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Harry Potter et l’Ordre du Phénix

À propos d’un ouvrage récent

Benoît Carniaux, o.praem.

N°2004-1 Janvier 2004

| P. 50-57 |

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Nous sommes heureux de pouvoir publier, à l’usage de nos lecteurs, quelques pages de l’étude que les Éditions Fidélité ont eu l’audace de proposer sur un sujet que certains pourraient trouver déplacé [1]. Mais comment parler de Dieu à nos contemporains, si nous ne savons rien des ferveurs qui les habitent ?

Avec le cinquième tome qui vient de paraître en français, la saga inachevée de Harry Potter a pivoté sur son axe, le quatrième volume, qui laissait le lecteur en suspens : l’horizon s’assombrissait, de livre en livre, et on semblait avoir touché le fond dans la Coupe de Feu. Il semble avéré désormais que ce « conte de fées » d’un genre particulier ne devrait pas finir, malgré quelques cataclysmes, moins bien que l’Apocalypse à laquelle on peut le comparer pour la sédimentation originale de traditions antérieures. Effrayés par ce qu’ils croyaient y voir de vraie sorcellerie ou de supposé satanisme, certains, dans le monde chrétien, ont jeté l’anathème sur l’œuvre entière, au nom de la Bible ou encore, de la moralité. Devant l’événement culturel que représente le succès international de cette série, des théologiens doivent cependant s’interroger sur la chance qu’elle peut représenter pour la foi.

« Commencement »

Harry Potter et l’Ordre du Phénix nous introduit dans une longue période de latence qui au premier abord pourra surprendre après l’atmosphère de veillée d’armes qui imprégnait la fin du quatrième volume.

Le dernier chapitre du tome IV, intitulé « Commencement », et qui laissait présager un lourd changement dans le cours de l’histoire, semble évoquer de façon particulière l’atmosphère qui régnait en 1938, face aux menaces de guerre avec l’Allemagne nazie. L’horrible Voldemort tient ici le rôle de Hitler. L’attitude du ministre Fudge, qui refuse de voir la réalité en face, rappelle la personnalité de Chamberlain. Les « Détraqueurs » et les « Mangemorts » présentent quant à eux certaines similitudes avec les corps militaires et paramilitaires qui ont favorisé l’ascension de Hitler.

Le titre « commencement » renvoie peut-être à la parole subséquente de Winston Churchill désignant les premiers débarquements alliés en Sicile à la fin de 1942 : « Ce n’est pas le commencement de la fin, mais la fin du commencement. » On peut voir enfin une allusion au comportement de la Russie face à l’Allemagne nazie, à travers la figure du sybillin Karkarov. Ces évocations de l’histoire mondiale, assez précises, veulent peut-être aider de façon programmatique au discernement des signes de résurgence d’une idéologie totalitaire.

Au plan de l’évocation historique, si la fin du quatrième volume s’inspirait de l’attitude hésitante ou même inconsciente des puissances occidentales face à l’avènement d’Hitler, l’Ordre du Phénix correspond plutôt à cette période de latence que l’on a appelée la « drôle de guerre » : durant la fin de l’année 1939 et jusqu’en mai 1940, alors que les hostilités sont déclarées, les troupes alliées restent inactives devant la défaite polonaise et les communistes sont l’objet de toutes les vindictes. La longue absence de Hagrid et son épopée parmi les géants n’est pas étrangère non plus à cet arrière-fond. Allant au-delà de Minsk, il rencontre des géants dont la race est décadente, car ils s’entre-tuent dans une lutte sans fin pour le pouvoir. Cette parabole des guerres civiles russes et des purges staliniennes est assez claire. Le dernier chapitre du livre s’intitule par ailleurs de façon obvie « La seconde guerre commence ».

Harry apparaît, dans le tome V, comme un adolescent révolté et égocentrique frustré par l’ignorance dans laquelle il est laissé par le monde sorcier. Une attaque de détraqueurs près de chez les Dursley l’oblige à utiliser la magie pour se défendre, lui et son cousin. Sa frustration d’être laissé à l’écart ne fera que croître, lorsqu’il découvrira qu’il était protégé sans être au courant et que son infraction aux règles de la magie lui promet un jugement où il risque le renvoi du Collège de Poudlard. On crie beaucoup dans ce volume, surtout Harry. Plus que jamais, il se sent seul, différent, incompris. L’entrée dans les arcanes du « ministère de la magie » lui ouvre un horizon nouveau, à la fois inquiétant et attirant. Les soupçons dont il est l’objet, les calomnies qui circulent sur son compte et celui du directeur Dumbledore lui font ressentir plus que jamais l’ambivalence de la vie en société, les risques qu’elle comporte, les choix difficiles qu’elle impose. Lui qui a combattu le génie du mal Voldemort, le voilà assis sur le siège où ont été jadis condamnés les plus infâmes « Mangemorts » !

