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La personnalité et le message du pape François : une interpellation pour la vie consacrée

Benoît Malvaux, s.j.

N°2014-3 Juillet 2014

| P. 192-205 |

Le Pape François ne cesse d’intriguer, bien au-delà des cercles catholiques ; mais pour les consacrés, sa personnalité et ses interpellations sont percutantes : la liberté, la mission, les périphéries… Un vrai tsunami nous a atteints ; qu’allons-nous mettre en œuvre ?

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Depuis l’an dernier, l’Église connaît une succession d’évènements inattendus, voire déroutants. En décidant de présenter sa démission, initiative tout à fait inhabituelle dans l’histoire ecclésiale, c’est comme si Benoît XVI avait ouvert les vannes pour que les eaux du renouveau puissent s’engouffrer dans l’Église. Cet événement tout à fait extra-ordinaire a été suivi d’un autre qui ne l’était pas moins, l’élection d’un pape extra-européen, venu d’Amérique latine, un pape religieux (c’est la première fois depuis Grégoire XVI, en 1831) et jésuite, qui plus est. Dès sa première apparition sur la place Saint-Pierre, François (encore une autre innovation !) a tranché par rapport à ses prédécesseurs. Depuis lors, nous sommes allés de surprise en surprise et ce n’est certainement pas fini.

Un tel tsunami, comme on l’a appelé, a de quoi interpeller, et il interpelle effectivement le monde (ainsi, la revue américaine Time a fait de François l’homme de l’année 2013 ; on parle aussi de lui pour le prochain prix Nobel). Il interpelle également l’Église, depuis les bureaux de la curie romaine jusqu’aux chrétiens actifs sur le terrain (pensons au succès de la consultation pré-synodale sur la famille). Et il est donc bon qu’il interpelle également les consacrés par la profession des conseils évangéliques, d’autant plus que le pape est lui aussi consacré et que sa vocation particulière n’est sans doute pas étrangère à certains traits caractéristiques de son pontificat, même si ce n’est qu’un facteur d’explication parmi beaucoup d’autres.

Le titre de cette contribution met en évidence la personnalité du nouveau pape. C’est en effet avant tout par sa manière d’être et sa manière d’agir que le pape nous interpelle. Cela tient à sa personnalité, convaincue que l’amour se met dans les actes plus que dans les paroles, comme le dit saint Ignace dans les Exercices.

Un homme libre

Ainsi, un premier trait de la personnalité de François qui peut inspirer les consacrés, c’est sa liberté. François apparaît comme un homme souverainement libre à l’égard des traditions, des coutumes, de ce qu’on a toujours fait. Il ne les rejette pas systématiquement, mais il ne les retient que si elles font sens pour lui. Sinon, s’il lui apparaît qu’une autre conduite correspond davantage à l’Évangile, favorise davantage la croissance du Royaume, il n’hésite pas à s’écarter de ce qui s’est toujours fait, mettant en œuvre la parole de Jésus : « le sabbat est fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ».

On pourrait multiplier les exemples de cette liberté du pape à l’égard des traditions, comme le choix d’habiter à la maison Sainte-Marthe plutôt que dans les appartements pontificaux ou le fait de ne pas parler dans d’innombrables langues quand il apparaît place Saint-Pierre. Récemment, l’hebdomadaire La Vie a publié une analyse intéressante à ce propos, qui montre que le pape François opère une véritable révolution culturelle par sa manière d’être, qui touche principalement la logique de pouvoir à l’œuvre au sommet de l’Église [1]. La Vie relève plus précisément cinq domaines où cette méthode se manifeste : le désengagement de l’imbroglio politique italien, alors que la relation du Saint-Siège avec l’Église et le monde politique italien a toujours été ambiguë ; la valorisation du professionnalisme contre le carriérisme, avec comme conséquence que le fait de rétrograder n’est plus un tabou (on voit là un trait typique, à mon sens, du fait que François est un consacré ; nous sommes habitués, dans nos instituts, à ce que, une fois le mandat de supérieur achevé, on en revienne à la situation de simple membre de l’institut, ce qui est plus difficile à vivre dans le clergé diocésain ; François essaye d’insuffler une telle mentalité typique de la vie consacrée dans la curie romaine, mais c’est loin d’être gagné d’avance). La Vie cite encore comme innovations du pape François la promotion du critère du service et surtout – c’est la première caractéristique relevée par La Vie, qui rejoint directement notre propos – la liberté avec laquelle François gouverne. Le pape a décidé de ne pas se laisser mener par un cabinet constitué de conseillers techniques. Il refuse que la Secrétairerie d’État lui fixe son agenda. C’est lui qui le détermine, en personne libre, notamment vis-à-vis des us et coutumes de la curie.

