Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Peut-on offrir ses peines et ses souffrances à Dieu ?

Charles Delhez, s.j.

N°2002-3 Mai 2002

| P. 148 -160 |

Avec délicatesse et nuance, l’auteur offre ici une réflexion qui permet de situer l’épreuve de la souffrance et de son « scandale », du sens que la foi peut y trouver en référence à la Passion d’Amour du Christ. Sur un sujet sensible, une réflexion et des orientations de vie que nous ne pouvons pas occulter.
Ce texte a été publié dans Prier et Servir, avril-juin 2001, n° 2, 207-219. Nous remercions l’auteur et la direction de la revue pour la permission de le republier.

Dans le langage spirituel chrétien, une expression a été souvent utilisée : offrir sa souffrance. Ainsi l’Apostolat de la Prière invite-t-il ses membres à commencer leur journée par l’offrande de leurs joies et de leurs peines. L’expression n’est peut-être pas heureuse, dans la mesure où l’on ne peut offrir que des choses qui sont bonnes. Or la souffrance est, par définition, mauvaise. « On n’offre pas quelque chose de mauvais, disait un cancéreux interviewé par André Sève. Le Christ n’a pas offert ses souffrances à son Père, il lui a offert ce qu’il devenait dans ces souffrances : un être qui allait, comme dit si bien saint Jean, jusqu’au bout de l’amour, jusqu’à ces sommets d’amour qui nous sauvaient... » (La Croix, 20 avril 1988).

Il y a donc un danger à parler ainsi. D’un point de vue religieux, Dieu apparaîtra comme un sadique et, d’un point de vue psychologique, le risque est d’entretenir chez l’homme une mentalité doloriste. Il faut reconnaître que la spiritualité chrétienne n’a pas toujours échappé à ce piège. Dans un journal paroissial, on a pu trouver un encadré intitulé : Elle est féconde. Il commençait par cette affirmation : « Je crois que la souffrance a été accordée par Dieu à l’homme dans une grande pensée d’amour et de miséricorde. » Il y a là une valorisation de la souffrance qui n’est pas acceptable. Il ne faudrait, en effet, pas oublier la prière du Christ au jardin des Oliviers : « Abba, Père, à toi tout est possible, écarte de moi cette coupe ! » Mais il ajoute (combien de temps a-t-il fallu pour qu’il puisse prononcer cette seconde phrase ?) : « Pourtant, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux » (Mc 14, 36), volonté qui n’est pas que le Christ souffre, mais qu’il aille jusqu’au bout de sa mission d’amour.

En fait, dans cette attitude spirituelle de l’offrande, il y a un chaînon implicite ou manquant. Ce qui est agréable à Dieu, en effet, c’est l’amour qui peut se loger au cœur même de la souffrance. Telle fut l’attitude du Christ.

La liberté transfigure le destin

Parfois, tout semble nous échapper. Nous sommes pris dans une situation inextricable dont nous ne maîtrisons pas les données. C’est le cas de Jésus, le soir du Jeudi saint. Il est de toutes parts cerné par l’inévitable. Va-t-il se laisser abattre, sombrer dans le désespoir ou se révolter, jouer son va-tout ? Mais à quoi bon ? Pourquoi s’épuiser en vain ? Les dés sont jetés. Il ne resterait derrière lui que goût amer, traînée de cendres. Ou bien saura-t-il donner sens à ce qui lui tombe dessus ?

Voici Jésus pris dans le grand écheveau de l’histoire. Il va y faire naître un chant d’amour. Au cours de ce dernier repas, on l’entend rendre grâce et chanter des psaumes. Il prend sa vie en main comme on prend du pain et il la donne à ses amis : « Ceci est mon corps livré pour vous. » Sa mort devient don. Ce qui aurait pu être scandale devient offrande à Dieu. Ce qui devait entraîner la séparation définitive devient signe d’amitié. Avec Jésus, la mort change de signe. Ce qui semblait être une fatalité devient expression de l’amour. « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15,13).

