Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

« Évêques, que dites-vous de vous-mêmes ? »

Quelques échos du récent Synode sur l’épiscopat

Benoît Malvaux, s.j.

N°2002-2 Mars 2002

| P. 88 -101 |

La vie consacrée fait partie intégrante de la vie de l’Église. Cela est vrai dans sa présence universelle dans le peuple de Dieu et singulièrement dans l’Église locale où l’Évêque, dans le lien de la communion, a pour tâche pastorale l’exercice de la sollicitude du Pasteur. Il est donc important dans une connaissance réciproque, mutuae relationes, que nous ayons aussi souci de reconnaître et de bien comprendre le ministère épiscopal. À la lumière du dernier synode sur ce sujet, cet article nous en fait découvrir toute la beauté et la richesse.

Encore un texte sur le synode, soupirera-t-on. En quoi ces discussions entre évêques nous concernent-elles, nous consacrés ? Cet événement autrefois célébré comme un grand moment de la collégialité épiscopale n’a-t-il pas perdu beaucoup de sa signification ?

Certes, l’institution synodale connaît aujourd’hui une crise certaine – beaucoup d’évêques en sont les premiers conscients, comme on le verra plus loin. Et pourtant, le synode, quoi qu’on puisse penser de la lourdeur de son fonctionnement, reste une caisse de résonance sans égale de ce qui se vit dans les Églises locales. Et, si on a pu parfois faire le reproche aux évêques d’aborder des sujets qu’ils ne maîtrisaient pas vraiment – comme lors du synode de 1994 sur la vie consacrée –, ce n’était certainement pas le cas cette fois-ci, puisque les pères synodaux étaient invités à se pencher sur le ministère épiscopal lui-même. « L’évêque, serviteur de l’Évangile de Jésus Christ pour l’espérance du monde », tel était en effet le thème de la dixième assemblée ordinaire du synode des évêques qui s’est tenue à Rome, du 30 septembre au 27 octobre 2001. Un thème qui ne peut pas laisser indifférents les consacrés appelés à collaborer avec leurs pasteurs, au service des Églises locales. Comme l’écrivait un observateur averti de la vie consacrée, « de même que nous demandons à l’Église qu’elle connaisse et reconnaisse notre charisme et notre raison d’être, de même nous avons aujourd’hui l’occasion de mieux connaître le ministère épiscopal dans toute sa richesse charismatique, théologique et providentielle » [1].

En ce sens, il est bon que tout consacré soit quelque peu au courant de la manière dont les évêques conçoivent leur ministère.

Tâcher de mieux comprendre le ministère épiscopal tel qu’il est vécu aujourd’hui, avec ses joies, ses difficultés, ses questionnements, tel est le but de cet article. Il s’agira d’opérer une relecture, nécessairement personnelle, des interventions synodales, en les articulant autour de trois grands thèmes : comment l’évêque vit son ministère ; sa relation à l’Église universelle ; la relation à l’Église particulière dont il est le pasteur.

L’évêque et son ministère

Un évêque plus proche de son Église, mais affronté à la difficile question de la gestion du temps En ce qui concerne la manière dont l’évêque vit son ministère aujourd’hui, c’est sans doute l’ Instrumentum laboris [2] qui exprime le mieux le sentiment de nombreux évêques, lorsqu’il affirme que, «  au cours des dernières décennies, la figure de l’évêque a changé : dans l’expérience des fidèles, il apparaît plus proche et plus présent au milieu de son peuple, comme père, frère, ami ; plus simple et plus accessible [3] . Et toutefois, ses responsabilités pastorales ont augmenté et les limites de ses tâches ministérielles sont allées plus loin, dans une Église toujours plus attentive aux besoins du monde, au point que l’évêque apparaît aujourd’hui chargé de multiples tâches ministérielles... » [4]

Cette image de l’évêque désireux d’être proche de ses frères et sœurs, mais écartelé entre les multiples exigences de sa tâche, on l’a retrouvée tout au long des interventions synodales. En ce qui concerne la première dimension, on notera l’intervention forte du cardinal Majella Agnelo [5], archevêque de Bahia, qui rappela que, « pendant trop longtemps, l’évêque a été vu comme le Pontifex, qui présidait à la liturgie avec tout le cérémonial qui en faisait quelqu’un de plus important que le Seigneur, et comme le Rex, homme de commandement auquel une obéissance aveugle était due ».

