Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le sens de la prière pour les vocations

Enzo Bianchi

N°2002-2 Mars 2002

| P. 76 -87 |

On s’interroge parfois : « La prière pour les vocations a-t-elle un sens ? » Il n’y a pas de réponse sans redécouvrir la prière même du Seigneur telle qu’elle nous est donnée à contempler dans les Évangiles. C’est sous cette inspiration que nous trouverons, en Église, et le sens et le comment d’une prière que le Seigneur lui-même nous a confiée.
Nous remercions la direction de la revue Jeunes et Vocation ainsi qu’Enzo Bianchi de nous avoir gracieusement permis de republier ce texte paru dans le n° 103, 4e trimestre 2001, p. 15-21.

La prière pour les vocations a-t-elle un sens ?

Il est facile de donner une réponse affirmative. C’est tellement évident qu’on s’est rarement arrêté sur cette question pour chercher le sens profond d’une telle prière.

Je dois avouer mon étonnement en consultant tant de livres sur les vocations sans jamais y trouver aucune contribution qui nous aide à donner une réponse... Mais cette fuite n’a-t-elle pas une signification dans la conjoncture actuelle ? Malheureusement, jusqu’à maintenant, il manque une recherche historique sur la manière dont a été comprise et vécue la vocation dans les diverses époques de la vie de l’Église. Il est cependant certain qu’aussi bien la vocation chrétienne que les vocations spécifiques apparaissent très diversifiées dans la conscience ecclésiale au cours de l’Histoire.

Il suffit de penser au Moyen Age durant lequel la vocation apparaissait comme un appel à la perfection, à la Réforme qui voyait en elle le fondement de la prédestination, à la Contre Réforme qui la voyait comme « appel du Roi à son sujet pour conquérir le monde entier et tous les ennemis » (Ignace de Loyola, Exercices, n° 95). Aujourd’hui on la voit comme la nécessaire réponse aux besoins de l’Église et de notre temps...

En conséquence, la prière pour les vocations a été très diverse... De fait une demande explicite apparaît seulement à une époque récente, certainement provoquée par la crise numérique des vocations et par la conscience missionnaire profonde et large de l’Église.

Avant l’époque moderne, on chercherait en vain des formulations explicites de prière même si, dans la communauté chrétienne, on a toujours prêté beaucoup d’attention aux vocations. Pour ce qui concerne celles des prêtres, je me permets d’évoquer un exemple qui remonte au xixe siècle.

En réaction à la Contre Réforme – qui avait souligné le sens personnel de l’appel pour mettre fin aux ordinations conférées à des sujets sans préoccupation spirituelle – certains auteurs arrivèrent à faire consister la vocation dans l’appel extérieur de l’évêque, en dehors de toute considération subjective ; on ne sentait alors certainement aucune obligation à prier pour cela.

Hans Urs von Balthasar fait remarquer justement comment aujourd’hui, à travers la conscience universelle de l’humanité et du monde, propre à l’époque moderne, et – c’est moi qui ajoute – à travers la redécouverte de la Parole de Dieu dans la vie de l’Église, il est possible de libérer l’annonce de la vocation des griffes des théologies particulières ; on aboutit à une compréhension de la vocation comme la développent les auteurs du Nouveau Testament et la grande Tradition.

Donc aujourd’hui, il est possible de mieux comprendre le pourquoi de cette prière.

Prier le Seigneur qu’il envoie des ouvriers à sa moisson

Dans les quatre évangiles, les invitations de Jésus à la prière sont nombreuses : plusieurs d’entre elles sont des commandements (à l’impératif) adressés aux disciples. Jésus commande aux disciples de demander pour que Dieu donne, de demander quoi que ce soit dans l’union des voix (Mt 18,19), de demander avec une prière pleine de foi (Mt 21, 22 et textes parallèles), de demander en croyant être déjà exaucé (Mc 11, 24), de prier le Père en son nom (Jn 14, 13-14)... Les verbes employés montrent la prière demandée par Jésus à l’égard de Dieu comme un acte de foi, de soumission, de confession, d’attente, qui est le propre du disciple.

