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Le Père de Clorivière et les révélations de Paray-le-Monial

Daniel Dideberg, s.j.

N°1997-6 Novembre 1997

| P. 380-394 |

“Rendre amour pour amour à l’amour rédempteur bafoué et méprisé...”, voilà la “pointe spécifique” de ce qui a été livré à sainte Marguerite Marie et à saint Claude La Colombière et, à travers eux, la mission confiée à leurs familles religieuses respectives. L’article très documenté que nous proposons ici va bien au delà d’une curiosité historienne. Il y a peut-être des enjeux proprement apostoliques à examiner à sa lumière quand nous cherchons, sous des formes neuves bien sûr, une présence “cordiale” aux grandes questions et aux grandes souffrances de notre entrée en XXIe siècle. L’un ou l’autre mouvement ecclésial l’ont bien compris.
Ce texte a d’abord été publié en italien dans Ch.-A. Bernard, S.J. éd. Il cuore di Cristo Luce e Forza. In onore di San Claudio la Colombière. Simposio organizzato dall’Institu di Spiritualità del Università Gregoriana Roma 21-24 aprile 1993, Roma 1995, pp. 109-113. Ce texte mis à jour est reproduit ici en français, avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

À l’aube des temps modernes, la dévotion au Cœur du Christ connaît à Paray-le-Monial un élan nouveau grâce aux révélations reçues par sainte Marguerite-Marie et authentifiées par son directeur spirituel, saint Claude La Colombière. C’est là aussi que les deux derniers nés des Ordres religieux - la Compagnie de Jésus et la Visitation Sainte Marie - reçoivent la mission de propager cette dévotion [1]. Sa pointe spécifique “c’est le désir de rendre amour pour amour à l’amour rédempteur bafoué et méprisé (en particulier dans l’eucharistie), par ceux-là même qui auraient du davantage l’aimer (c’est-à-dire les consacrés) [2]”. Cette redamatio réparatrice s’exprime par des pratiques bien connues : l’heure sainte, chaque nuit du jeudi au vendredi ; la communion réparatrice du premier vendredi du mois ; la fête annuelle du Sacré-Cœur, le premier vendredi après l’octave du Saint Sacrement.

L’essor de la nouvelle dévotion et ses vicissitudes ont-ils retenu l’attention de Clorivière ? Ont-ils marqué sa spiritualité du Cœur du Christ [3] ? Ses écrits [4] attestent une influence du message de Paray-le-Monial : les premiers concernent sa vie de jésuite jusqu’à la suppression de l’Ordre (1756-1773) ; les autres se rattachent à la fondation, en 1791, des Sociétés du Cœur de Jésus et du Cœur de Marie auxquelles il consacre ses forces jusqu’en 1814, date où il rétablit la Compagnie de Jésus en France. En dehors de ces deux périodes, l’œuvre de Clorivière comporte peu d’allusions à la dévotion au Cœur du Christ.

Un membre de la Compagnie de Jésus persécutée (1756-1773)

Entré dans la Compagnie de Jésus en 1756, Clorivière est régent à Compiègne quand les collèges sont fermés en France (1762). Devenu membre de la Province anglaise, il poursuit ses études à Liège, et est ordonné prêtre en 1763. Après sa troisième année de probation à Gand, en 1766, il séjourne quelque temps en Angleterre, puis revient à Gand en 1767, comme aide du maître des novices. En 1770, il devient chapelain des Bénédictines anglaises à Bruxelles jusqu’à son retour en France en 1775. Le 15 août 1773, a lieu sa profession solennelle. Le bref Dominus ac Redemptor par lequel Clément XIV décrète la suppression de la Compagnie dans le monde entier est notifié au Père Général, le 16 août, et promulgué par le prince-évêque de Liège (là où Clorivière fit profession), le 5 septembre de la même année.

Plusieurs documents de cette période reflètent l’influence de la dévotion parodienne au Cœur du Christ, principalement une neuvaine et un sermon sur le Sacré-Cœur.

