Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Charles de Foucauld

Andrea Mandonico

N°2016-2 Avril 2016

| P. 19-34 |

Kairos

Béatifié à Rome par Benoît XVI, le 13 novembre 2005, en tant que « confesseur de la foi » et avec le titre de « prêtre diocésain », Charles de Foucauld, mort il y a juste 100 ans, devrait voir aboutir bientôt sa cause de canonisation ; sa famille spirituelle compte aujourd’hui plus de 13000 membres. Le vice-postulateur de la cause, membre de la Société des Missions africaines, propose une traversée de son œuvre en clé de miséricorde.

L’Amiral de Blic, neveu de Charles de Foucauld, raconte l’épisode suivant qui se situe pendant le séjour de son oncle à Barbirey, en Côte-d’Or, chez sa sœur :

L’institutrice de Barbirey était alors une jeune fille non seulement athée, mais d’un anticléricalisme militant et on en déplorait dans le village l’influence sur les enfants. Il se trouva qu’un dimanche après-midi, se promenant elle-même sur les berges du canal, elle croisa un groupe dont faisait partie un prêtre. Et celui-ci la regarda au passage. Son regard était à la fois si bon et si profond qu’elle s’en sentit bouleversée. Son émotion fut telle qu’elle se décida, passant outre à ses préjugés, à s’en ouvrir à un ecclésiastique. Et ce fut l’origine de sa conversion. Trente-cinq ans plus tard, devenue catholique pratiquante et visitant à Besançon l’exposition « Charles de Foucauld », elle s’arrête devant les photographies exposées, croyant bien y reconnaître ce prêtre qu’elle n’avait jamais revu. La visiteuse se renseigne : dates et lieux correspondent et elle découvre tardivement que c’était ce prêtre dans les yeux de qui elle avait croisé le regard d’un saint [1].

Découverte de la miséricorde de Dieu

La même expérience fut vécue par Charles de Foucauld lors de sa conversion en 1886, mais le regard qui s’est posé sur lui et l’a bouleversé était celui de Dieu. Dans ce regard qui l’a converti, Charles fait l’expérience profonde de la bonté, de la miséricorde de Dieu. Préparé par sa « reconnaissance au Maroc » et la rencontre avec la foi islamique, qui « a produit en [lui] un profond bouleversement [2] », il revient à Paris dans sa famille, et sa recherche de Dieu, ainsi que la proximité de sa cousine Marie de Bondy, le conduisent au confessionnal de l’abbé Huvelin.

Frère Charles écrira :

En me faisant entrer dans son confessionnal, un des derniers jours d’octobre, entre le 27 et le 30, je pense, vous m’avez donné tous les biens, mon Dieu. S’il y a de la joie au ciel à la vue d’un pécheur se convertissant, il y en a eu quand je suis entré dans ce confessionnal ! [...] Je demandais des leçons de religion : il me fit mettre à genoux et me confesser et m’envoya communier séance tenante [3].

C’est donc en pauvre et en pécheur que Frère Charles a rencontré ce Dieu qui est Amour, qui pardonne inlassablement, qui est à la recherche de la brebis perdue, plein de miséricorde.

Des années plus tard, en 1897, quand il sera à Nazareth, pendant « une petite retraite » pour « 1° tâcher de vous mieux connaître, pour vous mieux aimer ; 2° tâcher de mieux connaître votre volonté pour mieux la faire », Charles de Foucauld découvre et chante la miséricorde de Dieu. Après avoir médité les mystères de la vie de Jésus, le 8 novembre il fait « une révision de vie » : « Moi, ma vie passée, mes péchés ».

