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L’eau baptismale et le pain vivant

Pierre Piret

N°2008-1 Janvier 2008

| P. 16-22 |

Dans cette sorte de lecture seconde des premiers chapitres de l’Evangile selon saint Jean, l’auteur médite sur la manière dont les sacrements se « composent », dans les démarches de Jésus et son appel à la foi ; c’est le cas de l’eau baptismale et du pain vivant. Ici, le Verbe s’allie à la chair : « du rapport de notre chair à celle du Verbe qui est Dieu se dégagent les sacrements ».

Les sacrements de l’Église sont relatifs au Seigneur Jésus, et cette relation doit nécessairement, de quelque façon, être manifeste dans l’Écriture sainte. La question à ce propos s’exprime le plus souvent en ces termes : à quels moments de l’Évangile Jésus a-t-il institué chacun des sacrements ?

Posée de façon trop ponctuelle, la réponse risque de déprécier l’histoire même du Verbe incarné parmi nous. En effet, si un seul geste est sacramentel, quelle valeur reconnaîtrons-nous aux autres ? D’où une réponse préliminaire, fondamentale : le Christ Jésus lui-même est le sacrement universel, le salut, le lien de l’homme à Dieu. L’accès à ce sacrement implique la foi en lui. Mais alors, la difficulté évoquée ci-dessus s’inverse. Si tous les gestes du Christ ont la même portée sacramentelle, rassemblés qu’ils sont en sa personne, d’où vient le privilège accordé par les croyants à tel signe, à tel symbole ?

Il est remarquable que l’Évangile selon saint Jean, qui insiste sur la plénitude de grâce et de vérité (1,16-17) accordée par le Verbe fait chair, circonscrit simultanément, dans les développements de son récit, des données matérielles, sensibles, charnelles, par lesquelles le croyant s’unit au seul et même Verbe de Dieu.

Le Verbe de Dieu s’est fait chair (1,14), d’une chair livrée pour la vie du monde (6,51). Le Verbe, la chair : le pouvoir de révélation que Jean l’Évangéliste accorde à l’un (au Verbe) s’allie au pouvoir qu’il accorde à l’autre (à la chair). Telle est notre confession du Christ Jésus, le Fils du Père. Mais encore, si toute chair d’homme a faim et soif de vie, est en quête d’esprit, c’est de la Vie éternelle et de l’Esprit saint que notre chair a besoin, dès lors que le Verbe lui-même, par sa propre chair, y descend et y travaille. Du rapport de notre chair à celle du Verbe qui est Dieu, se dégagent les sacrements.

À quel moment de l’Évangile, demandions-nous, le Christ Jésus a-t-il institué tel ou tel sacrement ? L’Évangile selon saint Jean montre comment des sacrements ne cessent de se « composer » dans les démarches de Jésus et son appel à la foi. Ainsi découvrons-nous, au long des chapitres 1 à 6, l’eau baptismale et le pain vivant.

L’eau baptismale et l’Esprit saint

Jean le Baptiste baptise dans l’eau (1,26.31.33). Il rend témoignage, à Béthanie : le Père – Celui qui l’a envoyé – lui révèle que Jésus, puisque sur lui descend et demeure l’Esprit, baptise dans l’Esprit saint (1,33). À Aenon, Jean baptise encore (3,23) et ses disciples lui rapportent que Jésus baptise en Judée (3,26). Auparavant, ils avaient discuté avec un Juif à propos de purification (3,25) : un lien est ainsi évoqué entre celle-ci et le baptême. Et Jean de rendre à nouveau témoignage à Jésus, sans nommer toutefois ni le baptême, ni l’eau, ni la purification, qui étaient l’occasion du débat. Il reprend en partie l’affirmation antérieure de Jésus à Nicodème (3,31-36 ; cf. 3,12-21), avant de poser explicitement ce que ses auditeurs doivent découvrir dans le geste de Jésus qui baptise : « Celui que Dieu a envoyé prononce les mots de Dieu car il donne l’Esprit sans mesure. Le Père aime le Fils et a tout remis dans sa main » (3,34-35).

Nous l’avons dit : les thèmes de la discussion ne sont pas même évoqués, dans le témoignage de Jean le Baptiste. Et cependant, la question de l’eau du baptême, de l’eau de la purification, doit certainement être résolue dans sa proclamation ultime sur le don de l’Esprit et sur l’amour du Père envers le Fils. D’autres passages de l’Évangile, semblablement, d’une part attribuent une importance capitale à l’eau, et d’autre part la laissent sans emploi dans l’intervention de Jésus.

Ainsi, les jarres de purification (2,6) et leur contenu reçoivent une autre destinée, lorsque l’eau est devenue vin, à Cana. L’eau est citée une fois avec l’Esprit au début de l’entretien avec Nicodème (3,5), mais, au fil du dialogue et dans le discours, l’origine et le terme de l’Esprit seul, inconnus tout d’abord (3,8), sont enfin fixés sur le Fils de l’Homme élevé de terre (3,13). Jésus donne l’eau vive à la Samaritaine qui demande cette eau et la reçoit : l’adoration du Père en esprit et en vérité (4,23) ; ensuite, la jarre est laissée à côté du puits (4,28) que, cette fois-là, elle n’a pas pénétré. À la piscine de Béthesda, Jésus a guéri l’infirme, mais sans employer l’eau bouillonnante, malgré la suggestion (5,7).

