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Réflexion sur la place des Exercices spirituels de trente jours au début de la formation sacerdotale

Jean-Marie Glorieux, s.j.

N°2010-3 Juillet 2010

| P. 191-202 |

Répondant bien à son titre initial, « Redécouvrir l’accompagnement individuel au nom du Christ », cet exposé rend compte d’une longue expérience d’accompagnement de nombreux débutants dans la formation sacerdotale, auxquels les Exercices spirituels de trente jours de saint Ignace ont été proposés. Un déploiement de la liberté spirituelle s’y opère, où s’approfondit l’indispensable relation personnelle au Christ de Dieu.

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Donner les Exercices Spirituels (ES) de saint Ignace, sous la forme proposée par le livret qu’il nous a laissé, est une grâce de la vie jésuite, non réservée cependant aux membres de la Compagnie. Depuis une douzaine d’années, en Russie, en France et en Belgique, j’ai eu l’occasion d’accompagner en cette expérience des hommes jeunes, en préalable ou en cours de leur formation au séminaire. Il s’agissait de fortifier, en complément d’une proposition doctrinale, une « fondation spirituelle », c’est-à-dire une expérience personnelle du Christ. C’est ici qu’interviennent, comme un moyen parmi d’autres, les Exercices de saint Ignace.

Doctrine et expérience spirituelle (limite du propos)

Il y a comme une dialectique entre d’une part la formation doctrinale, dépendante de la tradition où ont grandi les futurs prêtres, et leurs professeurs, et où se cache parfois de la peur, et d’autre part, le travail de fondation spirituelle le plus adapté possible aux circonstances dans lesquelles les futurs prêtres exerceront leur ministère. Il est exclu de proposer l’une sans l’autre ; mais la pratique est parfois allée dans ce sens, notamment quand on développait, ou développe encore, ce que l’on peut appeler une spiritualité de dévotion, fondée par exemple sur l’exercice fervent des actes du culte. Il ne s’agit pas davantage de rejeter ceci, mais de donner à chaque étudiant ou futur étudiant en théologie une expérience suffisamment personnelle de la foi, de l’attachement à la personne du Christ [1].

J’ai bien conscience que parler d’« expérience spirituelle » n’est pas aisé. L’expression est ancienne et on en a abusé. D’où la limite du propos : dans le cadre d’une (future) formation théologique, mettre en évidence quelques caractéristiques du lien au Christ dans le parcours des Exercices, en tenant quelque compte des circonstances actuelles.

Une expérience immédiate de Dieu

Voici un point caractéristique majeur. Dans un texte de l’introduction aux Exercices, à l’intention de l’accompagnateur, saint Ignace écrit : « qu’il laisse le Créateur agir immédiatement avec sa créature et la créature avec son Créateur et Seigneur » (ES 15). Bien plus tard, Jean-Paul II introduit Dominum et Vivificantem, en soulignant une raison qui l’a poussé à écrire cette lettre encyclique sur le Saint Esprit (1986) : « De cette manière, l’Église répond aussi à certains désirs profonds qu’elle pense lire dans le cœur des hommes d’aujourd’hui : une découverte nouvelle de Dieu dans sa réalité transcendante d’Esprit infini, tel que Jésus le présente à la Samaritaine ; le besoin de l’adorer en esprit et en vérité ; l’espoir de trouver en lui le secret de l’amour et la puissance d’une création nouvelle ; oui, vraiment celui qui donne la vie » (DV, 2).

Ces deux textes parlent d’une relation immédiate à Dieu, le Créateur, l’Esprit infini. Au terme d’un parcours à la limite des forces humaines, qui nous vaudra le livret des Exercices, saint Ignace, dans le Récit du pèlerin, a donné une expression forte d’une relation personnelle au Christ, en paraissant même séparer enseignement de l’Écriture et confirmation de la foi : « Souvent et pendant longtemps, alors qu’il était en oraison, il voyait avec les yeux intérieurs l’humanité du Christ… Il a vu aussi Notre Dame… Ces choses qu’il a vues le confirmaient alors et lui donnèrent pour toujours une si grande confirmation de sa foi qu’il a souvent pensé en lui-même : s’il n’y avait pas l’Écriture qui nous enseigne ces choses de la foi, il serait décidé à mourir pour elles seulement en raison de ce qu’il a vu » (RP 29). On ne peut sans doute souligner plus fort la distinction entre doctrine et pastorale ; c’était une façon de donner toute sa place à l’expérience personnelle de la foi. Nous ne sommes pas loin de fortes intuitions pastorales de Vatican II, tant de fois rappelées par Jean-Paul II.

