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À propos des attentats du 11 septembre et de leurs conséquences

Une lecture théologique

Frédéric Vermorel

N°2002-2 Mars 2002

| P. 119 -133 |

Déjà, dans un article de notre collaborateur Alain Mattheeuws, s.j. (MC 2002/1) dont le titre exact est « L’impuissance et la parole », nous écrivions : « Devant les turbulences chaotiques, quelques fois monstrueuses, qui ébranlent notre histoire humaine (...), nous restons souvent, c’est compréhensible, interloqués, sidérés, muets… L’actualité du mardi 11 septembre 2001 est encore sous nos yeux... » Il nous a semblé de la responsabilité de notre Revue de proposer une méditation qui sans aucun doute nous permettra de tenir sans désespérer dans le feu de la prière d’intercession. N’est-ce pas une des missions impérieuses, au cœur même de notre consécration et de notre présence au monde, vouées à « un amour sans revers de haine » (p. 130) ?

Au lendemain des attentats du 11 septembre, dans l’homélie qu’il prononça en la chapelle de la Résurrection [1] lors d’une prière œcuménique à la mémoire des victimes, le cardinal Danneels souligna comment, après « le temps de l’émotion qui réveille la solidarité, vient le temps de la réflexion et de l’action ».

Plusieurs mois après, l’émotion demeure extrêmement vive, en particulier outre-Atlantique. Il ne faut bien évidemment pas la nier mais tenter de la comprendre et de raison garder.

Les images et l’émotion

Certaines images demeurent inscrites dans ma mémoire, images contradictoires –ni plus ni moins que la vie : l’effondrement des deux tours du World Trade Center, et les foules en liesse dans les territoires palestiniens [2], les gens se réunissant spontanément pour prier pour les disparus, mais aussi pour nous autres, survivants, les actes de vengeance dont furent victimes divers afghans et autres musulmans émigrés aux États-Unis, les colonnes de fuyards se précipitant vers les camps de réfugiés au Pakistan, le bombardement de Kaboul et le message de Ben Laden aux musulmans du monde entier, la victoire américaine, la chute du régime des Talibans et l’installation d’un nouveau gouvernement en Afghanistan...

Tous les sentiments qui s’y expriment doivent être accueillis – ce qui ne signifie pas les approuver : le désarroi face à l’impensable devenu réalité, la colère et le désir de vengeance, la tristesse pour tant de morts et l’angoisse que suscite un avenir incertain. Il ne faut pas non plus nier – en la taxant de folie ou de pur fanatisme – la réaction de ceux qui se sont réjouis des attentats, sans parler des sentiments qu’expriment dans leur testament les auteurs des attentats... De tout cela nous devons non seulement prendre acte mais encore faire l’objet de notre réflexion et de notre prière.

Le devoir de réflexion

Les faits du 11 septembre nous interrogent à différents niveaux : anthropologique, social, politique, éthique et théologique. Quels sont les mécanismes qui commandent de tels actes ? Quelles en sont les racines économiques, sociales et politiques ? Quelles pourraient en être les conséquences ? Quel jugement éthique porter sur ces événements ? Que faire et que conseiller de faire à l’avenir ? Comment lire spirituellement et théologiquement de tels événements ?

