Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Vers un renouveau de la spiritualité du Sacré-Cœur ?

Roger Tardy

N°2007-1 Janvier 2007

| P. 17-26 |

La spiritualité du Sacré-Cœur n’est-elle pas obsolète, malgré ses reviviscences dans certains mouvements religieux récents ? En méditant sur les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola, l’auteur découvre le rôle particulier que joue le Cœur de Jésus uni au Cœur de Marie dans l’histoire de notre salut. Ainsi, la fréquentation de la Basilique de Montmartre lui permet de montrer, dans la guérison de la mémoire intérieure par la douceur du Christ, le sens moderne de la « réparation ».

Les temps qui viennent vont voir paraître la somme théologique sur le cœur de Jésus, présentée par une équipe de théologiens sous la direction du père Glotin, s.j. Ce sera une occasion de retrouver cette spiritualité du Sacré-Cœur et du Cœur Immaculé de Marie, qui a façonné tant de congrégations à travers le monde. Si la spiritualité du Sacré-Cœur et du Cœur Immaculé de Marie retrouve une certaine heure de gloire aujourd’hui, ce n’est pas seulement lié à un retour progressif de la piété populaire, ni seulement à l’extension de communautés nouvelles qui en ont fait une source d’inspiration, comme l’Emmanuel ou les Béatitudes, mais c’est surtout l’expression d’un « retour au centre », pour reprendre le titre français de l’ouvrage de H.-U. von Balthasar. Après le siècle des grandes idéologies qui n’ont pas épargné l’Église, la foi se trouve devant un monde qui ne lui est plus hostile frontalement, mais seulement de biais, par désespérance plutôt que par agressivité : par l’indifférentisme du « marché des croyances ».

Ainsi, le mystère de l’amour symbolisé déjà chez saint Augustin par le cœur blessé du Christ s’expose de nouveau à notre génération. Une telle redécouverte rencontre cependant la tentation d’un repli nostalgique, au rebours de l’inventivité de la Tradition vivante. Il est donc nécessaire d’opérer un discernement pour redécouvrir la puissance évangélique de la spiritualité du Sacré-Cœur. Afin de mieux cerner ce qui me semble être le fond de cette spiritualité, je commencerai par faire un détour en citant saint Ignace de Loyola qui n’est généralement pas rangé parmi les grands promoteurs de cette spiritualité, même si les Jésuites sont devenus par la suite ses principaux protecteurs.

Chez Ignace de Loyola, la force de l’évangile est comme mise à nu. Il n’est question directement ni du Cœur de Jésus ni du Cœur Immaculé de Marie. Ces deux réalités ne sont dont pas appréhendées pour elles-mêmes. Sont-elle pour autant absentes ?

Les Exercices spirituels

Celui qui pratique les Exercices est convié à « sentir » la présence de Marie au long des quatre semaines. Pour la Première Semaine, Notre Dame apparaît avec le n° 63, où l’exercitant est invité à lui demander son intercession pour obtenir trois choses : la connaissance intérieure du péché, le désordre de ses opérations, la connaissance des choses mondaines – afin de s’en écarter. Notons que cette triple demande est paradoxale, puisqu’elle est faite à la seule créature qui n’ait pas l’expérience du péché. Pendant la Deuxième Semaine, Marie devient objet de contemplation et un colloque avec elle est proposé au même titre qu’avec les personnes de la Trinité. Remarquons qu’aucun autre saint ne reçoit d’Ignace une telle mission dans la guidance des âmes. Durant la Troisième Semaine, Marie est proposée à la fois comme objet de contemplation en sa personne (« Voici ta mère »), et comme témoin privilégié pour l’application des sens (quand Ignace appelle à méditer la Passion de Jésus « depuis le tombeau inclusivement jusqu’à la maison où Notre Dame se rendit après que son fils eut été enseveli »). La dernière Semaine est marquée par la première apparition faite à Notre Dame. Et Ignace s’explique ainsi : « L’Écriture suppose que nous avons de l’intelligence, selon ce qui est écrit : “Êtes-vous, vous aussi, sans intelligence ?” »

Cette étrange apostrophe au pratiquant des Exercices laisse présager que le rôle de Notre Dame est extrêmement bien réfléchi dans une pédagogie précise de la grâce. Marie est celle qui, toute pure, nous fait haïr le péché. Celle qui, toute obéissante, nous prédispose à l’attitude d’indifférence. Celle qui nous est présentée comme le premier héritage du Christ au pied de la croix. Et enfin, comme celle qui est réceptacle avec nous des premières lueurs de la Résurrection.