Les Exercices sont divisés en quatre semaines, le tout s’étendant sur une trentaine de jours. Les quatre semaines ne sont pas de longueur identique ; en général la première et la deuxième semaine sont plus longues (plus ou moins 8 jours) que les deux dernières (plus ou moins 6 jours). Cela varie d’un retraitant à l’autre. Au cours des deuxième, troisième et quatrième semaines, il sera aisé de souligner des traits spécifiques de la relation au Christ. Cependant, il y a la première semaine et un texte célèbre préalable.

Le Principe et Fondement

Ce texte est intéressant, même s’il date de près de 500 ans ! S’y trouve reproduit ce que l’on a déjà appelé une sorte de dialectique entre la proposition de la doctrine et sa réception pratique. S’y superpose encore une interrogation immense sur les deux grands commandements, que nous ne pouvons développer ici.

Dans la première partie, le Principe, saint Ignace exprime, en trois phrases, sa vision de la vocation de l’homme. La première phrase expose la fin : « l’homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu, et par là sauver son âme » (ES 23). On y retrouve l’« expérience immédiate » du numéro 15 des Exercices en un concept que l’on pourrait dire « coulissable », en tant qu’il embrasse ce que saint Ignace a formulé au terme d’un parcours personnel décapant, à la limite des forces humaines, ce que le retraitant peut en comprendre en commençant les Exercices et enfin ce que Jean-Paul II pensait percevoir dans le cœur des hommes d’aujourd’hui. Toutes ces expériences se retrouvent dans la première proposition du Principe et ont un point commun : celui de parler du salut sans faire référence à des « tiers interposés », qui nous entourent en fait de toute part et grâce auxquels d’ailleurs le Seigneur a pu nous donner, au terme de l’Évangile johannique, la béatitude qui fonde l’Église, celle de « croire sans voir », celle de croire parce que d’« autres » ont vu ! De ce caractère bipolaire de la relation à Dieu, où se cache le mystère de notre création et celui du premier grand commandement, le sacrifice d’Isaac en Genèse 22 apporte un témoignage unique et extrême. De la même façon, les premiers mots du Principe doivent être lus littéralement ; ils visent une expérience indicible, cachée comme la part de l’iceberg dans l’eau, mais plus déterminante que le jeu indéfini des passions et ruminations humaines.

C’est seulement dans la deuxième phrase du Principe que saint Ignace parle d’un rôle interposé « des autres choses créées », qui sont moyens pour le salut de l’homme. Nous parlons habituellement de ces « choses » à l’aide de six alliances [2], trois de l’ordre de la nature, trois de l’ordre de la parole. Par alliances de la nature, on entend celle de l’homme avec le monde sensible, celle de la relation homme – femme, celle de la relation sociale, dont le premier lieu est la famille. Par alliances de l’ordre de la parole, on entend celle de la paternité, celle du savant que l’on consulte, et celle de l’homme politique en sa position d’exception. Par ces alliances, l’homme fait le plus souvent l’expérience de Dieu comme sans le savoir ! Le but de cette façon de faire est que la compréhension des « autres choses créées » ne demeure pas abstraite pour un esprit d’aujourd’hui. Par là, il y a en fait une avance sur la deuxième partie du texte, le Fondement, qui tiendra compte des conditions actuelles de réception de la vérité de la première partie. La conclusion des deux premières propositions est limpide : l’homme aura à user positivement de ces alliances ; et cela, il doit le faire dans la ligne de ce qui sauve la relation immédiate avec son Créateur.