Théologie, parole sur Dieu, Parole de Dieu

Je me concentrerai ici sur cette dernière question, me contentant de faire simplement allusion aux autres champs d’investigation. Je pars d’une simple considération d’ordre étymologique. Théologie signifie généralement « parole sur Dieu » ; rien n’interdit cependant d’entendre ce mot au sens de « Parole de Dieu ». On observe en effet qu’il n’y a pas de « discours sur Dieu » qui ne s’enracine dans une « Parole de Dieu ». Même le discours philosophique qui prétend discourir sur Dieu ne saurait s’affranchir de ce fondement. S’il est possible de parler de Dieu, c’est bien parce que l’homme perçoit une trace de Dieu dans le réel. Le logos du monde, son intelligence et son intelligibilité sont logos de Dieu, que celui-ci soit ou non nommé, qu’il soit ou non reconnu. Il en va bien évidemment de même dans la sphère proprement religieuse. Toute réflexion, toute élaboration théorique sur le divin se fonde sur une expérience préexistante. Comme le dit Gustavo Gutierrez dans Libération par la foi - Boire à son propre puits, la théologie, au sens de « discours sur Dieu », est « acte second » par rapport à un acte premier qui est celui de l’expérience spirituelle, c’est-à-dire de la rencontre avec le logos divin et ce jusqu’en ses formes les plus paradoxalement silencieuses. Stupeur face au monde, à la vie et à la mort ; méditation de l’histoire individuelle et collective ; découverte de l’autre, du visage de l’autre et de l’impératif éthique dont il est porteur ; dialogue souvent ardu avec un texte où une communauté de croyants a reconnu une Parole de Dieu : toutes ces expériences possèdent un caractère en quelque sorte primitif, antérieur et intérieur à toute foi explicite.

Le lieu du discours

Il va de soi que l’on ne saurait demeurer à un tel degré d’abstraction car cela s’avérerait contradictoire avec le propos lui-même : une expérience spirituelle est toujours éminemment personnelle et historiquement marquée. Le discours théologique lui-même est marqué plus encore par le contexte où il s’énonce. La langue, les concepts lui sont comme donnés de l’extérieur par la culture ambiante. C’est donc en tant que chrétien, catholique et occidental que je me risque à proférer une parole au sujet des événements du 11 septembre. Ces trois qualificatifs ne sont pas équivalents. « Chrétien » dit ma référence à Jésus de Nazareth en qui je reconnais le Messie d’Israël et la Parole de Dieu faite chair. « Catholique » dit à la fois le particulier et l’universel ; le particulier de par une insertion dans une tradition spécifique ; l’universel, car c’est le sens premier du mot et la vocation dont il est porteur. « Occidental » dit mon appartenance aux 20 % les plus riches de la planète, à cette portion de l’humanité qui vit au-dessus de ses moyens grâce à sa position dominante, mais aussi ma référence à une tradition culturelle qui est celle de la modernité et des droits de l’homme, la seule culture qui se soit jamais autocritiquée, dénonçant ses propres abus et injustices [3].

Retour à la question : Quelle Parole et quel Dieu ?

Ceci étant précisé, revenons à la dernière des questions posées plus haut. Comment entendre « théologiquement » les événements du 11 septembre et leurs conséquences avérées ou probables ? Que nous disent ces événements de Dieu lui-même ? Comment parler de lui en toute « droiture » ? Mais aussi, que nous dit-il de nous, êtres humains, au travers de ces faits ?

C’est un lieu commun de l’athéisme populaire contemporain européen [4] que de nier Dieu à cause du mal et de la souffrance. Des événements comme ceux du 11 septembre ne peuvent que renforcer un tel jugement chez ceux qui y sont enclins. Mais quel dieu nie-t-on ainsi ? Un théologien ami m’écrivait au lendemain des attentats :

« Si quelqu’un peut programmer l’idée de brûler en holocauste des dizaines de milliers d’innocents au nom de la religion (...) alors il serait préférable qu’il n’y ait aucune religion. Si Dieu devait justifier de semblables horreurs, il vaudrait mieux que l’homme ne croie en aucun Dieu. »

Face à un Dieu qui « voudrait » le mal, l’athéisme serait un devoir éthique, ainsi que le crut Jean-Paul Sartre.