Il y a ici un premier point où le pape François peut nous interpeller comme consacrés : sa liberté souveraine par rapport aux coutumes, aux traditions, à ce qui s’est toujours fait, aux carcans dans lesquels on veut l’enfermer. À première vue, cela peut paraître paradoxal de dire que le pape François interpelle particulièrement les consacrés sur le thème de la liberté. On pourrait dire, en effet : les consacrés ne se caractérisent-ils pas par le vœu d’obéissance, par lequel nous renonçons apparemment à notre liberté, pour obéir à ce qui a été décidé par quelqu’un d’autre ? Mais, en fait, nous savons qu’il n’en est pas ainsi ou en tout cas qu’il ne devrait pas en être ainsi. L’obéissance consacrée bien comprise n’est pas contraire à la liberté, mais elle la promeut dans ce qu’elle a de plus fort. Cela ne vaut d’ailleurs pas seulement de l’obéissance, mais des trois conseils évangéliques. On peut mentionner ici l’intervention, déjà ancienne, du Père Robert Maloney, alors supérieur général des Lazaristes, à la 49e assemblée de l’Union des supérieurs généraux, en 1996, au lendemain de la publication de l’exhortation Vita consecrata [2]. Le Père Maloney traite de la dimension prophétique des vœux, à partir de son contexte nord-américain, et il en parle comme d’une proclamation de la libération que nous apporte le Royaume de Dieu. Il développe ce point à propos des trois vœux, et cela vaut la peine de le citer abondamment. En professant les trois vœux, dit-il aux consacrés, « soyez libres, par exemple, grâce à votre vœu de pauvreté, d’aller partout dans le monde où les besoins des pauvres vous appellent, plutôt que de vous cramponner à la sécurité d’avoir votre maison ou le travail que vous aimez ; soyez libres, toujours par votre vœu de pauvreté, de partager vos biens matériels avec les plus pauvres, plutôt que de les accumuler pour votre bien-être personnel ; soyez libres de vous tenir à côté des pauvres dans leur lutte pour la justice, plutôt que de vous tenir près des pouvoirs en place, qui s’isolent souvent des problèmes des pauvres ; soyez libres, par le vœu de chasteté, de vivre ensemble en communauté, comme des amis très chers, plutôt que d’isoler ceux qui sont différents par la nationalité, la race, la classe sociale ou d’autres facteurs qui donnent naissance aux préjugés ; soyez libres, par le vœu d’obéissance, de discerner la volonté de Dieu avec d’autres, plutôt que de dominer ou de revendiquer un monopole personnel dans la connaissance de la volonté de Dieu ».

Chacun de ces points demanderait à être approfondi pour lui-même, mais on voit l’idée qui s’en dégage : les vœux sont apparemment des entraves à notre liberté, puisque nous nous obligeons par eux à ne pas nous marier, à mettre nos biens en commun avec d’autres, à obéir à quelqu’un d’autre qu’à nous-mêmes ; mais, s’ils sont vécus selon leur esprit véritable, ces mêmes vœux peuvent constituer la source d’une plus grande liberté, qui nous donne la possibilité de vivre pleinement les valeurs de l’Évangile. Le Père Maloney nous en donne des exemples fort concrets, qui illustrent bien comment la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques, bien comprise, peut être une authentique école d’apprentissage de la liberté, de croissance en liberté, et c’est sans doute notamment parce qu’il en a bénéficié que François se révèle comme un pape pleinement libre. Mais cette liberté est à bien comprendre : François n’est pas un homme qui rejetterait systématiquement le passé, ou qui serait allergique à l’existence même de règles auxquelles se plier, mais c’est un homme qui situe les règles et les habitudes à leur juste place, comme des moyens qui ne se justifient que s’ils favorisent la croissance du Royaume. Si ces règles ou ces coutumes favorisent effectivement la croissance du Royaume, à la bonne heure, je les vis à fond et joyeusement. Si elles font obstacle à cette croissance, qu’elles l’entravent, je cherche à les transformer, voire j’adopte des comportements complètement nouveaux, plus conformes à l’Évangile, sans me laisser enfermer dans ce qu’on a toujours fait.

