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La formation des prêtres

Colloque pour recteurs de Séminaires (1/2) Leuven, 25 août 1998

Godfried Danneels

N°1999-6 Novembre 1999

| P. 396 -400 |

Les propos de Mgr Danneels, tenus lors du Colloque pour recteurs de Séminaires en août 1998, ne sont pas une réponse directe aux interrogations de l’article qui précède. Nous en publions ici l’introduction, comme une analyse autorisée de « l’état de la question » d’abord, mais aussi, et il s’agit toujours de cela dans les réflexions du Cardinal Archevêque de Malines-Bruxelles, comme une parole d’exhortation et d’Espérance propre à ouvrir des pratiques pastorales appropriées et spirituellement fondées.

En guise d’introduction à ce symposium on m’a demandé de tracer à grands traits l’état de la formation des prêtres après le concile : enjeux, choses accomplies, choses qui restent à accomplir. Je me bornerai à vous donner quelques éléments de réflexion, car, au cours de cette session d’autres orateurs vous expliqueront ce qu’il faut expliquer, poseront des questions et situeront les problèmes.

Je dois, évidemment, limiter mon exposé. En premier lieu je vous renvoie à l’instruction post-synodale Pastores dabo vobis, parue en 1992, qui contient beaucoup d’éléments de réflexion, traitant de la situation générale des vocations et de la formation des prêtres dans l’Église universelle. Or je suis un évêque de l’Europe Occidentale. Je parlerai donc surtout de la situation et des enjeux en cette Europe, mais aussi aux États-Unis et au Canada, tout en vous priant de m’excuser des limites que la discrétion m’impose.

Enfin, je parlerai en mon nom personnel, ce qui veut dire que j’avancerai des opinions certainement discutables, car je n’ai aucune prétention au monopole de la vérité. Tout ce que je vais dire est finalement le résultat, le fruit, d’une vingtaine d’années d’épiscopat en Belgique, en Europe Occidentale, dans un monde profondément sécularisé.

L’enjeu, « le challenge » du séminaire est celui-ci : former le prêtre éternel tel que Jésus l’a voulu dans les Évangiles, former des prêtres pour toujours mais destinés à notre époque. C’est là tout le problème : lui conserver son identité profonde tout en l’adaptant à chaque moment de l’histoire, à chaque culture, chaque pays. C’est le problème de la formation au séminaire, mais c’est en même temps, sa richesse et son défi.

D’abord, une précision. L’Occident, c’est l’Europe du Nord (à peu de chose près, à partir des Alpes) ; c’est aussi le Canada et les États-Unis. Le grand défi de la formation au séminaire dans ces différentes régions est la raréfaction extrême des vocations sacerdotales. Nous avons très peu de jeunes prêtres, surtout en Europe. Cette raréfaction des vocations sacerdotales détermine beaucoup de choses dans la conception des séminaires ainsi que dans ses difficultés, ses problèmes. Par exemple : puisqu’il y a peu de vocations, les séminaires deviennent des groupes restreints, ce qui est au point de vue humain un désavantage. Lorsqu’on se forme à quatre ou cinq, même à vingt plutôt qu’à quatre-vingts ou cent, les conflits sont plus forts, les difficultés interpersonnelles plus importantes. La charge elle-même de la direction est plus difficile, confrontée à quelques unités seulement. Par ailleurs, les séminaristes ont l’impression d’être des exceptions dans le monde : « Qui se fait encore prêtre de nos jours ? » Cela produit une psychologie d’exception, avec tout ce que cela comporte comme découragement, doute, hésitation, remise en question.

Le recrutement se fait d’ailleurs de manière un peu chaotique. Autrefois, au sortir des humanités à dix-huit ans, c’était, pour ceux qui le voulaient, l’entrée au séminaire. Aujourd’hui, les séminaristes arrivent à dix-huit, vingt, quarante ans. Chaque candidat a son histoire tout à fait personnelle et différente de celles des autres. Il n’y a plus de cas classique, mais bien des cas exceptionnels à accompagner dans leur caractère d’exception, ce qui ne simplifie pas la tâche de direction. Ce sont des menus à la carte.

On s’est très souvent demandé quelle était la cause de la raréfaction des vocations sacerdotales. Elles sont multiples. Actuellement, en Flandre (le Nord de la Belgique), il y a neuf entrées pour cinq millions de catholiques. Il est difficile de s’expliquer la chose. Nous vivons une bonne tradition chrétienne, les gens sont généreux, notre jeunesse l’est en particulier. Alors, quelles sont ces causes ? J’en énumérerai seulement quelques-unes :

  • devenir prêtre n’est plus une promotion sociale.
  • les familles se rétrécissent. Si l’on n’a que deux enfants, il semble douloureux que l’un des deux devienne prêtre. D’autre part, les familles d’où proviennent les séminaristes sont souvent des familles blessées par le divorce. Ce qui veut dire que, pour le candidat, il y a moins de chaleur affective stabilisante.
  • notre société est presque entièrement sécularisée. Dieu semble avoir émigré de la vie publique. On n’en parle plus ni dans les journaux, ni à la télévision, ni à la radio, sauf cas très exceptionnel. Il s’est réfugié dans la vie strictement privée. Les prêtres deviennent donc des personnages publics pour intérêts privés.
  • beaucoup de personnes et même beaucoup de jeunes séminaristes portent en eux une image négative de l’Église et du prêtre. Surtout du prêtre diocésain, car celui-ci semble un pauvre homme. Pourquoi ? D’abord, parce qu’il est « généraliste », devant tout faire dans sa paroisse ; tandis que le religieux, assez souvent, devient « spécialiste ». De plus, il n’a pas le support d’une communauté. Il est seul. Il est confronté directement avec tous les problèmes. Il est seul. Tout cela crée une image négative du prêtre, image difficile à assimiler quand on entre au séminaire.

