Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La « seconde conversion »

François-Régis Wilhélem

N°2003-3-4 Mai 2003

| P. 247 -258 |

Arrive un moment, plaise au ciel que nous y consentions, où il s’agit, dans la vie spirituelle, de « passer » de la « gestion de sa vie » à la « conduite de l’Esprit ». Cette Pâque délicate est pour toute vie chrétienne une épreuve de dessaisissement, d’abandon dans la confiance en Dieu seul, où il est question de cette gracieuse mutation du serviteur en ami. Les auteurs spirituels (Thomas d’Aquin, Thérèse de Jésus, Jean de la Croix, le père Louis Lallemant, le père René Voillaume...) appelés à rendre compte pour nous de cette « seconde conversion », de ce « second appel », apportent leur soutien fraternel en balisant le chemin. Il reste que, dans cette « nuit du sens », seul l’Esprit, si on y est docile, conduit Marthe et Marie en nous à l’union à Dieu, qui nous vide et nous comble, dans la Charité.

Dans les mouvements de renouveau spirituel, comme le « Renouveau dans l’Esprit » – mais pas seulement là – beaucoup font une expérience de Dieu très forte, très sentie : celle de l’effusion de l’Esprit, rencontre vivante avec le Seigneur Vivant. Cependant, après le choc d’une telle rencontre, le chemin de foi ne suit plus forcément les mêmes tracés, n’inclut plus nécessairement le même type d’expérience. De fait, il arrive habituellement qu’on ne « sente » plus le Seigneur dans son cœur, comme on le « sentait » auparavant ! Plus encore, une certaine impression de sécheresse, d’impuissance paraît dominer dans la prière et même dans l’activité. Ce changement « d’atmosphère intérieure » qui semble désormais bien tiède et peu fervente, peut déconcerter jusqu’à susciter des interrogations sur l’authenticité de ce qui a été vécu : ne serait-ce pas là une forme de régression spirituelle ? Faute d’être éclairé par des guides expérimentés, on peut être tenté alors de courir après les saveurs spirituelles du passé... avec le danger de se les fabriquer soi-même ! Face à l’aridité de la prière, on risque également de déserter en se disant : « J’ai l’impression de n’être qu’une bûche sèche, d’avoir un cœur de pierre..., je ferais mieux d’agir, plutôt que d’être là à perdre mon temps ! » etc. Que se passe-t-il exactement ? En réalité, ce peut être le moment favorable où le Seigneur commence à imprimer un nouveau rythme à notre vie spirituelle. D’où l’importance d’un discernement qui permette de mieux épouser ce rythme.

« Gérer sa vie », ou se laisser conduire par l’Esprit ?

Les auteurs mystiques connaissent bien ces passages délicats de notre chemin vers Dieu et nous aident à les emprunter. Ainsi, sainte Thérèse de Jésus d’Avila, 1582) décrit-elle la situation de ces chrétiens qui ont vraiment opté pour Dieu, organisant sincèrement leur existence auteur d’un certain nombre de valeurs humaines et chrétiennes. Elle félicite ces « chrétiens convaincus » – ou comme on le dit aujourd’hui : ces « chrétiens engagés » –, pour leurs judicieux choix de vie et le rayonnement qui en découle. Ecoutons-la :

Vivement désireuses de ne pas offenser Sa Majesté [le Seigneur], [ces personnes] se gardent même des péchés véniels et sont amies de Sa Majesté, elles réservent des heures au recueillement, emploient bien leur temps, s’appliquent aux œuvres de charité envers le prochain, un ordre harmonieux règne dans leur langage, leurs vêtements et dans le gouvernement de leur maison, si elles en ont.

Elle conclut :

La faveur que le Seigneur leur a faite de passer outre aux premières difficultés n’est pas mince, mais très grande .

Pourtant, en fine psychologue, elle met le doigt sur le défaut fondamental de ces « bons chrétiens ». Ceux-ci, explique-t-elle finalement, « aiment beaucoup leur vie mise au service du Seigneur [1] ».