Dès le premier écrit où est mentionné le Cœur du Christ, une lettre du 8 mars 1761, Clorivière, alors régent à Compiègne, invite son correspondant Ch. Fleury à l’amour réparateur :

“Efforçons maintenant de brûler d’un feu plus vif et plus pur pour l’aimable Jésus, en méditant et repassant le plus continuellement qu’il nous sera possible les tourments cruels auxquels son amour pour nous l’a condamné. Entrons un peu dans son Cœur divin, comme dans une fournaise ardente, pour y être tout à fait consommés. Quand aimerons-nous Jésus ? Quand lui témoignerons-nous de la reconnaissance, si nous sommes tièdes dans ces jours de salut où son amour éclate davantage et prodigue ses bienfaits avec une plus grande abondance ?”.

Au cours de sa grande retraite de troisième An, a lieu, le 6 juin 1766, la première fête du Sacré-Cœur instituée l’année précédente par le pape Clément XIII [5]. À cette occasion, Clorivière émet un vœu pour être délivré de son bégaiement et s’engage entre autres “à promouvoir en toute occasion le culte du Sacré-Cœur de Jésus” (N.I., t.I, pp. 176,186-187). La même année, en septembre, un compte de conscience relève sa pratique de l’heure sainte : “Le jeudi, pour honorer l’agonie de Notre-Seigneur dans le jardin, je prie de onze heures à minuit le soir” (p. 201).

Le 9 - 10 juin 1768, à l’occasion de la fête du Sacré-Cœur, le Journal d’oraison indique la vertu demandée, les résolutions qu’il prend et les grâces qu’il reçoit... :

“Jeudi 9. - Du Cœur de Jésus.
V. - Amour de gratitude.
Grâces : Ferveur.
Rés. - Souvenir continuel des bienfaits divins reçus par le Cœur de Jésus....
Vendredi 10. - De la fête du Sacré-Cœur.
V. - Amour de compassion et douleur pour les irrévérences, etc., commises envers le Saint Sacrement.
Rés. - Actes intérieurs de réparation fervents et continuels” (p. 278).

Nous trouvons ici la redamatio réparatrice caractéristique du message de Paray.

La retraite de juin 1771, communément appelée depuis J. Terrien [6] “retraite du Sacré-Cœur”, se nourrit entre autres de la lecture de la “Retraite” du Père La Colombière qui le premier fit connaître la grande révélation du Sacré-Cœur à Marguerite-Marie (N. I., t. 2, p. 46).

Venons-en aux deux documents principaux de cette période : la Neuvaine de 1770 et le sermon contemporain sur le Sacré-Cœur.

Le plan de la Neuvaine est simple :

“Les trois premiers jours, on considérera le Sacré-Cœur de Jésus dans ses rapports avec les hommes. Les trois jours suivants, dans ses rapports avec les saints, les anges et la bienheureuse Vierge. Enfin, les trois derniers jours, dans ses rapports avec Dieu” (FCM, p. 1).

La troisième journée montre comment la redamatio inclut la réparation :

“Le Cœur de Jésus dont la grandeur est méprisée, dont l’amour et les bienfaits sont payés de froideur et d’ingratitude, demande que nous lui fassions toutes les réparations possibles pour tant d’offenses” (p. 7).

Particulièrement présent dans l’eucharistie, l’amour du Cœur de Jésus est payé d’ingratitude non seulement de la part des hérétiques et des croyants mais encore des âmes consacrées :

“L’amour de notre aimable Sauveur ne fut pas vaincu par ces indignités et, son œuvre achevée, il ne put souffrir de se séparer de nous, même corporellement. Nous le possédons encore dans l’adorable Eucharistie. Mais de quelle manière les hommes reconnaissent-ils cet amour immense et tout divin ?
Hélas ! Ils paraissent conspirer ensemble pour faire repentir le Cœur de Jésus, si c’était possible, de cet excès incompréhensible. Les hérétiques lui refusent leur foi dans leur auguste sacrement et, comme si ce n’était pas encore assez, ils vomissent contre lui les plus exécrables blasphèmes et lui prodiguent toutes les insultes que peut lui suggérer l’enfer.
Parmi ceux qui croient au mystère, beaucoup n’y donnent pas plus d’attention que s’ils n’y croyaient pas et en vérité ils surpassent en ingratitude les incrédules eux-mêmes.
Combien de communions sacrilèges, de messes sacrilèges, combien de crimes abominables se renouvellent tous les jours, font au divin Cœur les plus cruels outrages et tournent en cause de damnation pour les malheureux qui s’y abandonnent les témoignages mêmes de son amour !
Quelle compensation du moins ne serait-il pas en droit d’attendre de la part des âmes qui se sont spécialement consacrées au service de Dieu ? Mais bien souvent, hélas ! celles-là mêmes à qui leur profession ferait un devoir de réparer les injures faites à leur Seigneur et à leur Époux, le pénètrent de la douleur la plus sensible par leur indifférence, leur froideur, leurs irrévérences” (pp. 7-8).

