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Ecclesia in Europa, un texte « apocalyptique »

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°2004-1 Janvier 2004

| P. 46-50 |

L’exhortation postsynodale Ecclesia in Europa conclut la série impressionnante des Synodes continentaux. Centré sur la source d’espérance qu’est le Christ, le document ne cesse d’en appeler au texte de l’Apocalypse johannique pour dire le combat des Églises appelées à se convertir, mais aussi la victoire déjà acquise par le sang des martyrs. Pourquoi ce paysage spirituel convient-il aujourd’hui à l’Europe ? Quelle place y tient la vie consacrée ?

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L’exhortation postsynodale que le Saint-Père a signée, le 28 juin 2003, à Rome, est une heureuse surprise. D’abord parce que le premier synode pour l’Europe, convoqué à la hâte, en 1991, « au lendemain de la chute des murs » (EE, 2), n’avait pas été prolongé par un texte conclusif. Ensuite parce que le second synode européen, tenu en 1999, avait abouti, dans une ambiance fort cordiale, à des Propositions si consensuelles qu’on pouvait s’interroger sur la possibilité d’en voir surgir un document mémorable – le temps qui sépare la fin de ce Synode de la promulgation d’Ecclesia in Europa est d’ailleurs anormalement long. Mais ce que l’Église catholique avait pu faire pour l’Afrique, pour l’Amérique, pour l’Asie et pour l’Océanie, avec des synodes continentaux suivis d’une exhortation (Ecclesia in Africa, America, Asia, Oceania), ne le pouvait-elle pour la seule Europe ? C’est donc avec grande joie qu’auditrice durant le synode de 1999, j’ai reçu, au cours des premières vêpres des Saints Pierre et Paul, cette exhortation remise par le Saint-Père, en la Basilique vaticane, à quelques représentants de l’assemblée synodale « européenne ».

Comme d’habitude, le texte est long (plus ou moins soixante-dix pages). Il reprend, plus que de coutume en l’espèce, les travaux préparatoires (l’Instrument de travail) et les textes produits durant le synode lui-même (les diverses « Relations » et, bien sûr, les « Propositions » faites par les évêques au pape). Mais souvent, ces réflexions ont été affinées (sur l’Islam, par exemple), parfois heureusement complétées (sur le chômage et l’école catholique, entre autres), et certainement actualisées pour ce qui regarde la question des racines chrétiennes de l’Europe (EE, 114 : « Je voudrais m’adresser encore une fois aux rédacteurs du futur traité constitutionnel de l’Europe, pour que, dans ce dernier, figure une référence au patrimoine religieux et spécialement chrétien de l’Europe », cf. 8 et 19). Les positions législatives récemment prises en quelques pays d’Europe se trouvent à cet égard plus d’une fois interrogées : « On observe même des tentatives visant à faire accepter des modèles de couples où la différence sexuelle ne serait plus essentielle » (90) ; « Il faut aussi mentionner la tendance […] à penser qu’il pourrait être permis de mettre fin sciemment à ses jours ou à ceux d’autrui… » (95) ; « L’Europe est mise au défi de trouver des formes nouvelles et intelligentes d’accueil et d’hospitalité » (101)…