On l’a déjà annoncé : le texte ne s’arrête pas ici – et là se trouve une grande originalité. Il y a une deuxième partie, le Fondement, qui n’est pas un redoublement rhétorique du Principe, mais une réflexion sur les conditions d’accueil de la vérité du Principe. Cela se manifeste, entre autres, en ce que le sujet de la proposition passe de l’homme au « nous ». Réflexion qui propose immédiatement une attitude fondamentale qu’« il faut » faire sienne pour commencer la route (notamment celle des Exercices), alors qu’elle peut être aussi, qu’elle est effectivement, le résultat d’un long cheminement. Il s’agit de l’indifférence ou grandeur d’âme. Paul Newman, à la fin de sa vie, en parle admirablement, pour répondre à la question des journalistes sur sa fidélité dans le mariage : beaucoup de choses ne sont pas importantes en regard de l’amour ; le patriarche Athénagoras, interrogé par Olivier Clément, dira de même : il m’a fallu longtemps pour être heureux d’agir selon le point de vue et la préférence de mon prochain. On peut multiplier les exemples. Signe des temps ? Ceux que nous avons donnés sont de l’ordre du deuxième grand commandement. C’est ici en tout cas que le retraitant commencerait à percevoir que la réalité de sa vie ne correspond pas à la vérité du Principe. Cette perception sert d’indicateur pour reconnaître les capacités de celui qui fait la retraite, pour savoir finalement s’il peut vraiment commencer les Exercices, comment il s’y engagera et avec quel profit.

La première semaine

On peut la résumer par la figure de Jean-Baptiste, qui ouvre tous les Évangiles et prépare la venue du Sauveur : « Voix qui crie dans le désert » ! Cet appel à la conscience, dans une immédiateté au désert, est dans la ligne de la première phrase du Principe et Fondement. Cette semaine peut être décrite encore comme un pèlerinage, ou comme la marche de Mendoza dans le film Mission : il peine volontairement en tirant derrière lui, dans la forêt, le filet qui enferme les armes de mort de sa vie passée. Il y a cinq exercices, toujours les mêmes, chaque jour et leur parcours éprouvant a une « logique spirituelle » propre.

Le premier exercice est un exposé doctrinal sur les péchés : le péché de l’ange (en son immédiateté, encore, du oui ou du non), le péché d’Adam avec Ève (cf. Gn 3) et le péché de l’homme, considéré dans sa logique mortelle de crime et châtiment. Sans dire plus là-dessus, notons, avec le péché de l’ange, une façon de souligner encore en premier lieu l’immédiateté de la relation à Dieu. On répète parfois que la conscience du péché est absente de notre culture ; on peut dire, semble-t-il, en lisant de cette façon le numéro 2 de Dominum et Vivificantem, que le péché est immédiatement présent à la conscience de façon forte et angoissée, en sorte qu’il en devient comme inexprimable, alors qu’autrefois, l’Église l’énonçait avec sagesse et la conscience l’accueillait avec contrition. Dans le deuxième exercice, l’homme considère ses propres péchés, tous ceux de sa vie. On y trouvera un sens moderne de la question morale, en tant que liée à l’angoisse, comme on vient de le rappeler : suis-je aimé ? suis-je capable d’aimer ? Finalement voici à nouveau la dialectique déjà évoquée : doctrine révélée et histoire propre ; dialectique effective, non par la seule position de ses termes, entre lesquels il y aurait à choisir, mais par le jeu des répétitions dans les troisième et quatrième exercices ; il s’agit d’y reprendre des points qui m’auraient touché particulièrement, en raison de quelques connaissances spirituelles ou parce que j’y ai ressenti un élan spirituel ou une résistance. Il y a enfin un cinquième exercice, celui de l’enfer. On peut songer à la parole de Lc 13 : « si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même ». « De même », c’est-à-dire selon ces tableaux de l’enfer que le retraitant voit tous les jours, en lui et autour de lui et qu’il s’efforce « ici de voir avec les yeux de l’imagination, cette faculté du contact dans la distance (ES 65). Cette grâce de « voir » n’est pas sans lien avec la conversion à Dieu, qui n’est pas seulement émotion d’un instant, après un tremblement de terre ou un acte de grand terrorisme, mais dès aujourd’hui, dans le « temps ordinaire », retour au premier commandement.

Référence explicite au Christ est faite dans le « colloque » du premier exercice et dans celui de l’enfer. Après l’exposé doctrinal des trois péchés, le retraitant prie devant le Christ en croix, comme il prierait devant un crucifix. Après la méditation sur l’enfer, il se remet devant le Christ, Juge des vivants et des morts. Le colloque est toujours un effort pour adresser à Dieu une demande en première personne. Il ne s’agit pas d’être (seulement) ému par une belle pensée, même en utilisant les plus belles paraboles de la miséricorde divine – le premier colloque, répondant à une doctrine, pourrait en rester à ce point. De façon caractéristique, comme en Lc 3,10, saint Ignace engage aussitôt le retraitant à un « faire », mais il veut surtout que la liberté aille plus profond, par la mémoire du jugement final et par ce que le Père donnera à sentir, en première personne, de sa miséricorde gratuite et infinie.