Une façon piquante de dénoncer une certaine préférence – plus ou moins consciente – pour leur vie de service au détriment de Celui qu’ils entendent servir. Qui parmi nous peut s’estimer complètement indemne d’une telle critique ? Mais que manque-t-il alors ?

Plus d’humilité certainement. De cette humilité qui reconnaît par expérience que tout vient de Dieu. Et comme conséquence logique de cela : une remise de soi vraiment radicale au Seigneur. En effet, notre tendance habituelle n’est-elle pas de nous comporter comme les « principaux gérants » de notre vie, alors que la vocation baptismale exige par elle-même qu’on soit livré à l’Esprit ? C’est bien ce qu’affirme Paul : « Ceux-là sont enfants de Dieu qui sont conduits par l’Esprit de Dieu » (Rm 8,14).

Pour entrer concrètement dans cette perspective, ne faut-il pas vivre comme une « seconde conversion » ?

La « seconde conversion »

Cette dernière expression est utilisée par le père jésuite Louis Lallemant († 1635). Si, dans son ouvrage La doctrine spirituelle [2], ce maître s’adresse de façon directe à des jésuites devant accomplir le « troisième an », on peut cependant considérer que son enseignement concerne toute personne en quête de perfection. Lallemant distingue deux moments de la vie spirituelle qui correspondent à deux types de conversion : la première consiste à se dévouer au service de Dieu, la seconde à se « donner pleinement » à Lui « qui ne veut nous posséder que pour nous affranchir de nos misères ». Aussi invite-t-il ses lecteurs à « franchir le pas ». Voici deux extraits significatifs :

Nous passons les années entières, et souvent toute la vie, à marchander si nous nous donnerons tout à Dieu. Nous ne pouvons nous résoudre à faire le sacrifice entier [...] Nous combattons contre Dieu les années entières et nous résistons aux mouvements de sa grâce qui nous poussent intérieurement à quitter une partie de nos misères en quittant les vains amusements qui nous arrêtent et nous donnant à lui sans réserve et sans remise. Mais accablés de notre amour-propre, aveuglés de notre ignorance, retenus par de fausses craintes, nous n’osons franchir le pas  ; et de peur d’être misérables, nous demeurons toujours misérables, au lieu de nous donner pleinement à Dieu, qui ne veut nous posséder que pour nous affranchir de nos misères .

Un peu plus loin, Lallemant explique encore :

Il arrive d’ordinaire deux conversions à la plupart des saints, et aux religieux qui se rendent parfaits : l’une par laquelle ils se dévouent au service de Dieu, l’autre par laquelle ils se donnent entièrement à la perfection. Cela se remarque dans les Apôtres, quand Notre Seigneur les appela, et quand il leur envoya le Saint-Esprit ; en sainte Thérèse et en son confesseur le père Alvarez, et en plusieurs autres .

Comme le fait remarquer François Courel, la seconde conversion, « c’est le pas du bien au mieux, de la vie religieuse honnête à la perfection ». Elle est « conversion au Christ et à la suite du Christ, sous la conduite de l’Esprit ». Elle « n’est pas le “choix d’un état de vie”, mais le don total et définitif à une vie déjà choisie, la réforme toujours à faire à l’intérieur d’une vocation... [3] »

Le « second appel »

Cette idée de réforme permanente, ou encore de retour au Dieu Vivant par des chemins parfois très obscurs, se retrouve dans la pensée et sous la plume de bien des auteurs [4]. Retenons particulièrement les réflexions du Père René Voillaume, qui, dans le cadre de la vie consacrée, n’hésite pas à parler d’un « second appel » perçu après bien des années de fidélité au Seigneur. Il faudrait pouvoir citer en entier son admirable lettre du 17 mars 1957 [5] adressée aux Petits Frères de Jésus, où il met en garde contre un « péril d’affadissement » toujours possible. Glanons simplement çà et là quelques passages :

Apprendre à franchir généreusement les étapes successives de la croissance du Christ en nous est aussi important que d’avoir bien commencé en quittant tout pour suivre Jésus, lors du premier appel qui nous a conduits au noviciat.

