Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Anciens charismes dans l’Église d’aujourd’hui

Antonio Maria Sicari, o.c.d.

N°2003-6 Novembre 2003

| P. 370 -385 |

Une longue notice bibliographique (V.C., 3-4/2003, 284-286) nous a déjà rendus sensibles à l’importance de la réflexion du Père Sicari à propos de l’existence et du partage ecclésial des « charismes fondateurs » anciens. Traduit par le père Stefano Canotter, o.c.d. (auteur de la notice indiquée) l’article que nous offre le père Sicari synthétise ce livre. Des expressions comme « La substance charismatique de la vie consacrée (qui s’exprime dans les conseils évangéliques) peut donc être partagée par toute l’Église, aussi par les laïcs ! », etc., indiquent avec vigueur la position ecclésiologique de l’auteur et expriment aussi sa conviction de la valeur anthropologique, fondamentale, pour tous, des conseils évangéliques « offerts de manière appropriés à tous les états de vie ».

Problèmes

Dans la littérature la plus récente sur la vie consacrée revient souvent le thème de la « Refondation de la vie religieuse ». Ce projet, qui, en Amérique du Nord, prend un caractère plutôt pragmatique, suivant les analyses sociologiques et anthropologiques qui le soutiennent [1], assume en Amérique latine et en Espagne des traits messianiques se conjuguant avec les instances de la Théologie de la Libération [2]. Dans les positions les plus extrêmes de cette littérature, des auteurs affirment que la figure historique de la vie consacrée, à laquelle on a identifié jusqu’ici la sequela Christi, est désormais épuisée. On soutient donc que les formes de vie héritées du passé, tout en ayant porté tant de saints, ont un style et un langage devenus incompréhensibles. Elles ne sont plus en mesure de répondre aux aspirations humaines et religieuses des personnes consacrées elles-mêmes et deviennent également une entrave dans l’accomplissement de leur mission respective. La vie religieuse actuelle a, dit-on, une maigre influence sur la société, est insignifiante pour la jeunesse d’aujourd’hui, a un impact faible sur le monde et est inefficace pour l’évangélisation de la société moderne.

En examinant ensuite les « défis du monde » que la vie consacrée doit apprendre à accueillir, on s’attarde sur les changements – de structures, de paramètres culturels, sociaux et politiques – nécessaires pour que la vie religieuse puisse accomplir une action contestatrice et missionnaire efficace.

Appliqué à un Institut particulier, ce projet de refondation exigerait de ses membres la capacité théorique et pratique de trouver un nouveau positionnement de leur charisme originaire.

Les documents officiels de l’Église, quant à eux, se limitent à insister sur la nécessité de poursuivre l’œuvre de renouvellement de la vie consacrée, suivant le critère de la « fidélité créative » [3], et à encourager des nouveaux parcours de « partage du même charisme » entre consacrés et laïcs [4].

A notre avis, la carence et le défaut de tant de projets de « refondation de la vie consacrée » ou de « positionnement nouveau des charismes » consistent en ceci : le lieu retenu pour réaliser cette « refondation » et ce « nouveau positionnement » est le monde avec ses problèmes, ses défis, ses transformations, etc. Il nous semble, par contre, que le lieu adéquat pour réaliser ce projet devrait être éventuellement l’Église elle-même, comprise et vécue comme réalité de communion et de mission. C’est pourtant le terme même de « refondation » qui ne parvient pas à nous convaincre. Il nous semble, par contre, utile de parler d’un « nouveau positionnement des charismes » [5], ce qui est, à notre avis, une exigence découlant de renouveau ecclésiologique inauguré par le concile Vatican II.

Principes

Les « points de repère » auxquels il faut revenir, pour offrir un nouvel élan et de nouvelles perspectives, nous semblent être les suivants :

1. Le chapitre V de la constitution Lumen Gentium constitue, à notre avis, la plus grande nouveauté ecclésiologique offerte par le concile Vatican II. L’affirmation solennelle de la « vocation de tous les fidèles à la sainteté » était évidemment déjà connue et crue auparavant. Par contre, la persuasion que la vocation universelle à la sainteté devait devenir le point de force de toute la nouvelle évangélisation, cela n’était pas évident (et ne l’a pas été, même dans les décennies postconciliaires). A ce propos, entre la constitution conciliaire et les indications de Jean-Paul II pour le troisième millénaire [6], il y a la détermination courageuse de proposer à tous les fidèles « le haut degré de la vie chrétienne » et « le radicalisme des béatitudes », jusqu’à en faire le « cœur des programmes pastoraux ». Combien de courage requiert une telle entreprise : le Saint-Père a demandé, pour tous les chrétiens, une éducation à la prière capable de les conduire jusqu’aux sommets mystiques, jusqu’à vivre une dilection amoureuse pour le christ : « jusqu’à une vraie folie du cœur » [7].

