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Homélie à l’occasion du centenaire de l’église Saint-Jean-Berchmans de Bruxelles

Adolfo Nicolás, s.j.

N°2011-1 Janvier 2011

| P. 5-10 |

Le Général des Jésuites a bien voulu nous confier la publication de cette homélie, prononcée en français, à l’occasion de sa première visite en Belgique. La mission, ce fruit de la résurrection qui donne l’identité chrétienne ou religieuse, est présentée ici à partir de la communauté qu’elle dynamise : une perspective qui indique combien la collaboration des religieux entre eux et avec les laïcs qui les entourent, relève de la joie pascale, celle qui permet de rendre grâce parce que le Seigneur, « malgré tout », est avec nous.

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Il m’est bon de rappeler que nous célébrons les cent ans de cette église saint Jean Berchmans, un jésuite qui était mon idéal durant le noviciat. Jamais je n’aurais pensé qu’un jour je serais ici à célébrer cette fête !

Durant la 35e Congrégation Générale que nous avons eue en 2008, nous avons parlé du triptyque identité–communauté–mission. Beaucoup de communautés jésuites cherchent à approfondir et clarifier cette perspective, pour comprendre ce qu’elle signifie pour notre vie et pour notre manière d’organiser notre travail dans la communauté, mais aussi notre travail en coopération avec autrui. Je me rappelle qu’au noviciat, l’une des phrases de Jean Berchmans que nous répétions souvent était la suivante : « mea maxima poenitentia vita communis », « la pénitence la plus grande pour moi, c’est la vie communautaire ». Et nous pensions, je pensais, que la vie communautaire était bien difficile ; que pour Jean, c’était la plus grande pénitence. Mais je crois que je me trompais. Jean Berchmans parlait en fait de l’identité de la Compagnie. Ainsi, quand quelqu’un veut aller en Chine, et que le Provincial lui dit : « non, la Chine n’est pas pour toi ; ta Chine à toi, c’est Liège ; ta Chine à toi, c’est Bruxelles », on dit la même chose. Ce que je peux faire pour le Seigneur, c’est la vie communautaire. Jean Berchmans dirait : c’est cela que je peux faire pour vivre ma vocation en plénitude.

J’ai trouvé une publication récente sur la résurrection qui présente la mission comme le premier fruit de la Résurrection. La mission est au cœur de l’expérience de la Résurrection du disciple. Le disciple comprend que le Christ veut susciter la continuation de la mission vécue en Galilée ; c’est pourquoi Matthieu et Marc disent : « allez en Galilée » ; mais aussi à Jérusalem, et c’est pourquoi Luc et Jean trouvent Jésus à Jérusalem. La première expérience que font les disciples après la Résurrection, c’est que la mission de Jésus continue par leurs mains, qu’ils doivent continuer la mission. C’est la même mission, le même dynamisme ; un dynamisme qui fait l’identité, qui donne l’identité : c’est Jésus et sa mission. C’est la manière dont la Congrégation Générale précédente (la 34e) a défini la mission. Nous sommes serviteurs de la mission de Jésus, nous continuons la mission même de Jésus. L’expérience qui inaugure la mission n’a rien à voir avec des théories, des idéologies ou des systèmes. C’est une question de vie, d’espoir, de vision ; il s’agit de continuer la joie que Jésus nous a donnée. C’est la même chose que lorsque nous avons trouvé Jésus en Galilée ou à Jérusalem. Nous l’avons trouvé et maintenant, nous allons à nouveau en Galilée pour le retrouver, parce que c’est la même mission qui continue. Cette mission ne peut pas se mesurer par le nombre : tant de baptisés, tant de confirmés, tant de premières communions… Cette mission naît à partir du cœur, à partir de l’expérience, à partir de la joie de la communauté, à partir de cette identité reçue par un groupe de disciples qui se mettent en route sur son ordre. Et je crois que c’est très important pour l’Europe d’aujourd’hui. Où allons-nous ? Quels problèmes voulons-nous affronter ? Quelles situations voulons-nous changer ? Ce qui importe n’est pas la diminution de notre nombre (avant nous étions nombreux et maintenant nous sommes moins nombreux). Ce qui importe n’est pas une diminution numérique, mais ce qui importe, c’est de retrouver notre identité et notre mission, c’est de reprendre l’élan et la force qui vont avec la mission.

