans de toi, dans le ciel de ton secret, jusqu’au moment où la lance du soldat ouvrit le flanc de ton Fils, notre Seigneur et Rédempteur, sur la croix : les sacrements de notre rédemption s’épanchèrent alors si bien que désormais nous ne mettons pas dans son flanc le doigt ou la main comme Thomas, mais par la porte ouverte nous entrons tout entiers jusqu’à ton cœur, Jésus, siège certain de miséricorde, jusqu’à ton âme sainte, pleine de toute la plénitude de Dieu, pleine de grâce et de vérité, de salut pour nous et de consolation.
Ouvre, Seigneur, la porte au flanc de ton arche, afin que puissent entrer tous ceux que tu veux sauver à la face de ce déluge qui inonde tout sur terre ; ouvre-nous le flanc de ton corps, afin que puissent entrer tous ceux qui désirent voir les secrets du Fils [...] Ouvre la porte de ton ciel, afin qu’ils puissent voir les biens du Seigneur sur la terre des vivants, tes rachetés qui peinent encore sur la terre des mourants.

Va te cacher dans ces mains percées, dans ce flanc troué. Qu’est-ce, en effet, que la plaie dans le flanc du Christ, sinon la porte ouverte au flanc de l’arche pour ceux qui seraient préservés du déluge ? Seulement, l’une était figure, l’autre est réalité. [...] C’est là que tu seras caché en sécurité jusqu’à ce que passe l’iniquité ; là que tu n’auras rien à souffrir du froid, car dans les entrailles du Christ la charité du Christ ne se refroidit pas ; là que tu seras inondé de délices ; là que tu déborderas de joie, du moins lorsque enfin la vie de notre Chef aura englouti tout être mortel et celui de tous les membres de son Corps.

Voilà pourquoi, dans la neuvaine à la miséricorde divine, Jésus demande à sœur Faustine, comme jadis Dieu à Noé, de lui amener chaque jour des « animaux » – « êtres animés » – différents :

Je désire que, durant ces neuf jours, tu amènes les âmes à la source de ma miséricorde, afin qu’elles puisent force et soulagement, ainsi que toutes les grâces dont elles ont besoin dans les difficultés de la vie et particulièrement à l’heure de la mort. Chaque jour tu amèneras jusqu’à mon Cœur un nouveau groupe d’âmes et tu les plongeras dans l’immensité de ma miséricorde.
Aujourd’hui, amène-moi l’humanité entière, particulièrement les pécheurs [...]
Aujourd’hui, amène-moi les âmes sacerdotales et religieuses [...]
Aujourd’hui, amène-moi toutes les âmes pieuses et fidèles [...] Aujourd’hui, amène-moi les païens et ceux qui ne me connaissent pas encore [...]
Aujourd’hui, amène-moi les âmes des hérétiques et des apostats [...]
Aujourd’hui, amène-moi les âmes douces et humbles ainsi que celles des petits enfants [...]
Aujourd’hui, amène-moi les âmes qui vénèrent et glorifient particulièrement ma miséricorde [...]
Aujourd’hui, amène-moi les âmes qui sont au purgatoire [...]
Aujourd’hui, amène-moi les âmes indifférentes et froides [...].

Toutes doivent entrer dans « l’arche », jusqu’à la dernière ! Telle est la patience de Dieu : c’est le temps de la miséricorde. « Dieu n’est pas en retard pour tenir sa promesse, comme certains l’accusent de retard, mais il use de patience envers vous, voulant que personne ne périsse, mais que tous parviennent au repentir » (2 P 3,9).

Thomas, apôtre retardataire ou prophète ?

Ainsi fait-il avec Thomas, l’apôtre retardataire. Jésus aurait pu dire : « Tu n’étais pas là quand je suis venu, tant pis pour toi, c’est trop tard, tu as raté l’occasion... ». Non ! Jésus revient, pour le rencontrer personnellement : « On ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde » (Mt 8,14). Il manque encore un élu dans l’arche, et il s’appelle Thomas : un âne sauvage un peu rebelle : « Si je ne vois pas [...], si je ne mets pas la main dans son côté, non, je ne croirai pas » (Jn 20,25). Seul contre dix, il tient tête, comme Ismaël dont Dieu avait dit : « Celui-là sera un onagre d’homme, sa main contre tous, la main de tous contre lui, il s’établira à la face de tous ses frères » (Gn 16,12). Jésus le regarde et se dit : comment vais-je l’attraper, celui-là ? Il commence par le faire attendre, le temps nécessaire pour que l’apôtre se calme un peu. Au début, Thomas en veut certainement un peu aux apôtres, tout autant qu’à lui-même. Les dix autres sont dans la joie, et lui demeure dans l’incrédulité, entêté. Mais les jours passent, et Thomas se dit : « Et si c’était vrai... ? Si seulement j’avais été là, avec les autres... ». Son refus se commue peu à peu en désir, et son cœur s’adoucit. Voilà la patience de Dieu, qui guette pour chacun de nous le moment opportun. Quand Jésus revient, huit jours plus tard, il va même jusqu’à se plier aux conditions que l’apôtre incrédule avait posées.