2. Dans l’Église, les états de vie doivent se concevoir en complémentarité réelle et en service réciproque. A cette fin, doivent être définitivement considérées et appliquées :

  • « l’ecclésiologie de communion », selon laquelle les vocations et les états de vie, plus que « ordonnés hiérarchiquement », sont « ordonnés les uns aux autres » pour un service réciproque et complémentaire. Ils sont donc interdépendants ;
  • l’ecclésiologie de mission », selon laquelle toutes les vocations et les états de vie doivent concourir à l’unique mission de l’Église, chacun selon son apport spécifique et le dynamisme du don qui lui est propre.

3. Ces dernières années, de manière toujours plus fréquente, le pape a réaffirmé que « l’aspect institutionnel et l’aspect charismatique sont comme co-essentiels à la constitution de l’Église et concourent, même si c’est de manière différente, à sa vie, à son renouveau et à la sanctification du peuple de Dieu » [8]. Une telle « redécouverte providentielle de la dimension charismatique de l’Église » en tant que dimension « constitutive de son être », a eu lieu dans les années de l’après-concile (sur la base de multiples et vastes expériences ecclésiales). Cependant, cette redécouverte a encore besoin d’être assimilée dans toute sa portée.

Si on veut vraiment approfondir ces trois « nouveautés ecclésiologiques » [9], les articuler entre elles et en tirer de nouvelles intuitions et un nouveau dynamisme pour la vie consacrée, il nous semble important de vérifier la cohérence d’une conviction devenue malheureusement habituelle : celle qui tend à identifier la dimension charismatique de la vie chrétienne avec la vie consacrée ou avec ses expressions. Il est nécessaire de replacer les « charismes » sur le terrain commun de la vie ecclésiale. En effet, les trois points que nous venons de souligner, marquent une ecclésiologie dans laquelle le protagoniste est le christifidelis, à savoir le fidèle baptisé avec sa « dignité éminente », sa « vocation à la sainteté », ses « droits et devoirs », ses dons et ses tâches, et la « place unique » qu’il doit occuper dans le cadre de la communion et de la mission ecclésiale.

Il est temps que le christifidelis devienne le destinataire premier des charismes que l’Esprit distribue à l’Église.

Réflexions

Nous le savons, le terme « charisme », y compris dans le contexte de la vie consacrée, est plutôt récent. Les textes conciliaires de Vatican II n’emploient même pas le mot « charisme » en se référant à la vie religieuse. Le concile se limite à parler d’elle en tant que « don divin que l’Église a reçu du Seigneur [10], fondé à son tour sur le « don des conseils évangéliques » [11]. Même l’expression « charisme du Fondateur » [12] a une histoire assez récente et il en est de même pour les expressions les plus courantes aujourd’hui : « charisme originaire », « don originaire », « grâce vivante de l’Institut ».

Ainsi la « dimension charismatique », définie par principe comme « constitutive » et « co-essentielle », demeure, en réalité, la propriété d’une minorité restreinte de fidèles.

Toutes cependant ont une limite traditionnelle : le charisme est pris en considération là où commence la « vie consacrée » (dans le sens générique) ou bien là où un Institut particulier commence à vivre.

Voici comment l’Église apparaît à celui qui la considère d’une manière traditionnelle : en l’imaginant comme un grand arbre, il est facile de voir le tronc qui porte tout l’ensemble et de deviner les racines profondes qui le nourrissent. Ensuite, en levant le regard, on observe comment le tronc se divise, d’abord, en grandes branches (les divers états de vie). Sur la branche de la vie religieuse (ou consacrée) ont grandi les rameaux qui donnent naissance aux différents Instituts.

Le charisme de chaque Institut est évidemment situé là où l’Institut commence à exister. Si par la suite il atteindra les laïcs, c’est uniquement par une contagion au niveau du feuillage.

Tel est l’état des choses aujourd’hui, suivant une conception historique traditionnelle.

Que la dimension charismatique ait trouvé une syntonie spéciale avec l’état de vie consacrée et se soit presque naturellement exprimée en lui, en y trouvant des garanties de radicalité, de vitalité, d’organisation, etc., tout cela est un fait historiquement explicable (ainsi on peut trouver une explication historique au fait que l’état de vie laïque soit resté pendant de longs siècles dans une situation de minorité et presque exclu du discours de la « perfection » !). Cependant, le moment est arrivé de faire en sorte que cet immense « dépôt charismatique » – thésaurisé pendant des siècles et des siècles dans le seul état de la vie consacrée – soit finalement ouvert à tous les fidèles et à tous les états de vie.