Une telle attitude ne va pas de soi. Elle demande un discernement constant, pour pouvoir lire les signes des temps, voir ce qui favorise effectivement la croissance du Royaume. Elle demande aussi une vigilance, pour ne pas se laisser engourdir par ce qu’on a toujours fait, ce qui semble aller de soi et qu’on ne remet plus en question, alors qu’il faudrait peut-être justement secouer ces vieilles certitudes. C’est ici que le pape peut particulièrement nous interpeller. En principe, notre vie consacrée peut nous faire grandir en liberté, mais, dans la réalité des faits, le danger de s’enfermer dans ses habitudes nous menace peut-être d’autant plus que nous vieillissons, individuellement et communautairement, et que la tentation de perpétuer le passé, plutôt que d’imaginer l’avenir, est sans doute plus forte pour nous aujourd’hui que quand nous avions vingt ans. Mais, précisément, le pape François fêtera cette année ses 78 ans ! Il nous montre ainsi qu’il n’y a pas d’âge pour innover, qu’il n’y a pas d’âge pour être libre par rapport aux traditions du passé, afin de mieux correspondre à l’Évangile et au Royaume.

Voilà donc une première interpellation, à partir de la personnalité du pape François. Il ne s’agit pas d’être iconoclaste pour le plaisir de faire table rase du passé, mais il s’agit de faire œuvre de discernement, pour garder le bon grain et écarter l’ivraie, en évitant de se laisser enfermer dans ce que l’on a toujours fait. Tout n’est certainement pas à rejeter dans ce que nous vivons, il y a de vieilles outres qui restent excellentes, mais il n’empêche que cela vaut la peine, à l’exemple du pape François, de « secouer » quelque peu « le cocotier », de se remettre en question.

Centré sur la mission

J’en viens à un deuxième grand volet de la personnalité et de l’enseignement du pape François, qui peut nous interpeller en tant que consacrés, c’est son insistance sur la mission, avec ce qu’elle comporte d’ouverture et d’attention au monde. Pour mieux comprendre ce point, cela vaut la peine de refaire un peu d’histoire – je précise tout de suite qu’il s’agit d’une position personnelle, que vous êtes libres de partager ou non.

Je pars ici d’une lecture que je suis en train de faire. Je travaille pour le moment à la vérification de la traduction, pour les éditions Lessius, d’un ouvrage paru en espagnol du Père Aquilino Bocos Merino, un clarétain qui relit l’histoire de la vie consacrée depuis le concile Vatican II [3]. Ce religieux relève que la rénovation post-conciliaire de la vie consacrée s’est opérée autour de trois axes, à savoir la consécration (ou l’identité), la communion et la mission. Cette approche est intéressante. De ce point de vue, il semble que François opère un certain « coup de barre » par rapport au magistère de ses deux prédécesseurs. Je parle bien sûr ici en termes d’accentuation. Tous les papes parlent de tout, en quelque sorte, mais ils ont nécessairement des accents différents. Pour le dire de manière rapide, et c’est ma lecture personnelle, je le répète, le pontificat de Paul VI a travaillé les trois axes dont parle Bocos Merino de manière relativement équilibrée : son motu proprio Ecclesiae sanctae, en 1966, a traduit en termes juridiques l’appel du concile à l’aggiornamento des instituts de vie consacrée, qui les a aidés à préciser leur identité ; mais la perspective de la mission n’est pas absente de son magistère, comme on le voit avec l’exhortation Evangelica testificatio, en 1971, qui vise à promouvoir un témoignage évangélique des consacrés au sein du peuple de Dieu ; la perspective de communion est bien présente également, avec les directives Mutuae relationes, en 1978, qui cherchent à faire grandir la collaboration entre les évêques et les instituts de vie consacrée.