En termes plus nuancés, Mgr Kramberger, évêque de Maribor (Slovénie) ne dit pas autre chose lorsqu’il parla du passage de « l’évêque du lointain » (maiestas a longe, autorité à distance) à « l’évêque de proximité ». Globalement, l’évêque est devenu plus proche, plus accessible, plus attentif à chacun.

Mais l’évêque est aussi un homme chargé – voire surchargé – de multiples tâches, qui peuvent faire obstacle à son désir d’être à l’écoute de tous. C’est alors un nouveau danger qui le menace. Comme l’a bien relevé Mgr Dagens, évêque d’Angoulême, les évêques, hier considérés comme des monarques ou des princes, sont souvent identifiés aujourd’hui à des gestionnaires ou à des project managers, selon l’expression du cardinal Agre, archevêque d’Abidjan.

Beaucoup d’évêques ont évoqué cette difficulté, qui va jusqu’à porter atteinte à leur vie spirituelle. Le cardinal Danneels, archevêque de Malines-Bruxelles, a ainsi confessé « livrer jour et nuit un combat contre le temps et les exigences de son agenda pour sauver dans sa vie cette fenêtre essentielle ouverte vers Dieu dans la prière ».

Mgr Cheng Tsai-Fa, évêque de Tainan (Taiwan), parla du « besoin de cultiver un genre de vie qui favorise un équilibre mental, psychique et affectif, pour être capable d’accueillir les personnes et leurs problèmes ». Dans le même sens, Mgr Ndingi Nzeki, archevêque de Nairobi, souligna l’importance pour l’évêque de « s’accorder un peu de repos », « d’être un peu seul avec lui-même », de « prendre du temps pour lui ici et maintenant ».

Si les évêques s’accordent globalement sur le diagnostic, force est bien de constater qu’ils sont moins diserts à propos des remèdes envisageables. On relèvera cependant l’intervention d’un évêque antillais, Mgr Reece, qui suggéra d’accroître la décentralisation des ministères, afin que l’évêque puisse se concentrer sur ce qui est fondamental dans sa tâche.

De ce point de vue, les évêques ne sont finalement guère différents des prêtres, des consacrés et des laïcs engagés dans l’Église. Tous, nous devons mener un combat pour que la multiplicité des tâches ne nous absorbe pas au point de nous empêcher de prier et d’avoir des relations personnelles et approfondies avec ceux avec qui nous travaillons ou à qui nous sommes envoyés.

Comment être témoin d’espérance ?

Les évêques se sont également longuement interrogés pour savoir comment être des hommes d’espérance, pour répondre au thème même du synode.

Cette espérance dont l’évêque est appelé à témoigner a un double visage, elle est « eschatologique » et « matérielle », pour reprendre les termes utilisés par Mgr Yao, archevêque de Bouaké (Côte d’ivoire). Eschatologique, au sens où le cardinal Egan, archevêque de New York, parla de la nécessité pour les évêques « d’apporter une espérance surnaturelle au monde parfois découragé ». Il ne s’agit donc pas d’un optimisme à bon marché, mais, comme l’a dit l’IL – nos 12-13 – d’une espérance proprement « théologale », qui naît à la fois d’un regard contemplatif, en face de la réalité de notre monde, et d’un cœur rempli de compassion, capable d’entrer en communion avec les hommes et les femmes de notre temps. Cette espérance est fondée sur la personne du Christ. Comme l’a dit le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi « l’espérance a un visage et un nom : Jésus Christ, Dieu avec nous ».