On peut être étonné que dans aucun de ses points de méditation, Ignace ne propose de réfléchir à ce refrain lucanien : « Marie conservait toute chose en son cœur. » Doit-on pour autant penser qu’Ignace n’avait pas médité le rôle précis du saint Cœur de Marie dans l’économie de la grâce ? Tout démontre le contraire. L’histoire de la spiritualité montre d’ailleurs que ce ne sont pas toujours les saints qui ont continuellement le nom de Marie sur les lèvres qui en manifestent le mieux la connaissance. Il en va de même pour le Cœur de Marie et pour le Cœur de Jésus. Nous avons l’habitude de chercher les références à ces réalités dans la littérature spécialisée, mais il est temps, aujourd’hui, de se réapproprier dans de nouveaux mots, ce qui n’est autre que le mystère de l’Élection et de l’Église.

Je ne crois pas que le mot cœur soit présent dans les Exercices, mais on lit cette parole de Jésus à Thomas, dans la septième apparition : « Mets ici ton doigt et vois la vérité, et ne sois pas incrédule mais croyant » (n° 305). « Vois la vérité » me semble une expression bien plus profonde qu’une simple invitation à palper la réalité. La vérité est ici le Christ lui-même ; Ignace induit donc un rapport entre le côté de Jésus et la source de révélation qu’est le Verbe incarné. De même, Ignace ne parle pas de Marie recueillant le sang et l’eau du côté de Jésus, mais, à la première semaine, il est dit, dans le mystère de la circoncision de Jésus : « on rend l’enfant à sa mère qui avait compassion du sang qui coulait de son fils » (n° 266). Il y a là une prolepse, une annonce, du côté transpercé, tout autant que du cœur de la Mère des douleurs.

Le cœur de Jésus comme le cœur de Marie jouent un rôle particulier dans le drame de notre histoire unie à la passion et à la Résurrection de Jésus. Ce n’est pas par hasard si Ignace leur laisse une place tacite, mais centrale. Le cœur – que ce soit celui de Jésus ou celui de Marie – est ce qui enferme le secret de Dieu. Les Exercices nous invitent certainement à « tirer profit » des deux, mais dans un ordre bien précis. Notre expérience de Dieu est parfois confuse, au point que nous sommes incapables de distinguer dans notre esprit la voix de Jésus de celle du Père ou de celle de l’Esprit Saint et enfin, de celle de la Mère de Dieu. Et pourtant, si Ignace nous invite à choisir notre colloque tantôt avec l’un tantôt avec l’autre, c’est bien que nous avons à entendre des choses différentes de chacun d’eux. Et dans le cas de Jésus et de Marie, nous avons à pénétrer un mystère humain, nous avons à traverser un voile créé : le mystère rendu possible par l’opacité de la chair. La chair, c’est-à-dire l’histoire humaine, est tout autant un sacrement qu’un obstacle pour saisir Dieu. La chair humaine est par excellence une parabole qui donne de voir à celui qui voit et qui cèle à celui qui n’a pas les yeux pour voir. Ce secret, ce condensé de Révélation, qu’il faut découvrir par et à travers la contemplation, est ce qu’on appelle le cœur. Le cœur s’exprime souvent dans les détails les plus insignifiants de l’histoire humaine. Ainsi parfois, il peut arriver, lors d’une consolation que, comprenant un tout petit aspect de la vie de Jésus, nous soient révélés d’un coup des pans entiers de la majesté de Dieu jusque là insoupçonnés. Le cœur est donc le résumé de l’humanité qui se cache mais qui veut se donner à voir à l’œil qui contemple par amour. La spiritualité du Sacré-Cœur désigne saint Jean comme le disciple par excellence qui eut les yeux pour voir : « Il vit et il crut. » C’est donc à lui qu’est donné de se pencher sur la poitrine du Seigneur pour entendre déjà le secret de celui qui va être livré.