Mais on voit que la majorité de ces commandements sont généraux, absolus et ne sont pas accompagnés d’une intention déterminée. Seuls quelques-uns d’entre eux ont un but précis : la prière pour les ennemis, les persécuteurs (Mt 5, 44 ; Lc 6, 28), la prière pour ne pas entrer en tentation dans les derniers temps (Mt 26,41 ; Mt 14, 38 ; Lc 22,40-46 ; cf. Mt 6, 13 ; Lc 11, 4), la prière pour Pierre afin que sa foi ne défaille point (Lc 22,32), la prière au Seigneur de la moisson afin qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson (Mt 9, 38 ; Le 10, 2).

Cette fréquence est donc éloquente par elle-même. Jésus a demandé plusieurs fois de prier mais rarement, quatre fois en tout, avec une intention précise ; c’est extrêmement significatif que, parmi ces demandes, il y ait la requête de prier pour l’envoi d’ouvriers dans la moisson. Cherchons donc à comprendre ce commandement d’autorité qui met dans la prière une volonté du Seigneur. Ce n’est pas le lieu ici de faire le point sur la tradition de cette parole insérée dans le discours missionnaire. Elle est rapportée par Mt 9, 37-38, Lc 10, 2 et aussi par « l’évangile de Thomas ». La position différente dans les deux synoptiques élargit certainement la portée du message.

Chez Matthieu

Cette parole sur prière et mission est insérée entre un sommaire sur l’activité de Jésus et l’envoi des Douze.

Jésus agit et prêche à travers villes et villages et s’arrêtant pour enseigner dans les synagogues... son regard pénétrant se pose sur ces foules qui le suivent, l’écoutent et demandent guérison : Jésus « en eut pitié car ces gens étaient las et prostrés comme des brebis qui n’ont pas de berger » (Mt 9, 36). Remarquons que « comme » est déclaratif. Il y a donc un troupeau dispersé, un troupeau fatigué, prostré, errant, sans guide, sans un pasteur qui le porte vers les pâturages et le reconduise au bercail.

L’expression est tirée du livre des Nombres, où le peuple de Dieu, décrit à travers l’image du troupeau, est menacé de ne pas avoir de pasteur à la disparition de Moïse. C’est Moïse lui-même qui prie le Seigneur de mettre à la tête de sa communauté, après lui, « un homme qui sorte et rentre à leur tête, qui les fasse sortir et rentrer pour que la communauté du Seigneur ne soit pas comme un troupeau sans pasteur  » (Nb 27, 16-17 ; cf. 1 R 22, 17).

Sans pasteur, le troupeau est dispersé (Za 13, 7 cité en Mt 26, 31), il est la proie des animaux féroces, des voleurs, il est pourchassé. Voilà pourquoi Jésus a compassion de cette misère et face à la foule, il s’émeut. La dispersion est grande, mais cette misère est aussi un signe du prochain jugement de Dieu, de la moisson désormais toute proche.

Voici alors le passage du troupeau à la moisson. Cette image est celle du jour du jugement, quand le Seigneur ramassera les siens dans ses greniers (cf. Mt 3,12). La misère est si grande qu’elle met en route l’intervention, l’action merveilleuse, la moisson de Dieu. Mais le champ est infini parce que la dispersion des fils de Dieu est très étendue. Et voici le commandement : « Priez le Seigneur de la moisson pour qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson. »

Mais ces ouvriers, qui pourraient apparaître comme des exécuteurs du jugement, sont des hommes et non pas les anges (cf. Mt 13, 39), ce sont les mêmes semeurs décrits dans la parabole du semeur, mais perçus dans l’habilitation à proclamer la Parole de Dieu qui est jugement (cf. Mt 13, 3-9).

En somme, il y a une moisson qui est de Dieu et lui seul a l’initiative de la récolte, mais les disciples doivent prier pour que Dieu envoie des ouvriers pour réaliser sa décision. Et c’est Dieu qui choisit des messagers de la Parole, des ouvriers – ceci est dit constamment dans l’Ancien et dans le Nouveau Testament – et ce service de la Parole (Ac 6, 4) s’accomplit si Dieu le veut, à travers celui qu’il veut, de telle sorte qu’il apparaisse qu’il est le seul à en avoir l’initiative.

Cette œuvre de Dieu requiert cependant l’action et le travail des hommes que Dieu peut appeler. Remarquons que Jésus ne commande pas aux disciples d’être des ouvriers de Dieu, mais bien de prier. Et la mission même des Douze qui suit cette parole (Mt 10, 1 ss) résulte implicitement, en Matthieu, d’une prière.