Avec Jean-Paul II, cet équilibre va se modifier, au sens où la préoccupation pour l’identité des consacrés et pour leur communion ecclésiale va devenir prédominante. La mission n’est pas oubliée, mais ce n’est pas sur elle qu’insiste le pape, ou, plus exactement, ce n’est pas dans ce domaine que la théologie de la vie consacrée va surtout progresser sous Jean-Paul II. C’est paradoxal de s’exprimer ainsi, parce que Jean-Paul II est un vrai pape missionnaire, mais, relativement à la vie consacrée, l’apport de son magistère me semble avoir surtout concerné les deux autres domaines. Vita consecrata, par exemple, a été très précieuse pour clarifier le sens de notre consécration, de notre identité de consacrés. On y trouve un développement intéressant sur l’importance essentielle de la vie consacrée pour l’Église, au numéro 29, qui parle de la vie consacrée comme d’un élément irremplaçable et constituant de l’Église ; on y trouve aussi une clarification de l’articulation entre la consécration par la profession des conseils évangéliques et la consécration baptismale, aux numéros 30 et suivants, qui posent notamment que tout baptisé est appelé à vivre les trois conseils évangéliques, mais que les consacrés recourent à des moyens particuliers pour vivre ces trois conseils. La même exhortation, au n° 62, a clarifié la situation des « consacrés » appartenant aux communautés nouvelles. Bref, Vita consecrata nous a surtout aidés à mieux comprendre ce que signifie notre consécration par la profession des conseils évangéliques, et donc notre identité, ce que nous sommes.

Par ailleurs, Jean-Paul II attachait aussi beaucoup d’importance à la communion de la vie consacrée avec l’ensemble du peuple de Dieu et particulièrement avec la hiérarchie. Cela se manifeste dans l’instruction Repartir du Christ, de 2001, dont la « pointe », à mon sens, se trouve dans les numéros 28 et suivants, où le pape développe la spiritualité de communion qui doit animer la vie consacrée, particulièrement la communion avec les nouveaux charismes et les communautés nouvelles, ainsi que la communion avec les laïcs et avec les pasteurs.

Benoît XVI a eu moins l’occasion de traiter de la vie consacrée, mais ce qu’il en dit se situe dans la même perspective que Jean-Paul II. Par exemple, le développement sur la vie consacrée dans Sacramentum caritatis, l’exhortation qui a fait suite au synode sur l’eucharistie, au n° 81, insiste sur le fait que la contribution de la vie consacrée est de l’ordre de l’être plus que de l’ordre du faire, et souligne particulièrement l’importance de la virginité consacrée. On est, me semble-t-il ici, toujours dans la perspective de l’identité.

Avec François, par contre, il y a indéniablement un changement de perspective. Je ne veux pas dire par là qu’il n’attache pas d’importance à l’identité des consacrés ou à leur communion avec l’Église, mais l’accent est ailleurs. D’abord peut-être parce que ses prédécesseurs ont bien déblayé le terrain sur ces deux points de l’identité des consacrés et de la communion, et qu’il n’y a pas grand-chose de nouveau à apporter. Mais aussi, plus fondamentalement, parce que François est avant tout préoccupé par la mission. Par son comportement comme par ses paroles, il appelle l’Église, et donc aussi la vie consacrée en son sein, à ne pas trop se préoccuper d’elle-même, mais à sortir de soi pour se tourner vers le monde, aller à sa rencontre, pour y témoigner de la Bonne Nouvelle du Royaume. Lui-même est le premier à en donner l’exemple.

Cette insistance sur le sortir de soi-même, en vue de la mission, on la trouve par exemple dans Evangelii gaudium, le premier grand texte entièrement de la main du pape François. Il faudrait citer ici tout le premier chapitre de l’exhortation, intitulé précisément « La transformation missionnaire de l’Église ». J’en reprendrai seulement deux brefs extraits : « Nous sommes tous invités à accepter cet appel : sortir de notre propre confort et avoir le courage de rejoindre toutes les périphéries qui ont besoin de la lumière de l’Évangile » (n° 20). « Tout renouvellement dans l’Église doit avoir pour but la mission, afin de ne pas tomber dans le risque d’une Église centrée sur elle-même » (n° 27).