Tout se passe comme si l’eau, dans sa matérialité, était totalement transformée par la personne de Jésus et en elle. Mais l’inutilité apparente de l’eau matérielle peut être jugée de deux façons. Ou bien cette eau disparaît à cause de l’Esprit (qu’elle soit exclue ou incluse par lui), sa matérialité n’étant que l’occasion ambiguë de la révélation progressive de Jésus dans ses rencontres. Mais, dans ce cas, l’efficacité que l’Église accorde à l’eau matérielle dans le sacrement du baptême chrétien serait elle-même ambiguë et, étant donné l’Esprit, erronée. Ou bien l’eau matérielle est autre chose encore qui, à travers l’Évangile selon saint Jean, doit encore être manifestée avec l’Esprit et recevoir le témoignage véridique.

Or la nécessaire suspension de notre jugement sur l’eau et sur l’Esprit est imposée par l’évangéliste lui-même. Nous avons supposé, sur ses indications, que Jésus baptisait (3,22). Mais précision est donnée, après le dernier témoignage de Jean le Baptiste et avant l’entretien de Jésus avec la Samaritaine, « qu’à vrai dire Jésus lui-même ne baptisait pas, mais ses disciples » (4,2). L’eau du baptême n’est donc pas employée par Jésus. Quand le sera-telle ?

À la Samaritaine, Jésus affirme : « L’eau que je lui donnerai [à celui qui la boira], deviendra en lui source de vie éternelle » (4,14). Plus tard, en rapportant sa « proclamation » sur les « fleuves d’eau vive », l’évangéliste commente : « Il parlait de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui avaient cru en lui, car il n’y avait pas encore d’Esprit, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié » (7,39).

La relation entre l’eau et la mission de Jésus est précisée lorsque Jésus enjoint à l’aveugle-né d’aller se « laver à la piscine de Siloé – ce qui veut dire Envoyé » (9,7). Et la relation entre l’eau et la parole de Jésus se fait reconnaître à la Cène. Après avoir mis l’eau dans un bassin, Jésus lave les pieds de ses disciples (13,5).

À Pierre demandant d’être lavé tout entier afin d’avoir « part avec lui », Jésus répond « vous êtes purs » (13,10) et, plus tard, « vous êtes purs grâce à la parole que je vous ai fait entendre » (15,3). C’est la parole qui a purifié ; l’eau qui l’accompagne est le signe de davantage encore.

De Jésus mourant sur la croix, Jean l’Évangéliste déclare : « Il remit l’Esprit » (19,30). Puis, « l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu en rend témoignage… » (19,34-35). L’Esprit est remis par Jésus au moment où il va au Père (cf. 13,1). L’eau sort du côté de Jésus ; elle est matérielle, corporelle ; il l’avait en lui et elle sort de lui, avec l’Esprit remis et la vie déposée (cf. 10,18).

Il y a contraste, mais aussi lien vigoureux, entre l’eau de la transfixion et les évocations spirituelles que véhiculent les chapitres 1 à 6. Selon ceux-ci, Jésus lui-même annonce le don véritable dès lors que le Fils de l’Homme sera élevé de terre (3,15). En même temps, ses différentes démarches composent les données sacramentelles et sont autant d’appels à la foi. « L’Heure vient, et c’est maintenant » (4,23).

Le pain vivant, la chair donnée

Chaque moment du temps de Jésus est orienté, dans l’Évangile selon saint Jean, par l’Heure de la glorification. Mais encore, chaque moment, possédant sa densité propre et sa relation aux autres événements, oriente lui-même l’Heure de la glorification, qui dépend du Père.Et ceci, qui est vrai de l’appel à la foi et de l’offre de l’eau vive (chapitres 2-4), l’est sans doute plus encore du pain de la vie qui se donne et des premiers choix qui s’opèrent (chapitres 4-6). En passant par la Samarie avec eux, Jésus, qui a envoyé ses disciples « moissonner » (4,38), les instruit de sa propre nourriture : « Faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et mener son œuvre à bonne fin » (4,34). Dieu a envoyé Jésus, il est son Père, et l’œuvre du Fils est l’œuvre même du Père – celui-ci en témoigne (5,37). Suscitée par la guérison de l’infirme au jour du Sabbat, l’accusation ne lâchera plus Jésus, qu’« il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant lui-même égal à Dieu » (5,18).

La multiplication des cinq pains d’orge laisse un surplus, une réserve ramassée en douze couffins (6,13) — le nombre de ceux que Jésus a choisis (6,70). Y faisant suite, le discours dans la synagogue de Capharnaüm appelle à la foi dans le pain qui vient du ciel, qui est donné par le Père pour la vie éternelle et est Jésus lui-même : « Telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour » (6,40). Le même discours appelle ensuite à la manducation du pain qui est la chair de Jésus et est livrée pour la vie éternelle : « Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » (6,51).