Chez Luc

Dans la manière de Luc d’insérer cette parole, le lien entre mission et prière apparaît encore plus fort. Jésus, durant la montée à Jérusalem, après avoir annoncé les exigences de la vocation apostolique devant quelqu’un qui se présentait de lui-même (Lc 9, 57-58), puis devant un appel direct (Lc 9, 59-60) et finalement devant une requête d’obtenir un délai dans l’accomplissement d’une vocation (Lc 9, 61-62), désigne soixante-douze autres disciples et les envoie devant lui (Lc 10, 1).

Luc préfigure ici la mission aux païens, aux soixante-douze ou soixante-dix nations de la table des peuples de Genèse 10 et de la tradition juive. La moisson est donc vraiment abondante et s’étend jusqu’aux limites du monde mais les ouvriers sont peu nombreux (Lc 10, 2a). Ces quelques ouvriers, ce sont les Douze, ce sont les soixante-douze, ce sont les communautés minoritaires au sein du judaïsme et, à plus forte raison, dans le monde païen : c’est un petit troupeau (Lc 12, 32). Et pourtant la disproportion « moisson abondante/peu d’ouvriers » peut être éliminée par la prière afin que le Seigneur de la moisson envoie des ouvriers (Lc 10,2b).

Dans l’optique missionnaire de Luc, au moment de l’envoi des disciples, la première consigne, le premier commandement est la prière. Ceci est conforme à l’optique lucanienne selon laquelle il n’y a pas de mission qui ne soit précédée de la prière : prière qui a donc pour but de demander au Seigneur qu’il appelle, qu’il envoie des ouvriers, des missionnaires, des apostoloï, jusqu’aux confins du monde.

L’Église naissante a exécuté ce commandement : Luc s’en fait le témoin dans les Actes des Apôtres. Avant la Pentecôte, ce premier jour de l’évangélisation du monde, les Onze et la Mère de Jésus étaient unis et assidus dans la prière (Ac 1, 14). Avant que l’on désigne celui qui devait prendre la place de Judas dans le collège apostolique, il y a une prière (Ac J, 24). La communauté de Jérusalem prie avant l’élection des Sept (Ac 6, 6) et la communauté d’Antioche prie avant la mission de Barnabé et de Paul (Ac 13, 3).

Jésus ne s’était-il pas comporté ainsi, d’après Luc, avant d’appeler les Douze ?

« Jésus s’en alla dans la montagne pour prier et il passait toute la nuit à prier Dieu. Lorsqu’il fit jour, il appela ses disciples et il en choisit douze, qu’il nomma Apôtres » (Lc 6,12-13).

Mais pourquoi demander à Dieu, pourquoi le supplier pour ce qui le regarde lui avant tout ? Pourquoi demander quelque chose pour lui ? C’est ici le grand mystère de la prière. Il est certain que Dieu, comme Jésus, voit les brebis sans pasteur, il est certain que Dieu voit les besoins de l’Église, mais Dieu veut que nous demandions, que nous suppliions, que nous priions, afin que nous, nous en ayons besoin. De cela, nous avons vraiment besoin.

C’est Jésus lui-même qui demande aux disciples non pas de demander ce dont se préoccupent les gens du monde, mais de chercher l’essentiel, c’est-à-dire le Règne de Dieu, parce que tout le reste nous sera donné par surcroît (cf. Lc 12, 31). C’est précisément dans le mystère de la venue du Règne de Dieu que prend place la prière pour l’envoi des ouvriers de la moisson de Dieu ! Ce n’est pas par hasard que dans le « Notre Père », les premières demandes que le disciple fait sont celles pour la sanctification du Nom et la venue du Règne (cf. Lc 11, 2 ; en Mt, il y a aussi l’accomplissement de la volonté du Père : 6, 9-10), demandes qui répondent à la volonté de Dieu.