Il est certain que la voix de Notre Dame et celle de Jésus sont différentes. Je ne sais pas s’il faut oser les particulariser trop. Mais il me semble que la grâce de l’indifférence, visée par tant d’exercices, fait entrer profondément dans le cœur du Christ. Marie aussi est obéissante, son fiat résulte aussi d’une liberté merveilleuse, mais son corps n’a pas la même fonction spirituelle que le corps du Christ. Jésus « apprit l’obéissance » jusqu’à la Croix ; c’est dire une fonction unique du corps du Seigneur. Des tentations au désert jusqu’à Gethsémani, le Christ devient le sacrement parfait de l’histoire sainte entre le Père et son peuple. Il consent à la Passion, mais son propre consentement n’est pas encore suffisant : « Non pas ma volonté mais la tienne. » Notre Dame, d’une certaine manière, s’est contentée de consentir. L’indifférence, telle qu’Ignace la définit, n’est autre que l’appropriation ultime d’une volonté créée par la volonté incréée. L’indifférence, au sens d’Ignace n’est possible que dans le Christ, c’est ce que tend à démontrer à l’âme la contemplation pour parvenir à l’amour.

La voix de Notre Dame se laisse entendre davantage dans tout ce qui concerne le travail de la grâce. Les mystères concernant Notre Dame manifestent tous un aspect de la théologie de la grâce. Même si Notre Dame n’est pas explicitement nommée dans tous les Exercices, la grâce qui est l’objet de l’exercice n’est pas sans rapport avec la personne de Marie. Comment recevoir la grâce (par exemple, de l’Annonciation), comment agir dans la désolation (le Recouvrement de Jésus) dans la consolation (l’Apparition du Ressuscité), comment orienter sa volonté (Cana), et surtout comment sentir avec l’Église, qu’Ignace appelle justement « Notre Mère ».

La basilique du Sacré-Cœur

Laissant ces quelques suggestions sur les Exercices, je voudrais revenir à la contemplation plus habituelle du Cœur de Jésus et de Marie. Et pour cela, je partirai d’un lieu bien connu, qui est la basilique du Sacré-Cœur de Paris. Peut-être cela permettra-t-il de comprendre pourquoi la spiritualité du Sacré-Cœur est vraiment actuelle, et pourquoi tant de communautés nouvelles l’ont prise comme élément fondateur de leur spiritualité. Chaque année, sept millions de visiteurs montent au Sacré-Cœur. L’édifice semble dominer Paris. En fait, observant l’attitude des pèlerins, on peut penser que l’édifice, loin de « dominer » la ville, vient lui parler au cœur.

Si l’on s’intéresse à l’histoire qui a présidé à l’édification de ce sanctuaire, on remarque qu’il fut désiré comme un remède. Il suffit pour cela de lire le texte du vœu, rédigé par M. Legentil :

En présence des malheurs qui désolent la France et de malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore. En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l’Église et du Saint-Siège et contre la personne sacrée du Vicaire de Jésus Christ. Nous nous humilions devant Dieu et, réunissant dans notre amour l’Église et notre Patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés. Et pour faire amende honorable de nos péchés et obtenir de l’infinie miséricorde du Sacré-Cœur de notre Seigneur Jésus Christ le pardon de nos fautes ainsi que les secours extraordinaires, qui peuvent seuls délivrer le souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France, nous promettons de contribuer à l’érection, à Paris, d’un sanctuaire dédié au Sacré-Cœur de Jésus.

Un remède contre un mal qui n’est pas identifié. Le vœu énumère certes des symptômes de ce mal comme la guerre de 1870 et l’invasion des territoires pontificaux, vécus comme une atteinte à la liberté politique et religieuse des Français. Mais ces circonstances dans lesquelles nous devons refuser d’enfermer l’histoire de la basilique, demeurent des signes d’un mal plus profond. Si l’on demande à un pèlerin ce qu’il vient demander à Lourdes, il répondra : la guérison de tel ou tel mal, de lui-même ou d’un autre. Si l’on pose la même question à un pèlerin du Sacré-Cœur, il dira qu’il vient déposer un fardeau : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et je vous donnerai le repos » (Mt 11, 28). Mais il ne sait pas exactement de quel mal il s’agit puisque c’est un mal qui précisément l’empêche de voir sa propre blessure. C’est un mal secret qui touche les profondeurs de son cœur. La basilique du Sacré-Cœur a pour première vocation de désigner en nous cette part intime de nous-mêmes pour que nous l’exposions à la douceur du Christ : « Je suis doux et humble de cœur. » Le mal dont on souffre est l’oubli. La grâce que l’on reçoit est une mémoire. « Souviens-toi Israël. » Non pas une mémoire historique au sens écolier du mot. Une mémoire au sens spirituel et biblique du terme. Cette mémoire que Marie recueillait lorsqu’elle « gardait toutes ces choses en son cœur ».