Dans une première étape, celui qui désire sincèrement donner sa vie à Dieu n’a pas encore l’expérience « de l’impossibilité humaine et naturelle [...] de vivre en harmonie avec l’ordre surnaturel des conseils. Dans la jeunesse, il y a en effet comme une correspondance entre la générosité propre au tempérament de cet âge et l’appel de Jésus à tout quitter pour le suivre ».

Puis, peu à peu, « avec le temps et la grâce du Seigneur, insensiblement, tout va changer. L’enthousiasme humain fait place à une sorte d’insensibilité pour les réalités surnaturelles ; le Seigneur nous semble de plus en plus lointain et nous sentons à certains jours comme une lassitude nous gagner... En un mot, nous entrons progressivement dans une nouvelle phase de notre vie, découvrant, à nos dépens, que les exigences de la vie religieuse sont impossibles ».

Il est urgent alors de reconnaître clairement cette « impossibilité radicale » pour les seules forces humaines, sous peine de sombrer, plus ou moins consciemment, dans la médiocrité et de masquer tout cela par la recherche de compensations diverses.

Le père Voillaume souligne qu’expérimenter cette régression apparente ne signifie pas qu’il y ait eu infidélité grave de notre part, ou abandon de la part du Seigneur. Ce peut être tout simplement l’annonce d’une nouvelle phase de notre route vers Dieu : la fin de « l’adolescence » spirituelle. Avec perspicacité, il note :

Ce qui est encore plus déroutant, c’est que plus nous aurons été généreux et fidèles à la grâce, plus le chemin sur lequel le Seigneur nous a lui-même engagé nous apparaîtra impossible  !

Dans cette situation, la tentation serait de se contenter de mener une vie simplement « honnête », alors que la résolution du dilemme consiste à accepter « de repartir, dans une nouvelle perspective, vers une nouvelle manière d’être pauvre, obéissant, chaste, charitable, priant ».

Ainsi, le « second appel » se fait-il entendre à l’intérieur d’une expérience de pauvreté spirituelle. Seul un don de soi renouvelé au Seigneur permet alors d’entrer de façon encore plus radicale dans la perspective de l’absolu évangélique.

Croire que Jésus a dit la vérité en affirmant que « cela était possible à Dieu », c’est ce qui nous reste à découvrir et à vivre pour rendre cette troisième étape possible.

Il s’agit donc de « perdre » réellement sa vie pour la retrouver tout entière dans le Christ [6] et devenir ainsi véritablement ses « amis ». Parce qu’elle est fondamentalement évangélique, cette démarche concerne tous les baptisés, quel que soit par ailleurs leur état de vie (laïc ou consacré). De fait, à travers la diversité des vocations se retrouvent les grands axes d’une expérience commune.

« Basculer de serviteur à ami »

Dans cette ligne de réflexion, Georgette Blaquière, grand témoin du Renouveau charismatique, envisage la seconde conversion sous l’angle de l’amitié véritable avec le Christ. Pour elle, la première conversion consiste « à passer de l’esclave au serviteur fidèle », la seconde à « basculer de serviteur à ami » :

« La première étape de la vie spirituelle est l’étape du serviteur. La première conversion, c’est de passer de l’esclave au serviteur, au serviteur fidèle, libre, qui est choisi, appelé par le maître. Il s’engage avec toute sa générosité, va suivre son maître avec tout son amour [...] Le serviteur fidèle connaît son maître et le sert à la vie et à la mort. Mais il n’y comprend rien. [...] Quand Jésus dit : « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis », c’est pour faire passer dans une seconde conversion, une seconde étape de l’expérience spirituelle. [...] Jésus dit : Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis, parce que tout ce que j’ai reçu de mon Père, je vous l’ai fait connaître » (Jn 15, 5). La seconde étape de la vie spirituelle est l’entrée dans la connaissance du mystère, dans la connaissance du projet, du dessein de miséricorde de Dieu pour le salut du monde ».