On peut donc dire que prier pour les vocations afin que le Seigneur appelle et envoie, est une spécification de la prière de la première partie du Notre Père. Afin que le Règne vienne, afin que le Nom soit sanctifié, il faut que s’accomplisse la volonté de Dieu qui concerne tous les hommes, tout le monde, tous les fils dispersés et sans pasteurs. Il s’agit en somme, avec la prière, d’accélérer la venue du Règne de Dieu, d’étendre ce que le Christ a commencé, de demander l’accomplissement de ce qui a été « la promesse faite à nos pères » (Ac 13, 32 ; 26, 26 ; cf. 2, 19), accomplissement qui a commencé avec la mission aux païens.

Le chrétien qui cherche avant tout le Règne de Dieu, doit absolument invoquer Celui auquel il reconnaît la seigneurie effective sur la moisson. Il reconnaît cependant que le temps de la récolte s’accomplit dans son aujourd’hui, et comprend son temps, à la lumière des Écritures. Prier le Seigneur de la moisson est une demande, mais qui porte à son terme une initiative qui est avant tout contemplation. C’est un effort que doit accomplir le disciple en vue de comprendre le monde, l’histoire qui sont les lieux où Dieu établit son Règne (cf. L. Monloubou, La Prière selon saint Luc, Paris, 1976, p. 210-211). Il n’y a pas de mission qui ne soit précédée d’une supplication, d’une prière. Il n’y a pas d’évangélisation sans demande que le Règne de Dieu s’approche à travers la prédication. Il n’y a pas d’appel sans un désir priant de l’Église afin que le Seigneur fasse entendre sa voix.

Me permettez-vous une question ? Est-on conscient de cela aujourd’hui dans l’Église ? Est-on conscient de cela chez ceux qui se veulent appelés et envoyés ? Excusez mes remarques, mais il me semble que nous sommes très loin de cette ambiance, de cet humus dans lequel non seulement on comprend en vérité la vocation chrétienne et les vocations, mais où il est permis qu’elles se produisent comme une action de Dieu. Dans les Actes des Apôtres, dans les lettres de Paul, prière et vocation, prière et mission sont toujours associées.

Mais aujourd’hui, croyons-nous réellement à la nécessité et à l’efficacité de la prière en vue de la vocation et de la mission ? Qui demande de prier pour que la Parole de Dieu accomplisse sa course (2 Th 3, 1) ? Qui demande de prier pour que Dieu ouvre la porte de la prédication (cf. Col 4, 3) ? Qui jeûne et prie avant toute ordination au ministère (Ac 13, 3) ? Qui, finalement, a conscience de la nécessité de la prière face à Satan qui veut empêcher la venue de l’Envoyé (1 Th 2, 18) ? Qui évangélise en se confiant plus dans la prière qui donne efficacité à la prédication que dans la sublimité de son langage et de sa science (1 Co 2, 1) ?

Quand aujourd’hui on dit et on redit le slogan d’une « Église tout entière ministérielle », pense-t-on à l’appel libre et souverain de Dieu, ou met-on l’accent sur l’action comme si un appel se mesurait à ce qui se fait ? Prier pour les vocations signifie rappeler et confesser que la vocation vient d’en haut, de Dieu, par le Christ, dans la puissance de l’Esprit Saint. Dieu est le sujet qui forme les vocations et seulement lui peut les soutenir. Ce n’est pas le sujet individuel qui choisit, ce n’est pas non plus seulement l’Église qui appelle (pour une réponse à ses besoins), ce ne sont pas seulement les besoins du monde qui suscitent des vocations.

En somme, Dieu est le principe de l’appel et il en est le terme, mais ces deux pôles ne peuvent se tenir ensemble que dans la prière. La vocation ne peut pas être réduite à l’accomplissement d’une fonction, à un service, mais est avant tout un don, un charisme qui doit être demandé...

En conclusion de ce premier point, je voudrais faire émerger clairement le lien essentiel entre prière et mission : l’accélération, la hâte du Règne de Dieu, est conditionnée par la prière et par la mission. C’est pour cela qu’il faut prier le Seigneur afin qu’il envoie des ouvriers dans sa moisson.

Comment prier pour les vocations

A cette dernière demande qui met l’accent sur le comment prier pour les vocations, il y a une seule réponse : prier en ayant comme norme le Notre Père. Aujourd’hui, on commence à nouveau à percevoir, comme dans l’Église ancienne, l’importance du Notre Père. Cette prière, mise sur les lèvres de Jésus par Matthieu et Luc, a été jugée immédiatement depuis les temps apostoliques – voir la Didachè, n° 8 – caractéristique de l’assemblée chrétienne et propre aux disciples de Jésus.