Ce n’est pas la raison qui mène le monde, mais les passions qui souvent déguisent la vérité. Fudge et l’administration du ministère de la magie en fournissent une démonstration éloquente : leur aveuglement face au retour de Voldemort les pousse de façon obsessionnelle au déni. L’audition de Harry était l’occasion de faire un exemple, mais il sera sauvé in extremis par Dumbledore qui, par ailleurs, ne semblera lui prêter plus aucune attention avant la fin de l’histoire. Après avoir découvert l’Ordre du Phénix, jadis fondé par Dumbledore pour lutter contre le premier avènement de Voldemort et réactivé suite aux événements récents, Harry, qui partage le même sentiment d’isolement et d’impuissance que son parrain cloîtré dans sa maison familiale, va faire l’expérience de l’angoisse adolescente et de l’impuissance qui en est l’objet.

La trame de l’histoire est fortement marquée par la personnalité du professeur Umbridge, une sorcière du ministère qui va peu à peu envahir l’école de son autorité. Au départ professeur de défense contre les forces du mal, elle va devenir grand inquisiteur de l’école puis directrice faisant fonction, suite à la disparition de Dumbledore qui était menacé d’arrestation. Le professeur Umbridge est le modèle du fonctionnarisme borné. Sa pédagogie est doublement nulle quant à la méthode et à la méthodologie. Elle se contente de faire lire en silence les chapitres d’un livre purement théorique et s’oppose à tout exercice pratique, ce qui obligera les élèves à lancer un atelier clandestin de duel dirigé par Harry. Ces carences volontairement entretenues sont motivées par une paranoïa qui comme toujours se traduit par un déni et un transfert : déni du retour de Voldemort imposant de repousser toute amorce de discussion à son sujet. Transfert du délire paranoïde qui consiste précisément à accuser de paranoïa ceux qui affirment le retour du « Seigneur des ténèbres ».

Harry va subir un nombre incalculable de vexations auxquelles s’ajouteront les contraintes liées à la perspective d’examens déterminants pour son avenir en fin d’année. C’est aussi le temps des premiers véritables émois amoureux. Ceux-ci se révèlent peu probants. Sa gaucherie typiquement masculine qui frise la goujaterie éloigne Harry au moins provisoirement de la jolie Cho Chang, tandis que son amie Hermione suscite la jalousie de Ron son compère avec une feinte innocence, en entretenant une relation épistolaire avec le ténébreux Viktor Krum. Peut-être bien que cette pudique évocation de la vie affective naissante est comme le résumé de tout l’ouvrage : les hésitations et les questionnements des débuts de la vie amoureuse se diffractent dans les multiples régressions et progressions de l’intrigue. Chacun des personnages, de Harry à Dumbledore, se trouve confronté à l’incertitude. Comme on peut s’y attendre, les rêves servent d’interface entre le réel, le possible et le phantasme. Harry est victime d’une manipulation onirique : Voldemort lui fait voir en rêve son désir et va même jusqu’à lui faire croire qu’il détient son parrain. Contre de telles agressions psychiques il devra s’entraîner à l’occlumancie (la fermeture de son esprit aux agressions externes) avec le professeur Rogue.

A cette occasion, lors d’une intrusion dans la mémoire de celui-ci, il découvrira les raisons de la haine nourrie par Rogue à l’égard de son père dont l’image, idéalisée jusque-là, prend un sérieux coup. Mais cet entraînement n’atteint pas son but, essentiellement à cause de l’animosité qui règne entre le maître et son élève. Obsédé par les images que lui infuse Voldemort, il tombera dans le piège tendu par celui-ci et conduira involontairement à la mort de son parrain Sirius Black venu le secourir. Hermione avait pourtant mis en garde Harry contre sa tendance « à vouloir sauver le monde ». Son parrain lui avait donné un moyen sûr de communication auquel il n’a pas recouru, entraînant la catastrophe. Bref ce livre nous montre un adolescent à la fois trop et peu sûr de lui, dont les angoisses provoquent l’action ou la rébellion irréfléchies. Cette incertitude qui est au cœur de la croissance pubertaire peut parfois déboucher sur des sentiments dépressifs très profonds et se traduire par une grande agressivité ou une sorte de jeu avec la mort. Les détraqueurs qui attaquent Dudley et la possession de Harry par Voldemort qui demande par son intermédiaire à Dumbledore de « tuer le garçon » en sont peut-être une discrète évocation.