En d’autres termes :

Il y a un moment pour se donner, et en général c’est la jeunesse, et un moment pour se livrer. Jésus s’est livré. Alors nous entrons dans cette communion profonde avec Jésus. Nous apprenons les desseins de son cœur, de sa miséricorde, de sa sagesse .

Mais pour passer de la première à la seconde étape (passage qui peut sembler aisé après une expérience forte comme celle de l’effusion de l’Esprit !), il faut faire l’expérience de sa misère, de sa pauvreté, « être confrontés avec notre incapacité de prier, notre cœur de pierre, notre péché... ». Et pourtant, « l’effusion de l’Esprit semblait avoir tout balayé, avoir tout guéri... » ! En vérité, ce sont là des moments de « purification ». Avant de revenir sur ce point, notons avec G. Blaquière qu’il y a purification spirituelle « quand Dieu choisit de devenir dans ma vie « l’Unique » ». Or, « il a choisi cela pour chacun de nous, marié ou célibataire. Dieu veut être tout en tous [7] ».

« Quelle force a ce don ! »

Chacune à sa manière, ces diverses approches soulignent le fait que la seconde conversion n’est pas tant le fruit d’une décision prise « à la force du poignet », que celui d’une initiative de Dieu qui murmure à notre cœur : « Duc in altum ! Avance au large ! » [8]

Ici, comme ailleurs, « il ne s’agit pas de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Rm 9, 16). Le tout est de savoir répondre à cette miséricorde. Thérèse de Jésus y invite : « Quelle force a ce don ! Le moins qu’il obtienne, si nous avons la décision voulue, c’est d’amener le Tout-puissant à ne faire qu’un avec notre bassesse [traduisons : faiblesse], à nous transformer en lui [9] »

L’humble reconnaissance de notre misère, de notre « bassesse », constituera donc le soubassement de notre réponse d’amour.

Si le don de soi est la clef de l’enseignement thérésien, c’est parce qu’il est la clef de la progression spirituelle. L’Écriture n’enseigne-t-elle pas en effet : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton pouvoir » (Dt 6, 5) ? Dans le Chemin de la perfection, Thérèse ne se lasse pas d’insister :

Plus nous prouvons par nos actes que les mots que nous disons [c’est-à-dire les paroles du Notre Père : Que ta volonté soit faite] ne sont pas des formules de politesse, plus le Seigneur nous rapproche de Lui .

Découlant du baptême, le don radical de soi n’est donc pas réservé aux personnes spécialement consacrées à Dieu. Déjà, saint Augustin exhortait les chrétiens de son temps :

Vous avez peut-être peur de vous perdre en vous donnant ; mais c’est justement en ne vous donnant pas que vous vous perdriez ! » Et il ajoutait : « C’est tout entier que Celui qui t’a fait t’exige » (Sermon 34).

Résumant ces considérations, un maître spirituel contemporain, le père Marie-Eugène de l’Enfant-Jésus, carme († 1967), écrit dans son grand ouvrage Je veux voir Dieu :

Disposition foncière du Christ, le don complet de soi est une disposition foncièrement chrétienne. Elle identifie au Christ par les profondeurs, et, sans elle, toute imitation de Jésus ne saurait être que superficielle et peut être vain formalisme extérieur. Pour être du Christ, il faut lui être livré comme il est livré à Dieu, car nous sommes du Christ et le Christ est à Dieu .

Parce qu’il livre à Dieu, le don de soi rend le cœur disponible aux motions de l’Esprit. Devenu habituel, il garde l’âme « attentive aux moindres manifestations de la volonté divine, il affine ses sens spirituels qui deviennent sensibles aux onctions délicates de l’Esprit Saint et aux plus subtiles de ses motions [10] ».