Les lectures d’aujourd’hui [1] nous inspirent, en nous rappelant que le type de mission qui donne le plus de fruits, c’est celle portée en communauté, et non individuellement. Seul Jésus peut s’identifier avec le Royaume de Dieu, comme les Pères de l’Église le disaient. Pour nous, c’est la communauté qui donne la crédibilité et même façonne la mission, parce que la communauté est la forme du Royaume de Dieu. La mission ne peut être vécue qu’à partir d’une communauté où l’amour, la joie et l’espoir sont des choses claires et évidentes. « Malgré tout », il y a des gens qui vivent dans la joie. « Malgré tout ». Paul Ricœur disait, je crois, dans un article, que les deux mots-clés de saint Paul sont : « un », et « malgré tout ». Malgré le péché, malgré les difficultés, malgré les échecs, malgré tout ce que nous pouvons penser de négatif, « malgré tout »,… il y a de la joie, il y a de l’espoir. Le Seigneur est avec nous. Et nous pouvons continuer à avancer, « malgré tout ». C’est la raison pour laquelle l’Église n’est jamais dans la peur. De quoi avoir peur ? Paul Ricœur disait également : quand les difficultés croissent, la grâce est encore plus grande. C’est la loi de la surabondance. C’est le message de saint Paul, et c’est un message d’espoir pour nous tous.

Jésus a parlé du Royaume de Dieu en montrant – par sa personne, ses guérisons, ses paroles, sa mission et sa joie – qu’il savait qui est Dieu. Il l’a dit à Philippe lors du dernier repas avec ses disciples : « Philippe, si tu me vois, tu vois le Père ». Qui est Dieu ? Est-ce que je dois lire trois livres de théologie pour le savoir ? Non, il suffit de voir Jésus. Dans la dernière Congrégation générale, nous nous sommes redits : « seulement devant Jésus-Christ nous savons qui nous sommes ». C’est la contemplation de Jésus qui nous donne notre identité, non pas comme individus, mais comme communauté. C’est une communauté qui contemple Jésus-Christ, qui trouve son identité dans la mission ; tous ensemble.

L’histoire de la Compagnie est, comme je l’ai dit tout à l’heure [2], une histoire de communauté et de collaboration. Je l’ai dit aux jésuites, et je l’ai dit à toutes les personnes rencontrées aujourd’hui : les jésuites n’ont rien fait sans l’appui et l’aide des laïcs, rien. Vous pouvez penser à ces génies – écrivains ou missionnaires – qui ont fait de grandes choses. Ils l’ont fait parce qu’ils avaient des collaborateurs. Nous ne connaissons pas les collaborateurs, parce que, hélas, les livres d’histoire ne rapportent que le nom des jésuites, mais beaucoup d’autres étaient là ! Lorsque saint Ignace écrivait aux bienfaiteurs, à ceux qui aidaient la Compagnie, il disait (car il était humble) : « Cette petite Compagnie de Jésus, qui est tant vôtre que mienne… ». La Compagnie n’est pas un jardin seulement pour les jésuites, elle appartient à tous ceux qui entrent dans la mission !

Je crois qu’il est très bon de nous rappeler tout cela dans cette église saint Jean Berchmans. Je me rappelle du début de ma propre vocation, durant les trois années de « High School » où j’ai étudié chez les jésuites. Je pensais à la vocation chaque fois que je voyais les jésuites se montrer amicaux entre eux, attelés à une même œuvre en étant pleins de joie et de dynamisme, généreux dans le temps qu’ils nous réservaient et les services qu’ils nous rendaient ; cela me faisait penser à la vocation. Et quand je voyais jalousie et manque de collaboration, au lieu de la confiance, alors je vivais des moments de crise : est-ce que je veux entrer là-dedans ? Mais j’ai vu plus de collaboration, d’amour, de joie et de service, que d’autres choses… et alors je suis entré dans la Compagnie de Jésus ! C’est pourquoi il est juste de célébrer dans l’Eucharistie cent années de service. L’Eucharistie rappelle à notre mémoire qu’être chrétien, c’est manger et boire ensemble, c’est se mettre à l’ouvrage, collaborer et partager. Le mot « partage » a été prononcé aujourd’hui bien des fois. Presque dans tous les groupes, on a évoqué le partage. Je crois que ce mot est très fort pour le christianisme. C’est dans le partage, vécu avec joie et amour, que le christianisme peut vivre et poursuivre sa route.