Comme au synode également, l’Europe n’est définie ni par sa géographie politique, ni par ses institutions civiles, cependant nommées, ni même par son mode de fonctionnement démocratique, mais comme un espace d’ouverture : « Dire “Europe” doit vouloir dire “ouverture” » (111). C’est bien cette « Europe des valeurs et du droit » (115) que le Pape interpelle à plus d’une reprise, sous le mode interlocutoire qu’il emploie aussi pour le Christ (18) ou pour la Vierge Marie (125) : « Église en Europe, la “nouvelle évangélisation” est le devoir qui t’attend » (45) ; « Entre dans le nouveau millénaire avec le livre de l’Évangile » (65), « Sois une Église qui prie » (69) ; « Que les joies et les espérances, que les tristesses et les angoisses des Européens d’aujourd’hui, surtout des pauvres et de ceux qui souffrent, soient aussi tes joies et tes espérances, tes tristesses et tes angoisses, et que rien de ce qui est authentiquement humain ne manque de trouver un écho dans ton cœur ! » (104). Des apostrophes semblables sont adressées aux responsables européens (« Élevez la voix quand sont violés les droits humains des individus, des minorités et des peuples », 115) ou à l’Europe d’aujourd’hui (« Ne te résigne pas à des modes de penser et de vivre qui n’ont pas d’avenir », 120). Ce style a ses lettres de noblesse, il remonte au moins aux fascicules clandestins édités, durant la seconde guerre mondiale, par le père G. Fessard, qui lui fit subir ensuite toutes sortes de variations : « France, prends garde de perdre ta foi », etc.

Mais ce qui fait la force de l’exhortation, en plus de son contenu sur lequel d’autres s’étendront, c’est le choix du livre de l’Apocalypse pour en éclairer tous les aspects. Depuis l’introduction en effet, le Pape a pris pour guide le dernier des livres du Nouveau Testament, celui qui « révèle à la communauté des croyants le sens caché et profond de ce qui arrivera (cf. Ap 1, 1) » (EE, 5). L’ouvrage attribué à saint Jean forme ainsi une sorte de texte interlinéaire pour dire, dans le premier chapitre d’Ecclesia in Europa, comment « Jésus Christ est notre espérance », parce qu’il est le Vivant (Ap 1, 17-18) ; dans le deuxième, combien l’Évangile de l’espérance est confié à l’Église, appelée à se convertir (Ap 3, 2) ; qu’il s’agit d’annoncer, selon le troisième chapitre, le livre ouvert remis au Voyant (Ap 10, 8-9), de célébrer, avec le quatrième chapitre, l’espérance de l’Église céleste qui rend gloire à Celui qui siège sur le Trône et à l’Agneau (Ap 5, 13), de servir l’amour et la vie pour une Cité digne de l’homme, comme l’entend le cinquième chapitre (Ap 2, 19) ; et finalement, l’exhortation contemple la nouveauté de Dieu dans l’histoire (Ap 21, 2), avant de conclure sur le signe grandiose de la Femme qui met au monde l’enfant vainqueur du serpent des origines (Ap 12, 1).

Le pape Jean-Paul II a souvent retenu un thème biblique pour enluminer son enseignement : ainsi du Bon Samaritain pour Salvifici doloris, ou, bien sûr, de la Transfiguration, pour Vita consecrata. Mais aucun texte magistériel majeur du présent pontificat n’a jamais inscrit pareillement ses préoccupations à l’intérieur du dernier des livres de la Bible [1]. Pourquoi ce choix convient-il particulièrement à l’Europe ? Cette question peut nous habiter ; peut-être découvrirons-nous que notre continent se trouve affronté à un combat (le texte parle « d’apostasie silencieuse », 15) dont le Christ est déjà vainqueur, mais qu’il nous faut toujours mener dans la constance, en ces temps où « tout est réalisé désormais » (Ap 21, 6 ; EE 106).

Ecclesia in Europa et la vie consacrée

La vie consacrée n’est guère évoquée, dans cette exhortation [2] pas plus ni moins sans doute que dans les autres documents du même genre [3]. Le texte s’arrête cependant un moment à son sujet, aux numéros 37 à 40. Il s’agit de reconnaître le rôle que les personnes consacrées ont eu « dans l’évangélisation de l’Europe et dans l’édification de son identité chrétienne », contribution que les instituts séculiers et les sociétés de vie apostolique notamment peuvent toujours lui apporter (EE, 37) : « L’Europe a toujours besoin de la sainteté, de l’esprit prophétique, de l’activité d’évangélisation et de service des personnes consacrées. »

Plus précisément, leur apport spécifique pourrait toucher au visage culturel et social de l’Europe (EE, 38) : la demande de nouvelles formes de spiritualité doit rencontrer leur expérience vécue du primat absolu de Dieu ; à la situation pluriculturelle et multireligieuse actuelle peut répondre leur témoignage de fraternité évangélique ; les nouvelles formes de pauvreté appellent leur créativité pour venir en aide à ceux qui sont dans le besoin ; enfin, « la tendance à un certain repliement sur soi demande que l’on trouve un antidote dans la disponibilité des personnes consacrées » : tout un programme !