Plus encore que les kamikaze japonais de la Seconde Guerre Mondiale, « vents divins » porteurs de la vengeance divine [5], les auteurs des attentats du 11 septembre avaient l’intime conviction d’accomplir un devoir sacré, d’obéir à un commandement de Dieu. Le message que M. Oussama Ben Laden a fait parvenir à la télévision Al-Jezira le 7 octobre ne laisse pas non plus l’ombre d’un doute sur la racine profondément religieuse de l’engagement de son mouvement :

« Voilà l’Amérique frappée par Allah tout-puissant en son point le plus vulnérable, détruisant, Dieu merci, ses plus prestigieux buildings, remerciements et gratitude à Allah. Voilà l’Amérique remplie de terreur du nord au sud et d’est en ouest. Et nous remercions Dieu pour cela (...) Dieu a dirigé les pas d’un groupe de musulmans, un groupe d’avant-gardistes qui ont détruit l’Amérique, que Dieu les bénisse et leur accorde une place au paradis. »

Il n’entre pas dans mon propos de montrer que ni le Coran, ni la tradition musulmane n’approuvent de semblables actes [6]. Assez spontanément, nous pensons que la Tradition judéo-chrétienne est totalement immunisée contre de telles dérives. Est-ce si sûr ? Comme le soulignait récemment un groupe de théologiens brésiliens, on ne peut qu’être frappé de la ressemblance qu’il y a entre le comportement de ces terroristes et celui de différents personnages du Premier Testament. Ainsi Judith ne jeûne-t-elle et ne prie-t-elle pas avant de descendre jusqu’au camp d’Holopherne ? Sa prière est une immense protestation contre l’injustice et elle a l’intime conviction que son projet d’assassinat n’est autre que la volonté de Dieu. Le premier livre des Maccabées est rempli de semblables déclarations (1 Mc 2, 49-68 ; 3,3-9). L’épisode biblique qui a peut-être le plus d’affinités avec ce qui s’est passé le 11 septembre est celui de la mort de Samson (Jg 16, 22-31) : « Que je meure avec les Philistins ! » s’écrie-t-il alors que s’arc-boutant contre les colonnes du temple de Dagon, il fait s’écrouler celui-ci et entraîne dans sa mort plus de trois mille personnes... Le Nouveau Testament contient lui aussi des textes qui peuvent troubler. Exemplaire à ce propos est le livre de l’Apocalypse, ce livre de la Révélation qui entend précisément dévoiler le sens de l’histoire. Les attentats de New York et Washington peuvent évoquer son chapitre 18 qui décrit la chute de Babylone :

« Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la Grande ; elle s’est changée en demeure de démons, en repaire pour toutes sortes d’esprits impurs, en repaire pour toutes sortes d’oiseaux impurs et dégoûtants. Car au vin de ses prostitutions se sont abreuvées toutes les nations, et les rois de la terre ont forniqué avec elle, et les trafiquants de la terre se sont enrichis de son luxe effréné. (...) Voilà pourquoi, en un seul jour, des plaies vont fondre sur elle : peste, deuil et famine ; elle sera consumée par le feu. Car il est puissant le Seigneur Dieu qui l’a condamnée » (Ap 18,1-8).

Comme le font remarquer les théologiens cités plus haut, ce sont ces mêmes textes qui sont invoqués par tous les fondamentalismes pour justifier leur propos de purifier l’humanité...

Mais ces paroles pleines de violence sont aussi pour nous « Parole de Dieu », paroles pleines d’espérance, paroles qui alimentent la quête de justice des pauvres... Et cela parce qu’elles nous disent que Dieu est un Dieu fidèle, un Dieu qui ne nous abandonne pas à notre propre violence mais la traverse et la transfigure, jusqu’à la Croix et à la Résurrection.

L’histoire du salut

Le chapitre 3 du livre de la Genèse découvre la racine du péché – et donc de toute violence – dans le mensonge sur Dieu. Très subtilement le serpent attribue à Dieu un sentiment de jalousie vis-à-vis de l’être humain, suscitant le doute puis la transgression. De ce mensonge primitif qui projette en Dieu notre violence s’origine la chaîne de tous les maux : le désir d’être comme Dieu, mais sans lui et contre lui, l’appropriation de ce qui avait été donné pour être contemplé et non point ravi, l’esprit de profit, le refus d’assumer ses propres responsabilités, la souffrance du déchirement intérieur et la séparation d’avec notre béatitude. Au chapitre suivant on voit la violence s’étendre encore davantage avec le meurtre d’Abel. Le mensonge initial sur Dieu s’avère ainsi mensonge meurtrier : l’autre est nié en son humanité, nié comme frère et comme image de Dieu.