Essayons donc de « re-fonder » notre manière de comprendre et de décrire l’Église. Retournons à « l’arbre ecclésial » que nous avons décrit tout à l’heure : les racines demeurent, le tronc demeure, les grandes branches des états de vie, ainsi que les rameaux des différentes vocations demeurent. Mais les « semences charismatiques » quant à elles, ne sont plus situées là où surgit la vie consacrée et où se ramifient les différents Institut religieux. Elles sont, au contraire, situées là où le tronc de l’Église est planté en terre, presque au niveau des racines, car, en fait, l’Esprit les destine à l’édification de l’Église !

Solutions

Resituer le « don des conseils évangéliques »

Nous ne voulons évidemment pas nier le fait qu’un état de vie particulier (le « consacré ») se configure sur la pratique des conseils évangéliques. Et, aussi, on ne peut pas contester le langage théologique traditionnel qui voit dans la vie consacrée un « plus » dans l’ordre de l’amour, de l’imitation et de la proximité au Christ. Dès lors la question du caractère obligatoire des conseils évangéliques pour tous les chrétiens est très ancienne et toujours irrésolue. La distinction traditionnelle entre « préceptes » et « conseils » n’est jamais apparue comme totalement satisfaisante. De même ne semble pas suffisant – aussi sage qu’il soit – le renvoi à l’objectivité des vocations ou au caractère subjectif de la réponse [13]. Qu’on le veuille ou non, le problème se situe en amont d’une argumentation qui blesse inévitablement les chrétiens :

S’il est vrai que tous les chrétiens sont appelés à « aimer toujours davantage » le Christ, comment peut-il exister un « plus » auquel tous ne sont pas appelés ? Comment se fait-il que tous les chrétiens ne sont pas appelés à observer les conseils évangéliques qui préconisent justement ce « plus » ? En effet, si Jésus nous a laissépar ses paroles et ses attitudesdes conseils pour vivre plus proche de Lui, comment un chrétien qui l’aime (tout chrétien !) pourrait-il se contenter seulement de ce qui est commandé ? N’y a-t-il pas le risque de perdre cette même nouveauté qui naît de la rencontre avec le Christ : une rencontre faite justement d’amour, de dialogue, de suggestions, de croissance, de ce « toujours davantage » désiré par tous ceux qui aiment et se savent aimés.

Nous nous demandons donc : pour une « vraie coparticipation » entre consacrés et laïcs, le renvoi traditionnel à la « spiritualité des conseils » est-il vraiment suffisant [14] ? Et même si cela suffisait, comment oublier que dans le christianisme des mots comme « esprit », « spiritualité » et « vie spirituelle » ne peuvent jamais recevoir un sens qui ne soit pas incarné ?

Ce sont des réflexions qui exigent que le « charisme » qui est à la base de la vie consacrée (c’est-à-dire « le don des conseils ») soit mis à la base de la vie baptismale elle-même. En effet :

Avec le baptême chaque chrétien entre dans un état de « vie nouvelle » dans lequel la loi du rapport entre le fidèle et le Christ n’est plus uniquement le précepte ou le commandement, mais l’amitié qui offre et demande toujours davantage. Ainsi seulement, le fidèle peut tendre de manière réaliste à la sainteté, c’est-à-dire à la perfection de la charité. De ce point de vue on peut dire alors que « l’état de vie chrétienne » est en lui-même, pour tous, un « état de conseil évangélique ». Dans le christianisme prévaut justement la loi du dialogue amical avec Jésus, dialogue qui s’exprime avec des « conseils », des « suggestions », avec la « recherche généreuse du mieux et du plus »... Mais il faut encore remarquer que les nombreux « conseils d’amitié », que Jésus adresse à ses disciples, vont toujours dans la direction tracée par les « trois conseils de virginité, pauvreté, obéissance », même lorsque la vocation du chrétien n’est pas celle de la vie consacrée. De quelle manière alors les laïcs sont-ils concernés par ces trois valeurs ? La réponse est simple :virginité, pauvreté et obéissance – avant d’être à l’origine de l’état de vie consacrée et de s’incarner en lui de manière spécifique – sont trois paroles qui indiquent les fondements du discours chrétien sur l’homme. Virginité ou sponsalité, pauvreté ou richesse, obéissance ou liberté sont les couples de concepts opposés qu’aujourd’hui nous utilisons de manière dissociée pour distinguer les divers états de vie. Ils sont dissociés parce que l’homme est tombé dans l’état du péché et qu’ainsi le beau dessein originaire de Dieu a été désarticulé. Mais « au commencement » de la création ils décrivaient ensemble la manière dont Dieu avait imaginé l’homme :

  • vierge – sponsal –
  • pauvre – riche
  • obéissant – libre

Les trois conseils de virginité, pauvreté et obéissance révèlent à tous quelle est la belle structure originaire de l’homme : « ils révèlent l’homme à lui-même ». Une analyse théologique soignée démontre donc que les conseils évangéliques – tout en fondant un état de vie particulier dans l’Église (l’état de vie religieuse ou consacrée) – concernent, avant tout et à la racine, l’anthropologie chrétienne elle-même. Autrement dit, ils décrivent la manière dans laquelle Dieu a imaginé l’homme « au commencement » (donc son dessein originaire) [15].