L’entretien avec les supérieurs généraux

Cette orientation missionnaire, si elle vaut pour tout chrétien, vaut a fortiori pour les consacrés, dont Paul VI disait déjà, dans Evangelii nuntiandi, qu’ils étaient aux avant-postes de la mission. On le voit bien dans un entretien que François a eu avec les supérieurs généraux, en janvier 2014 [4]. Lors de cette rencontre, le pape n’a pas voulu faire de grands discours, mais il a souhaité un entretien franc et libre avec les supérieurs, fait de questions et de réponses. Et la première question que lui ont posée les supérieurs généraux, c’est précisément : « Saint Père, qu’attendez-vous de la vie consacrée ? Où mettre les priorités ? » Et le pape, très clairement, n’a pas dit : « la priorité, c’est de creuser la question de votre identité » ou « la priorité, c’est d’être en communion avec l’Église ». Mais il a dit : « la priorité, c’est la prophétie du Royaume, qui n’est pas négociable. Réveillez le monde ! Soyez témoins d’une autre manière de faire, d’agir, de vivre. Il est possible de vivre autrement dans ce monde ».

On trouve ici une confirmation de ce que je disais plus haut : comme consacrés, notre priorité doit aller à la mission. Nous n’avons pas à concentrer notre énergie sur nos problèmes internes, mais bien plutôt sur le monde qui nous entoure, et sur la manière la plus évangélique d’y être présent.

Avec un tel message, je pense que la plupart d’entre nous se sentiront à l’aise. Traditionnellement, les consacrés sont beaucoup plus enclins à privilégier la mission que l’identité et la communion avec la hiérarchie. Je me rappelle les débats à ce sujet au moment du synode sur la vie consacrée, en 1994, où les documents reçus, comme l’Instrumentum laboris, insistaient très fort sur la thématique de la consécration, qui était première dans l’ordre des préoccupations à propos de la vie consacrée, et où un certain nombre de consacrés ont regretté qu’on n’ait pas d’abord traité de la mission, qui leur semblait prioritaire. On s’en est tiré par une pirouette, en quelque sorte, en mettant en évidence que la consécration est elle-même missionnaire, puisque nous nous consacrons au Christ, qui a lui-même été envoyé par le Père en « mission » dans l’humanité, en quelque sorte, pour lui annoncer la Bonne Nouvelle. En ce sens, il est vain d’opposer consécration et mission. La seconde découle de la première.

Cette affirmation est certainement vraie, mais, en même temps, il reste que ce n’est pas la même chose d’interpeller d’abord la vie consacrée sur sa fidélité à sa consécration ou sur sa fidélité à sa mission, même si l’une découle de l’autre. Donc, beaucoup d’entre nous seront certainement heureux que le pape François nous invite à donner la priorité à notre mission, à concentrer sur elle nos énergies, plutôt que sur notre identité de consacrés ou notre communion ecclésiale. Il n’empêche que, quand on réfléchit à ce que cela peut signifier concrètement, c’est une autre paire de manches, surtout quand on regarde l’état des forces de la vie consacrée aujourd’hui en Occident. On pourrait dire en effet : c’est bien beau de mettre l’accent sur la mission, mais avec nos forces qui s’amenuisent, avec notre moyenne d’âge qui augmente, n’est-ce pas nous faire illusion ? La priorité missionnaire est-elle encore d’actualité pour nous ? Eh bien, j’aurais tendance à répondre : plus que jamais. Notre faiblesse, notre petitesse, notre précarité constituent peut-être une chance unique de témoigner de l’Évangile dans un monde qui a souvent tendance à privilégier la force, la richesse, un monde qui peut se révéler impitoyable pour les plus faibles. De ce point de vue, j’ai aimé que le pape, lorsqu’il explicite pour les supérieurs généraux la mission à laquelle la vie consacrée est appelée, se place précisément dans une position de faiblesse. Il parle surtout ici de la faiblesse morale, de notre situation de pécheurs, mais ce qu’il dit peut être transposé à tout type de faiblesse, me semble-t-il. « Vous devez être témoins d’une autre façon de faire et de vous comporter, dit François aux supérieurs, mais, dans la vie, il est difficile que tout soit clair, précis, dessiné de façon nette. La vie est complexe, elle est faite de grâce et de péché. Celui qui ne pèche pas n’est pas un homme. Un consacré qui se reconnaît faible et pécheur ne contredit pas le témoignage qu’il est appelé à donner, mais, au contraire, il le renforce et cela fait du bien à tout le monde. » La conscience de notre faiblesse, qu’elle soit physique ou morale, et de nos limites ne doit donc pas nous décourager dans notre souci missionnaire, que du contraire.