Toute notre société nous montre l’amnésie profonde qui paralyse l’homme. Tony Anatrella a parlé de « société dépressive » par oubli d’un sens fondateur. Même l’athéisme mobilisait, il y a trente ans à peine. Nous sommes passés dans l’ère de l’indifférentisme de réaction, et maintenant, à un indifférentisme naïf, car amnésique. Le dernier pape n’a cessé de dire que le cœur de l’homme s’est enlisé dans une culture de mort, mais il affirmait en même temps la victoire de la vie dans le Christ. Le moyen que l’audace du Pape a imaginé pour préparer le monde au troisième millénaire fut précisément la mémoire. Une trentaine de repentances, mais plus encore de canonisations. Autant de moyens de célébrer l’union de notre vie à la vie crucifiée de Dieu. Ainsi se manifeste à notre génération l’urgence de la mémoire du cœur.

La Bible n’est rien d’autre qu’une mémoire qui cherche à féconder notre cœur. L’Esprit n’a inspiré l’Écriture que pour vivifier en nous la mémoire de Dieu.

Le cœur humain, lieu de la mémoire

On peut lire parfois sur le visage d’une personne la trace des événements qui ont façonné son histoire. Mais si ces événements sont des rencontres de Dieu, on y lit alors la marque d’un épanouissement particulier. Et rien que le visage ou la présence de cette personne procure un apaisement à son entourage. Ce visage « rend présents » des événements passés, et leur donne une efficacité nouvelle.

La mémoire au sens biblique unifie toute l’expérience humaine ; ainsi Dieu lui-même retrouve sa place. Par la puissance de l’Esprit, un événement passé est rendu efficacement présent. Lorsque l’on prie, on fait toujours mémoire de Dieu, de ce qu’il a déjà fait. C’est ce qui nous permet d’ailleurs de demander à notre tour. Tous les psaumes ne font rien d’autre que cela : ils se souviennent pour mieux demander ou mieux louer. Notre prière n’a pas besoin de beaucoup de mots mais doit être reconnaissance de l’histoire sainte qui nous unit à Dieu. Dans cet esprit, saint Cyprien de Carthage écrivait : « Comment pouvez-vous espérer être entendu de Dieu si vous ne vous entendez pas vous-mêmes ? » : si vous n’êtes pas attentifs à l’intérieur de vous-mêmes, à ce que Dieu y a mis ? Cette attention intérieure est donnée dans l’adoration. Et ce n’est pas par hasard que l’adoration perpétuelle fut rapidement instituée au Sacré-Cœur. C’est de l’adoration que l’on attendait la « réparation », c’est-à-dire cette guérison du cœur que l’on vient chercher à Montmartre. Une prière de sainte Élisabeth de la Trinité [1] (1880-1906) me paraît donner un sens très juste et assez « moderne » à cette « réparation » :

O mon Christ aimé, crucifié par amour
Je voudrais être une épouse pour Votre Cœur
Je voudrais vous couvrir de gloire
Je voudrais vous aimer jusqu’à en mourir
Mais je sens mon impuissance
Et je vous demande de me revêtir de vous-même
D’identifier mon âme
A tous les mouvements de votre âme,
De me submerger, de m’envahir,
De vous substituer à moi afin que ma vie ne soit
Qu’un rayonnement de votre vie.
Venez à moi comme Adorateur,
Comme Réparateur
Et comme Sauveur.

L’identification de mon âme à celle du Christ implique la mémoire des événements de la vie de Jésus. Le Cœur de Jésus résume toute l’histoire humaine de Jésus. Voilà pourquoi Marie retenait toutes ces choses en son cœur. La prière que nous venons de lire a été pleinement exaucée en Marie.

Celui qui consent à être identifié ainsi au Christ doit donc lutter contre l’oubli. Non pas l’oubli qui est la simple éclipse du passé, mais l’oubli qui est la négligence à rendre Dieu présent. Le mal dont l’homme souffre est de négliger Dieu, en faisant comme s’il n’était pas là ; ou bien, le souvenir de Dieu revient, mais alors il est souvent un souvenir cuisant car superficiel. C’est oublier que Dieu ne vient pas pour juger mais pour guérir. Il faut donc trouver le moyen de nous souvenir gratuitement de Dieu, par amour. Le rendre présent pour nous éviter à nous d’être absents.