Même lorsque tout semble nous échapper, il nous reste toujours la liberté, celle de dire non ou de dire oui, de nous révolter ou de consentir, de haïr ou d’aimer. On ne peut pas toujours changer les circonstances et les événements, mais on peut toujours se changer soi-même, convertir son regard, transfigurer sa vie grâce à l’amour.

En donnant sens à sa vie, Jésus retrouve le sens de toute vie. Celle-ci est faite pour être donnée et non pour être consommée. La vie n’est pas plus belle parce qu’elle est plus longue, mais parce qu’elle est offerte. On aurait pu croire qu’il était plus utile pour Jésus de continuer sa mission. Or, paradoxalement, il la réussit en acceptant qu’il y ait un terme à son action.

Nous ne sommes plus dans le registre du rentable, mais du gratuit. Ce qui fait la beauté d’un cadeau, ce n’est pas son utilité, mais celui qui l’offre et l’amour qu’il y met.

« Jésus offre ce soir, le chef-d’œuvre de sa vie, qu’il signera, avec son sang. Ce jeudi-là, Jésus a rassemblé ses jours en un unique bouquet pour le donner aux hommes sous le regard du Père » (Mgr Jacques Noyer, évêque d’Amiens, La Croix, 8 avril 1993).

« Malgré le non-sens... »

Il y a une erreur à penser que le sens peut exister quelque part indépendamment de celui qui souffre... C’est à l’homme de donner sens aux événements qui l’atteignent pour maintenir ouverte son histoire. La question à poser n’est pas : quel est le sens de cette épreuve ? Mais comment donner sens à ma vie malgré le non-sens qu’y fait pénétrer cette épreuve ?

La foi n’élimine pas de la vie du chrétien le sentiment que certains événements de sa vie restent inexplicables, insensés. Je n’en veux pour signe que la dernière parole de Jésus avant sa mort selon les évangiles de Matthieu et de Marc : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu-abandonné ?...  » Non, décidément, la foi ne supprime pas l’affrontement au non-savoir, au sentiment qu’il y a des événements de la vie qui auraient mieux fait de ne pas arriver. La foi permet par contre de ne pas se laisser fasciner par ces sentiments de stupidité et d’absurdité, par les « trous noirs ». Elle permet de trouver encore et toujours des ressources nouvelles pour le combat en faveur du sens de la vie » (Xavier Thévenot, Souffrance, bonheur, éthique, Mulhouse, Salvator, 1990, p. 28-30).

Un usage surnaturel de la souffrance

Arlette, dix-sept ans, est atteinte de leucémie. A l’époque, c’était une maladie sans pitié. Au cœur de cette épreuve qu’elle sait mortelle, elle découvre un Dieu qui l’aime et qui l’attend. Elle se met à répandre la joie dans toutes les salles de l’hôpital. Elle se tourne vers ceux qui souffrent et leur redonne le goût de vivre. Sa vie prend sens, alors que la mort déjà lui donne la main.

Un jour, cependant, elle ne peut s’empêcher de hurler sa douleur. Son image de fille courageuse en prend un coup. Dans sa prière du soir, faisant le point sur la journée, elle n’est pas fière d’elle-même : « Eh ! oui... Je ne suis pas une sainte ! Et si je n’ai pas pu – cette fois-ci – souffrir “en silence”, je t’offrirai d’avoir gueulé, c’est tout ! » (J’offrirai d’avoir gueulé. Lettres et notes d’Arlette, présentées par Joseph Brosseau, Paris, Ed. Ouvrières, 1968, p. 133). Au lieu de se morfondre et de retourner dans tous les sens son humiliation, elle se présente à Dieu, elle s’offre telle qu’elle est : non pas comme une héroïne, une championne de la souffrance stoïque, mais comme quelqu’un qui a « craqué ».

Quand la douleur physique ou morale nous étreint, elle devient notre seul horizon. Nous sommes tentés de ne plus voir qu’elle et de ne plus parler que d’elle. « L’offrir », c’est garder une priorité pour l’autre, continuer à en faire l’objet de nos pensées et de notre amour. L’horizon reste ouvert. Ce qui avait déjà goût de mort est devenu lieu d’une mystérieuse communion.