Mais la miséricorde de Dieu à l’égard de Thomas est en réalité une miséricorde qui profite à tous – aux Dix autres, comme à tous les croyants après eux – : « Il lui suffisait, pour sa foi personnelle, de voir ; mais [Thomas] a travaillé pour nous en touchant ce qu’il voyait [10] ». Car si l’apôtre incrédule a demandé, non seulement à voir, mais à toucher les plaies du Ressuscité,

c’est sa pieuse affection qui a demandé cela, c’est sa dévotion qui l’a exigé pour que l’impiété elle-même ne puisse douter à l’avenir que le Seigneur était ressuscité. Car Thomas ne guérissait pas seulement le doute de son cœur, mais celui de tous les hommes. Et destiné à porter cette nouvelle aux païens, il cherchait en messager consciencieux sur quelles bases il fonderait la révélation d’une vérité de foi si importante. Il s’agissait assurément plus de prophétie que de doute hésitant. Car pourquoi aurait-il demandé de tels signes s’il n’avait su que le Seigneur avait gardé les blessures comme preuve seulement de sa résurrection, dans une intention prophétique ? Enfin ce disciple a de lui-même procuré aux autres le signe qu’il réclame à cause de son retard.

Une précision du texte évangélique corrobore ce rôle capital, prophétique, de Thomas pour tous : malgré la première apparition du Ressuscité aux Dix, les portes du lieu où ils se trouvaient demeurent toujours closes huit jours plus tard (Jn 20,19.26) : quelque chose restait donc encore fermé dans leur cœur, dans leur foi, que leur première rencontre avec le Ressuscité n’avait pas encore délié. Il fallait cette deuxième venue, et ce face à face avec Thomas, pour que les portes s’ouvrent réellement pour tous, c’est-à-dire pour que la révélation du cœur de Jésus soit accomplie et que la foi devienne vive : « Porte ton doigt ici : voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté... » (Jn 20,27).

Demeurer dans le creux du rocher

Devant tous, Thomas est invité à toucher, c’est-à-dire à pénétrer dans le secret du côté du Seigneur : regarde, touche, entre [11]. Le cœur de Jésus ne nous est pas seulement donné comme lieu de contemplation, mais comme porte et demeure. Quand il s’est écrié « Mon Seigneur et mon Dieu », peut-être Thomas s’est-il souvenu de ce cri de Jacob, s’éveillant de son mystérieux sommeil : « En vérité, le Seigneur est en ce lieu et je ne le savais pas ! [...] Que ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel ! » (Gn 28,16-17). Ou peut-être ces paroles du psalmiste pèlerin, languissant après le Temple, sont-elles remontées à sa mémoire :

Que tes demeures sont désirables, Seigneur, Dieu de l’univers [...]
Le passereau même a trouvé une maison,
et l’hirondelle un nid pour elle, où elle pose ses petits :
tes autels, Seigneur de l’univers, mon Roi et mon Dieu.
Heureux les habitants de ta maison [...]
Un jour dans tes parvis en vaut mille, et j’ai choisi :
le seuil de la maison de mon Dieu (Ps 84 [83], 2.4.5.11).

Moïse avait été invité par Dieu à entrer dans le creux du rocher : « Je te mettrai dans la fente du rocher, et je t’abriterai de ma main » (Ex 33,22). La bien-aimée du Cantique des cantiques, elle aussi, demeure, telle une colombe, « cachée dans le creux des rochers, dans des retraites escarpées » (Ct 2,14). Telle est bien l’ultime révélation du Cœur de Jésus, dans son face à face avec Thomas : entre dans mon cœur, demeures-y, cache-toi dans le creux du rocher pour que je fasse passer ma gloire devant toi. « Ma colombe », avance ta main dans mon côté, et « montre-moi ton visage, fais-moi entendre ta voix » (Ct 2,14), c’est-à-dire entre dans ce cœur à cœur qui demeurera pour l’éternité.