Cette expérience de conversion est sans doute la plus difficile à « accompagner », mais d’elle dépendent la suite des Exercices et particulièrement la manière de contempler. Quand le retraitant manifeste une volonté de s’engager de façon un peu déterminée dans l’austérité des répétitions, ainsi que dans quelques pénitences, la confession (générale) peut venir comme révélation, en Christ, de la miséricorde divine.

La deuxième semaine

Ici commence « la contemplation de la vie du Christ Notre Seigneur » : trois jours de vie cachée, comme mise en exercice de la contemplation ; moment de discernement sur la capacité contemplative de celui qui fait les Exercices. Suivent des contemplations de rencontre du Christ avec des hommes au cours de la vie publique ; contemplations qui sont en dialectique (encore…) avec le travail de l’homme qui cherche à prendre ou à parfaire un engagement pour l’avenir.

La question de la liberté de l’homme face à celle de Dieu est posée clairement, si l’on fait attention au choix des extraits d’Évangile à contempler et si l’on observe quelques caractéristiques de ce que saint Ignace appelle « les trois temps pour faire élection ». Soit la liberté divine s’affirme et se montre avec force, comme pour saint Matthieu, saint Paul, saint Antoine, et des vocations d’aujourd’hui ; ce qui, non sans combat, peut-on penser, laisse sa place à la liberté humaine ; on comprend ainsi : « … car le voilà qui prie » (Ac 9, 11). Ce toucher de l’amour divin va à l’intime de l’âme et se retrouve dans la « confirmation » dont on dira un mot plus loin. Soit la liberté de l’homme apparaît comme « laissée à son conseil » (Siracide 15,14), en réfléchissant à partir de la raison, en établissant, en cherchant à dresser, la liste la plus complète possible des arguments pour et contre les options – en général deux –, devant lesquelles elle se trouve. C’est l’occasion de dire ici qu’il n’y a aucune option, aucun choix de vie, le mariage ou le sacerdoce ou la vie religieuse, qui n’ait concrètement, pour la personne, sa part d’arguments négatifs. C’est une question de réalisme et de modestie. C’est encore une source d’émerveillement : il y a des engagements à la suite du Christ, qui apparaissent tout ensemble comme exercice rayonnant de la liberté humaine et comme vérité des premiers mots du Principe et Fondement : « l’homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu… » C’est une grâce de grande retraite, mais le « temps » suivant l’est également. Entre ces deux pôles en effet de la liberté divine et de la liberté humaine, il y a comme un intermédiaire, pourrait-on dire, qui est celui de l’affectivité profonde : qu’est-ce qui au plus intime de moi-même me réjouit ou m’attriste ? On peut penser que des formes nouvelles de prière en Église, sinon un certain psychologisme, veulent se fonder sur ces sentiments, ces sentiments vrais, en lesquels l’homme peut trouver la paix ainsi que la route pour marcher vers le Seigneur.

Ce travail d’élection se fait dans la contemplation : un ou deux extraits d’Évangile chaque jour, avec des répétitions et, lors du dernier exercice du jour, avec « l’application des sens », laquelle demanderait explication, mais est très praticable, comme l’expérience le montre. Cette analyse de l’élection en trois temps, en fait jamais purement dissociables l’un de l’autre, pose la question de la « confirmation », que l’on peut comprendre comme la voix du Père entendue au baptême du Seigneur. Car si les temps (2) et (3) en appellent au rationnel et à l’affectif, ils ne peuvent faire l’économie de ce qui vient de la liberté divine. Expérience bouleversante de retraite, surtout pour l’accompagnateur (qui a du proposer les deux derniers temps selon ce qui convient à chacun), car le retraitant remarque peu par lui-même ces confirmations, qui ont quelque chose du mystère des apparitions du Christ ressuscité en quatrième semaine. Là se trouve sans doute un sens profond de la « fondation spirituelle ».

Je n’ai encore rien dit des contemplations ou méditations célèbres, qui encadrent la contemplation de la vie cachée et qui nous ramènent à la réflexion ignatienne sur les conditions d’accueil de ce qui est contemplé. Ce à quoi le retraitant voudrait parfois échapper, pour en rester à la simple contemplation. Il faut veiller ici à demeurer dans le monde spirituel de la Bible.