Mais cette espérance est aussi « matérielle », au sens où elle amène à prendre position face à l’injustice du monde contemporain. Pour reprendre les termes du cardinal Rubiano Sâenz, archevêque de Bogota, « l’évêque, comme témoin de l’espérance, doit proclamer la vérité avec courage et clarté, défendre la vie, promouvoir les droits de l’homme ».

« Aux pauvres, dit Mgr Legaspi, archevêque de Caceres (Philippines), l’espérance que nous pouvons offrir doit inclure des mesures concrètes pour promouvoir la justice et obtenir une distribution plus juste des ressources mondiales. »

Avec l’archevêque de Sucre (Bolivie), Mgr Perez Rodriguez, on peut ainsi parler d’une dimension proprement « politique » du ministère épiscopal.

Plusieurs intervenants ont encore relevé que ce ministère de l’espérance se traduit aussi dans la manière dont l’évêque exerce son action. Ainsi, le cardinal Re, préfet de la Congrégation pour les évêques, a souligné que « l’évêque, pour être un authentique témoin de l’espérance, doit susciter la collaboration autour de lui ».

À un autre niveau, Mgr Muszynski, archevêque de Gniezno (Pologne) releva que « les évêques sont aussi les témoins et les prophètes de l’espérance dans leur dimension collégiale... qui doit se manifester par une collaboration étroite entre les diverses Églises particulières et englober toutes les institutions collégiales des évêques... Le témoignage commun des Églises... est un signe concret et crédible de l’Évangile de l’espérance ».

Espérance fondée sur Jésus Christ, à traduire dans un engagement pour la justice, à vivre dans la collaboration avec d’autres : ici encore, les consacrés ne peuvent pas ne pas se sentir interpellés.

Pour terminer ce rapide parcours des interventions synodales relatives à la manière de vivre des évêques, relevons encore que de nombreux pères synodaux reconnurent leur besoin de formation permanente, une formation qui ne serait pas exclusivement théologique, mais qui pourrait inclure une introduction aux développements de la science et des technologies, qui permette d’avoir une parole davantage autorisée à leur propos.

Beaucoup d’évêques ont également proposé que l’âge de la retraite – actuellement fixé à 75 ans – soit abaissé, ou plus exactement, pour reprendre les termes de Mgr Reichert, évêque de Mendi (Papouasie), qu’on « montre davantage de compassion et de souplesse par rapport à la possibilité pour les évêques de prendre leur retraite, surtout lorsqu’ils ne se sentent plus en mesure de guider avec compétence leur communauté ».

Certains intervenants, tel Mgr Bo, évêque de Pathein (Birmanie), proposèrent même d’établir un terme précis pour l’exercice du ministère épiscopal, de dix ou quinze ans, renouvelable une fois.

L’évêque et l’Église universelle : un triple débat

Les interventions synodales à propos de la place de l’évêque au sein de l’Église universelle se focalisèrent principalement sur trois questions : le fonctionnement du synode des évêques, les conférences des évêques et les rapports des évêques avec la curie romaine.

Le synode des évêques : une institution à réformer ?

Si le cardinal Schotte, secrétaire général du synode, semble très content de la manière dont ce dernier fonctionne actuellement et estime que personne n’a proposé d’alternative viable, d’autres évêques ne partagent pas son avis et ont demandé que le synode devienne un « organisme efficient de collégialité », pour reprendre l’expression de Mgr Brunner, évêque de Sion. C’est un autre évêque suisse, Mgr Grab, de Coire, qui a sans doute le mieux posé les termes du problème : « tout le monde est d’accord pour dire que le synode, au cours de ces dernières décennies, a été une expérience extraordinaire de collégialité entre les évêques, mais quelques interrogations émergent actuellement sur la méthode et le processus du synode, qui peuvent se révéler utiles pour continuer la réflexion. La première difficulté est celle d’un manque de temps pour réussir à élaborer d’une façon synodale... les éléments ressortant des contributions... La deuxième difficulté est celle du rapport entre la tâche des organismes compétents du synode (personnes et commissions) et le processus synodal lui-même. Le travail des rapporteurs et des commissions risque de trop personnaliser les travaux synodaux ».