Une telle disposition est donc la condition fondamentale pour attirer et accueillir une plus grande effusion de la grâce divine et entrer ainsi dans la vie proprement « mystique ».

Effusion de l’Esprit et vie mystique

Précisons tout de suite que la vie mystique ne s’identifie pas purement et simplement aux faveurs extraordinaires, mais n’est rien d’autre qu’une vie chrétienne réellement et habituellement menée par l’Esprit agissant par ses dons (les « dons du Saint-Esprit ») reçus au baptême. Pourquoi ne pas voir dans l’idée de « seconde conversion » une des formes possibles de l’effusion de l’Esprit [11] ? La théologie classique permet d’éclairer ce rapprochement. Pour parler de l’action cachée de cet Esprit – comme de celle du Christ – dans le cœur du croyant, elle parle de « missions invisibles » et souligne la puissance particulière de certaines de ces « missions » qui permettent de franchir un cap spirituel, de recevoir un charisme signalé ou d’entreprendre quelque chose de difficile [12]. L’entrée dans la vie mystique n’est-elle pas un « nouvel état de grâce », selon l’expression de saint Thomas ?

Elle correspond à la « nuit du sens » décrite par saint Jean de la Croix [13], première purification profonde (avant celle de la « nuit de l’esprit ») que tout ami fidèle du Christ est appelé à traverser. Notons que ces « nuits » spirituelles touchent et la vie de prière et l’activité même [14]. Elles sont cependant porteuses d’espérance, car elles débouchent toujours sur plus de lumière et d’amour pour une fécondité d’Église.

Il reste que le mot « nuit » évoque l’idée d’une mort à soi-même, conséquence de l’action conjointe de l’Esprit et de la libre collaboration de l’âme à ses exigences. Le but de cette purification, véritable « travail d’enfantement » (cf. Rm 8, 22), est d’arriver à une meilleure harmonisation des diverses énergies (sensibles et spirituelles) de la personne pour qu’elle soit orientée vers Dieu par toutes les fibres de son être. La conséquence de ce mystérieux travail de la grâce est une docilité croissante à l’Esprit où s’unifient progressivement la contemplation et l’action. Si l’on envisage la seconde conversion comme l’entrée dans le rythme mystique, une telle unification en est le but.

Vers l’unité entre contemplation et action

La séparation, voire l’opposition, qui peuvent exister entre la prière et l’activité, s’estompent dans l’exacte mesure où progresse l’union effective à la volonté du Seigneur. En effet, parce qu’il accomplit la volonté de Dieu, l’apôtre contemplatif devient capable de se « nourrir » de lui (cf. Jn 4,34) en toutes circonstances, que ce soit dans la contemplation ou dans les tracas de l’action.

Pour illustrer cela, Thérèse reprend les figures évangéliques de Marthe et Marie, la première symbolisant l’action et la seconde la contemplation. Elle écrit que c’est « ensemble » que les deux sœurs sont appelées à « offrir l’hospitalité au Seigneur » [15]. L’une et l’autre, en effet, doivent « nourrir » le Seigneur – et se nourrir de lui – en accomplissant la volonté du Père à travers la réalisation de leur vocation propre :

Marthe et Marie doivent offrir ensemble l’hospitalité au Seigneur, le retenir toujours auprès d’elles, et ne pas lui faire mauvais accueil en ne lui donnant pas à manger. Comment Marie, toujours assise à ses pieds, le nourrirait-elle, si sa sœur ne l’aidait point ? Sa nourriture, c’est l’effort que nous faisons de rapprocher les âmes de Lui par tous les moyens possibles, pour qu’elles se sauvent et ne cessent de le louer .

L’opposition apparente entre le charisme des deux sœurs se résout dans l’union de charité, car, alors, « dans la vie active et qui semble extérieure, l’intérieur agit [16] ». Action et contemplation se compénètrent et se fécondent mutuellement dans l’amour : Marie est aussi Marthe, Marthe est aussi Marie [17].