C’est bien aussi pour cette raison que le contraire nous scandalise et nous choque. Quand nous trouvons manipulations et abus, cela nous scandalise. Pourquoi ? Parce que cela est contraire à l’attitude de partage à laquelle le Christ nous invite. L’évangile devient réalité chaque fois que nous travaillons ensemble pour le Royaume de Dieu. Et comme nous l’avons dit aujourd’hui à deux ou trois reprises, il ne doit pas s’agir là de paroles, mais bien plutôt d’actions (c’est ce que disait saint Ignace dans la contemplation pour obtenir l’amour [3]). Le Royaume est comme un miracle : toujours action, toujours échange et toujours partage. Alors aujourd’hui nous sommes invités, pour ce centenaire, à habiter notre identité, en nous inscrivant dans la mission de Jésus et dans la communauté qui vit de cette mission. La communauté qui sait oublier toutes les divergences pour travailler ensemble, pour donner ensemble ce qu’elle a reçu afin que beaucoup d’autres personnes puissent l’avoir, cette communauté donne espoir. Ce n’est pas là une utopie qui serait vécue le temps d’une messe, d’une homélie, ou d’un chant liturgique. C’est Dieu qui est notre amour et notre espoir. En lui nous trouvons la source, en lui nous trouvons la force qui, « malgré tout », nous aide à avancer sur notre route. Tout est possible, quand Dieu est le centre, tout est possible quand Dieu est la source qui maintient et renouvelle nos cœurs. Dans la Bible se trouvent parfois des paroles de jugement ; mais toujours, même dans l’Ancien Testament, où l’on parle d’un jugement (qui va même jusqu’à la quatrième génération), l’amour de Dieu est plus grand : il va jusqu’à la millième génération ! Il y a quelques semaines, j’ai vu le spectacle de Roberto Begnini sur la « Divine Comédie » de Dante. Et quand il parlait de certains événements qui sont rapportés dans l’Enfer de Dante, des événements du XIVe siècle, il disait : « Cela se passait il y a sept cents ans ». Et il poursuivait : « Aujourd’hui nous parlons de ce qui s’est passé il y a sept cents ans, cela fait longtemps. Mais si on met ici côte à côte dix vieillards, chacun de septante ans (je me compte parmi eux), cela fait en tout sept cents ans… et cela ne nous paraît pas beaucoup ! » Dieu, quant à lui, parle de mille générations (et non de dix vieillards). Mille : c’est un amour, une joie qui va au-delà de tous nos calculs !

Tous, nous sommes invités, appelés et reçus par le Seigneur à entrer dans son amour, dans la mission qu’il nous confie comme jésuites, comme laïcs, comme pères et mères de famille, comme étudiants. Et lorsque nous sommes ainsi tous ensemble, alors la mission de Jésus va de l’avant avec force. La célébration d’aujourd’hui invite à comprendre combien la collaboration relève de la joie. La collaboration est un chemin d’enrichissement et de croissance, un chemin de partage où tous nous devenons meilleurs. J’espère que dans ce partage les (petits ou grands) manques que nous avons sont considérés comme secondaires, parce que l’amour est plus grand que ces manques. « Malgré tout », le Seigneur est avec nous. C’est pourquoi nous voulons rendre grâces au Seigneur dans cette célébration.

[1Les lectures étaient celles de la Messe de saint Jean Berchmans, au propre de la Compagnie de Jésus : Ph 4, 4-9. Psaume : 100 (99), 2-5. Évangile : Jn 15, 9-17.

[2Ce temps de célébration a été précédé par diverses rencontres, avec les jésuites, puis avec des collaborateurs laïcs.

[3Exercices spirituels, 230-237.

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