Resituer les anciens charismes des Instituts de vie consacrée

La substance charismatique de la vie consacrée (qui s’exprime dans les conseils évangéliques) peut donc être partagée par toute l’Église, aussi par les laïcs ! Cela ne se fait pas par un nivellement des états de vie et des vocations (la diversité et la complémentarité demeurent des valeurs auxquelles on ne peut pas renoncer). Cela se réalise à travers une lecture prioritaire des conseils évangéliques en tant que « révélation anthropologique », description de l’homme comme il était « au commencement » quand il est sorti des mains du Créateur : « révélation de l’homme à lui-même », accomplie par Jésus Christ.

L’état de vie consacrée n’en sortira rabaissé en aucune manière, mais le charisme radical dont il est porteur montrera savoir agir constitutionnellement sur l’Église entière et (« anthropologiquement ») même sur la conception de l’homme.

La même chose doit se dire, ensuite – et avec encore plus de force – de chacun des dons charismatiques qui, dans l’histoire, sont à l’origine des différents Instituts religieux [16]. Même ces charismes (surtout les plus anciens et riches d’histoire) sont traditionnellement « propriété » des consacrés. En aucune manière cette « propriété » ne devra être reniée ou diminuée.

Il faudra, sans doute, être respectueux de la Tradition et de la responsabilité historique que les consacrés ont eu pendant des siècles (et qu’ils continuent à avoir) pour la protection, la garde et la transmission de leur propre charisme [17].

Mais le charisme devra être précédemment situé là où il doit être selon sa nature théologique propre. Le charisme qui a donné naissance à un certain Institut, dans sa nature foncière, est presque toujours un don par lequel l’Esprit a marqué les baptisés : il les a rendus amoureux « particulièrement » du Christ (en les passionnant d’un certain « visage » ou « aspect » de son mystère), il les a éduqués avec sa propre force pédagogique de persuasion, il les a rassemblés en une patrie spirituelle et leur a confié des tâches particulières pour l’édification ecclésiale.

En observant l’histoire de plusieurs Instituts, on s’aperçoit qu’au commencement ils étaient simplement des mouvements évangéliques attirant des baptisés vers le Christ et vers l’Église. Par la suite seulement (et justement pour un besoin intrinsèque de radicalisation) ont été engendrées des formes de vie consacrée. Le fait qu’ensuite les simples baptisés ont été abandonnés à eux-mêmes ou été traînés dans la forme moins engageante des Tiers Ordres, cela est dû aux contingences historiques et à la position traditionnelle minoritaire du laïcat.

Aujourd’hui, l’explosion printanière des nouveaux mouvements ecclésiaux témoigne cependant de ce miracle : le charisme originaire investit et identifie spirituellement des millions de baptisés (qu’on songe à titre d’exemple au mouvement fondé par Chiara Lubich), parmi lesquels naissent aussi des milliers de vocations consacrées, sacerdotales, etc.

Dans les nouveaux mouvements, les divers états de vie sont parfaitement équilibrés et en relation entre eux, et tous sont soutenus par l’unique charisme.

Comment les « consacrés », dépositaires de charismes anciens et splendides – chargés d’histoire et d’expérience, mais usés aujourd’hui par la pénurie de vocations – comment peuvent-ils ne pas apprendre leur propre avenir, de nouvelles réalités ecclésiales ?

Aujourd’hui, les termes « franciscain », « jésuite », « domi-cain », « carmélitain », etc. sont des substantifs s’ils sont appliqués à des religieux, des adjectifs s’ils sont appliqués à des laïcs. Mais que se passerait-il si chacun de ces termes devenait un substantif pour tous les fidèles que l’Esprit appelle à appartenir à une même « patrie charismatique » ? Quel visage l’Église aurait-elle si ces anciens termes désignaient avant tout des christifideles charismatiquement marqués, auxquels ensuite l’Esprit assigne leur vocation personnelle ? Quelle richesse aurions-nous si la normale et juste différence entre les états de vie se réalisait à l’intérieur d’un sujet charismatique commun.