Devant Dieu, il reconnaît non seulement tous ses péchés de jeunesse mais aussi ceux de son enfance et il en demande pardon. Mieux, il veut reconnaître et chanter les « miséricordes d’hier, d’aujourd’hui et de tous les instants de [sa] vie, d’avant [sa] naissance et d’avant les temps » : « J’y suis noyé, j’en suis inondé, elles me couvrent et m’enveloppent de toute part... Ah ! mon Dieu, nous avons tous à chanter vos miséricordes [...] ; mais si tous nous le devons, combien moi [4] ! ». Dans une analyse très fine, il relit sa vie, depuis son enfance avec la présence à ses côtés de sa maman – qu’il perdra à l’âge de six ans – comme une grâce : « Moi qui ai été, dès mon enfance, entouré de tant de grâces, fils d’une sainte mère, ayant appris d’elle à vous connaître, à vous aimer et à vous prier, aussitôt que j’ai pu comprendre une parole ». Même dans son adolescence bien dissipée, il reconnaît que la présence de son grand-père, le colonel de Morlet, fut « une miséricorde » qui l’a empêché de « tomber dans les derniers excès en conservant en [son] cœur [sa] tendresse pour lui ». Dieu pour lui faire miséricorde, sait se servir de ceux qui lui sont les plus chers, les membres de sa famille, et passer par leur manière de vivre leur foi, leur présence, leur accueil et leur attitude de pardon et d’amour envers lui.

Lors de sa jeunesse militaire où « toute foi avait disparu », Dieu l’entoure de sa bonté en lui conservant

le goût de l’étude, des lectures sérieuses, des belles choses, le dégoût du vice et de la laideur... Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais... Vous me faisiez sentir une tristesse profonde, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors... Elle me revenait chaque soir lorsque je me trouvais seul dans mon appartement... Elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle les fêtes ; je les organisais mais, le moment venu, je les passais dans un mutisme, un dégoût, un ennui infinis... Vous me donniez cette inquiétude vague d’une conscience mauvaise, qui toute endormie qu’elle est n’est pas tout à fait morte et cela suffisait pour me mettre dans un malaise qui empoissait ma vie... Je n’ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette inquiétude qu’alors, mon Dieu... C’était un don de vous... Comme j’étais loin de m’en douter !... Que vous êtes bon !... Et en même temps que vous empêchiez mon âme par ces inventions de votre amour de se noyer irrémédiablement, vous gardiez mon corps [...] Oh ! mon Dieu comme vous aviez la main sur moi, et comme je la sentais peu ! Que vous êtes bon ! Que vous êtes bon ! Comme vous m’avez gardé ! Comme vous me couviez sous vos ailes lorsque je ne croyais même pas à votre existence [5] !

En parlant de cette période à son ami Henry de Castries, il se demande :

Par quel miracle la miséricorde infinie de Dieu m’a-t-elle ramené de si loin ? Je ne puis l’attribuer qu’à une chose, la bonté infinie de Celui qui a dit de Lui-même « quoniam bonus, quoniam in saeculum misericordia ejus » et sa Toute-Puissance [6].

Enfant prodigue

Toujours à Nazareth, en méditant sur la parabole de l’enfant prodigue envers qui le père a montré miséricorde et bonté (Lc 15,11-32), il lit, encore une fois, toute sa vie à la lumière de cette miséricorde divine. Il découvre, avec émerveillement, que lorsqu’il errait loin de Dieu, se refusant à croire en Lui, lorsqu’il sombrait dans le péché, ce Dieu ne cessait de l’attendre, de le chercher, de l’aimer avec une infinie tendresse :

Mon Dieu, que vous êtes bon ! C’est ce que vous avez fait pour moi ! Oui, jeune, je suis allé loin de vous, loin de votre maison, de vos saints autels, de votre Église, dans un pays éloigné, le pays des choses profanes, des créatures, de l’incrédulité, de l’indifférence, des passions terrestres... [...] J’y suis resté longtemps, 13 ans, dissipant ma jeunesse dans le péché et la folie. Votre première grâce (non la première de ma vie, car elles sont innombrables à toutes heures de mon existence, mais celle en laquelle je vois comme la première aube de ma conversion), c’est de m’avoir fait éprouver la famine, famine matérielle et spirituelle ; vous avez eu la bonté infinie de me mettre dans des difficultés matérielles qui m’ont fait souffrir et m’ont fait trouver des épines dans cette folle vie ; vous m’avez fait éprouver la famine spirituelle en me faisant éprouver des désirs intimes d’un meilleur état moral, des goûts de vertu, des besoins de bien moral ; et puis, quand je suis revenu vers vous, bien timidement, en tâtonnant, vous faisant cette étrange prière : « Si vous existez, faites que je vous connaisse », ô Dieu de bonté qui n’aviez cessé d’agir depuis ma naissance en moi et autour de moi pour amener ce moment, avec quelle tendresse, « accourant aussitôt, vous tombâtes sur mon cou, m’embrassâtes » ; avec quel empressement vous me rendîtes la tunique d’innocence... Et à quel divin festin, bien autre que celui du père de l’enfant prodigue, vous m’invitâtes aussitôt... Comme il est bon ce Père de l’enfant prodigue ! Mais comme vous êtes mille fois plus tendre que lui ! Comme vous avez fait mille fois plus pour moi qu’il n’a fait pour son fils ! Que vous êtes bon, mon Seigneur et mon Dieu ! Merci, merci, merci, sans fin merci [7] !