La première s’intitule : « l’appel du roi temporel aide à contempler la vie du Roi éternel »

Appel fragilisé aujourd’hui. Il est remarquable en effet que de jeunes hommes, mûris déjà, par des études et des moments évidents de fondation spirituelle, arrivent en retraite avec des sentiments profonds, qui, par leur instabilité, rejoignent le niveau caché, et extrêmement agissant de l’immédiateté à Dieu ; ils ne sont plus (ou sont moins) portés par la tradition et la sagesse ecclésiales ; ils sont « seuls » pour entrer dans l’immense travail de conversion (en première semaine) et ont de la peine à faire un libre choix de vie. À la charnière des deux premières semaines, aussitôt après la confession de tous les péchés de la vie, cette contemplation confirme que la conversion est écoute à nouveau de la parole inscrite en nos vies, en notre chair, malgré les fragilités d’aujourd’hui (et de toujours). En sorte que le péché avait été pensé (2e exercice de 1ère semaine) comme absence de la parole des « tiers interposés », qui donnent de l’ordre à ma vie, le corps devenant alors « purement » sexuel, plaie impure, dans l’universel parti de ne plus entendre la parole paternelle, la parole divine. Ici se dresse la grande figure de l’homme riche, dont Jean-Paul II, par ailleurs, avait fait le fondement de sa réflexion sur la morale. Que d’appels, que de vrais visages interposés, pour pouvoir affirmer : « tout cela, je l’ai appliqué dès ma jeunesse » !

Après avoir considéré ces appels, je regarde la personne du Christ : il m’appelle d’une certaine façon plus grande encore ; et il appelle ainsi tout homme, si je lis bien l’encyclique Veritatis Splendor. Il y a donc dans le texte de saint Ignace comme deux niveaux : l’appel du Christ comme accomplissant tous les appels antérieurs et un appel plus grand, ou plus intime, plus personnel, tout en même temps déjà marqué par le signe de la croix. C’est pourquoi, le retraitant est invité à répondre par une prière d’offrande (une sorte de vœu [3]) ; prière que je résume volontiers ainsi : « Seigneur, conduis ma vie en Jésus » ! Question qui va traverser toute la suite des Exercices : y a-t-il une contemplation et une vie chrétienne sans une telle offrande ? Le propos est provoquant ; ce n’est qu’en demandant d’être uni au Christ en un point qui touche de façon fondamentale le mystère du salut par la croix, que je puis entrer vraiment dans une relation personnelle avec lui. Pas de repli possible : doctrine et chemin de croix sont unis, en Christ. Ici encore il y a un commencement qui ne sera accompli qu’à la fin.

Les Deux Étendards à la charnière de la vie cachée et de la vie publique

Quand l’homme se trouve face au Christ qui appelle et qu’il regarde, survient toujours et aussitôt l’esprit mauvais, ce tiers impur, qui nous habite. Mc 1,24 le montre à l’évidence : « que viens-tu faire ici ? Tu viens nous perdre ? Je sais qui tu es ». Ce combat traverse toute vie ; et la culture ; et d’abord nous-mêmes. Les formulations sont diverses au cours de la tradition ; sans doute saint Ignace a-t-il parlé de la première tentation en ayant devant les yeux l’afflux des richesses en provenance des pays lointains, qui commençaient à inonder une Europe avide ! Et a-t-il perçu également, à partir de là, et à partir d’autres considérations, que la figure du grand homme qui se développerait de plus en plus, allait apporter à la culture bien des idées courtes, des demi-connaissances ? On reconnaît ici les références continuelles, dans les Exercices, à la richesse et à l’honneur, illustrées par les Deux Étendards. Il ne s’agit pas de condamner a priori la richesse et l’honneur, il s’agit d’y voir en premier lieu la figure du Christ qui a choisi la pauvreté et le déshonneur et que je prie de me choisir pour la part qui sera la mienne. Aujourd’hui j’exprime volontiers la première tentation à l’aide de la consommation des nourritures, celle de la nature et celle de la culture : si je suis triste, je consomme plus, et la deuxième tentation par celle de l’action qui se projette en avant, de façon adolescente, en une sorte de saut dans le vide : si j’ai eu une bonne formation, si j’ai de bons appuis politiques, je puis me lancer dans l’arène de la vie publique (ou ecclésiale), même si j’ai peu de sagesse. Ces deux tentations, pour saint Ignace, conduisent toujours au débat plus subtil et plus caché entre le oui et le non propre à la liberté même, entre humilité et orgueil. On rejoint ici le point plus secret de l’âme, qui est comme immédiatement (à nouveau) devant le Seigneur son Dieu. Et là se trouve le salut, comme dans la première phrase du Principe et Fondement. Qui ne connaît en effet des vies, où les deux premières tentations ont fait de l’homme un mort – vivant, mais où se fortifiait, et parfois se manifeste, un humble oui devant Dieu ?