Le tout, évidemment, c’est de voir comment concrétiser cette priorité missionnaire dans notre vie. Pour nous aider à répondre à cette question, nous pouvons nous inspirer des paroles du pape François lui-même, et c’est le troisième volet de mon intervention. François ne se borne en effet pas à nous inviter à donner la priorité à la mission, mais il en précise quelque peu les contours, ou plutôt il nous en dessine une perspective, en nous invitant à aller aux périphéries. On en trouve déjà une trace dans la citation d’Evangelii gaudium que j’évoquais plus haut, où François dit que nous sommes invités à sortir de nous-mêmes pour avoir le courage de rejoindre les périphéries qui ont besoin de la lumière de l’Évangile. Cette notion de périphéries est capitale dans la pensée du pape François. Elle ne nous dit pas encore le contenu de notre mission, mais elle nous dit du moins qui sont ses destinataires privilégiés et elle nous invite à changer de perspective à ce propos.

Les périphéries

Comme l’a relevé le bulletin de la Conférence religieuse canadienne d’hiver 2014, les périphéries constituent bien un thème récurrent qui a marqué les premiers mois du pontificat de François. Dès avant le conclave, celui-ci avait prononcé devant ses confrères cardinaux une allocution dans laquelle on peut voir en quelque sorte son « programme » pour l’Église et où il disait notamment : « Il y a une tension entre le centre et la périphérie. Il nous faut sortir à la rencontre de la périphérie. Nous devons combattre la maladie spirituelle de l’Église qui l’amène à se replier sur elle-même. » De même, dans la conversation avec les supérieurs généraux que j’évoquais plus haut, il leur dit : « Je suis convaincu que les grands changements dans l’histoire se sont réalisés quand la réalité a été vue non du centre, mais de la périphérie. C’est une question herméneutique : on ne comprend la réalité que si on la regarde de la périphérie et non d’un centre équidistant de tout. Être à la périphérie aide à mieux voir et à mieux comprendre, à faire une analyse plus correcte de la réalité. Mais cela suppose aussi de connaître cette réalité par expérience. »

Je voudrais m’attarder un instant sur ces derniers propos. François parle des périphéries comme d’une question herméneutique. L’herméneutique, nous le savons, c’est l’interprétation qu’on peut donner d’un texte ou d’une réalité. La question qui se pose à nous ici n’est donc pas d’abord ou seulement : vers qui allons-nous ? Mais plutôt : à partir d’où regardons-nous le monde, à partir d’où et à partir de qui l’interprétons-nous ?

Mutatis mutandis, nous sommes invités ici à un renversement similaire à celui opéré par Jésus dans l’Évangile de Luc, avec la parabole du bon Samaritain. Dans ce texte, le légiste vient trouver Jésus en lui demandant : qui est mon prochain ? Et, après lui avoir raconté la parabole, Jésus lui renvoie la balle en lui demandant : qui s’est montré le prochain du blessé ? Pour ce qui concerne notre mission aux périphéries, il y a un peu quelque chose du même ordre : quand François nous invite à aller aux périphéries, il ne nous invite pas d’abord ou seulement à nous demander si nous fréquentons des pauvres ou des exclus et à en dresser la liste comme le scribe aurait dressé la liste de ses « prochains ». Il nous invite plutôt à nous demander : cette fréquentation des exclus change-t-elle mon regard sur la réalité, ou est-ce que je continue à regarder la réalité à partir du centre, c’est-à-dire notamment des perspectives intraecclésiales ou « intra-instituts » ? En d’autres termes, la fréquentation de pauvres, d’exclus, change-t-elle mon regard sur le monde et sur ce qui est important à encourager ou à changer dans le monde ?