Du fait de sa docilité à l’Esprit, l’apôtre mystique est, tout à la fois, comme vidé de lui-même et comblé de Dieu. Lui seul est vraiment « converti », c’est-à-dire fondamentalement tourné vers le Seigneur qu’il retrouve en toutes circonstances.

Le Père François-Régis Wilhélem est membre de l’Institut Notre-Dame de Vie. Il y enseigne la théologie morale et la spiritualité dans le cadre du Studium International de Théologie. Entre autres ministères, il prêche également des retraites au Centre Spirituel de Notre-Dame de Vie, ainsi qu’en divers Centres et pays. Depuis septembre 2000, il remplit la fonction de théologien au « Comité épiscopal français pour le Renouveau et les Mouvements d’animation spirituelle ».

[13. Dem. 2/7/900.

[2La doctrine spirituelle, coll. « Christus » n° 3, DDB, 1959 ; introduction et notes par François Courel, s.j.

[3La doctrine, Introduction, p. 24.

[4Voir par exemple A. Gromolard, La seconde conversion. De la dépression religieuse à la liberté spirituelle, DDB, Paris, 1998.

[5« Le second appel », Lettres aux fraternités, t. 1, Paris, Cerf, 1960, p. 11-34.

[6« C’est seulement quand il ne vous reste absolument plus rien que vous pouvez vous appuyer sur ce qui est totalement gratuit [...]. Il faut avoir tout perdu pour espérer être sauvé », Gromolard, ibid., p. 84-85.

[7« La seconde conversion », p. 8-11.

[8On a reconnu le leitmotiv de la lettre de Jean-Paul ii Au début du nouveau millénaire, qui, dans la ligne de Vatican ii, appelle à nouveau – et avec force – tous les baptisés à la sainteté.

[9Chemin de la Perfection, 32/11/479.

[10Je veux voir Dieu, p. 333.

[11V. François-Régis Wilhélem, Agir dans l’Esprit. A la suite de Thérèse d’Avila, coll. « Paroles de Lumière », Paris, Fayard/Le Sarment, 1997, p. 53-54. C’est également l’opinion de Mgr Albert-Marie de Monléon qui établit un lien explicite entre effusion de l’Esprit et seconde conversion : « Apparaissant comme conversion ou une “seconde conversion”, car elle représente presque toujours un moment seuil de la vie spirituelle, l’effusion est l’entrée dans la joie et la paix intérieures en une dimension nouvelle de la vie chrétienne, éclairée d’une lumière inconnue jusque-là », Rendez témoignage. Le Renouveau charismatique catholique, Paris, Marne, 1998, p. 25.

[12Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I a, q 43, a 6 : « Il y a mission invisible même dans le progrès vertueux ou la croissance de la grâce [...] Cependant, s’il est un accroissement de grâce où il y ait lieu de considérer une mission invisible, c’est avant tout celui qui fait passer à quelque acte nouveau, ou a un nouvel état de grâce ; par exemple, lorsqu’on est élevé à la grâce des miracles, à celle de prophétie, ou lorsqu’on en vient, par ferveur de charité, à s’exposer au martyre, à renoncer à tous ses biens, ou à entreprendre quelque œuvre difficile. »

[13Ou à l’entrée dans les « quatrièmes Demeures », selon Thérèse.

[14Sur ces questions délicates et si importantes sur le plan pratique, nous nous permettons de renvoyer à nos deux études : Agir dans l’Esprit, particulièrement le chapitre 3 : « Les purifications de l’apôtre » et à plusieurs passages de Dieu dans l’action. La mystique apostolique selon Thérèse d’Avila, Venasque, Ed. du Carmel, 1992.

[157. Dem. 4/12/1036.

[16Pensées sur l’amour de Dieu, 7/3/602.

[17Sur la synthèse entre contemplation et action, voir Agir dans l’Esprit, chap. 4 : « L’action, source de sanctification » ; cf. également dans Dieu dans l’action, les p. 261-304 et 327-340.

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