Le moment du discours sur la foi provoque les murmures qui, nous l’avons dit, forment la trame du procès qui sera intenté à Jésus. La question posée à son sujet, « comment peut-il dire “Je suis descendu du ciel” ? » (6,42), rejoint en effet l’interrogation sur Dieu, sur la relation du Père et du Fils.

Quant au moment du discours sur la manducation, il provoque la discussion qui nous renvoie, implicitement, au rapport entre le pain et la chair. En plus de la foi en Dieu au sujet de tout sacrement, ce rapport du pain et de la chair de Jésus concerne l’eucharistie. « Comment celui-là peut-il donner sa chair à manger ? » (6,52). Reprenons le verset qui précède. D’une part, le pain est à manger (6,51b) et la chair est pour la vie du monde (6,51d) ; juxtaposées, ces deux réalités ne provoquent guère de discussions. Mais d’autre part, le pain est identifié à la chair et la chair même est à manger (6,51c) ; à la question provoquée par cette identification (6,52), Jésus confirme ce qu’il a dit et mentionne le sang avec la chair : « Ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson » (6,55).

Le scandale éclate (cf. 6,61) parmi les disciples eux-mêmes, et Jésus d’en appeler à « l’Esprit qui vivifie » (6,63). À ce moment, l’évangéliste mentionne « celui qui le livrerait » (6,64), connu par Jésus (mais non par les siens) – « Judas… l’un des douze » (6,71). Le dialogue avec Simon-Pierre (6,67-68) ainsi que l’évocation du traître (6,70) annoncent l’affrontement de Jésus avec Pierre et Judas lors de la Cène (13,1-32). Par le lavement des pieds, Jésus entre dans sa passion et sa glorification. Après qu’il eut « remis l’Esprit » (19,30), de son côté transpercé « sortit aussitôt du sang et de l’eau » (19,34-35).

Le rapport de l’eau à l’Esprit dans le sacrement du baptême n’est pas le rapport du pain à la chair, du fruit de la Vigne (cf. 15) au sang du Christ Jésus dans le sacrement de l’eucharistie. Nous avons souligné que l’eau matérielle est distincte de l’Esprit, mais qu’elle se manifeste et se répand avec lui. L’Esprit ne s’est pas fait chair, il vivifie toute chair par le Christ. Le Verbe s’est fait chair, et à sa chair comme à son sang il identifie, dans l’Esprit, le pain et le vin qui nourrissent et abreuvent toute chair. Quiconque communie dans la foi à la chair du Verbe communie au Verbe qui est Dieu et le suit dans sa montée chez le Père.

Le Seigneur Jésus a donné sa chair et son sang, aimant « jusqu’à l’ultime » (cf. 13,1), et il demeure ainsi auprès du Père. Pour notre part, cependant, nous avons encore à rejoindre, dans notre chair, la chair et le sang mêmes du Verbe qui nous font accéder au Père. C’est ici que nous retrouvons le rapport du pain matériel à la chair. D’après la seconde conclusion de l’Évangile selon saint Jean, Jésus ressuscité apparaît aux siens, leur fait pêcher une multitude de poissons et leur donne du pain d’orge avec du poisson (20,9.13). Après quoi, il signifie à Pierre « le genre de mort par lequel [celui-ci] devait glorifier Dieu », et, pour la première fois dans cet Évangile, il lui dit « Suis-moi » (20,19).

*

Les chapitres 1 à 6 de l’Évangile selon Jean nous l’apprennent : les sacrements du baptême et de l’eucharistie se composent dans les démarches de Jésus appelant la foi en lui. Les événements racontés se réfèrent à l’Heure de la glorification de Jésus en croix, d’une part en recevant leur sens de cette Heure unique, et d’autre part en provoquant le procès qui y conduit.

Les personnages et les événements du récit (Jn 1–6) précèdent la glorification du Seigneur. Comment dès lors s’appliquent-ils à nous, qui les suivons ? D’une part, le Seigneur Jésus nous a remis l’Esprit et s’est donné à nous jusqu’à l’ultime ; d’autre part, nous avons encore à vivre de son Esprit et à le suivre dans sa mission. L’Église donne le baptême d’eau et d’Esprit une fois pour toutes, et nous devons grandir dans la foi en l’Esprit, nourrir cette foi par le pain et le vin eucharistiques, que le Fils incarné identifie à sa propre chair livrée pour le salut du monde.

Il est notoire, à propos de notre engagement chrétien, que Jean l’Évangéliste compare la chair et le sang de Jésus à la Manne dans le désert (6,32) et y réfère les choix des disciples ainsi que la situation des douze. L’eucharistie est la nourriture de route (viaticum) et son partage (compania), jour après jour, à la suite du Christ Jésus, « le saint de Dieu » (6,69).

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