« C’est grâce à ses plaies que nous sommes guéris » (Is 53,5)

Si j’ai gardé la marque de mes blessures jusque dans ma résurrection, c’est pour prendre en moi toutes tes blessures. Dans mes plaies de miséricorde, tu trouveras la guérison (cf. Is 53,5 ; Mt 8,17 ; 1 P 2,21-24). Offre-moi tes blessures.

Tel est le désir de Jésus, en ce Dimanche de la miséricorde, en cette année jubilaire, un désir qu’il exprime avec tendresse, comme le Bien-aimé du Cantique. Il se penche sur notre humanité blessée en murmurant : « ma colombe », viens, approche, entre, cache-toi dans le creux du rocher, et donne-moi tes blessures.

Offre-moi les blessures de tes mains, c’est-à-dire toutes tes actions.

Offre-moi tes échecs, offre-moi les péchés de tes mains, tes actions mauvaises, et cache-les dans les blessures de mes mains.

Offre-moi les blessures de tes pieds, c’est-à-dire tes racines, ta famille, ta généalogie, ton histoire, et cache-les dans les blessures de mes pieds.

Offre-moi les blessures de ton cœur, et cache-les dans la blessure de mon côté : toutes tes blessures affectives, relationnelles ; les trahisons, les déceptions, les abandons. Tout ce qui a déçu ton amour, et tous les moments où toi-même tu as trahi l’amour : tes infidélités, mais aussi toutes les paroles par lesquelles tu as blessé l’amour.

Nous avons tant de fois transpercé le cœur de nos frères par nos paroles. Et Jésus nous dit : ces blessures de ton côté, je les prends aussi dans mon côté. C’est l’heure de la miséricorde ! Unis-toi à moi jusque dans tes blessures, et éveille-toi enfin d’entre les morts.

Une homélie, très ancienne, que nous lisons dans l’Office du Samedi Saint, présente Jésus qui descend aux enfers et s’adresse à Adam – et en lui à tout homme – pour l’entraîner dans sa résurrection. Nous pouvons mettre toutes ces paroles dans la bouche de Jésus face à Adam, face à Thomas, face à chacun de nous.

Je te l’ordonne : Éveille-toi, ô toi qui dors, je ne t’ai pas créé pour que tu demeures captif du séjour des morts. Relève-toi d’entre les morts : moi, je suis la vie des morts. Lève-toi, œuvre de mes mains ; lève-toi, mon semblable qui as été créé à mon image. Éveille-toi, sortons d’ici. Car tu es en moi, et moi en toi, nous sommes une seule personne indivisible.
C’est pour toi que moi, ton Dieu, je suis devenu ton fils ; c’est pour toi que moi, le Maître, j’ai pris ta forme d’esclave ; c’est pour toi que moi, qui domine les cieux, je suis venu sur la terre et au-dessous de la terre ; c’est pour toi, l’homme, que je suis devenu comme un homme abandonné, libre entre les morts ; c’est pour toi, qui es sorti du jardin, que j’ai été livré aux Juifs dans un jardin et que j’ai été crucifié dans un jardin.
Vois les crachats sur mon visage ; c’est pour toi que je les ai subis afin de te ramener à ton premier souffle de vie. Vois les soufflets sur mes joues : je les ai subis pour rétablir ta forme défigurée afin de la restaurer à mon image.
Vois la flagellation sur mon dos, que j’ai subie pour éloigner le fardeau de tes péchés qui pesait sur ton dos. Vois mes mains solidement clouées au bois, à cause de toi qui as péché en tendant la main vers le bois.
Je me suis endormi sur la croix, et la lance a pénétré dans mon côté, à cause de toi qui t’es endormi dans le paradis et, de ton côté, as donné naissance à Ève. Mon côté a guéri la douleur de ton côté ; mon sommeil va te tirer du sommeil des enfers. Ma lance a arrêté la lance qui se tournait vers toi.
Lève-toi, partons d’ici. [...] Le trône des chérubins est préparé, les porteurs sont alertés, le lit nuptial est dressé, les aliments sont apprêtés, les tentes et les demeures éternelles le sont aussi. Les trésors du bonheur sont ouverts et le royaume des cieux est prêt de toute éternité.