Plusieurs intervenants ont proposé des améliorations dans le fonctionnement du synode. Elles visent en général à focaliser davantage les débats sur un thème précis, pour mettre fin à la dispersion actuelle, et à réduire le nombre de participants, pour éviter le poids disproportionné des commissions et des rapporteurs évoqué par Mgr Grab. Le cardinal Danneels a ainsi proposé que le synode se réunisse plus souvent, avec un nombre de participants plus restreint, et que les pères synodaux se concentrent sur quelques thèmes bien ciblés. Dans le même sens, Mgr Kondrusiewicz, administrateur apostolique de la Russie européenne du nord, proposa de s’inspirer de l’expérience des synodes des Églises orientales. Pour Mgr Kondrusiewicz, il conviendrait également qu’on limite les interventions personnelles des participants et qu’on augmente au contraire la durée de travail des carrefours.

D’autres évêques ont demandé qu’on étudie la possibilité de donner un pouvoir de décision au synode des évêques [6]. Mgr Ruiz Navas, archevêque de Portoviejo (Équateur), a ainsi proposé que « l’assemblée synodale exprime elle-même ses conclusions dans un texte final... Le document serait peut-être moins organisé et moins complet [que l’exhortation apostolique post-synodale], mais il représenterait le fruit le plus évident de la collégialité des évêques ».

Mgr Papamanolis, évêque de Syros (Grèce), évoqua même la possibilité d’un synode qui travaillerait de manière permanente.

Les conférences des évêques

Un autre sujet de tensions lors des débats synodaux a concerné les conférences des évêques. Globalement, elles ont fait l’objet de beaucoup d’interventions positives. Ainsi, Mgr Weisberger, archevêque de Winnipeg, les qualifia de « véhicules de collégialité ». Selon lui, « elles ne sont pas un obstacle entre la primauté et la collégialité, mais plutôt des instruments modernes avec lesquels les églises locales peuvent utiliser leur culture propre pour le développement de caractéristiques particulières, reflet de la sagesse multiforme de Dieu ».

Dans la foulée, plusieurs intervenants ont plaidé pour que les conférences des évêques aient davantage de pouvoirs. Ainsi, Mgr Ruiz Navas regretta qu’une petite minorité d’évêques puisse imposer un veto à des déclarations doctrinales de la conférence. Avec force, le cardinal Etsou, archevêque de Kinshasa, plaida pour que « le Saint-Siège fasse sérieusement confiance aux conférences des évêques nationales et régionales, qui sont le lieu privilégié de l’exercice de la collégialité et de l’esprit de communion avec l’Église universelle et entre les églises particulières. Et ceci surtout dans la résolution des problèmes pastoraux... dans le choix, la nomination et le transfert des évêques ». Dans le même sens, Mgr Keeler, archevêque de Baltimore, qualifia les conférences des évêques « d’indispensables pour servir la communion ente les évêques des églises particulières et l’Église universelle ». Par exemple, « les traductions et les décisions relatives à l’application de la constitution de la liturgie... seraient impossibles sans la collaboration des évêques d’une région déterminée, par l’intermédiaire de leur conférence épiscopale ».

Si peu d’intervenants ont émis un jugement négatif à propos de ces conférences, il n’en reste pas moins que subsiste un réel malaise. Ainsi, quand le secrétariat du synode remit aux pères synodaux un certain nombre de questions pour orienter leurs travaux en groupes linguistiques, aucune de ces questions ne portait sur les conférences des évêques, alors que ce sujet avait été explicitement abordé par de nombreux intervenants. Un des groupes francophones d’évêques a publiquement regretté ce silence [7].