Jésus voulait aimer jusqu’au bout. Quand la souffrance s’est présentée, il n’a pas reculé. Il l’a prise en main pour en faire une expression de son amour. Il l’a offerte : c’est pour vous que je l’accepte. « Ceci est mon corps livré pour vous, mon sang versé pour vous » (cf. Lc 22, 19-20). Parce qu’offerte, parce que vécue pour ses disciples, la croix scandaleuse est devenue féconde, bien plus que tous les miracles qu’il avait opérés. Sur la croix, c’est l’amour du Christ qui nous sauve et non sa seule souffrance.

Jésus a mis la souffrance au service de l’amour. Le mal n’a rien perdu de l’opacité de son mystère, mais il peut désormais prendre sens à la lumière de la résurrection. C’est sans doute cela que la philosophe Simone Weil voulait signifier en disant qu’il ne s’agissait pas de chercher « un remède surnaturel contre la souffrance, mais un usage surnaturel de la souffrance » (Simone Weil, La Pesanteur et la grâce, Presses Pocket, p. 96).

Il y a dans cette attitude d’offrande bien comprise quelque chose de fécond. Je souffre précisément parce que je ne parviens plus à trouver un sens. « Je ne me plains pas de souffrir, mais de souffrir pour rien », disait le physiologiste Claude Bernard (1813-1878). Pourquoi ce cancer me ronge-t-il ? Pourquoi est-ce mon enfant qui est mort ? Pas de réponse à ces questions. La tentation de l’absurde guette celui que le mal atteint de plein fouet. Si l’on ne parvient pas à donner un sens à sa souffrance, « on se dit qu’on souffre pour rien. Et on souffre non seulement de la souffrance, mais de l’absurdité de la souffrance » (Jean Guitton, Mon testament philosophique, Paris, Presses de la Renaissance, 1997, p. 245). Et Jean Guitton d’illustrer cette vérité par une visite chez le dentiste. Si on ne comprend rien du pourquoi de l’intervention et de son utilité, la douleur physique n’en est que plus pénible.

Pas question, bien sûr, de courir après la souffrance. Mais quand elle se présente, qu’allons-nous en faire ? La redoubler en la transformant en haine, en rancœur, en désespoir ? Ou en ferons-nous une expression, douloureuse certes, de l’amour ? Le poète indien Tagore ira jusqu’à écrire : « La leçon la plus importante à apprendre, ce n’est pas que la souffrance existe, mais qu’il dépend de l’homme de la transformer en joie. » Et le théologien Jean-Pierre Jossua rapporte ce dicton :

« Pour celui qui est dans la tristesse, il y a trois voies ouvertes : celui qui se tient sur l’échelon normal pleure, celui qui se tient plus haut se tait, celui qui est au sommet fait de sa tristesse un chant » (Jean-Pierre Jossua. Lettres sur la foi, Paris, Cerf, 1980, p. 146).

Inoculer de l’amour

Quand on parle d’offrir sa souffrance, il ne s’agit pas de l’ajouter à celle du Christ, mais de l’associer à la sienne, c’est-à-dire de vivre avec lui, dans le même esprit qu’il a vécu la sienne. Il a sauvé le monde en « inoculant » de l’amour au cœur même de la souffrance, là où souvent haine, jalousie, révolte viennent se loger. Nous n’ajoutons donc pas notre souffrance à la sienne, nous acceptons que sur la croix, il l’ait déjà prise sur lui.

Une souffrance « offerte » n’est déjà plus tout à fait souffrance. Elle devient amour. Elle trouve une fécondité, celle de l’amour. Elle reçoit un sens que je ne comprendrai peut-être que bien plus tard, lorsque je relirai ma vie. J’en verrai alors toute la trame secrète. Je percevrai que, au fil de mes choix, j’ai dessiné une magnifique histoire. Tout étonné, j’en découvrirai les fruits. Le monde, en effet, sera sauvé par l’amour, plus fort que la mort. « Souffrir avec amour, disait une ermite, ce n’est plus souffrir, c’est aimer. »

Tant de souffrances nous viennent sans que nous les ayons choisies.