Nous sommes persuadés que l’avenir de plusieurs Instituts religieux dépend de ce qu’ils assumeront ou non cette maturation ecclésiologique. Cela est particulièrement urgent pour les Instituts plus récents, nés pour servir une œuvre ecclésiale qui par, sa nature, n’exige pas la consécration. Prenons un exemple : un Institut né pour l’assistance des infirmes. N’est-il pas évident que son « charisme originaire » consiste dans la grâce de savoir « regarder et soigner le malade avec les yeux et les mains du Christ » ? Pourquoi un tel charisme ne pourrait-il pas fasciner tous les baptisés qui travaillent dans le cadre de la santé ? Ne devrait-il pas y avoir une communication naturelle de cet attrait entre consacrés et laïcs qui vivent en contact permanent « pour la même mission » ? N’est-il pas évident que dans le monde d’aujourd’hui, si un tel « charisme de compassion chrétienne » reste la « propriété » de quelques centaines de consacrés, il ne pourra pas résister longtemps, comme ne pourront résister les œuvres auxquelles l’Institut a donné naissance ? La même chose pourrait se dire de nombreux Instituts nés pour l’éducation des jeunes ou en vue d’autres nécessités sociales.

Il faut cependant ajouter une précision sur laquelle on n’insistera jamais trop : il ne s’agit pas simplement d’une stratégie utile à la survie (ou en vue de la gestion des « œuvres »), mais d’une véritable question ecclésiologique. Il nous semble pourtant que ce chemin est le seul qui puisse porter une solution véritable au problème des vocations, et à la sauvegarde des « oeuvres » existantes, comme aussi à la question de l’apostolat spécifiques des consacrés [18].

Il s’agit de charismes qui, par leur nature même, s’enracinent sur le baptême. Par conséquent, ils peuvent et doivent être offerts à tous les baptisés.

Réalisation

Pour réaliser concrètement une nouvelle participation des fidèles consacrés et des fidèles laïcs au même charisme, il faudra procéder de manière ordonnée, à plusieurs niveaux :

  • une première « ouverture » – nous l’avons déjà vu – concernera la vie consacrée elle-même, touchant au don (ou aux dons) desconseils évangéliques qui devront être vraiment offerts à tous les fidèles baptisés (de manière appropriée à chaque état de vie, mais réelle). Il s’agit de donner une nouvelle visée à l’anthropologie chrétienne et d’en tirer une pédagogie conséquente.
  • une deuxième « ouverture » concernera l’accès des laïcs à la « patrie charismatique » des consacrés. D’un côté, il faudra que le charisme soit convenablement « traduit » pour qu’il puisse être assimilé par les laïcs dans le respect le plus total de leur « caractère séculier » ; de l’autre côté, il reviendra surtout aux laïcs derelever « les défis du monde d’aujourd’hui » auxquels le charisme devra être en mesure de répondre de manière créative.

Essentielle sera toutefois la conviction que ces « ouvertures » exigent une nouvelle entrée pour tous (y compris pour les consacrés !). Il ne s’agit pas d’offrir le charisme « même aux laïcs » – comme si les consacrés restaient dans leur possession déjà consolidée et tranquille – mais de l’offrir « aux fidèles baptisés [19] qui sont en communion entre eux pour la même mission », de telle manière que toute la compréhension du charisme soit à nouveau formulée et enrichie par cet événement ecclésial de coparticipation : aussi bien la compréhension qu’en ont les consacrés que celle des ministres et des laïcs, selon leurs différentes conditions de vie.

En effet, les consacrés comme les laïcs devront, avant tout, revenir ensemble au fondement anthropologique des conseils évangéliques, ensuite, ils devront redécouvrir et expérimenter les éléments du charisme spécifique qui s’enracinent sur le fondement baptismal commun, et, enfin, ils devront se diriger chacun selon sa vocation. De cette manière, le même charisme illuminera aussi bien la spécificité des divers états de vie que la communion qui les relie ensemble et la mission qui les attend.

Un exemple

Avant de conclure, qu’il me soit permis d’ajouter une note à caractère personnel. Les idées exposées dans cet article et dans les livres auxquels il se réfère [20], ne sont pas seulement des réflexions élaborées en théorie, comme un intellectuel en chambre.

Celui qui écrit est un religieux carme qui, depuis plusieurs années, a mûri la conviction et l’expérience que le moment est arrivé de travailler à la construction d’un « mouvement ecclésial » autour du charisme carmélitain [21].

Il ne s’agit ni de laïciser les consacrés ni de consacrer les laïcs, en les cooptant dans un grand Ordre unique, mais de « mettre en mouvement », d’une façon organique, ceux qui se sentent appelés à vivre le charisme carmélitain (de manière transversale aux différentes vocations, états de vie et appartenance institutionnelle).