Toute l’histoire du salut – dont témoigne la Bible – n’est pas autre chose que l’histoire de la révélation (dévoilement) de l’authentique visage de Dieu, au milieu de mille résistances, jusqu’à sa pleine manifestation en Jésus. « Qui me voit, voit le Père. » En Jésus tout nous est donné ; cependant, pour que nous puissions accueillir ce don qui renouvelle le don originaire, la grâce de l’Esprit Saint doit se frayer un chemin au milieu de nos multiples résistances, tout comme elle a dû traverser l’épaisseur du péché des hommes tout au long de l’histoire du peuple d’Israël. Si la Bible nous parle, si elle est pour nous parole de Dieu, c’est bien parce qu’elle raconte notre histoire, celle de nos résistances et celle de l’inlassable amour de Dieu.

Rencontrer dans la Bible des épisodes qui ressemblent tant à ceux du 11 septembre, lire des prières qui ont tant de points communs avec l’action de grâce de Ben Laden [7], tout cela doit nous mettre en garde contre deux tentations : l’une, d’imaginer que nous sommes exempts de semblables sentiments, l’autre, de penser que les guerres et les massacres se situent en dehors de l’histoire du salut. Tout au contraire, les événements que raconte la Bible nous rappellent que le péché, le mensonge et la violence, s’ils ne sont point originaires, constituent cependant une triple dimension incontournable de notre être singulier et communautaire.

Je voudrais ici revenir sur le texte d’Ap 18, exemplaire à tant de points de vue. Après que Babylone ait été détruite, le Voyant nous fait contempler la lamentation des alliés de la grande ville réduite en cendre :

« Ils pleureront, ils se lamenteront sur elle, les rois de la terre, les compagnons de sa vie lascive et fastueuse, quand ils verront la fumée de ses flammes, retenus à distance par peur de son supplice. Hélas, hélas ! Immense cité, ô Babylone, cité puissante, car une heure a suffi pour que tu sois jugée ! » (Ap 18, 9-20).

Il y aurait beaucoup à dire à propos des marchands que décrit l’Apocalypse et des cours de Wall Street... et cependant, il nous faut être attentifs à ne pas tomber dans une lecture fondamentaliste. Si Babylone symbolise tous les empires, on ne saurait l’identifier immédiatement avec l’un d’entre eux. La Babylone de l’Apocalypse n’est ni Rome ni New York. Elle est le symbole de toute cité humaine fondée sur la violence et l’exclusion. Or quelle cité, quelle civilisation peut se dire innocente de toute violence et pure de toute exclusion ? Quand la Bible parle de Babylone, de ses violences et de ses turpitudes pour les condamner, elle parle de nous, de nos idolâtries, de notre aveuglement et de notre lâcheté...

Nous n’aimons guère voir ainsi mises en lumière notre méchanceté et notre obtusité. Nous préférons dénoncer celle d’autrui, en particulier celle de nos ennemis. Il est difficile d’accueillir sans réserve la révélation de notre péché, or cette résistance est l’indice même de notre péché. Comme le dit Paul dans la lettre aux Romains : « Il n’est pas de juste, pas un seul » (Rm 3, 10), car nous tenons « la vérité captive dans l’injustice » (Rm 1, 18). Mais ce même Paul nous révèle plus loin que « là où le péché a abondé, la grâce a surabondé » (Rm 5, 20). C’est bien là un des plus étonnants mystères de la Révélation chrétienne : ce par quoi nous nous éloignons de Dieu, Dieu en fait l’instrument paradoxal de notre salut. Le refus suprême jailli de nos cœurs mauvais, la condamnation à mort du seul juste, de l’unique innocent, Jésus, est le lieu de la révélation de l’infinie miséricorde du Père. Jésus est mort pour demeurer jusqu’au bout fidèle à sa mission de révélateur du véritable visage de Dieu, un Dieu qui est Père, Frère et Amour et certainement ni violent ni jaloux...