Comme pour le point précédent, en principe, nous nous sentons à l’aise avec cette interpellation. Depuis longtemps, nous sommes familiarisés avec l’option préférentielle pour les pauvres, qui est fort proche de cet appel à aller vers les périphéries. Théoriquement, nous avons même ici une longueur d’avance, en tout cas par rapport au clergé diocésain, dans la mesure où nous ne sommes pas soumis aux mêmes contraintes que lui. Le clergé diocésain, de par sa vocation, a d’abord pour mission d’animer ce qu’on appelle les communautés hiérarchiques, les paroisses ou les unités pastorales, comme on dit aujourd’hui. C’est certainement une mission très importante, qui peut parfois aider aussi à rencontrer des exclus, dans la mesure où la paroisse est ouverte au tout-venant et où elle peut attirer certains paumés qui espèrent un appui de la part de l’Église. Mais il n’empêche que, de manière générale, la paroisse est plus au centre qu’à la périphérie. Elle rassemble avant tout les chrétiens engagés, les pratiquants réguliers de la messe dominicale. Même si le curé n’est plus le notable d’autrefois, il a malgré tout un certain rôle public, il participe à de multiples réunions, à commencer par celles du conseil de fabrique, il représente la paroisse vis-à-vis de l’évêque et de l’autorité communale. Toutes ces responsabilités prennent du temps et n’aident pas de soi à être attentif aux périphéries et, surtout, elles n’aident pas à considérer le monde à partir des périphéries, même s’il peut y avoir de très belles exceptions individuelles à la règle.

Nos lourdeurs institutionnelles

Comme consacrés, notre vocation n’est pas d’abord paroissiale, nous ne sommes pas tenus d’abord de faire fonctionner la structure hiérarchique, et c’est une chance, car cela nous donne donc en principe une grande liberté pour aller vers les périphéries. Mais la réalité peut parfois être différente. Nous avons aussi nos lourdeurs, qui peuvent parfois nous maintenir au centre ou nous focaliser sur le centre, même contre notre gré. Pour celles et ceux parmi nous qui appartenons à des instituts, nous avons – ou nous avions – souvent des œuvres propres, dont la gestion peut être très lourde et risque de nous éloigner de la perspective des exclus, autant, voire plus, que la charge de paroisses. Par ailleurs, un phénomène interpellant depuis Vatican II, qui ne favorise pas notre mouvement vers les périphéries, est une certaine « paroissialisation » de la vie consacrée en Occident. Du fait de la raréfaction du clergé diocésain et aussi d’un certain essoufflement de l’engagement des laïcs dans la vie paroissiale, on fait davantage appel qu’autrefois aux consacrés pour assurer des charges dans les paroisses. Nous rendons ainsi un beau service à la communion ecclésiale, qui peut parfois nous faire contacter certaines « périphéries », mais ce service, avec l’énergie qu’il demande, risque de nous focaliser sur le centre de l’Église, sa réalité institutionnelle, et de diminuer d’autant notre disponibilité missionnaire, notre souci des exclus et notre capacité à penser à partir des périphéries.

Il y a donc ici une véritable interpellation pour nous, les consacrés. Spontanément, l’appel à aller vers les périphéries, à adopter leurs perspectives, suscite notre adhésion, voire notre enthousiasme, mais il n’est pas si facile à mettre en œuvre sur le terrain concret, d’autant plus que la notion même de périphéries comporte un certain flou. Le bulletin de la Conférence des religieux canadiens que j’évoquais plus haut cite par exemple le cas des homosexuels et des divorcés remariés, qui ne vivent pratiquement plus d’exclusion sociale au Canada, mais qui se trouvent souvent relégués en périphérie de la vie de l’Église. Mais le même bulletin reconnaît que les catholiques traditionnels peuvent parfois faire aussi l’expérience d’une marginalisation, dans le monde, voire vis-à-vis d’une certaine partie de l’Église. Ils constituent aussi, à leur manière, une périphérie. Il y a donc plusieurs périphéries possibles.

Quoi qu’il en soit, il y a ici un appel du pape auquel nous avons à être attentifs, peut-être de nouveau particulièrement en Occident, où notre vieillissement global peut comporter une tendance à se replier sur soi-même, contraire à la fois à notre vocation missionnaire et à l’attention aux périphéries à laquelle nous invite le Saint-Père.

[1Voir La Vie, n° 3571 (6-12 février 2014), « Le pape François fait le ménage », pp. 34-37.

[2Voir USG, Proposer la vie consacrée, Paris, Centurion/Cerf, 1998, pp. 61-69.

[3A. Bocos Merino, Un relato del Espíritu. La vida consagrada postconciliar, Madrid, Publicaciones claretianas, 2011.

[4Cet entretien est consultable sur le site de la revue Études, www.etudes.com/Religions/_Reveillez_le_monde.

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