Et il reconnaît dans l’attitude de sa tante Inès, l’attitude du Père de l’enfant prodigue :

Enfant prodigue, non seulement reçu avec une si ineffable bonté, sans punition, sans réprimande, sans nul souvenir du passé, mais avec des baisers, la tunique première et l’anneau d’enfant de la maison, non seulement reçu ainsi, mais cherché par ce Père béni et rapporté par lui de ces pays lointains, quels sont mes devoirs envers ce Père Bien-aimé [8] ?

La réponse à cette question est magnifique car elle nous montre comment Frère Charles, touché par l’Amour, veut vivre toute sa vie dans cet Amour :

D’abord de l’aimer, ensuite de l’aimer et enfin encore de l’aimer, car aimer contient tout. Aimer contient l’obéissance ; aimer contient l’imitation de tout ce qu’on lui voit faire et qu’il permet que nous imitions ; aimer contient une continuelle contemplation ; aimer contient le repentir des fautes commises contre lui ; aimer contient l’humilité à la vue de la distance qui sépare notre misère de sa perfection ; aimer contient le zèle à accomplir toutes les œuvres utiles à son service et conformes à sa volonté ; aimer contient l’application continuelle à être et à faire continuellement ce qui lui est le plus agréable [9]...

Brebis perdue et retrouvée

Frère Charles n’est pas seulement enfant prodigue reçu à bras ouverts par le Père, mais aussi brebis perdue et recherchée avec passion et courage inlassable par le Bon Pasteur (Lc 15,1-7) :

Que vous êtes bon, mon Dieu, et qu’il est tendre ce divin Pasteur qui va, par les monts et les ravins, à travers rochers et buissons, chercher cette brebis infidèle ! C’est jusqu’au calvaire qu’il monte pour la chercher. C’est non seulement le sang de ses pieds, mais celui de tout son corps qu’il donne pour la trouver [...]. Et il ne se contente pas de la chercher, de la chercher longtemps, non, il la cherche jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée. [...] Dieu respecte toujours la liberté humaine, mais il a des trésors de grâces d’une puissance souveraine, et il les répandra sur les âmes si nous savons les obtenir de lui, à force de prières ; bien plus, il ne demande, il ne désire que de les répandre et il nous reprochera un jour de ne pas avoir su les obtenir de lui pour tant de pauvres âmes que nous aurions pu et dû sauver par nos prières [...]. Il ne tombe pas seulement sur son cou, il ne va pas seulement à sa rencontre comme le père de l’enfant prodigue, non, il va la chercher, la chercher jusqu’à ce qu’il la trouve, et alors la charge sur ses épaules. Que vous êtes divinement bon, ô bon pasteur ! Et alors, c’est bien à cette pauvre brebis, si bienheureusement sauvée après avoir été si perdue, de se réjouir ; mais non, on ne dit pas que c’est elle qui se réjouit, c’est ce bon, ce divinement bon pasteur, qui se réjouit d’avoir retrouvé cette pauvre brebis si coupable et si souillée... C’est mon histoire, ô mon Dieu, c’est ainsi que vous m’avez cherché, retrouvé, rapporté, coupable et souillé, au bercail et mis tout contre vous, non dans la bergerie ordinaire, avec les autres brebis, mais dans votre propre chambre, « in abscondito faciei tuae »... Que vous êtes bon, ô mon Dieu [10] !