Conversion

Pour prendre conscience de notre péché et de notre justification gratuite en Christ, il nous faut rebrousser chemin, marcher à contre-courant, aller contre notre tendance à penser que, après tout, nous ne sommes pas si mauvais, surtout si nous nous comparons à ceux qui ont fait périr en quelques minutes plus de six mille innocents... Dans son évangile, Luc nous raconte comment « survinrent des gens qui rapportèrent à Jésus ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes. Prenant la parole, il leur dit : “Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens ? Non, je vous le dis, mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous pareillement. Ou ces dix-huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute, pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne voulez pas vous repentir, vous périrez tous de même” » (Lc 13,1-4).

Très significativement, Jésus n’évoque pas ces victimes en terme d’innocence ainsi que, spontanément, nous ferions [8] ; à ses interlocuteurs il demande :

« Pensez-vous qu’ils fussent plus coupables, que leur dette fût plus grande que celle des autres habitants de Jérusalem ? »

La réponse de Jésus est très claire : Non, ils ne sont pas plus coupables, mais ils ne le sont pas moins. Certes, il ne saurait être question de nier le caractère particulièrement odieux de ce qui s’est passé à New York et à Washington le 11 septembre, mais le mal commis ce jour-là ne doit pas cacher à nos propres yeux celui que nous hébergeons dans nos cœurs, non plus que celui des structures économico-socio-politiques de notre monde. Lorsque le Président Bush parle d’une guerre entre le bien et le mal, je crois qu’il a raison, mais non point dans le sens qu’il donne à cette expression [9]. La frontière entre le bien et le mal traverse chacun d’entre nous et la bataille fait rage à l’intérieur de nous tous. Qui d’entre nous peut se considérer innocent dans le sens profond du terme : non-nuisant, non-violent ? Qui d’entre nous ne pactise plus ou moins avec les structures de péché qui imprègnent le monde ? Si le péché est toujours personnel, nous savons par ailleurs que les structures de péché ne sont pas la simple somme des péchés individuels [10]. Le péché ne s’additionne pas ; il se multiplie.

Structures de péché : la contagion du mal

Le mal commis le 11 septembre ne naît pas de rien ; il est le fruit d’une histoire. Combien de haine a été accumulée pour que l’on en arrive à une telle abomination ? La mégalomanie d’un Ben Laden, le fanatisme suicidaire de ses fidèles, l’exaltation de leur sentiment religieux n’expliquent pas tout, loin s’en faut ! Pour que le mal puisse se déployer d’une manière aussi spectaculaire, il doit nécessairement plonger ses racines dans un terreau empoisonné. Le mal ne saurait naître que du mal. Certes, l’injustice d’une situation historique déterminée ne saurait jamais rendre pleinement compte du geste d’une personne. Jusqu’au cœur du mal, il reste toujours possible d’aimer ; le témoignage des martyrs d’hier et d’aujourd’hui, après celui de Jésus pardonnant à ses bourreaux, nous l’assure. Inversement, nous sommes tous confrontés au mystère de nos libertés capables de refuser le bien, de dire non à l’amour qui se donne... Ceci dit, au mal répond le plus souvent le mal, à la violence, la violence, en une spirale tant de fois observée. Pour comprendre les événements du 11 septembre nous devons nous rappeler « que nous vivons assis sur un volcan : celui de l’incroyable inégalité des richesses entre les pays du Nord et les pays du Sud, celui de la rancune et des séquelles issues de l’ère coloniale, celui de la tragédie du conflit israélo-palestinien et du sentiment légitime de révolte qui habite de nombreux Arabes solidaires des Palestiniens » [11].

