Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Sur l’avenir

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°1999-6 Novembre 1999

| P. 401 -407 |

Un titre énigme invitera sûrement à lire cette courte note. Un mot de son origine doit pourtant la situer. Lors de notre Conseil annuel, nous nous étions proposé d’examiner l’avenir de la revue Vie Consacrée (l’enquête à laquelle vous avez répondu en était la préparation et l’analyse des quelque 315 réponses vous sera communiquée dans le premier numéro de l’An 2000). Sans être avare de réflexions et suggestions à ce propos, Sr N. Hausman en a profité pour judicieusement déplacer et ouvrir quelque peu l’angle de notre approche. Deux lieux ont été visités pour cela. D’abord un livre, celui d’Anne Sizaire, Religieuses apostoliques aujourd’hui. Des femmes presque comme les autres, ensuite, en écho à l’article de B. Malvaux (V.C. 1999, 298-309), le texte préparatoire au Synode sur l’Europe ont fourni l’occasion de ces réflexions, dirons-nous intempestives ? Elles ne sont pas sans nous aider à entendre et le cri de Cl. Boff, et les paroles du Cardinal Danneels. En elles-mêmes elles sont stimulantes.

Plutôt que de répondre in recto à la question de l’avenir de Vie consacrée en l’an 2000, j’ai choisi de vous parler de deux lectures récentes ; ce que j’en dirai permettra peut-être de revenir à la question qui nous occupe, comme vous allez le voir. J’ai été frappée, cet été, par la lecture d’un ouvrage d’apparence modeste, paru sous le patronage de Pascal Thomas, et qui est consacré aux religieuses de vie apostolique ; il contient des questions majeures, auxquelles la revue devra évidemment encore s’affronter (1). D’autre part, j’ai pu lire d’assez près, en face du bel article de B. Malvaux paru dans notre dernier numéro, l’ Instrumentum laboris préparé pour le prochain Synode sur l’Europe ; je crois utile de vous dire mon sentiment sur la place qui y est faite à la vie consacrée (2).

1. Sur l’ouvrage récent d’Anne Sizaire, Religieuses apostoliques aujourd’hui. Des femmes presque comme les autres

Pour faire bref, je me cite moi-même, dans la recension que je viens de déposer à la rédaction de la Nouvelle Revue Théologique.

Fidèle à ses principes, la collection Pascal Thomas publie, par la plume d’une journaliste avisée, un petit ouvrage performatif sur un sujet où il devient difficile de l’être : le monde des religieuses de vie apostolique, approché, de diverses manières, « sur le terrain ». On nous permettra d’épingler, de manière toute subjective, plusieurs citations-sources. Dès le début se fait jour une question qui reviendra dans tout le texte, jusqu’à la fin, et qui vaut le détour : « Pourquoi les religieuses apostoliques mettent-elles tant d’énergie à être si peu visibles ? » (13). « Or, qui, aujourd’hui, dans la sphère catholique, occupe le mieux le terrain ? Les laïcs et les religieuses apostoliques » (24). « Certes, après des siècles de présence ostensible, il y a eu la volonté, dans le sillage de Vatican II, d’enfouissement dans le monde, donc de discrétion. Mais aujourd’hui, si précisément leur mission a un sens, il est nécessaire et salutaire, au sens le plus fort, dans une société en perte de repères, de pouvoir bien distinguer qui sont les religieuses » (27). Depuis 1998, le désir d’être plus visibles s’est fait jour chez les religieuses apostoliques elles-mêmes (127). C’est en tout cas le désir final de l’auteur, de contribuer à l’espérance « des laïcs, des prêtres et de tous nos frères humains, pour qui le signe de la vie religieuse doit devenir plus clair, si discret qu’il veuille être », (130). Un fil rouge qui ne peut passer inaperçu.

D’autres problèmes sont cernés, avec grande finesse. D’abord celui de la « double vie », religieuse et professionnelle, mise en rapport avec « le quotidien de très nombreuses femmes d’aujourd’hui, obligées de jongler, plus ou moins bien, entre vie professionnelle et vie familiale » : « les congrégations apostoliques ne se sont peut-être pas assez penchées sur la nécessité d’un travail intérieur, en profondeur, quant à l’harmonie des “doubles vies” de leurs membres » (54). La question des sœurs qui vivent seules est entendue comme l’expression d’une « vie religieuse originale : après tout, la vie en commun, le partage du même toit, n’ont jamais fait l’objet d’un vœu... Demain, cette mobilité (passage entre différents modes de vie et d’habitats) paraîtra-t-elle normale ? » (87). Des religieuses apostoliques deviennent vierges consacrées (quand la vie communautaire n’est plus qu’une entrave), d’autres se déplacent vers la vie contemplative (quand la recherche spirituelle demeure inassouvie) : est-ce à dire que la vie religieuse deviendrait temporaire, ou prendrait des formes successives ? (98-99). L’auteur pense que « de plus en plus de sœurs vont choisir de vivre seules, au moins pendant un temps, d’autres, de s’engager sans vœux définitifs, et de sortir ensuite » (124). Enfin, on relèvera deux réflexions intéressantes en ce qui regarde les prêtres : « C’est bien souvent un membre de la Compagnie de Jésus qui met en contact des postulantes potentielles avec tel ou tel institut. Les Jésuites apparaissent avisés pour détecter les vocations et savoir où envoyer la ou les intéressées » (104). Enfin, un personnage qui fut autrefois incontesté a désormais de plus en plus de mal à trouver sa place dans la vie des congrégations : il s’agit de l’aumônier. Disons-le tout net : au train où vont les choses, il sera bientôt à ranger dans la galerie des curiosités du passé » (108).