Il s’agit de prendre cette prière non pas tant comme une formulation donnée par Jésus, que comme fondamentale dans sa capacité de situer la communauté chrétienne devant Dieu et au milieu des hommes. Quand les chrétiens disent à Dieu : « Père », ils tentent de le faire comme Jésus l’a fait le premier, manifestant d’accomplir une œuvre terrestre en plein accord, en total accord avec la volonté du Père. Celui qui dit « Père » à Dieu, déclare avant tout se savoir connu, aimé, voulu de Dieu et donc reconnaît la présence paternelle de Dieu. Oui, Dieu nous connaît, il nous a connus le premier, et avec cette connaissance qui est Amour pénétrant, il nous a appelés à la vie, il nous a appelés à la foi et il continue de nous guider dans l’histoire, dans le monde.

Donc, si nous demandons la sanctification du Nom, nous le faisons avec cette connaissance et cette reconnaissance de Dieu comme Père, et à cause de cela nous demandons que la paternité de Dieu vécue par Jésus, soit vécue par tous les hommes : « Que Dieu se fasse connaître comme Père et que cette paternité soit exercée sur les hommes de telle façon que vienne et s’étende le règne ». C’est seulement avec ce grand souffle que nous pouvons prier pour les vocations. C’est seulement avec cette assurance et avec cette patience que nous percevons la vraie nécessité des vocations. Il ne s’agit pas de prier pour les vocations réclamées seulement par les besoins de l’Église ou par des conjonctures contingentes mais dans la large perception exprimée par la contemplation-demande du Notre Père : prier pour la venue du Règne de Dieu, dans une conscience eschatologique très claire. Je ne veux pas absolutiser ni faire une caricature, mais parfois, face à une prière pour les vocations qui répond seulement à un intérêt contingent de survie, il me semble percevoir une contradiction avec l’authentique prière que le Seigneur veut de nous.

Confiants en l’initiative de Dieu qui est Père et de Jésus qui est le Pasteur de l’Église, nous ne pouvons pas faire une prière anxieuse, quasi angoissée pour les vocations et surtout pour les vocations que nous voudrions nous, que nous désirons nous, pour nous-mêmes, voire pour notre survie, sans nous demander si notre intercession est vraiment placée sous le primat de la venue et de l’extension du Règne. Le refus d’un ars moriendi (art de mourir) nécessaire aussi aux institutions ecclésiastiques – je pense surtout aux congrégations religieuses – ne doit pas susciter une prière pour les vocations qui exprime seulement l’anxiété de survivre à tout prix. Qu’on n’oublie pas que c’est exactement cette attitude intéressée et éloignée de l’extension du Règne, qui crée ensuite concrètement dans l’Église des concurrences et des recherches anxieuses qui empêchent tout discernement.

Prier avec patience est la condition de la prière authentique pour les vocations.

Tout le cosmos, toute la création attend avec impatience la révélation des fils de Dieu, gémit et souffre dans les douleurs de l’enfantement (cf. Rm 8, 19ss), et c’est précisément dans ces gémissements d’espérance et d’attente du salut que nous devons mettre notre gémissement qui crie « Abba, Papa » à Dieu. La volonté de Dieu est que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la Vérité (1 Tm 2, 1), et toute l’histoire du salut est orientée, tendue vers la bénédiction de toutes les nations dans la descendance d’Abraham. C’est ici le premier horizon de la prière chrétienne et dans cet horizon se place la prière pour l’Église, pour son unité, pour tous les frères, afin qu’avec leur qualité d’authentiques témoins, ils provoquent l’adhésion au Seigneur, de telle sorte que le monde croie en l’envoi du Fils Jésus Christ (cf. Jn 17, 21).

Dans cet environnement de prière peut se faire alors celle pour les vocations, mais dans la pleine conscience que c’est Dieu qui appelle et qu’il appelle à suivre le Christ à travers un renoncement – je le répète – un renoncement que lui seul peut demander et que lui seul peut soutenir. Prier pour les vocations et ensuite les présenter (je me réfère à des écrits et à des activités pour la journée des vocations) comme une promesse mondaine : « Dieu t’appelle, tu ne renonces à rien, mais tu choisis tout », « Dieu t’appelle : tu te sentiras heureux », est une contradiction telle qu’elle empêche Dieu d’exaucer notre prière parce qu’elle est seulement mondaine. Malheureusement, cette légèreté irresponsable et cette superficialité désastreuse, sont aujourd’hui présentes et effectives dans la communauté chrétienne et dans la pastorale des vocations.