Aux consacrés, qui participent librement à la vie du mouvement (ou à ceux qui, en son sein, se consacrent en des formes nouvelles) il est demandé d’assimiler et de valoriser d’une manière nouvelle les richesses de l’ancien charisme (à partir déjà du don des conseils évangéliques), en les faisant descendre jusqu’à la structure même (anthropologique, ecclésiale et carmélitaine) de leur propre personne.

Aux consacrés est demandé aussi de travailler avec les fidèles laïques du mouvement pour une nouvelle lecture du charisme carmélitain et pour l’exploration de ces potentialités restées jusqu’ici inexploitées.

Il s’agit de remplir un certain « vide » dont l’Église souffre par le fait que son immense expérience mystique s’est presque entièrement développée uniquement dans les couvents et dans les cloîtres.

Il est nécessaire que les laïcs soient éduqués à pénétrer dans « les profondeurs mystiques » de leur vocation : profondeurs mystiques du mariage, de la vie familiale, de l’engagement éducatif, du travail, de la présence dans les divers domaines, milieux et conditions dans lesquels ils sont appelés à vivre et à s’exprimer.

Notre persuasion est, en effet, que la déchristianisation actuelle ne pourra être dépassée ni en s’appuyant seulement sur une nouvelle prédication dogmatique, ni en s’en remettant à l’élan d’une nouvelle catéchèse moralisante... Nous vivons dans un monde qui travaille à rendre culturellement intransmissibles même les axiomes théologiques et moraux, et qui restera par conséquent sensible uniquement à une irruption mystique, capable de contenir en elle-même, aussi bien la solidité théologique que l’élan moral.

Jean-Paul II a demandé à toutes les communautés chrétiennes qu’on mette enfin en acte cette vraie « pédagogie de la sainteté » qui consiste surtout dans un apprentissage de l’art de la prière. Il l’a demandé en se rattachant explicitement et à plusieurs reprises, à la grande tradition carmélitaine [22].

C’est une invitation qui nous rassure sur la belle aventure que nous sommes entrain de vivre. Sur elle nous aimerions pouvoir nous confronter fraternellement avec tous ceux qui rêvent d’une Église dans laquelle les diverses « patries spirituelles » seraient heureusement habitées par des fidèles, consacrés et laïques, vivant dans la même communion et pour la même mission [23].

Le père Antonio Maria Sicari est né en 1943. Prêtre depuis 1967, il appartient à l’Ordre des Carmes Déchaussés dont il a été le Supérieur provincial pour la Province vénitienne de 1990 à 1996. Docteur en théologie, il détient également une licence d’Etudes bibliques. Il fait partie du comité de rédaction italien de la revue internationaleCommunio . Il vit actuellement dans le couvent des Carmes Déchaussés de Trente. Parmi ses nombreuses publications signalons, aux éditions Jaca Book de Milan :L’itinerario di Santa Teresa d’Avila. La contemplazione nella Chiesa , 1994 ;Elisabetta della Trinità, Un’esistenza teologica , 2000 ; ainsi que les neuf volumes présentant la biographie théologique de nombreux saints et saintes anciens et modernes ; en langue française, citons :La Vie spirituelle du chrétien, Luxembourg, Editions Saint-Paul, 1999.

[1Voilà quelques titres : S.M. Schneiders, New Wineskins. Re-imagining Religious Life Today, New York/Mahwah, Paulist Press, 1986 ; E. Woodward, Poets, Prophets, and Pragmatists : a new challenge to religious life, Notre Dame (Indiana), Ave Maria Press, 1987 ; C. Quigley (ed.), Turning Points in Religious Life, Westminster, 1988 ; Un Avenir à bâtir. xvii. Assemblée Générale de la Conférence Religieuse Canadienne..., Ottawa, 1988 ; G.A. Arbuckle, Out of the Chaos : Refounding Religious Congregations, New York/Mahwah – London, 1989 ; GA Arbuckle, D.L. Fleming (Ed.), Religious Life. Rebirth trough Conversion, Staten Islands (NY), Saint Paul Publications, 1990 ; B. Fiand, Living the Vision. Religious Wows in an Age of Change, New York, Crossroad, 1990 ; M. Lo Jeddy, Reweaving Religious Life. Beyond The Liberal Mode, Mystic (Connecticut), Twenty-third Publications, 1990 ; Creating a Future For Religious Life : a Sociological Perspective, New York, Paulist Press, 1991 ; D. O’Murche, Religious Life : a prophetic vision, Notre Dame (Indiana), Ave Maria Press, 1991 ; S. Sammon, « The Transformation of Religious Life », in Origins, 21 (1991) ; L. De Thomasis, Imagination : A Future for Religious Life, Winona, (Minnesota), 1992 ; C.H. Yuhaus (ed.), Religious Life : The Challenge of Tomorrow, Mahwah, Paulist Press, 1994. Pour une évaluation critique de ces perspectives, cf. J. Ruffing, « Seeing in the Dark », in Review for Religious, 51 (1992), p. 238-248.