Comment mieux exprimer le désir de Jésus de nous voir tous prendre place dès aujourd’hui au festin de la miséricorde ? Le Dimanche de la miséricorde, en cette année jubilaire extraordinaire, est un jour vraiment « historique ». Nous comprendrons, plus tard, quelle pluie de grâces Dieu a voulu donner à l’humanité, en commençant par la Lituanie, qui est comme le foyer, d’où la miséricorde veut se répandre dans le monde [12]. Franchir les « portes de miséricorde », ouvertes cette année dans tous les diocèses du monde, c’est entrer dans le côté ouvert de Jésus, « Visage de la Miséricorde du Père » et, comme Thomas, devenir croyants : « Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn 20,28).

[1Cet article est issu d’une conférence donnée en Lituanie le 3 avril 2016, Deuxième Dimanche de Pâques, ou Dimanche de la Divine Miséricorde.

[2Le même phénomène, unissant le signe du côté ouvert, le témoignage de l’évangéliste et l’adresse au lecteur invité à la foi, se retrouve une seconde fois au chapitre 20 : juste après avoir relaté l’apparition de Jésus à Thomas, invité à passer la porte de la foi en mettant sa main dans le côté de Jésus ressuscité – « Ne sois plus incrédule, mais croyant », Jean conclut : « Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d’autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant vous ayez la vie en son nom » (Jn 20,30-31).

[3Voir Pape François, Homélie pour le Dimanche de la Miséricorde, 12 avril 2015.

[4Voir Thomas d’Aquin, Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, t. 2, 2414, Paris, Cerf, 2006, p. 382-383.

[5Cf. Ap 21,22-23 ; 22,1.

[6Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, Q. 54, a. 4 : « Le corps du Christ devait-il ressusciter avec ses cicatrices ? », ad 1um : « Les cicatrices qui sont restées dans le corps du Christ n’impliquent ni corruption ni déficience, mais marquent le plus haut comble de gloire ; car elles sont comme des traces de sa vertu, et une beauté spéciale apparaîtra aux emplacements de ces blessures ». Ainsi, « si le Christ a gardé ses cicatrices, ce n’est pas par impuissance de les guérir, mais pour faire connaître à jamais le triomphe de sa victoire » (ibid., resp.).

[7C’est ainsi que Louis Bouyer traduit Jn 19,37 dans son ouvrage Le mystère pascal, Paris, Cerf, 1945, p. 314 : « Là sourd le fleuve sacré de l’Agapè. Sur la Croix, la lance perça le côté du Christ. L’eau et le sang en jaillirent, et, dit l’Écriture, “Ils ont vu l’intérieur de celui qu’ils transperçaient” (Jn 19,37, citant Zach 12,10) ».

[8Ibid.

[9Augustin d’Hippone, Homélies sur l’Évangile de saint Jean. CIV-CXXIV, CXX, 2, coll. Bibliothèque augustinienne 75, Bruges-Paris, DDB, 2003.

[10Thomas d’Aquin, Somme théologique, III, Q. 54, a. 4, ad 2um (citant une parole attribuée au pape saint Léon).

[11« Jésus nous invite à regarder ces plaies, il nous invite à les toucher, comme il l’a fait avec Thomas, pour guérir notre incrédulité. Il nous invite surtout à entrer dans le mystère de ces plaies, qui est le mystère de son amour miséricordieux » (Pape François, Homélie pour le Dimanche de la miséricorde, 12 avril 2015).

[12Le tableau de Jésus miséricordieux, demandé par Jésus à sœur Faustine, a été exposé pour la première fois à la vénération publique dans la chapelle de N.-D de la Porte de l’Aurore (Vilnius, Lituanie), lors de la clôture du Grand Jubilé de la Rédemption du monde, célébrée du 26 au 28 avril 1935, qui était cette année-là le Deuxième Dimanche de Pâques, dont Jésus avait dit à Faustine : « Je désire qu’il y ait une Fête de la Miséricorde. Je veux que cette image que tu peindras avec un pinceau soit solennellement bénie, le premier dimanche après Pâques : ce dimanche doit être la Fête de la Miséricorde » (Petit Journal, op. cit., 49). Par un décret daté du 5 mai 2000, quelques jours à peine, donc, après la canonisation de sainte Faustine, la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements a fait connaître la décision de Jean-Paul II demandant que, « dans le Missel romain, au titre “deuxième dimanche de Pâques” on ajoute désormais “ou de la Divine Miséricorde” ».

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