Si le cœur symbolise au sens fort l’humanité de Jésus, le cœur est également le lieu où le Christ a aimé l’humanité au-delà de toute mesure. Le cœur est compris comme « trésor » de grâces. « Lorsque vous vous trouverez plongée dans un abîme de tristesse, aller l’abîmer dans celui de la divine joie de ce sacré Cœur, où vous trouverez un trésor qui dissipera toutes vos tristesses et affliction d’esprit », disait sainte Marguerite-Marie. C’est cette surabondance de l’amour humain de Jésus qui institue les sacrements. Ce n’est pas par hasard que les sacrements ont souvent été symbolisés dans l’iconographie par le sang et l’eau qui coulèrent du côté de Jésus. Le côté transpercé et le cœur de Jésus ont toujours été assimilés à la source unique de la grâce. Ceci nous montre que les sacrements sont d’abord des mémoriaux de la vie de Jésus. En eux, chacun des moments de la vie de Jésus donne son efficacité à ceux qui les reçoivent. A la basilique du Sacré-Cœur, ce sont surtout les sacrements de l’Eucharistie et du pardon qui rendent présente l’humanité de Jésus. Les trois tympans d’entrée de la basilique illustrent ce mémorial par les scènes de la guérison de l’aveugle, du côté transpercé par le soldat, et de la profession de foi de Thomas devant Jésus ressuscité. Trois « mystères » de la vie de Jésus qui trouvent particulièrement leur réalisation dans le cœur des pèlerins.

Dans le Cœur de Jésus sont comme en attente toutes les virtualités de la grâce. Par les sacrements, le chrétien vit au rythme du cœur de Jésus, comme en dépendance de son histoire. Le chrétien qui agit sans prier ne goûtera jamais cette secrète connivence entre la vie de Jésus et la sienne, au point qu’il finira par ne plus agir ou bien, par agir pour son propre compte. La vie sacramentelle n’est pas condamnée à être ennuyeuse, c’est la prière personnelle qui seule permet cette rencontre affectueuse avec le Christ. Il ne faut pas s’étonner du caractère « sensible » (plutôt que mièvre) de la dévotion au Sacré-Cœur. Déjà au xiiie siècle, bien avant la Renaissance, le ton de la prière était tout « cordial » :

Je vous salue, ô Cœur Sacré de Jésus, source vive et vivifiante de la vie éternelle, trésor infini de la divinité, fournaise ardente du divin amour. Vous êtes mon asile et le lieu de mon repos. Ô mon divin Sauveur, embrasez mon cœur de l’ardent amour dont le vôtre est enflammé. Répandez dans mon cœur les grandes grâces dont le vôtre est la source et faites que mon cœur soit tellement uni au vôtre que votre volonté soit la mienne et que la mienne soit éternellement conforme à la vôtre puisque je désire désormais que votre sainte volonté soit la règle de tous mes désirs et de toutes mes actions (sainte Gertrude d’Hefta).

Dans une époque où les maux sont enracinés dans les cœurs au point que l’athéisme disparaît au profit de l’indifférence ou de la dépression, la spiritualité du Sacré-Cœur doit trouver sa nouvelle expression. Certains tentent des expériences de guérison du cœur par l’amour et la mémoire (les sessions d’agapèthérapies). D’autres cherchent à renouveler la liturgie, la rendant moins abstraite et davantage immergée dans l’Écriture. Beaucoup d’initiatives s’intéressent aux « recommençants » pour leur faire recouvrir une mémoire chrétienne. Si la mémoire de Dieu peut être recouvrée par l’amour, surtout en Europe occidentale où les cendres sont encore chaudes, la spiritualité du Sacré-Cœur, en ses intuitions éminemment scripturaires, est promise à une nouvelle jeunesse. Puisse la pratique des Exercices nous faire vérifier la justesse et la profondeur de ce critère de notre foi.

[1Les divers extraits de spiritualité du Sacré-Cœur sont tirés d’un petit recueil que je recommande : Mgr Maurice Gaidon, La spiritualité du Sacré-Cœur, CLD, Chambray, 1999.

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