[2Cf. J.M. Guerrero, J.M. Arnaiz, Caminos de futuro de la vida religiosa, Madrid, ITVR, 1987 ; F. Martinez Diez, Liberación de la vida religiosa. Reflexiones sobre la vida religiosa en America Latina, Caracas, San Pablo, 1989 ; C. Palacio, « Vida religiosa », in AA. Vve., Mysterium Liberationis. I concetti fondamentali della teologia della Liberazione, Roma, Borla-Cittadella, 1992 ; AA. VV, En el aprieto me diste anchura. Como regenerar y adiestrar le vida consacrada para el prôximo futuro ? Madrid, Publicaciones Claretianas, 1992 ; F. Martinez Diez, Refundar la vida religiosa. Vida carismática y misión prophética, Madrid, San Pablo, 1994 ; J.A. Gomez, « De la renovación a la refundación », in Vida religiosa, 77 (1994), p. 260-265 ; J. Cristo Rey Garcia Paredes, E Sarmiento, F. Torres (ed.), Lo viejo pasó... ha comenzado lo nuevo (2 Co 5, 17). Refundaciôn, lenguaje, y creatividad en la vida consacrada, Madrid, Publicaciones Claretianas, 1994 ; E. Valle, « Rumo a um novo modelo de vida consacrada », in Convergencia, 29 (1996), p. 394-413.

[3Cf. Vita consecrata, nos 36-37.

[4« Ses diverses composantes (de l’Église) peuvent et doivent unir leurs forces, dans un esprit de collaboration et d’échange des dons, pour participer plus efficacement à la mission ecclésiale... Aujourd’hui, beaucoup d’instituts... sont parvenus à la conviction que leur charisme peut être partagé avec les laïcs, qui, par conséquent, sont invités à participer de façon plus intense à la spiritualité et à la mission de l’Institut lui-même. On peut dire que, dans le sillage des expériences historiques comme celles des divers Ordres séculiers ou Tiers Ordres, un nouveau chapitre, riche d’espérance, s’ouvre dans l’histoire des relations entre les personnes consacrées et le laïcat » (VC, 54). De « ces nouvelles expériences de communion et de collaboration », l’Église attend « un rayonnement d’une spiritualité qui porte à l’action au-delà des frontières de l’Institut » (qui pourra compter sur de « nouvelles forces » pour la « continuité de certaines de ses activités caractéristiques ») ; « une entente approfondie entre personnes consacrées et laïcs « en vue de la mission » ; en particulier, on souhaite que « inspirés par les exemples de sainteté des personnes consacrées, les laïcs seront introduit à l’expérience directe de l’esprit des conseils évangéliques et seront ainsi encouragés à vivre l’esprit des Béatitudes et à en témoigner, en vue de la transformation du monde selon le cœur de Dieu » ; en outre l’Église exprime la conviction que la participation des laïcs suscite souvent « des approfondissements inattendus et féconds de certains aspects du charisme », « en leur donnant une interprétation plus spirituelle » et « en inclinant à en tirer les suggestions pour de nouveaux dynamismes apostoliques » (VC, 55).

[5Cet article synthétise l’itinéraire que j’ai tracé en deux de mes livres : Ci ha chiamati amici. Laici e consigli evangelici, Milano, Jaca Book, 2001 et Gli antichi carismi nella Chiesa. Per una nuova collocazione, Milano, Jaca Book, 2002.

[6Lettre apostolique Novo millennio ineunte (NMI), 2001.

[7NMI, 33-34.

[8A l’Église qui, selon les Pères, est le lieu « où fleurit l’Esprit » (CEC, n° 749), le Consolateur a donné récemment, avec le concile œcuménique Vatican II, une nouvelle Pentecôte, suscitant un dynamisme nouveau et imprévu [...] Telle fut l’expérience inoubliable du concile œcuménique Vatican II au cours duquel, sous la conduite de ce même Esprit, l’Église a redécouvert que la dimension charismatique était constitutive de son être (cf. LG 12). C’est à partir de cette redécouverte providentielle de la dimension charismatique de l’Église que, avant et après le concile, s’est affirmée une ligne singulière de développement des mouvements ecclésiaux et des communautés nouvelles (« Discours aux Mouvements ecclésiaux » du 30 mai 1998, n° 4, in Documentation catholique, n° 2185 (1998), p. 625).

[9Le terme nouveauté concerne uniquement ce dynamisme nouveau et imprévu « que l’Esprit a suscité dans l’Église de note temps », dont le Pape a parlé.

[10LG, 7 et 43.

[11Ibid., 43.