« La consigne spirituelle : Offre tes souffrances à Dieu, écrit Xavier Thévenot, doit subir une opération de clarification. Comme on l’a dit, la puissance de cette formule est remarquable : elle décentre d’elle-même la personne souffrante et lui fait saisir un instant que ce qui a goût de mort en elle peut devenir le lieu d’un échange avec Celui qu’elle aime. » Tout peut être alors transfiguré.

Quelques lignes du philosophe Gabriel Marcel pourraient être un heureux commentaire de cette attitude spirituelle :

« Je serai bien plutôt enclin à dire tout au contraire qu’en principe la souffrance est mauvaise, mais que l’âme humaine, dans certaines conditions (...) peut librement, je veux dire par un acte libre, transmuer ce mal, non pas à proprement parler en un bien, mais en un principe susceptible d’irradier amour, espérance et charité. Encore faut-il que l’âme douloureuse, du fait même de sa souffrance, s’ouvre davantage aux autres, au lieu de se refermer sur elle-même ou sur sa blessure » (La dignité humaine et ses assises existentielles, Paris, Aubier, 1964, p. 142-143).

Aussi longtemps que nous cheminons ici-bas, tant que la victoire finale n’est pas remportée, nous n’échapperons pas à la souffrance. Elle est là. Il faut la combattre, bien sûr. Mais on ne la prend que de face. Nous n’en sortirons pas sans souffrir. A la fuir systématiquement, on risque de passer à côté de valeurs essentielles.

Telle est l’audace presque scandaleuse du chrétien : la souffrance qui semblait chemin sans issue peut devenir voie de salut. Nous pouvons rejoindre le Christ qui, par amour, « a pris nos infirmités et s’est chargé de nos maladies » (Mt 8, 17). Par son amour, vécu jusque sur une croix, il a sauvé les hommes. Déjà l’Ancien Testament avait perçu que la souffrance du juste peut être salvatrice pour les injustes eux-mêmes. Les Chants du Serviteur souffrant (Isaïe) le proclament : « Par ses souffrances, mon serviteur justifiera les multitudes en s’accablant lui-même de leurs fautes » (Is 53, 11 b). Du cœur de sa révolte, Françoise Verny écrit :

« En m’associant à lui, je confère une valeur à mes petites misères, je rends le mal sinon compréhensible, du moins tolérable puisqu’il s’inscrit dans un plan divin et débouche sur la miséricorde » (Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Grasset 1998, p. 159).

La racine de toute souffrance, c’est le refus d’amour. Pour que le mal cesse ses ravages, il faut l’attaquer à sa racine en inoculant de l’amour. Sans amour, notre humanité est finie. Avec lui, tout est possible. Enfant, Thérèse de Lisieux voulait être tout, tant son désir d’aimer Dieu et de rejoindre les hommes était grand. Elle aurait voulu être apôtre, missionnaire, martyre... Un jour, dans la prière, elle comprit que l’essentiel était l’amour. Aimer là où l’on est. Dans le fond de la brousse ou dans la chapelle de son Carmel, dans une cuisine ou dans un bureau, en élevant ses enfants ou en s’occupant de ceux des autres... « Ma vocation, enfin je l’ai trouvée, ma vocation, c’est l’Amour !... », s’écria-t-elle. En aimant, elle serait au cœur de ce grand corps qu’est l’Église. Cette vocation, elle aura à la vivre sur son lit de souffrance. A vingt-quatre ans, en effet, elle mourra de la tuberculose, alors incurable.

L’amour est tellement grand qu’il peut se loger dans la plus petite chose, la moindre parole, le geste apparemment le plus insignifiant. Et celui-ci est à la portée de tous, même du malade cloué sur son lit d’hôpital ou de la personne déprimée. Le travail le plus austère, le plus mécanique ou le plus solitaire, s’il est fait avec amour, transfigure notre terre et l’enveloppe de lumière.

Aime, même si tu n’es pas bien dans ta peau, si tu n’as pas encore tout ce que tu désires et que tes problèmes ne sont pas encore résolus. Même si tu es dans la pauvreté, voire dans la misère, aime. Aime aussi lorsqu’on se moque de toi et que tu es bafoué. Aime, même quand il n’y a pas de réponse et que tu te crois ignoré. Aime, même si la souffrance physique ou morale vient battre les plages de ta vie. Si tu aimes là où tu es, un fruit mûrira quelque part.