Voilà un tableau fort suggestif des faiblesses et des promesses de la vie religieuse apostolique en France, donc en Europe occidentale aujourd’hui : saurons-nous affronter les combats qui nous y sont proposés ? [1]

2. Sur l’Instrumentum laboris du Synode des Évêques consacré à l’Europe : « Jésus Christ vivant dans son Église, source d’espérance pour l’Europe »

Un Synode sur l’espérance, après celui de 1991 qui portait sur la liberté. Un instrument de travail bâti, de manière assez superficielle, sur l’épisode d’Emmaüs, et composé de trois parties que je résume comme suit : l’Europe (ou les signes des temps), Jésus Christ (et la question de la foi), l’Église (et la question de l’espérance).

La première partie (5-24) fait une analyse globale de la situation, dix ans après la chute du mur, et prend son départ dans le précédent synode pour l’Europe [2]. Son ton est assez mesuré ; on y souligne les côtés positifs aussi bien que les côtés négatifs de la dernière décennie.

La deuxième partie (25-34) est très brève ; elle réaffirme la foi en Jésus, ressuscité et sauveur, présent dans son Église, comme une chance pour l’Europe [3]. Il n’est pas inutile de faire remarquer que l’Instrumentum laboris se démarque (notamment dans la 3. partie) de la position qu’on croyait établie sur « les racines chrétiennes de l’Europe » [4] et qu’il n’hésitera pas à parler, pour l’Ouest, d’une Église « rentière » [5].

La troisième partie est de loin la plus longue et la plus composite, la plus intéressante aussi, à mon sens. Elle est constituée en fait de deux tableaux, l’un sur l’Église comme lieu de communion, l’autre sur sa triple responsabilité de « l’Évangile de l’espérance » : martyria, leitourgia, diakonia.

La conclusion semble en deux mouvements, elle aussi : elle s’achève une première fois, comme il est de coutume depuis Jean-Paul II, sur la figure de Marie, « Mère de l’espérance », puis elle reprend son élan pour mettre le Synode en perspective jubilaire : arrivant en effet à la fin des autres assemblées spéciales du synode des évêques, « il pourra constituer une occasion favorable pour faire mémoire du lien qui unit l’Europe aux autres continents... pour accueillir, dans la logique d’un échange de dons, tout ce que l’Église des autres continents a à dire à l’Église qui est en Europe..., (pour lancer) des provocations et (offrir) des indications concrètes aux Églises particulières européennes pour qu’elles puissent vivre en plénitude le don de l’Année sainte ».

Mais ce qui nous intéresse pour l’instant, c’est sans doute de savoir comment l’article de Benoît Malvaux trouve sa suite. « Que peut attendre la vie consacrée du prochain synode pour l’Europe ? », demandait-il [6], en confrontant les Lineamenta « européens » aux travaux des autres synodes continentaux.

La première surprise est que la vie consacrée est, cette fois, fortement représentée, sous des appellations diverses - je compte 18 occurrences en tout, dont 7 pour l’adjectif religieux [7] (voire, monastique) et 11 pour l’expression « vie consacrée » [8] (parfois employée comme déterminatif).

La deuxième surprise, c’est que la vie religieuse et/ou consacrée est plutôt prise en bonne part, même s’il faut un peu nuancer le propos. On dira, d’une part, que les religieux de l’ouest envoyés à l’est ont eu du mal à comprendre les situations locales (7), mais aussi que les religieux de l’est ont pu retourner vivre dans leurs communautés (9) ; on va noter que, dans certains pays croissent les vocations (idem), mais qu’ailleurs leur nombre s’écroule (14) ; l’importance du rapport entre les évêques et les religieux est soulignée (15), ainsi que l’existence de « centres de vie consacrée » ouverts au pluralisme religieux (20) et l’on relèvera les initiatives de solidarité réalisées par les « personnes consacrées » (17), mais on rappellera aussi le vieillissement du personnel engagé dans l’évangélisation, notamment des personnes appartenant aux instituts de vie consacrée, vieillissement qui « offre une image plutôt fatiguée et peu dynamique de l’Église et constitue un obstacle aux vocations » (56). Etc.