[12On la trouve pour la première fois dans Evangelica testificatio. L’exhortation apostolique par laquelle Paul VI, en l’année 1971, a voulu accompagner et encourager les tentatives de renouveau qui déjà fermentaient depuis le concile Vatican II s’était conclue en invitant les religieux à un aggiornamento sain et opportun. Ce fut toutefois le document Mutuae relationes qui tenta, en 1978, une description plus soignée, et presque une définition, de cette nouvelle formule.

[13Objectivité des vocations : c’est-à-dire « l’état de vie le meilleur est celui auquel on est appelé de fait » ; caractère subjectif de la réponse : c’est-à-dire « le plus parfait est celui qui aime le plus ».

[14A ce propos l’affirmation de Vita consecrata est surprenante : « Inspirés par les exemples de sainteté des personnes consacrées, les laïcs seront introduits à l’expérience directe de l’esprit des conseils évangéliques et, en vue de la transformation du monde selon le cœur de Dieu » (VC, 55). Même si le langage est encore traditionnel et situe la distinction sur « l’esprit » des conseils et des béatitudes, nouvelle est l’insistance sur la nécessité pour les laïcs de faire une certaine « expérience directe » de cet « esprit ».

[15Gliantichi carismi.... op. cit., p. 55-56.

[16Quand nous parlons de « charismes anciens » nous n’entendons pas uniquement ceux qui ont plusieurs siècles d’histoire, mais ceux qui, dans le passé, ont donné vie uniquement à des Instituts de vie consacrée. Nous appelons « charismes nouveaux » ceux qui ont donné origine aux « nouveaux mouvements ecclésiaux » dans lesquels sont présents, de manière ecclésialement équilibrée, tous les états de vie.

[17Comme, du point de vue théologique, les « consacrés » ont la tâche de servir les laïcs en leur offrant l’exemple du caractère radical de la sainteté, ainsi, du point de vue historique, ils ont le droit et le devoir de le faire en utilisant tout le patrimoine accumulé. S’ils ont eu la chance de vivre, comprendre, incarner, assimiler un certain charisme pendant plusieurs siècles (tandis que les laïcs ont pu s’approcher de lui seulement de manière générique ou plus récemment), il s’ensuit que les consacrés prêteront leur service en gardant et en mettant à la disposition des laïcs toutes leurs richesses et expériences charismatiques. Dans ce service (en soulignant cependant le terme !) aux consacrés revient certes une primauté. Dans le même sens, il faut leur reconnaître une responsabilité historique inaliénable.

[18Un ancien charisme, vécu uniquement par des consacrés, trouvera plus de difficultés à engendrer des nouvelles vocations, si le tissu de base de l’Église n’est pas fécondé à l’avance par le même charisme, surtout lorsque ce tissu de base est en état de désagrégation objective. En outre, plusieurs « œuvres » importantes, gérées par des Instituts religieux, sont en danger parce que le « charisme du fondateur » est offert uniquement aux membres de l’Institut (c’est-à-dire aux consacrés) et aux rares vocations qui lui arrivent encore. En même temps, les œuvres sont en grande partie gérées par des laïcs qui ne sont en rien touchés par le même charisme. Ainsi l’Institut ne comprend pas pour soi ce qui est évident pour les nouveaux « mouvements ecclésiaux » : que le charisme est destiné à tous les « fidèles » et non seulement aux consacrés, et que, à partir de cette vaste destination du charisme, devraient en venir des vocations consacrées et les plus amples synergies ecclésiales pour gérer ses propres œuvres.

[19Nous n’entendons certes pas affirmer qu’on reçoit le charisme avec le baptême, ou bien qu’il surajoute quelque chose au baptême. Nous voulons dire simplement que lorsqu’un baptisé reçoit du Saint-Esprit un certain charisme, celui-ci produit « une nouvelle conscience de l’identité baptismale » et donne une physionomie spécifique à la vocation et à la mission qui découle du baptême (cf. « Discours aux Mouvements ecclésiaux » du 30 mai 1998, n° 4, in Documentation catholique, n 2185 (1998), p. 625.

[20Cf. note 5.

[21Le Mouvement Ecclésial Carmélitain, auquel on se réfère, a été fondé il y a une dizaine d’années. Il existe en plusieurs villes d’Italie et est également présent en Belgique, au Liban, en Roumanie et aux Etats-Unis.

[22NMI, 33.

[23Cet article du père Sicari, dont l’original est en italien, a été traduit par le père Stefano Canotter, o.c.d. (et non Canottei, comme indiqué par erreur – dont nous le prions de nous excuser – dans sa notice bibliographique dans VC 2003/3-4, 284-286) et toiletté par Claude Massart. Nous les en remercions vivement tous les deux.

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