Pierre Teilhard de Chardin, écrivait à sa sœur Marguerite gravement malade :

« O Marguerite, ma sœur, pendant que, voué aux forces positives de l’univers, je courais les continents et les mers, passionnément occupé à regarder monter toutes les teintes de la terre, vous, immobile, étendue, vous métamorphosiez silencieusement en lumière au plus profond de vous-même, les pires ombres du monde. Au regard du Créateur, dites-moi lequel de nous aura-t-il la meilleure part ? »

Le mal ne peut pas résister indéfiniment aux attaques de l’amour. Le tombeau n’a pu garder celui qui avait tant aimé. Les larmes ne pourront pas mouiller sans fin le visage de ceux qui ont appris de Jésus l’art d’aimer. De ce qui était un instrument de supplice, Jésus a fait le trône de l’amour. De cette « vallée de larmes », ne fera-t-il pas un Royaume de joie ?

Au creuset de la souffrance

Au moment où l’on traverse la souffrance, celle-ci peut sembler absurde et conduire à la révolte. Mais, lorsqu’on en sort et qu’on regarde en arrière, faisant le bilan de ces semaines ou de ces mois qui apparaissaient stériles, on découvre parfois que, tout compte fait, l’épreuve a été bénéfique. Elle nous a fait sortir de nous-mêmes et de notre égoïsme. Elle nous a purifiés.

Trouver un sens à la souffrance, c’est aussi la voir comme un moment de croissance. « Et, de défaite en défaite, il grandissait » (R.M. Rilke). La crise que fait naître la souffrance peut être salutaire et susciter un enrichissement d’humanité.

« Les choses les plus exigeantes sont souvent celles qui apportent le plus de satisfactions profondes, et les hivers rigoureux préparent les plus belles moissons » (Léo Missinne. Vers une vieillesse pleine et heureuse, Saint-Augustin, 1998, p. 81).

Un vigneron m’expliquait un jour comment le meilleur vin ne provient pas de la vigne plantée en plaine, mais sur les coteaux, là où les racines ont de la peine à se frayer un chemin dans le sol rocailleux. « Plus la vigne souffre, meilleur est le vin », me disait-il. Mais à la différence de la vigne où le résultat est automatique, la transfiguration de la souffrance en lieu de croissance est, chez l’homme, le fruit de sa liberté.

« Sur la route des souffrances, on s’en sort le cœur brisé ou bronzé » (Xavier Emmanuelli, L’homme n’est pas à la mesure de l’homme, Paris, Presses de la Renaissance, 1998, p. 51) confiait un jour quelqu’un à Xavier Emmanuelli, un des fondateurs de Médecins Sans Frontières. Le véritable risque de la souffrance, en effet, est de nous faire renoncer au bien : « Tu ne veux pas de la souffrance, tu ne veux donc pas aimer », disait un personnage de Claudel. Mais elle peut aussi être le lieu d’une purification, d’un véritable enfantement et, à sa manière, contribuer au bien. Les douleurs de l’enfantement seront toujours douloureuses, mais elles sont pour la maman l’occasion d’aimer et son enfant n’en aura que plus de prix à ses yeux.

Que de solidarité face aux catastrophes naturelles et que de gestes de sympathie lorsque quelqu’un est dans la peine. Lorsqu’on fait le bilan d’une guerre, on peut constater qu’elle a aussi permis des actes d’héroïsme, des gestes d’amour, des pensées nobles. Une prière trouvée sur un Juif pieux au camp de Treblinka exprime cela de manière bouleversante :

« Seigneur, quand tu reviendras dans ta gloire, ne te souviens pas seulement des hommes de bonne volonté. Souviens-toi également des hommes de mauvaise volonté. Mais ne te souviens pas de leurs cruautés, de leurs sévices, de leurs violences. Souviens-toi des fruits que nous avons portés à cause de ce qu’ils nous ont fait. Souviens-toi de la patience des uns, du courage des autres, de la camaraderie, de l’humilité, de la grandeur d’âme, de la fidélité qu’ils ont réveillés en nous. Et fais, Seigneur, que les fruits que nous avons portés soient un jour leur rédemption. »