Les rapports des évêques à la curie romaine

Un troisième sujet de tensions, très proche du précédent, concerne les rapports des évêques avec la curie romaine, notamment à propos des nominations épiscopales. Ce point avait déjà été abordé, dans une certaine mesure, par l’IL, dont le n° 70, à propos des visites ad limina, avait relevé que beaucoup d’évêques demandaient que les rapports entre le pape et l’épiscopat soient toujours plus caractérisés par des critères de collaboration et d’estime fraternelle. Dans le même esprit, le cardinal Etsou souhaita que les avis de la conférence épiscopale concernée par la nomination d’un nouvel évêque soient relus avec beaucoup d’attention dans les nonciatures et les dicastères romains. Le même cardinal proposa que les conférences épiscopales puissent élaborer et soumettre à la secrétairerie d’État le profil du nonce apostolique à accréditer dans son pays. Mgr Dunn, évêque d’Auckland (Nouvelle-Zélande), suggéra également que les présidents des conférences des évêques rencontrent une fois par an les responsables de la curie romaine, afin de discuter des difficultés auxquelles ils sont confrontés.

De manière plus générale, il convient encore de relever que de nombreux évêques orientaux ont insisté sur l’importance de promouvoir davantage la collégialité. Mentionnons notamment les interventions en ce sens du patriarche de Cilicie des Arméniens, Bedros xix Tarmouni, de Mgr Pelatre, vicaire apostolique d’Istanboul, ou encore de Mgr Papamanolis, évêque de Syros.

L’évêque et l’Église locale

Une insistance sur la fonction prophétique de l’évêque

Un certain nombre d’interventions ont davantage porté sur le ministère de l’évêque au sein de l’Église locale dont il est le pasteur. A ce propos, on relèvera particulièrement l’insistance des pères synodaux sur la participation de l’évêque à la fonction prophétique du Christ. Pour reprendre les termes de Mgr Nguyen Soan, évêque de Quy Nhon (Vietnam), « la responsabilité primordiale des évêques, c’est l’évangélisation ».

Le père Pernia, supérieur général de la Société du Verbe divin, a utilisé une belle image à ce propos, soulignant que l’évêque est appelé à assumer non seulement le rôle de Pierre qui est de prendre soin de l’Église qui lui est confiée – c’est la vision classique, qui insiste plus sur l’évêque pasteur – mais aussi la mission de Paul qui est d’aller vers ceux qui n’appartiennent pas à l’Église. L’évêque est ainsi à la fois pasteur et missionnaire. Le père Pernia ajouta que « la présence de congrégations de vie consacrée dans le diocèse peut être d’une grande aide afin de maintenir vivante la dimension missionnaire de l’Église locale. Car très souvent les charismes de la vie consacrée sont ceux qui sont vécus plus efficacement dans des situations de frontière ».

S’il y a donc un accord général à propos de l’importance de l’annonce de la Parole dans le ministère de l’évêque, les opinions divergent sur le point de savoir comment mettre en œuvre cette annonce. Un certain nombre d’intervenants insistèrent sur l’importance pour l’évêque d’être le gardien de la foi catholique, et donc de lutter contre toute tentation de fausser le contenu du message chrétien, dans un monde qui ne respecte plus guère les valeurs évangéliques. Par exemple, Mgr Njue, évêque d’Embu (Kenya), présenta l’évêque comme « gardien à plein temps de la vérité, qui rassure et confirme le troupeau dans son diocèse. Cela signifie que jamais, ni même pour un instant, il ne doit manquer à son devoir de veiller ».

Le cardinal Castrillón, préfet de la Congrégation pour le clergé, releva que, « si l’évêque est apeuré par l’opinion publique, il ne préserve pas la foi avec la correction opportune ».

Le cardinal Meisner, archevêque de Cologne, insista sur le fait que le rôle de l’évêque n’est pas seulement de témoigner de la foi, mais que c’est à lui aussi que « revient le jugement doctrinal qui provient avant tout de l’autorité de gouvernement et qui exige la réglementation, la rectification et le jugement concernant la doctrine de la foi  ».