Cependant, en substance, le tableau n’est pas trop sombre, puisque l’on admet qu’il faut compter, parmi les chrétiens mêmes minoritaires qui portent le poids de la vie ecclésiale, « de nombreuses communautés de vie consacrée » (34) - seule mention de notre sujet dans la partie centrale du document. Plus loin, on saluera la religiosité de conviction qui anime des minorités plus ou moins importantes, parmi lesquelles le document cite « les communautés de vie consacrée et les groupements de laïcs qui y sont liés » (43). De plus, les communautés monastiques et religieuses sont entendues comme des lieux d’éducation à la spiritualité (du désert, 44), et les communautés de vie consacrée sont connotées positivement dans le domaine de la collaboration entre les prêtres et les laïcs (49). Elles sont aussi un lieu propice au progrès œcuménique (60), en particulier dans la vie monastique (idem). Les consacrés relèvent (eux aussi) de la réponse de l’Église au devoir d’annoncer le Christ (66), et leur vie liturgique vérifie le mystère qu’elles vivent (68). Ils doivent donc être (eux aussi) encouragés « à retrouver et à manifester la joie d’une existence entièrement consacrée au Seigneur », etc. (81). Bref, la présence et l’action de la vie consacrée relève par son témoignage de communion de l’échange des dons des Églises et des Communautés ecclésiales d’Europe (86).

La troisième observation que je ferai, et qui est peut-être plus préoccupante, c’est que la vie consacrée et/ou religieuse fait souvent partie d’une série. Ce n’est pas l’ecclésiologie de communion que je mets ainsi en cause, mais l’habitude qui peut se prendre de parler de la vie consacrée comme une sorte de variante des forces sur lesquelles on peut (encore) compter dans les Églises d’Europe aujourd’hui. Je laisse de côté l’expression déjà critiquée par le Père R. Carpentier au sujet des vocations sacerdotales et religieuses (14). Mais des séquences nouvelles font leur apparition, comme « communautés ecclésiales, centres de vie consacrée, groupes et mouvements » (20), ou bien « communautés de vie consacrée, secteurs des différents agents de la pastorale et membres de diverses associations et mouvements ecclésiaux » (34) ; on met aussi en évidence « les communautés de vie consacrée et les groupements laïcs qui y sont liés, les membres des groupes et de mouvements ecclésiaux, et même des personnes individuellement et des familles de différentes paroisses » (43) ; plus précisément encore, on loue les expériences liturgiques répandues dans « les communautés religieuses renouvelées, dans les nouvelles fondations de vie consacrée et dans les nouveaux mouvements ecclésiaux » (68). Comment désigner plus clairement les lieux où se joue l’avenir ? C’est pourtant là une manière de parler qui « utilise » la vie consacrée en termes de capacité pastorale et qu’il vaut la peine de peser.

Au total donc, la vie consacrée, surtout religieuse, avec ses problèmes de vocations et de vieillissement, est plutôt traitée avec les précautions qu’on réserve à un grand malade - mais on ne lui demande, finalement, pas grand-chose, et certainement rien de spécifique ; on ne lui rappelle en tout cas jamais qu’elle a évangélisé l’Europe et se trouve encore devant cette tâche aujourd’hui.

Sœur du Saint-Cœur de Marie, de la Hulpe (Belgique), professeur de théologie à la Faculté jésuite de Bruxelles. Supérieure générale. A participé comme expert au Synode de 1994 sur la vie consacrée et a été choisie comme auditrice à celui sur l’Europe.

Erratum Nous prions le P. Famerée et nos lecteurs de bien vouloir excuser une coquille qui a altéré le sens de la note 1 de la page 252, à la 3ème ligne avant la fin. Il faut lire : « Nous avons ici un exemple typique de relecture universaliste de Vatican II, une relecture qui n’a pas encore reçu l’ecclésiologie de la communio Ecclesiarum avec tout ce qu’elle implique... »

[1Cité du Vatican, 1999, 104 pages.

[2« C’est lui le secret de la force de l’Europe » (29).

[3« Peu nombreux sont ceux qui pensent qu’il est possible d’affirmer que l’Europe a une âme chrétienne... Il semblerait plus acceptable de dire qu’il est encore possible de trouver des racines chrétiennes profondes dans l’histoire et dans les événements de l’Europe... Cependant, il est indubitable que la foi chrétienne appartient, d’une manière radicale et déterminante, aux fondements de l’identité européenne » (51).

[4Notamment : « ...comment en Europe, continuer d’être le signe d’un Dieu qui sans cesse est à la recherche de l’homme, en étant nous-mêmes disposés à perdre notre position de rentiers pouvant nous donner l’illusion que nos pays sont encore chrétiens, mais en étant aussi fermement déterminés à rendre compte de l’immense espérance que nous avons en nous ? » (75).

[5In VC 4-5 (1999), 298-309.

[6Aux numéros 7, 9 (2 fois), 14, 43, 60, 68.

[7Aux numéros 15, 17, 20, 34, 43, 49, 56, 60, 66, 81, 86.

[8Ainsi, la trilogie prêtres-religieux-laïcs est bien représentée (9, 56, 66...). Voir, dans une sémantique connexe, les occurrences des numéros 44 et 60.

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