Quand on demande au Seigneur d’envoyer des ouvriers dans sa moisson, il faut ensuite laisser au Seigneur non seulement l’initiative, mais aussi le travail que les ouvriers doivent faire. Il serait grave de conformer ces ouvriers à nos visions et à nos désirs et d’identifier l’œuvre qu’ils doivent faire avec nos nécessités présentes. En vérité Dieu seul connaît le vrai travail nécessaire pour la moisson !

Du Nouveau Testament il ressort que les Apôtres, les enseignants (didascales) et les prophètes sont nécessaires à l’Église, mais prions-nous pour ces vocations-là ou les restreignons-nous selon nos optiques et nos intérêts ? Ce sont tous des services de la Parole mais divers et de toute façon nécessaires pour la communauté chrétienne qui doit présenter au monde la sagesse multiforme de Dieu (cf. Ep 3,10).

N’y a-t-il pas aujourd’hui, justement à ce sujet, une pathologie ? Partout on se demande de quoi a besoin la pastorale, de quoi a besoin notre temps, ou pire, de quoi a besoin celui qui est appelé pour développer sa personnalité. Mais on ne se demande plus de quoi Dieu a besoin... Pourquoi, par exemple, cette insistance sur le bien à faire, sur le service des frères à travers les activités paroissiales, l’engagement pour le Tiers Monde, l’organisation caritative ?

Ce sont toutes des choses bonnes, qu’il faut faire et qui sont essentielles, mais si l’urgence de l’appel dans l’Église n’est seulement réduit qu’à ces choses et ne s’exprime pas par le don de toute une vie et par une marche à la suite du Seigneur et du Seigneur seulement et jusqu’à la fin, alors de fait, s’obscurcit la possibilité de la vocation. On finit même par opposer son engagement, son propre choix à la possibilité d’une vocation à suivre Jésus totalement et radicalement. Je sais que je suis très critique et que je cours le risque que ces précisions ne soient pas bien reçues, mais c’est l’Évangile, le primat de la foi qui m’impose de dire ces paroles à contretemps.

Conclusion

Hilaire de Poitiers, dans son commentaire sur Matthieu, met en relation les paroles de Jésus qui invitent à la prière pour recevoir le Saint-Esprit – don par excellence parmi tous les dons qui peuvent être reçus de Dieu, chose bonne au-delà de toutes les choses qu’on peut demander à Dieu – avec l’invitation de Jésus de prier le Seigneur de la moisson. « Le Christ ordonne de prier le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers très nombreux à sa moisson. Que Dieu fournisse une abondance de moissonneurs, pour recueillir le don de l’Esprit Saint qui était préparé, car c’est par la prière et la supplication que ce don est prodigué par Dieu » (In Mattheum 10, 2).

Prier pour les vocations, c’est prier pour une Pentecôte renouvelée sur l’Église afin que le don de l’Esprit étende le Règne à toutes les nations. L’Esprit Saint n’est jamais refusé à celui qui prie et celui qui prie vraiment l’obtient, non pour lui-même, mais pour l’Église et pour le monde.

Enzo Bianchi, né à Castel Boglione (AT) en 1943, après des études d’économie à l’Université de Turin a fondé, à Bose, une communauté monastique de frères et de sœurs de diverses nationalités dont il est actuellement le prieur élu. La communauté est aussi implantée à Jérusalem, Ostuni (BR) et Assise (PG). Auteur de nombreux livres de spiritualité et sur la vie religieuse, Enzo Bianchi est également directeur de la revue biblique Parola, Spirito e Vita et membre de plusieurs conseils de rédaction dont celui de Concilium. Chroniqueur apprécié pour la netteté de ses prises de position il collabore à plusieurs journaux ou périodiques italiens dont la Stampa, Awenire, ainsi qu’à une émission radiophonique : « Uomi e profeti ». Engagé dans le dialogue œcuménique, une conviction l’anime : « La communion des Églises est très urgente ! »

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