Tout en déplorant sincèrement le sort des victimes des attentats, bien des habitants des pays du Sud se sont surpris à espérer que les États-Unis découvrent enfin ce qu’eux-mêmes vivent depuis des années à cause d’un système mondial qui engendre toujours de nouvelles injustices. Bien évidemment, les États-Unis ne portent pas seuls la responsabilité d’une telle situation ; nous sommes tous plus ou moins complices, tout comme les États-Unis ne sont pas les seules victimes du terrorisme islamiste, les peuples algérien et afghan ne le savent que trop. Ceci dit, on ne peut qu’attribuer une part importante de ladite responsabilité à la super-puissance nord-américaine. A qui on a donné beaucoup on demandera bien davantage... (Cf. Lc 12, 48). Qui a le pouvoir n’a pas seulement le pouvoir de faire justice, il en a surtout le devoir.

Ce devoir de justice s’étend bien au-delà de la sphère de compétence du gouvernement américain ou de quelque gouvernement que ce soit ; il s’étend jusqu’à nous. De quelle manière fais-je ou ne fais-je pas justice autour de moi ? Quel est mon engagement ici et maintenant, en faveur des pauvres ? Si nous ne nous convertissons pas, nous périrons tous de la même façon... Je voudrais ici partager une pressante invitation que divers amis italiens m’ont transmise :

« Le parti de la paix n’a d’autre possibilité que de continuer à travailler avec les instruments de la paix. Il nous faut affirmer de toutes nos forces que nous pouvons et que nous devons retirer notre soutien économique aux multinationales de la mort (...) Désormais ces choix ne sont plus seulement justes et convenables, il sont urgents et ne sauraient être renvoyés à plus tard » .

Certes nous ne pouvons nous battre sur tous les fronts et, comme le propose le P. Alex Zanotelli [12] :

« Chaque communauté devrait assumer un engagement précis, pour se relier ensuite aux autres communautés. Parce que c’est du bas que naîtra quelque chose de nouveau et c’est à nous de le faire naître. C’est la grande lutte contre le Dragon de l’Apocalypse, non pour le tuer mais pour le changer. L’Agneau peut transformer le Dragon, afin que Babylone devienne la cité de Dieu, l’épouse de l’Agneau ».

Révélation

En frappant le World Trade Center et le Pentagone, les terroristes n’ont pas frappé à l’aveuglette. Ils ont détruit les principaux symboles de la puissance économique et militaire. Outre leur dimension d’appel à la conversion, les événements du 11 septembre ont donc une fonction de révélation. Comme l’écrivait Jean Vanier dans son message du 14 septembre, cette attaque « révèle une fois de plus la terrible vulnérabilité de notre monde et de chacune de nos vies. Beaucoup d’entre nous vivons dans des pays où nous nous sentons en sécurité. Soudain notre sécurité et notre vision de la vie ont été ébranlées. »

Au temps des derniers rois de Juda, personne ne pensait que la Ville Sainte puisse tomber aux mains des ennemis ; le Seigneur lui-même ne la protégeait-il pas depuis le Temple dont il avait fait sa demeure ! Le prophète Jérémie dénonça cette fausse assurance (Jr 7, 1-15) en soulignant combien la protection du Seigneur n’était point magiquement assurée par l’inviolabilité présumée du Sanctuaire mais se donnait bel et bien dans l’accomplissement de sa volonté de justice :

« Si vous améliorez réellement vos voies et vos œuvres, si vous avez un vrai souci du droit, chacun avec son prochain, si vous n’opprimez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve, si vous ne répandez pas le sang innocent en ce lieu et si vous n’allez pas, pour votre malheur, à la suite d’autres dieux, alors je vous ferai demeurer en ce lieu, dans le pays que j’ai donné à vos pères depuis toujours et pour toujours. »

Après le 11 septembre nous devons nous interroger sérieusement : En qui et en quoi avons-nous mis notre confiance ? « Là où est ton trésor, là sera ton cœur » (Mt 6, 21), nous dit Jésus. La révélation de notre fragilité s’allie ainsi à l’impératif de la conversion pour nous inciter à nous engager à travailler à davantage de justice et de paix, dans un esprit d’humilité et de miséricorde.