Si un certain nombre de pères synodaux s’attachèrent ainsi surtout au contenu du message proclamé par l’évêque, d’autres intervenants insistèrent davantage sur l’importance d’annoncer l’Évangile d’une manière qui fasse signe aux chrétiens d’aujourd’hui. Ainsi, pour le cardinal Danneels, si « l’évêque a la charge d’annoncer la vérité, il a aussi celle de la faire passer et de la communiquer. Il serait bon que déjà dans l’écriture même des textes du Magistère, l’on pratique, en plus de l’ ars definiendi, l’ars persuadendi et communicandi. »

On sent que, à la racine même de ce débat, c’est l’attitude vis-à-vis du monde qui est en jeu. Particulièrement éclairante à cet égard a été l’intervention du cardinal Lehman, évêque de Mayence, qui releva l’importance d’annoncer le message chrétien de manière convaincante, mais sans céder à une attitude « sur la défensive » face aux défis modernes. Dans le même sens, Mgr Gilson, archevêque de Sens, rappela que « le magistère ne peut s’exercer que dans un climat de bienveillance... Il lui faut donc trouver le chemin de la rencontre et du dialogue ». Un dialogue qui, pour le cardinal Cruz Policarpo, patriarche de Lisbonne, ne se réduit pas à une « notion culturelle et sociologique », mais est « avant tout une attitude croyante. Il s’agit d’écouter l’autre, en commençant par écouter la Parole de Dieu. La prière, en tant qu’écoute de la Parole de Dieu, est le point de départ de tout vrai dialogue ».

Par ailleurs, beaucoup d’intervenants ont souligné que l’importance accordée au ministère de la Parole de l’évêque implique une attention particulière aux divers centres de formation diocésains. Madame Pelletier, professeur d’exégèse à l’école-cathédrale de Paris, souligna fortement « la responsabilité de l’évêque comme intendant de la Parole de Dieu », et « qu’il devient plus nécessaire que jamais que le ministère épiscopal soit préoccupé d’ouvrir pour les baptisés les voies d’une lecture plénière de la Parole de Dieu, en favorisant la formation d’exégètes solides... et en étant eux-mêmes ceux qui rompent le pain de la Parole de Dieu ».

On aura compris toute l’importance d’un tel thème pour les consacrés, appelés eux aussi à témoigner de la Bonne Nouvelle, souvent aux frontières, dans un esprit de dialogue.

La relation de l’évêque aux consacrés

En ce qui concerne le rapport de l’évêque aux consacrés présents dans son diocèse, il faut bien reconnaître qu’il n’y eut guère d’intervention originale. On a pu entendre l’une ou l’autre remarque négative, comme celle de Mgr Lobo, évêque d’Islamabad, qui regretta que les religieux et religieuses insistent sur la fonction prophétique, au détriment des fonctions sacerdotale et royale – sans préciser ce qu’il entendait par là – ou celle de Mgr De Gasperin, évêque de Querétaro (Mexique), dénonçant les « pastorales parallèles, qui ignorent résolument le plan pastoral diocésain ».

Mais, globalement, les intervenants, peu nombreux, qui traitèrent de cette question, insistèrent plutôt sur l’importance de la contribution des consacrés à la vie des églises locales. Le Père Tobin, supérieur général des Rédemptoristes, souligna ainsi « l’amitié évangélique et la collaboration efficace qui caractérisent les rapports entre beaucoup d’évêques et les communautés religieuses ».

Classiquement, le même Père Tobin rappela aussi que, lorsque des tensions naissent entre évêques et consacrés, c’est souvent dû « à l’ignorance de la vie consacrée en général, et du charisme particulier des familles religieuses ».

Pour lutter contre une telle ignorance, plusieurs pères synodaux relevèrent, tout aussi classiquement, l’importance des contacts réciproques entre évêques et religieux, tant au niveau national, par le biais des conférences des évêques et des conférences de supérieurs majeurs, qu’au niveau diocésain. Sœur Jolanta Olech, supérieure générale des Ursulines du Sacré-Cœur, souligna l’importance particulière de ces contacts pour les instituts laïcs de vie consacrée (frères ou sœurs, mais aussi instituts séculiers) afin que ces derniers aient « plus de possibilités de porter à l’attention de l’évêque leur réalité, qui présente souvent des nuances différentes par rapport aux problèmes que connaissent les instituts religieux cléricaux ».