S’il y a un moment pour se révolter contre le mal, il y a donc aussi un temps pour y consentir et pour en laisser germer le bien qu’il permet. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour vouloir le mal en vue du bien, mais lorsqu’il est là, il y a encore un bien qui est possible. S’il ne faut jamais choisir le mal, il faut cependant reconnaître qu’il peut être l’occasion d’un plus grand bien. Félix culpa – heureuse faute – chante la liturgie pascale à propos du péché de l’homme qui lui a valu un tel Sauveur. Ainsi de la souffrance, l’homme peut faire l’expression de son amour et de la croix, Dieu peut faire couler une source vive.

Qu’en ai-je fait ?

Le sens de la souffrance ne sera jamais une réponse claire à la question : Pourquoi moi ? mais à la question : Qu’en ai-je fait ? Il est donc bon, de temps en temps, de relire notre histoire et d’en faire un chant d’action de grâce. Passée l’étape bien compréhensible du questionnement douloureux et même de la révolte, nous pourrons nous réjouir du chemin parcouru.

Marcelle Auclair, dans un texte étonnant, fait chanter par Bernadette une véritable litanie d’action de grâce au moment de mourir. Elle nous montre ainsi que la sainteté est une transfiguration du quotidien : l’amertume se mue en action de grâce. Tout ce qui à nos yeux est motif de révolte devient lieu de la rencontre avec le Dieu mystérieux. Cette prière n’est pas à comprendre, elle est à cueillir dans le cœur de celle qui l’a vécue :

« Pour la misère de père et mère, la ruine du moulin, le madrier de malheur, le vin de lassitude, les brebis galeuses, merci mon Dieu ! (...) Merci, merci ! Car s’il y avait eu sur terre fille plus ignorante et plus sotte, c’est elle que vous auriez choisie... (...) Merci pourtant d’avoir été Bernadette, menacée de prison parce qu’elle Vous avait vue, regardée par les foules comme une bête curieuse, cette Bernadette si ordinaire qu’en la voyant on disait : "C’est ça... (...) Pour ce corps piteux que vous m’avez donné, cette maladie de feu et de fumée, ma chair pourrie, mes os cariés, mes sueurs, ma fièvre, mes douleurs sourdes ou aiguës, merci mon Dieu ! Et pour cette âme que vous m’avez donnée, pour le désert des sécheresses intérieures, pour Votre nuit et Vos éclairs, pour Vos silences et Vos foudres, pour tout, pour Vous absent ou présent, merci Jésus !” » (Bernadette, Paris, Bloud et Gay, 1957, p. 232, 241 et 242).

Dans la souffrance peut aussi se vivre cette solidarité spirituelle entre les vivants que la foi chrétienne désigne sous le nom de Communion des saints. « Elle est le dogme que je préfère dans l’Église catholique », déclarait Françoise Dolto, psychanalyste des enfants. « Une personne seule, qui souffre, contribue à aider d’autres gens quelque part sur la terre, elle ne souffre pas pour rien... et grâce à la prière d’autres personnes, un ami peut se trouver soulagé » (Dans François Vayne, Comblée de grâce, Paris, Nouvelle Cité, 1988). Janine Chanteur, maman d’une fille handicapée cérébrale, raconte dans le livre Les petits enfants de Job son passage de la révolte à la foi :

« Je n’attends plus maintenant de la foi qu’elle soit une recette de consolation : elle n’allège pas le chagrin, elle le situe, c’est beaucoup. Une espérance se lève, tandis que devient plus lumineuse la chaîne qui relie chacun à tous. La Communion des saints : j’ai cru longtemps qu’elle était la famille des canonisés. J’entrevois autre chose : nous nous tenons tous, les petits et les grands, les morts et les vivants, athées et croyants, handicapés ou bien portants. Nous sommes la pyramide qui construit le Royaume. Si l’un de nous faiblit, elle chancelle, quand nous acceptons notre place, nous l’édifions (Les petits enfants de Job. Chronique d’une enfance meurtrie, Paris, Seuil 1990, p. 112).