On ne s’étonnera pas que dans une telle atmosphère d’indécision, la divination occupe une place importante, d’autant plus que l’objet caché qui est le pivot de l’histoire consiste en une prophétie sur Harry et Voldemort. Mais de nouveau, la prétention à connaître l’avenir est ici tournée en ridicule : ni le professeur Trelawney, ni les centaures ne semblent être d’une grande utilité. Et la prophétie qui est l’objet secret de la quête ne révèle rien de l’avenir : d’allure très scripturaire, pour ne pas dire christologique, elle se contente de dévoiler les identités : « Celui qui a le pouvoir de vaincre le Seigneur ténébreux le marquera comme son égal, l’un d’eux doit mourir des mains de l’autre, car aucun des deux ne peut vivre tant que l’autre survit. » Cette révélation interroge évidemment la pertinence de s’en tenir à la seule légitime défense contre Voldemort. Lors de l’affrontement avec la Mangemort Bellatrix Lestrange qui vient de tuer son parrain Sirius, Harry, furieux et désespéré, lance contre elle le sortilège Endoloris. Mais comme son opposante le lui fait remarquer, il ne suffit pas de le dire, mais il faut vouloir le dire, désirer faire mal et jouir de la peine ainsi causée. Une juste colère ne suffit pas pour y arriver. L’interdit qui frappe les sortilèges impardonnables reste ainsi de mise toujours et partout.

C’est ce qui semble ressortir de l’affrontement suivant, entre Voldemort et Dumbledore, cette fois. En effet Dumbledore, contrairement à son adversaire, ne veut pas employer le sortilège de meurtre : il se contente de défenses passives et actives. Mais le symbolisme d’une fontaine aux statues d’or qui occupe le centre du champ de bataille et évoque une harmonie sociale fictive est détruit lors du combat, comme si la victoire sur le mal semblait devoir passer par la mise à l’épreuve des grands idéaux généreux mais trop théoriques.

La mort de Sirius fournit l’occasion de se pencher d’une façon moins liminaire sur la question de la mort. Déjà lors de l’affrontement entre Dumbledore et Voldemort, le premier faisait remarquer au second que son incapacité à comprendre qu’il y a des choses pires que la mort a toujours été sa grande faiblesse. Le questionnement révolté de Harry le conduit à interroger le fantôme Nick-quasi-sans-tête : pourquoi certains morts deviennent-ils des fantômes, alors que d’autres semblent avoir définitivement disparu ? Dans une réponse qui présente certaines adhérences avec la doctrine catholique du purgatoire, l’interrogé confessera que la mort est un passage et que l’état fantomatique correspond à une vie terrestre diminuée, sciemment choisie par ceux qu’effraie le voyage vers l’inconnu. Cette relativisation de la mort comme passage, conjuguée à sa subordination aux valeurs précédemment affirmées par Dumbledore, n’est pas sans nous conduire vers le cœur du mystère chrétien.

Ce dernier-né de la série Harry Potter nous relate donc le mal-être du héros dans sa croissance vers la vie adulte. Désappointé et même dégoûté par la complexité de la vie, il est préservé de la fuite par son mentor, dont l’émouvante confession-révélation finale mérite un dernier commentaire. Harry s’est vu triplement mis à distance : de son père, dont l’image idéale commence à se morceler, de son parrain qui meurt et de Dumbledore qui le tient à l’écart. Ce vide affectif qui se crée doit permettre à Harry d’y construire sa propre personnalité. Mais pour y arriver, la figure paternelle, d’idéale qu’elle était, doit se muer en une instance de déculpabilisation destinée à amortir le choc du réel. C’est ce que fait Dumbledore lorsque, subissant les invectives passionnées de Harry sans broncher, il confesse l’erreur de s’être tu au long des dernières années, préférant tenir Harry dans l’ignorance d’une vérité trop lourde à porter et le rendant ainsi sous-équipé pour affronter les attaques de Voldemort. C’est là une magnifique évocation d’un père prenant sur lui les faiblesses de son fils pour lui permettre de grandir ou encore peut-être, d’un Dieu qui veut assumer les défaillances de sa créature pour la rendre digne de lui.

[1Harry Potter, coll. « Que penser de… ? » 56, Namur, Éditions Fidélité, 2003, 48 p.

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