Ces retrouvailles suscitent la joie du cœur du Bon Pasteur qui garde sa brebis auprès de lui, dans sa chambre, mangeant de son pain, buvant dans sa coupe et dormant sur sa poitrine (cf. 2 S 12,3-4). Frère Charles se sent accueilli et embrassé par la miséricorde de Dieu et comprend alors qu’il ne pouvait « faire autrement que de ne vivre que pour Lui [11] ».

Miséricorde qui devient imitation

En commentant l’invitation de Jésus, « Soyez miséricordieux comme Votre Père est miséricordieux », Frère Charles écrit :

Que Vous êtes bon, mon Dieu, d’être si miséricordieux... Vous dites Vous-même que Vous l’êtes !... Que Vous êtes bon de nous appeler à une telle perfection, non à celle d’un ange, mais à la ressemblance de celle de Dieu même ! Que Vous êtes bon, d’avoir pour nous un si haut idéal, de si grands désirs !... Que Vous êtes bon de nous dire de vous ressembler, de vous imiter ! L’être aimé peut-il faire à celui qui l’aime un plus doux commandement ?... Que Vous aimez les hommes, Vous qui prescrivez si fortement d’être miséricordieux envers eux, miséricordieux envers tous, envers « les bons et les méchants » et qui déclarez que Vous l’êtes, Vous-même ainsi envers tous... Que Vous êtes bon [12] ! »

N’oublions pas que dans le langage biblique le mot « miséricorde » est très riche : il a le sens de tendresse, compassion, attachement à quelqu’un et il contient donc aussi l’idée du pardon et de la fidélité [13]. Jésus, comme nous l’a rappelé le Pape François, « est le visage de la miséricorde du Père [14] » et cette miséricorde, cet amour, cette compassion sont récapitulés dans sa personne, dans son œuvre et dans sa parole. Voilà pourquoi, pour Charles de Foucauld, c’est un engagement presque naturel de vouloir imiter Jésus, tout au long de sa vie.

Toujours dans la retraite de Nazareth que nous avons citée, tout de suite après avoir chanté la miséricorde de Dieu dans sa vie, durant les trois derniers jours, il médite sur les quinze vertus de Jésus pour mieux l’imiter : la foi, l’espérance, la charité ; le courage, l’humilité, la véracité, la prière, l’obéissance, la chasteté, la pauvreté, l’abjection, le travail manuel, la retraite et la pénitence [15]. Peut-être sommes-nous étonnés de voir parmi ces vertus le travail manuel, mais nous ne devons pas oublier que le visage de Jésus que Frère Charles a découvert, c’est le visage de l’« ouvrier de Nazareth », celui qui « a tellement pris la dernière place que jamais personne n’a pu la lui ravir » et le travail manuel aux yeux de ce noble vicomte est le signe le plus clair de cette dernière place. Cette imitation intérieure de Jésus, par les vertus, et extérieure, par la vie de Nazareth, conduira Frère Charles à vouloir être – et il le sera réellement – Évangile vivant [16].

Miséricorde pour toute l’humanité

Plus profondément encore, Charles de Foucauld comprend que la bonté, la tendresse, la compassion et la miséricorde de Dieu ne sont jamais pour lui seul, mais pour tous les hommes, surtout les plus petits. La grâce de la miséricorde reçue devient engagement : ayant reçu miséricorde, Frère Charles se sait appelé à en témoigner partout, pour tous ceux et celles qui croisent son chemin. Un chemin qui le mènera sur les brûlantes montagnes de la Syrie, dans les plaines de la Terre sainte et sur les pistes du désert du Sahara à la rencontre des Touaregs, pour « se dévouer au salut des âmes » en leur témoignant l’amour de Dieu qui, par pure bonté, s’est incarné et a habité parmi nous [17].