Les deux autres numéros sont consacrés au manque inquiétant des vocations à la vie sacerdotale et religieuse (39) et à la mise en œuvre d’une pastorale des vocations insérée dans tous les secteurs de la pastorale ordinaire (40) ; la référence au congrès sur les vocations en Europe (mai 1997) renvoie à deux documents peu connus, mais précieux, dont il faut espérer qu’ils seront mieux reçus dans les cercles qui se disent préoccupés par la question [4].

Pour le reste, on considérera comme un peu curieuse la juxtaposition, proposée au numéro 16, d’un encouragement à l’Action catholique et d’un fervorino pour les nouveaux mouvements ecclésiaux et les nouvelles communautés ecclésiales : faut-il derechef penser, comme nous l’avons déjà suggéré, que les mouvements ecclésiaux réactualisent, l’Esprit Saint aidant, le dynamisme qui avait porté les fidèles laïcs à se placer sous l’égide du Christ-Roi ?

Un autre point d’interrogation pourrait venir du numéro 29, où les nouveaux mouvements et les nouvelles communautés d’Église sont invités à renoncer à leur « droit d’aînesse » pour progresser dans une communion plus authentique entre eux et avec toutes les réalités ecclésiales, sans préjudice de leur lien d’obéissance aux évêques : les nouveaux mouvements sont-ils déjà des aînés, à la manière du premier fils de la Parabole célèbre de Jésus ? Et qui sont alors les enfants prodigues ?

Quoi qu’il en soit de ces observations, on saluera la force potentielle d’un document qui voit dans l’Apocalypse sa clé d’interprétation : Jésus Christ est l’espérance de l’Europe, parce qu’il est l’Agneau immolé et vainqueur qu’une communauté priante célèbre dans la liturgie qu’est devenue sa vie quotidienne.

[1La lettre apostolique Tertio millenio adveniente aurait inauguré, pour G. Zizola dans Le Successeur, DDB, 1995, le temps d’une Église « qui dresse ses étendards sur le bord du cratère apocalyptique, appelant ses partisans à la rescousse » (40). Ce n’est évidemment pas de ce « catastrophisme » qu’il s’agit, mais d’un dévoilement (« apo-calypse ») de l’espérance.

[2Je relève de simples occurrences aux numéros 8 (diminution des vocations), 15 (parmi les lieux où l’évangile porte du fruit), 16 (nouvelles formes de consécration), 25 (action assidue des moines, des religieux…), 49 (témoigner par sa vie), 64 (les protagonistes de la mission ad gentes), 72 (renouveau de la formation liturgique), 103 (assister les immigrés catholiques).

[3Voir B. Malvaux, « Que peut attendre la vie consacrée du prochain synode pour l’Europe ? », in VC 71 (1999), 298-309, et N. Hausman, « Le second synode pour l’Europe et la vie consacrée », in Informationes SCRIS 25 (1999), 160-172.

[4Œuvre Pontificale pour les vocations ecclésiastiques, La Pastorale des vocations dans les Églises particulières d’Europe. Document de travail sur les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée en Europe, Vatican, Libreria Editrice Vaticane, 1997. Idem, De nouvelles vocations pour une nouvelle Europe (In Verbo tuo). Document final du congrès européen sur les vocations au sacerdoce et à la vie consacrée en Europe, Libreria Editrice Vaticana, Vatican, 6 janvier 1998.

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