« De la mesure dont vous mesurez on usera pour vous » (Mt 7, 2), nous dit encore le Seigneur. Au chapitre 25 de Matthieu, le Christ, Seigneur et Juge de l’histoire, s’identifie avec les petits et les pauvres, les exclus et les marginaux, les étrangers et les malades (Mt 25, 31 ss). Aujourd’hui, ce sont autant les victimes des massacres aux États-Unis ou en Algérie, en Israël ou en Palestine, en Tchétchénie ou au Ruanda que les foules de réfugiés au Pakistan ou en Afrique Centrale, ou encore les masses appauvries de l’Inde ou de l’Amérique Latine, ou encore les handicapés de toutes les nations qui constituent le lieu du jugement de notre monde. Quel sort leur avons-nous réservé ?

Le Shalom, projet de Dieu pour l’humanité

Il n’est pas possible que les victimes des attentats de New York et Washington – et toutes les autres victimes de nos communes violences – soient mortes en vain, ou pis encore, que leur sort tragique ne soit prétexte pour augmenter encore le poids de violence qui pèse sur les épaules des pauvres. La réponse à la violence du 11 septembre ne peut être purement militaire, (si tant est qu’elle doive l’être [13]), elle doit être construction patiente de la justice et de la solidarité, en un mot, de la paix. La Parole de Dieu nous invite au combat spirituel, au changement de style de vie, à la repentance pour nos péchés et ceux de nos Pères, en un mot : à la conversion, parce que Dieu prépare pour nous un monde où la justice habitera comme le chante Isaïe :

« Dans le désert s’établira le droit et la justice habitera le verger. Le fruit de la justice sera la paix, et l’effet de la justice repos et sécurité à jamais. Mon peuple habitera dans un séjour de paix » (Is 3216-17).

Dieu prépare pour nous ce monde de paix – la ville sainte où Dieu essuiera les larmes de nos yeux (Ap 21, 4) descendra du ciel (Ap 21, 10) – mais il ne le prépare pas sans nous : les habitants de la cité de Dieu sont ceux qui ont lavé leurs vêtements dans le sang de l’agneau (Ap 7, 14) : tous les martyrs de la vérité, de la paix, de la tendresse de Dieu, tous les petits de la terre qui sont restés fidèles à la vérité de leur cœur, tous les humbles, les affamés et assoiffés de justice, tous ceux qui savent pardonner, car ils ont aimé d’un « amour sans revers de haine » [14].

Né au Mans en 1958, Frédéric Vermorel découvre à l’âge de treize ans les figures de Gandhi, Lanza del Vasto, Martin Luther King et Dom Elder Camara. Études à l’Institut National des Langues Orientales et à l’Institut d’Études Politiques à Paris. Service civil à l’Arche de Jean Vanier. C’est là qu’il découvre la mission de réconciliation des personnes handicapées. En 1984, il devient membre de la communauté de Santa Maria delle Grazie, une fondation italienne récente qui s’insère dans la triple filiation de Taizé (monastique et œcuménique) de Pax Christi (spiritualité de la paix) et Spello (insertion, accueil et vie fraternelle). Il s’y laisse façonner par la Parole de Dieu, son amour pour la liturgie, sa préoccupation particulière pour le dialogue entre chrétiens et musulmans. En 1996, il revient pour un an à l’Arche avant de commencer des études à l’Institut d’Études Théologiques (I.E. T.) de Bruxelles. Il vit actuellement à La Viale Europe, une communauté de vie formée de pères jésuites et de laïcs, engagés dans l’apostolat auprès des jeunes et des institutions européennes.