Charles de Foucauld termine ses deux méditations sur l’enfant prodigue et la brebis perdue en soulignant qu’en ayant reçu miséricorde, il doit, à son tour, la donner aux autres :

Assurément, une des choses qui lui sont le plus agréables, c’est que nous nous montrions tendres comme il l’a été, envers nos frères cadets prodigues à leur tour, que nous les cherchions comme il nous a cherchés, entrant dans son travail, par nos prières toujours et par tous les autres moyens en notre pouvoir lorsqu’il nous en donne mission... Non seulement que nous les cherchions, mais que, soit dans nos prières, soit dans nos autres œuvres dirigées dans ce but, nous mettions un zèle presque infini, un zèle infini même, autant que cela est possible à des hommes, car ce n’est pas pour des créatures que nous travaillons, c’est pour Dieu ; c’est pour accomplir cette œuvre d’une conversion, qui lui est si agréable, que le ciel s’en réjouit plus que de la persévérance de 99 justes ; c’est pour accomplir cette œuvre, qui lui est si agréable, qu’il dit : « Il convient de se réjouir, car ton frère était mort et voici qu’il vit » [...] Et puis quand notre petit frère prodigue rentre au foyer, il faut le recevoir comme notre Père le reçoit, comme notre Père nous a reçus nous-mêmes, sans retour sur le passé, sans réprimande, sans méfiance pour l’avenir, en disant : « Mais je suis sûr qu’il ira au ciel » (cette parole qui m’a fait tant de bien !), en lui montrant la même confiance, la même affection, la même tendresse, la même estime que s’il n’était jamais sorti de la maison, avec cet oubli complet de ses fautes que nous avons besoin que Dieu ait pour nous, avec ce sentiment que ses fautes, non cachées, non couvertes, mais radicalement détruites par la confession, sont aussi radicalement détruites pour nous ; que le seul, le seul vestige du passé qui paraisse en nous soit la joie profonde et débordante du retour, la joie se manifestant en courant à sa rencontre, en tombant sur son cou, en lui rendant son vêtement premier, sa place première, en tuant le veau gras, en appelant nos amis à se réjouir avec nous, en faisant en ce jour réjouissance sur la terre, comme il y a réjouissance dans les cieux [18] !

Comme le bon Pasteur se réjouit d’avoir retrouvé sa brebis, Frère Charles cultive la même joie dans son cœur pour le petit frère retrouvé et ramené au foyer paternel et fraternel. Dans la conclusion de la méditation sur la brebis perdue, Frère Charles exprime tout son élan pour imiter le Bon Pasteur et courir à la recherche des brebis que Dieu lui a confiées :

Faisons aux autres ce que Jésus a fait pour nous... Imitons l’exemple de Jésus bon Pasteur, en courant à la recherche des brebis égarées, par nos oraisons toujours, et par des courses réelles, matérielles, chaque fois que sa volonté nous y appelle... Courons dans ce dernier cas comme Jésus y a couru, « sacrifiant notre repos », comme Jésus dans sa vie publique, « sacrifiant notre honneur » comme Jésus conspué et condamné comme blasphémateur, « sacrifiant notre vie » comme Jésus crucifié... Courons comme le bon Pasteur, « jusqu’à ce que nous ayons trouvé la brebis ».
Encore que Jésus respecte la liberté humaine, il ne met pas de limites à sa grâce et il a des trésors de grâces irrésistibles ; à nous de les lui ravir, ce qui est le plus ardent désir de son Cœur. Et après l’avoir trouvée, si Dieu nous en fait la grâce, n’ayons pour elle ni reproche, ni paroles amères, ni sévérité : le repentir descendra plus tard dans son cœur, c’est à Dieu même de l’y faire descendre par sa grâce intérieure ; nous, n’ayons que des paroles de tendresse, de compassion, d’amour ; tombons sur son cou, rendons-lui sa tunique première, tuons le veau gras, prenons-la sur nos épaules, réjouissons-nous et disons aux âmes qui aiment Dieu de se réjouir avec lui, avec les anges et avec nous, car « il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur faisant pénitence que pour 99 justes qui n’ont pas besoin de pénitence [19] ».

En méditant la béatitude « Bienheureux les miséricordieux » (Mt 5,7), Frère Charles écrit qu’être miséricordieux signifie « aimer Dieu » car on partage son amour et on agit comme Lui. Un amour total qui devient bonté pour tous, en particulier pour les plus pauvres, les plus besogneux, les pécheurs :
Amour de Dieu. Soyons miséricordieux, c’est-à-dire faisons du bien aux malheureux, aux besogneux, à tous ceux auxquels il manque quelque chose, à tous ceux dont l’âme ou le corps a besoin... Soyons miséricordieux de pensées, de paroles et d’actions. Que nos pensées soient miséricordieuses sans limite afin d’être conformes à celles de Dieu qui est Miséricorde et Vérité [20]...