Un peu plus tard, lorsqu’elle relira son expérience, elle pourra dire en vérité :

« Dieu m’attendait auprès de mon enfant malade. Il n’avait ordonné ni permis son mal. Cela je le sais aujourd’hui. Le mal est une conséquence dont nous ne saisissons pas les causes. Il n’est une épreuve qu’à notre point de vue, sans que Dieu l’ait voulu ou laissé faire » (Janine Chanteur, op. cit., p. 119. Le livre se termine par les réflexions d’Anne, une fille de Janine qui, en dactylographiant le manuscrit, a découvert ce monde intérieur qui était resté caché. « Ce que je sais, moi, aujourd’hui, c’est que le bonheur n’est pas fait que de joies. Il est fait aussi de bien des épreuves », p. 126).

Pour terminer, nous pouvons évoquer ce que l’on appelait jadis les « petits sacrifices » et que Thérèse de Lisieux, dans ses manuscrits autobiographiques, nomme des « pratiques ». Une fois de plus, redisons qu’il n’est pas question de valoriser la souffrance pour elle-même. Le temps des flagellants n’est plus. Mais, lorsque nous la rencontrons sur notre chemin, il peut y avoir une manière positive de la vivre. Citons cette petite anecdote qui vaut son pesant d’or :

« Sœur Noël a été bêcher au jardin. Perdue dans le silence et la prière, elle ne s’est pas aperçue que ses pieds avaient gelé dans ses sabots. Tandis que Sœur Marie Cécile la soigne, plus que jamais monte en elle le désir de prendre sa part de la souffrance écrasante subie par tant d’êtres humains. N’est-ce pas équitable de vouloir partager non seulement la vie mais aussi la peine de celles qui paient les conséquences du mal commis par d’autres ? Sœur Noël a choisi de transformer le mal du froid en amour ; elle aura anéanti en elle un peu du mal du monde ; elle aura pris un peu de la souffrance de ceux qui se rebellent contre le froid. Elle a pris sa part mystérieuse... Il ne faut pas se laisser vaincre par le mal, il faut au contraire le prendre en charge pour l’empêcher de poursuivre sa course délétère dans le monde (cf. Emmanuelle-Marie, o.p. Marie-Madeleine a encore quelque chose à dire. L’utopie de Béthanie, Paris, Nouvelle Cité, 1986, p. 126-131).

Il est possible de prendre sur soi un peu du mal du monde et de le transformer en amour pour sauver, avec le Crucifié, l’humanité tout entière. Les contraintes de la vie nous trouveront-elles de mauvaise humeur, maugréant et grognant contre le sort et contre le ciel ou les traverserons-nous avec, au cœur, un amour plus fort que la mort ?

Né à Bruxelles en 1951, est entré au noviciat à Wépion en 1971. Sociologue de formation, il a été ordonné prêtre en 1982 et a travaillé cinq ans au Zaïre. Journaliste et conférencier, il anime aussi des retraites de jeunes, de fiancés, de familles. Il est rédacteur en chef du journal Dimanche, journal paroissial hebdomadaire, et directeur des Editions Fidélité (Apostolat de la Prière, Namur). Il travaille également en paroisse.

Outre ses publications en Afrique (notamment Apprendre à lire la Bible, Kinshasa, 1986), il a publié à Lumen vitae (Dieu à notre service, 1977, et Ce Dieu inutile, 1988), au Cerf (Au jardin de Dieu, 1983 ; Ces questions sur la foi que tout le monde se pose, 1987), plusieurs livres et brochures à Fidélité (notamment L’essentiel de la foi, Amour et amitié). Il dirige la revue mensuelle Fidélité (Apostolat de la Prière) et le trimestriel Que penser de... ? dossiers sur des questions actuelles. Il a fondé la revue Samuel pour les enfants de 9 à 12 ans. Sa préoccupation actuelle : les changements religieux dans nos sociétés occidentales et l’avenir de l’Église.

Mots-clés

Dans le même numéro