[1La chapelle de la Résurrection (à Bruxelles) est un lieu de culte catholique a vocation œcuménique. Rachetée et restaurée par une association composée principalement de fonctionnaires européens, elle se veut un signe modeste, mais réel, de la place que les Églises ne sauraient manquer de tenir dans l’effort de construction d’une Europe de la solidarité.

[2On sait aujourd’hui que ces images – qui firent plusieurs fois le tour de la planète– correspondent en réalité à des faits circonscrits dans le temps comme dans l’espace. Par delà l’exploitation médiatique qui en a été faite, elles interpellent vivement toute conscience.

[3Ainsi que l’a montré René Girard, le message biblique a joué un rôle fondamental dans cette « mise en distance » unique dans l’histoire de l’humanité.

[4Car la situation est fort différente tant en Amérique du Nord que sur le reste de la planète.

[5Impériale, en l’occurrence, et donc foncièrement idolâtre...

[6Autant que de la tradition musulmane, il conviendrait de parler des traditions théologiques musulmanes, lesquelles sont aussi diverses et variées que celles qui traversent le christianisme. L’obscurcissement de ce pluralisme est l’un des drames de l’Islam contemporain ainsi que l’ont bien vu divers analystes. Très instructif à cet égard est l’article d’Abdelwahad Meddeb, « La maladie de l’Islam », paru dans le numéro d’octobre 2001 de la revue Esprit. La question de la signification théologique des événements du 11 septembre, en particulier et du recours à la violence, en général, se pose bien évidemment autant aux musulmans qu’aux chrétiens. Une telle interrogation ne pourra que relancer la question de la place de l’herméneutique en Islam, et, par voie de conséquence, celle du pluralisme théologique, culturel et politique.

[7Cf. le texte d’Ap 18 cité plus haut.

[8Depuis la première rédaction de ce texte a paru l’admirable message de Jean Paul II pour la journée mondiale de la paix : Il n’y a pas de paix sans justice, il n’y a pas de justice sans pardon. Sans réticence aucune, le pape y qualifie d’innocentes les victimes des attentats terroristes du 11 septembre. Il est évident qu’il entend simplement souligner le caractère injuste de leur mort et non se prononcer sur la qualité de leurs âmes.

[9Comme l’a fait remarqué Frédéric Lenoir dans un bel article publié dans le journal Le Monde : « Lorsqu’il parle d’une grande croisade “des forces du Bien contre les forces du Mal’’. George W. Bush utilise le même langage naïf et manichéen que celui de l’Ayatollah Khomeiny ou de Ben Laden. »

[10Cf. Sollicitudo rei socialis, 36, 37, 38, 39, 40 et 46.

[11Frédéric Lenoir, op. cit.

[12Missionnaire Combonien, ancien directeur de la revue missionnaire Nigrizia, le P. Alex Zanotelli vit depuis une quinzaine d’années au milieu des plus pauvres de la planète, à Korogocho, un immense bidonville établit sur la décharge de la ville de Nairobi (Kenya).

[13« Le christianisme ne fait que commencer », écrivait naguère le P. Alexandre Men, et nous ne faisons qu’entrevoir les possibilités que la non-violence évangélique recèle dans le domaine des relations entre nations. Il a fallu des siècles pour que l’esclavage soit non seulement perçu comme un mal, mais encore concrètement éradiqué. Combien de temps nous faudra-t-il pour que nous découvrions les voies d’une résolution non-violente chrétienne des conflits ? L’on ne saurait cantonner la non-violence dans le domaine de l’agir purement prophétique. Une prophétie qui renoncerait à sa traduction politique – et donc sapientielle – se condamnerait d’elle-même à l’insignifiance.

[14L’expression est de Lanza del Vasto, ce chrétien et disciple de Gandhi, dont nous avons fêté le centenaire de la naissance le 29 septembre 2001.

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