Nous retrouvons ici la plainte que le Seigneur adressait à Marguerite-Marie lors de la “grande révélation” de 1675 et l’invitation à l’amour réparateur :

“Nous n’avons pas de la peine à comprendre que tout ce que nous pouvons faire en esprit de réparation sera peu de chose. C’est pourquoi nous ne devons rien négliger. Commençons par nos propres fautes et qu’elles soient le premier objet de notre douleur” (p. 8).

Contemporain de la Neuvaine, le sermon inédit sur le Sacré-Cœur fournit plus de données sur la dévotion parodienne. De ce texte nous possédons une double version inachevée qui présente quelques lacunes, ajoutes, répétitions. Nous suivrons la version française qui est la plus complète, en relevant quelques variantes de la version anglaise.

En citant Jn 21,20, le début du sermon évoque la figure de saint Jean, le disciple bien-aimé, qui, à la dernière Cène reposa “sur le sein de Jésus, près de ce Cœur Sacré” :

“C’est là, dans ce Cœur Sacré, disent les saints, qu’il puise cette douceur, ce feu de la charité, ces lumières sublimes qui se sont répandues dans tous ses écrits et qui le distinguent de tout autre”. Il a mérité “le titre glorieux d’Apôtre du divin amour” (SJ, p. 1).

Comme le disciple bien-aimé, tout chrétien peut découvrir l’amour du Christ :

“Il semble que notre iniquité, maintenant arrivée à son comble, loin d’exciter son indignation et ses vengeances, l’ait porté au contraire à nous donner des nouvelles et de plus tendres marques de son amour. Il lui a plu de vous découvrir avec plus de clarté des richesses de son Cœur immense qui étaient en quelque sorte jusqu’ici cachées dans son Cœur ou du moins n’étaient connues que d’un petit nombre d’âmes choisies à qui cette faveur paraissait réservée. Ce divin Cœur est maintenant ouvert à tout le monde. Nous pouvons y entrer, nous pouvons y puiser à pleines mains les trésors de grâce, qu’il veut nous communiquer par le moyen de la sincère dévotion que nous aurons pour lui” (p. 1).

Avant d’exposer l’objet de la dévotion et sa fin, Clorivière s’attache d’abord et surtout à démontrer son origine divine :

“On reconnaît qu’une dévotion a Dieu pour auteur, lorsqu’elle est fondée sur quelque révélation particulière qu’il en a faite ; lorsqu’elle a quelque chose de merveilleux dans ses progrès, lorsqu’enfin le Souverain Pontife, Vicaire de Jésus-Christ, y a mis solennellement le sceau de son approbation” (p. 2).

Reste à prouver que la dévotion au Sacré-Cœur répond à ces trois critères.

Pour établir le caractère révélé de cette dévotion, sont d’abord examinés

“la personne à qui cette révélation a été faite, la conduite de Dieu sur elle, sa sainteté reconnue, l’examen qui en a été fait, le témoignage des personnes les plus dignes de foi qui en assurent unanimement la vérité ; enfin l’accomplissement de la promesse que cette révélation contient “(p. 3).

Quelle est la personne à qui cette révélation a été faite ?