C’est la façon la plus belle d’avoir le même cœur que Dieu, c’est-à-dire un « cœur qui s’incline vers la misère partout elle se trouve » :

La miséricorde n’est autre chose qu’une subdivision de la charité, une subdivision de l’amour des hommes... l’amour du prochain souffrant... l’amour de ceux qui souffrent... l’amour, le cœur, « cor », envers les souffrants, les malheureux, les besogneux, les misérables, « miseros ». Soyons miséricordieux comme notre Père céleste est miséricordieux !... Soyons bons avec tout le monde, mais ayons cette bonté spéciale, particulière envers les misérables, qui s’appelle la « miséricorde » ; en étant bons pour tous, occupons-nous beaucoup plus des pécheurs, besogneux dans leur âme, des malheureux besogneux dans leur cœur, des pauvres, des malades, besogneux dans leur cœur et dans leur corps, des enfants et des vieillards qui réunissent d’ordinaire tous les besoins... Ayons plus de pensées, de prières, de soins pour eux que pour les bons et les heureux, car ils manquent ; les autres ne manquent pas ; ils ont besoin, les autres n’ont pas besoin... Aimons plus les bons, mais occupons-nous plus des pécheurs, aimons autant les sains et les riches, mais occupons-nous plus des pauvres et des malades. Que notre cœur s’incline vers la misère, partout où elle se trouve [21].

Miséricorde qui se fait consolation

Soyons les consolateurs de toutes les afflictions, soyons les pères, les mères, les frères, les amis de ceux qui n’ont ni père, ni mère, ni frères, ni amis... Soignons, consolons ceux que nul ne soigne ni ne console... C’est à Jésus que nous le faisons, oui à Jésus même. Nous sommes tous ses membres, les malheureux sont des membres souffrants ; il faut entourer d’honneur et d’amour tous ses membres, évidemment... et d’un honneur et d’un amour incomparable ; mais pour ce qui est d’appliquer nos soins, il est évident qu’il faut aller d’abord à ses membres souffrants [22].

Miséricorde qui passe aussi par notre prière et nos pénitences, notre sainteté personnelle :

Que nous devons être miséricordieux pour tant et de si terribles misères, offrir à Dieu pour leur guérison des prières et des pénitences, tâcher de nous sanctifier pour faire du bien à ces âmes par la communion des Saints, par notre exemple et par le surcroît de prix qu’acquerront nos prières ! Comme nous devons, si notre devoir nous y appelle, tâcher de guérir ces âmes par nos paroles et par des œuvres propres à les tirer du péché, de l’erreur, de la langueur [23]...

Miséricorde attentive et très délicate, car dans le pauvre il y a Jésus lui-même :
Les cœurs souffrent de douleurs sans nombre, douleurs venant de leurs propres misères, douleurs venant du prochain, douleurs venant de ce qu’elles voudraient aimer Dieu, douleurs de ce que Dieu est offensé, douleurs provenant des choses matérielles, de leur corps : « Faisons-nous tout à tous, pour les gagner tous »... « Pleurons avec ceux qui pleurent »... Tâchons de consoler tous ces pauvres cœurs comme nous voudrions l’être par un tendre frère dans nos heures de tristesse ; soyons un frère très tendre pour tout cœur souffrant ; consolons nos frères en Dieu, comme nous voudrions être consolés par Jésus ; consoler ces membres souffrants de Jésus, c’est consoler Jésus Lui-même (Mt 25) [24].

Charles de Foucauld a expérimenté profondément l’amour, la tendresse et la miséricorde de Dieu. On pourrait faire une comparaison avec l’expérience de saint Paul : « Il m’a été fait miséricorde, parce que j’agissais par ignorance, étranger à la foi ; et la grâce de notre Seigneur a surabondé en moi avec la foi et la charité qui est dans le Christ Jésus » (1 Tm 1,13-14).