Mais ce qui est encore beaucoup plus difficile et plus dur pour le jeune séminariste et pour le nouveau prêtre, c’est, dans la société, la disparition du regard sur l’invisible. Le monde ne voit plus Dieu. Quand il le voit encore malgré tout, ce Dieu subit le phénomène de la réduction : il n’est plus Quelqu’un, il est une énergie vitale cosmique. Le Christ est un personnage parmi d’autres. Il y a Bouddha, Mohammed, et d’autres. Jésus n’est plus un être tellement exceptionnel. Il reste intéressant, mais il n’est plus unique. L’Église devient une sorte d’unesco à but spirituel et philantropique, elle soigne les uns et les autres sous l’aspect plutôt spirituel. C’est une unesco, mais pas un mystère. Et surtout, la parole du prêtre est une parole qui ne tient plus sa vraie valeur du fait qu’il est envoyé par le Christ. On se pose d’autres questions : est-il éloquent, sait-il nouer des relations, est-il communicatif ? On juge la parole de Dieu et la prédication selon les lois des sciences humaines et non plus selon la foi. Quant à l’autorité pastorale du prêtre, on ne la considère plus comme liée à l’envoi par le Christ, à l’exousia (le Christ qui communique). La seule question est : « Est-il un bon animateur ? » On ne considère donc plus Dieu, le Christ, l’Église, le prêtre dans leur aspect mystérique et mystérieux. Aussi y a-t-il disparition presque totale du sens de la sacramentalité. Que l’Église soit un sacrement de salut, que la Parole soit le sacrement de la communication divine et de la révélation, que l’Eucharistie soit quelque chose de sacramentel et non pas seulement une sorte de symbole noble et grand, que la messe soit plus qu’une pièce de théâtre, même au sens le plus élevé, tout cela est loin des conceptions actuelles. Derrière les symboles, la profondeur n’est plus perçue. C’est ce dont se plaignait Romano Guardini à la fin de sa vie quand il disait : « Nous avons une tache aveugle sur notre rétine ; nous ne voyons plus l’invisible ». C’est tout a fait exact. C’est là le grand problème pour les jeunes prêtres, que de pouvoir accepter et croire qu’en eux, dans leurs paroles, dans leurs gestes et dans leur autorité, il y a un aspect sacramentel profond, accessible seulement par la foi. Car continuellement, ils sont comparés à de bien meilleurs orateurs, de bien meilleurs communicateurs, de bien meilleurs organisateurs de vie communautaire que sont souvent les laïcs. Oui, le prêtre ne se différencie de ceux-ci que par quelque chose qui est accessible seulement par la foi : la sacramentalité. Elle est difficile à percevoir.

  • la difficulté - presque l’impossibilité - pour les jeunes de supporter la souffrance. La souffrance est à combattre, c’est certain, mais nos jeunes sont incapables de lui reconnaître une signification profonde. La plupart n’ont d’ailleurs jamais souffert dans leur corps. Plusieurs n’ont jamais été mouillés par la pluie. Il pleut ? On les conduit en voiture ! Au synode pour la formation sacerdotale, l’archevêque de Sydney, le cardinal E. Clancy, a dit : « Je m’étonne que certains jeunes prêtres, fraîchement ordonnés, il y a deux ou trois ans, quittent le ministère, non en raison du célibat, non à cause d’une crise de foi, mais à cause du fait qu’ils sont incapables de supporter l’échec. Ils n’ont jamais appris à intégrer la croix dans leur vie, et ils quittent. » C’est pertinemment vrai. D’ailleurs, qui prêche encore la croix ? Actuellement, certains curés sautent à pieds joints par-dessus le Vendredi Saint et se retrouvent à la Résurrection. Et l’on se demande pourquoi le Christ est ressuscité s’il n’a jamais souffert. Le cardinal de Sydney avait raison quand il parlait en 1991 de l’impossibilité d’intégrer la souffrance.
  • il y a évidemment les prêtres en fonction au milieu de cinq ou six paroisses et leur sentiment de solitude, et d’inefficacité apparente, alors qu’aujourd’hui « l’efficacité » tient un rôle important. Ce principe qui relève de l’économie est transposé dans le spirituel.
  • la jeunesse de Belgique se laisse facilement enthousiasmer et engager dans des actions sociales et charitables. C’est très beau, mais c’est une générosité horizontale. La générosité verticale est tout autre chose. La spécificité du christianisme n’est pas la solidarité, mais c’est d’aimer Dieu « de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit ». Évidemment, aimer Dieu qu’on ne voit pas devient un grand problème.

Voilà quelques causes de la raréfaction des vocations sacerdotales dans mon pays.

Comment donc former des jeunes qui viennent du monde que nous avons décrit, avec la mentalité du séminaire que nous avons évoquée ? Comment former des prêtres pour l’avenir ? J’envisagerai trois points : la formation humaine, la formation intellectuelle et théologique, et la formation spirituelle.

(À suivre…)

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