La troisième et la quatrième semaine

Ces deux semaines sont plus unitives que illuminatives. Le retraitant y demande de participer à la souffrance et à la joie du Christ. La troisième semaine, est une contemplation qui reprend la prière du début, à savoir : « Père, conduis ma vie en Christ ». Je le fais en contemplant la vie du Seigneur pendant les trois jours de sa passion. Je demande une compassion, un peu de celle qui va broyer le cœur de Marie. Parler déjà de Marie est une anticipation rhétorique, parce que saint Ignace, à ce moment, concentre toute l’attention du retraitant sur la souffrance de l’humanité, le silence de la divinité et sur ce que je dois faire et supporter comme le Christ. La présence de la Mère du Sauveur sera rappelée certes, mais seulement pour la mise au tombeau et pour la journée qui se déroulera à la manière du premier Samedi saint. On pourra prier ici le Stabat Mater dolorosa, encore plus extrême que Gn 22. Le retraitant ne s’arrêtera donc pas aux débats d’idées, théologiques même, entre Jésus et les grands prêtres, ou entre Jésus et Pilate ; il veut regarder, être touché, d’abord, par le Christ qui va à sa passion ; qu’Il nous fasse part, au niveau des sentiments les plus profonds, de ce qu’il a porté et souffert pour nos péchés, pour notre salut.

La quatrième semaine est un exercice de contemplation encore plus gratuite, il s’agit de voir la nouvelle création, celle de la résurrection, celle de cette vie nouvelle qui transfigure toutes nos misères. Je la contemple comme une force de salut, apparaissant particulièrement dans le mystère de l’Église : comment le Seigneur, par la Tradition (les apparitions aux femmes !), l’Écriture, et les Sacrements, construit et ne cesse de construire son Église. Il y a ici encore un parti-pris de ne pas s’attarder sur les représentations de la foi : on ne contemple donc pas la Pentecôte ; on préfère Marie à Marthe, celle qui est touchée affectivement en première personne (« Marie », lui dira le Christ ressuscité), à celle qui confesse sa foi et attendrait bien la résurrection pour plus tard, comme on le voit en Jean 11. Marie n’a pas le temps et c’est la grâce demandée en cette semaine : quelque chose de la résurrection aujourd’hui. Une telle affectivité spirituelle, si cachée soit-elle, ne peut être vraie que si elle est renvoyée au Père qui est notre Père, comme pour Jésus au Temple à 12 ans. Mystère de la confirmation par excellence, comme au baptême au Jourdain ; on l’a déjà évoqué. La quatrième semaine est bien expérience d’une prière qui approfondit la relation personnelle, alors même que, ou grâce au fait que, il y a moins de grandes lumières ou de connaissances. L’accompagnateur peut en effet percevoir parfois quelques points de la prière qui touchent le retraitant en première personne, où il y a le « Reste avec nous » et tout à la fois la patience de la mission ! C’est pourquoi les Exercices se terminent par le mystère de l’Ascension et la « contemplation pour obtenir l’amour », où je fais mémoire de tous les bienfaits reçus pour être moi-même une vivante offrande à la louange de la Gloire qui vient de Dieu.

[1Autrement dit encore, soulignons le danger : mon expérience russe m’a montré, du côté catholique, que la spiritualité de dévotion peut être très vigoureuse, tout en (se) cachant des difficultés de réception. Plus ou moins consciemment, on reproduisait un argument orthodoxe, selon lequel l’Église avait tout dit dans les Conciles du premier millénaire et n’avait pas à produire de grands textes supplémentaires (comme l’avait fait Vatican II). Cet argument a en fait disparu en l’an 2000 avec le document du patriarcat de Moscou, le premier du genre, Les Fondements d’une conception orthodoxe de la société.

[2Voir J.-M. Glorieux, « Règne temporel et règne éternel ? Méditation ignatienne sur les relations ecclésiales en Russie aujourd’hui », in NRT 125 (2003), 242-258.

[3Voir J.-M. Glorieux, « Le psautier, le vœu et le ‘Règne’, in Vs Cs 79 (2007), 95-102.

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