Nous voici ainsi parvenus au terme de ce bref parcours des interventions synodales, qui nous a permis de « prendre le pouls » du ministère épiscopal et de ses préoccupations actuelles. On aura pu constater combien certaines problématiques abordées nous renvoient à notre vécu quotidien de consacrés et nous interpellent quant à la manière dont nous vivons notre vocation au sein de l’Église et du monde. A propos de ce vécu quotidien, je m’en voudrais de terminer cet article sans mentionner le fait que les pères synodaux n’ont évidemment pas fait abstraction de l’actualité la plus immédiate, à savoir les attentats de Washington et New York et les bombardements en Afghanistan. Le choix – décidé bien avant les « événements » – du cardinal Egan, archevêque de New York, comme rapporteur des travaux synodaux, s’est avéré à cet égard lourd de sens. Mais il a bien fallu constater des nuances – voire de réelles divergences – dans l’appréciation de la situation actuelle. Si certains évêques dénoncèrent avant tout la violence aveugle du terrorisme, d’autres, tels Mgr Concessao, archevêque de New Delhi, parlèrent d’une « autre forme de terrorisme, subtil, caché, dont on parle peu, le terrorisme d’un système économique injuste qui écrase et fait mourir des milliers de personnes chaque jour ».

Lors de la rédaction du message final, les pères synodaux condamnèrent à la fois l’horreur du terrorisme et les maux collectifs comme la faim, la pauvreté, l’augmentation du nombre de réfugiés, sans toutefois lier ces deux réalités, comme l’auraient voulu certains évêques. Un signe de plus, si besoin en était, que chaque évêque, tout membre du collège épiscopal qu’il soit, n’en reste pas moins un homme inséré dans une culture, une nation déterminée, dont il partage les jugements et le regard porté sur le monde.

Benoît Malvaux, né en 1963, a été ordonné prêtre dans la Compagnie de Jésus en 1993. Ayant fait des études de droit avant d’entrer dans la vie religieuse, il poursuit cette formation en prenant la licence en droit canon à l’Université Grégorienne (Rome) et son doctorat à l’Université Saint-Paul à Ottawa (Canada). Actuellement, il enseigne cette discipline à l’Institut d’Études Théologiques (IET) et à l’Institut Lumen Vitae à Bruxelles. En outre, il est coordinateur des études à l’École supérieure de catéchèse de ce dernier Institut et collabore aux nouvelles éditions Lessius pour lesquelles il supervise la collection « La Part-Dieu », héritière de notre collection « Vie Consacrée ».

[1Voir A. Bocos Merino, « Una fecunda y ordenada communion eclesiar », dans Vida Religiosa, 73 (2001), p. 275.

[2L’Instrumentum Laboris (= IL) est un document de travail rédigé par le secrétariat du synode afin de servir de base aux interventions des pères synodaux. Il est paru sous le titre L’évêque, serviteur de l’Évangile de Jésus Christ pour l’espérance du monde. Instrumentum laboris (Paris, Centurion/Cerf/Fleurus-Mame, 2001, 140 p.).

[3Tous les évêques ne correspondent cependant pas à ce portrait. Le même IL – n° 119 – reconnaît que les réponses aux Lineamenta mentionnent encore certains évêques « au style monarchique et autoritaire », qui tendent à s’attribuer « un rôle impropre dans l’Église et dans le monde ».

[4Instrumentum laboris, n° 9.

[5Les interventions des pères synodaux ont été publiées dans l’édition hebdomadaire en langue française de l’Osservatore romano, 2001, nos 41-45. Toutes les interventions synodales citées dans cet article proviennent de cette source.

[6Jusqu’à présent, le synode ne jouit que d’un pouvoir consultatif – c. 343.

[7Pourrait-on citer dans un même sens défavorable aux conférences épiscopales les plaidoyers de certains intervenants en faveur des provinces ecclésiastiques, structures qui n’ont guère d’importance dans l’Église d’aujourd’hui et dont le développement pourrait nuire aux conférences des évêques ? Ceci est bien sûr du domaine de l’hypothèse.

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