Miséricorde qu’il a expérimentée au moment de la conversion en se reconnaissant enfant prodigue, brebis perdue et retrouvée par l’amour sans limites du Père. Dans la tendresse paternelle de Dieu, Frère Charles a vécu tout le reste de sa vie à la Trappe, à Nazareth et au Sahara, en voulant imiter ce Bon Pasteur qui recherche, console, protège les brebis que le Père lui a confiées sans faire de distinctions ou de différences entre les personnes :

Vous ne repoussez personne, ni les plus souillés, car « Vous êtes venu appeler les pécheurs et non les justes », ni les plus ingrats, car « Vous êtes miséricordieux comme votre Père est miséricordieux », ni les plus pauvres, car vous dites au pauvre pêcheur Pierre : « Suis-moi », ni les plus méprisés, car vous appelez Matthieu et Zachée ; ni les plus petits, car vous dites : « Laissez venir à moi les petits enfants ». Comme vous nous tendez à tous les bras tout grands et comme vous nous ouvrez à tous votre cœur tout grand, ô bon Jésus [25] !

Le secret de la tendresse, de l’amour, de la miséricorde de Charles de Jésus ? Avoir su, par la grâce de Dieu, voir en tout homme Jésus lui-même. Ainsi ce frère universel peut-il partager la joie même du cœur de Dieu, « la joie qu’Il éprouve quand il retrouve un pécheur et lui pardonne [26] », quand il lui fait miséricorde. Voilà pourquoi vivre la miséricorde et dans la miséricorde du Père « est un programme de vie aussi exigeant que riche de joie et de paix [27] ».

[1Amiral de Blic, Père de Foucauld en Bourgogne, s.l. et s.d, cité par Bernard Jacqueline, « Les circonstances d’un passage à l’incroyance : Charles de Foucauld au Lycée de Nancy (1871-1874) », Ateismo e Dialogo, Città del Vaticano, XIV/1 (1979), p. 19.

[2Charles de Foucauld (abrégé plus loin CDF), Lettres à son ami Henry de Castries (1901-1916), Présentation de B. Cuisinier et J.-F. Six, Paris, Nouvelle Cité, 2011, p. 53.

[3CDF, La dernière place. Retraite à Nazareth, Montrouge, Nouvelle Cité, 2002, p. 118.

[4CDF, La dernière place, p. 111.

[5CDF, La dernière place, p. 113-114.

[6CDF, Lettres à son ami Henry de Castries…, p. 66. Psaume 117 (118), 1.

[7CDF, L’imitation du Bien-aimé. Méditations sur les saints Évangiles, Montrouge, Nouvelle Cité, 1997, p. 78-79.

[8Ibidem, p. 79.

[9Ibidem, p. 79.

[10CDF, L’imitation du Bien-aimé, p. 75-76.

[11CDF, Lettres à son ami Henry de Castries…, p. 67-68.

[12CDF, La bonté de Dieu. Méditations sur les saints Évangiles, Montrouge, Nouvelle Cité, 1996, p. 265-266 ; Cf. aussi, Aux plus petits de mes frères, Paris, Nouvelle Cité, 1973, p. 184-185.

[13Cf. G. Rosse, « “Ha visitato e redento”. La visita come redenzione », PSV 72 (2015), p. 108.

[14Misericordiae Vultus, n° 1.

[15Cf. CDF, La dernière place, p. 131-217.

[16CDF, Règlements et Directoire, Montrouge, Nouvelle Cité, 1995, p. 647.

[17Cf. CDF, La bonté de Dieu, p. 209.

[18CDF, L’imitation du Bien-aimé, p. 79-80.

[19CDF, L’imitation du Bien-aimé, p. 76-77.

[20CDF, Aux plus petits de mes frères, p. 28-29.

[21Ibidem, p. 29.

[22Ibidem, p. 29-30.

[23CDF, La bonté de Dieu, p. 266.

[24Ibidem, p. 266-267.

[25CDF, L’imitation du Bien-aimé, p. 97.

[26Pape François, Message pour la Journée mondiale de la jeunesse 2016.

[27Pape François, Misericordiae Vultus, n° 13.

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