“Notre Seigneur qui a coutume de se servir des instruments les plus faibles pour opérer les plus grandes choses, voulant découvrir au monde la dévotion à son Sacré-Cœur, daigna pour cela jeter les yeux sur une jeune vierge, simple et ignorante, mais ornée de toutes sortes de vertus, et qu’il avait prévenue dès l’enfance de ses plus douces bénédictions. À l’âge de vingt ans elle était religieuse de la Visitation, après avoir passé sa première jeunesse dans l’obscurité d’une campagne. Peut-on s’imaginer qu’une telle personne ait voulu tromper et en imposer au monde ? Mais n’a-t-elle point été trompée ? Peut-être aurait-on quelque sujet de l’appréhender, si la révélation que Notre Seigneur lui fit de son Sacré-Cœur ne lui avait été réitérée à diverses reprises ; mais non seulement elle en fut favorisée plusieurs fois, mais on peut assurer après le témoignage de tous ceux qui ont parlé de cette servante de Dieu, que sa vie n’était, ainsi que celle des Gertrude et des Thérèse, qu’un tissu de faveurs et de dons singuliers avec cette différence bien remarquable que les siennes tendaient toutes à un même but, je veux dire à l’honneur du Cœur de Jésus. Mais ce à quoi l’on doit faire le plus attention, c’est que les effets de ces faveurs étaient tout à fait divins. Plus elle en était favorisée, plus elle était humble ; plus elle était embrasée d’amour. Ces dons ne servaient qu’à la rendre plus soumise envers ses supérieurs, et ceux qui avaient le soin de son âme et à lui faire pratiquer en tout tous les actes héroïques de vertus. Ce sont les marques non équivoques par où l’on peut discerner qu’elle était sous la conduite de l’Esprit de Dieu, et non pas trompée par les illusions du démon ou celles de son imagination” (p. 4). “Je ne dis rien, ajoute plus loin le prédicateur, des miracles, juridiquement approuvés, par lesquels il a attesté la sainteté de sa servante, et comme mis le sceau aux faveurs qu’il lui avait faites” (p. 5).

Parmi les révélations que reçut Marguerite-Marie, Clorivière n’en retient que les deux principales à ses yeux. La première est la “grande révélation” de juin 1675, un jour de l’octave du Saint Sacrement, où le Christ exprime sa plainte devant l’ingratitude des hommes devant son amour, en particulier dans l’eucharistie. Il demande qu’une fête soit célébrée, le premier vendredi après l’octave du Saint Sacrement pour honorer son Cœur “en communiant ce jour-là et en lui faisant réparation d’honneur par une amende honorable” [7]. La seconde révélation est celle du 27 décembre 1673 ou 1674, le jour de la fête de saint Jean l’Évangéliste [8]. Lors de cette apparition, le divin Cœur de Jésus avec sa plaie béante est présentée à la Visitandine “comme dans un trône de feu et de flammes”, environné d’une couronne d’épines, surmonté d’une croix. Elle reçoit la révélation que le Christ doit être honoré “sous la figure de ce Cœur de chair dont il voulait que l’image fut exposée en public” [9].

Ces révélations divines ont été authentifiées par “des personnes éclairées et prudentes” : le “saint et savant Archevêque de Sens qui a écrit la vie de la servante de Dieu” (Il s’agit de J.-J. Languet de Gergy [10]) ; le “P. de la Colombière [11]” ; “tant d’auteurs respectables dont quelques uns ont traité de la dévotion du Sacré-Cœur, qui font tous mention de ces révélations” (sans doute, J. Croiset [12] et J. de Galliffet [13]) ; “une infinité de pieux Évêques dans toute la chrétienté qui sur la foi de ces révélations ont encouragé dans leurs diocèses respectifs la dévotion dont nous parlons” (p. 6).

La deuxième preuve de l’origine divine de la dévotion au Sacré-Cœur est son essor rapide et merveilleux.

“Ne voyons-nous pas la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus se répandre dans tout l’univers, jusqu’aux extrémités les plus reculées du Nouveau-Monde. Tout retentit maintenant des louanges du Cœur adorable de Jésus. Partout sont érigées des Confréries en son honneur. Tous les peuples de la terre s’empressent à recueillir les fruits d’une dévotion si salutaire. Cela seul n’a-t-il pas quelque chose de prodigieux et ne marquent-il pas bien le doigt de Dieu ; surtout si l’on considère en combien peu de temps tout cela s’est opéré, et l’opposition étrange que cette dévotion trouve d’abord à son établissement. Non seulement de la part du monde, mais même de la part de ceux qui faisaient profession de piété” (pp. 6-7).

Dans le progrès de la dévotion, le recours public au Sacré-Cœur lors de la peste de Marseille en 1720 joue un rôle décisif :

“... Comme rien ne frappe davantage que les miracles, je ne dois pas oublier de vous faire savoir que le Seigneur n’a pas voulu que la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus fut privée de cette marque sensible de son approbation. Ce fut par le moyen de cette dévotion que fut arrêtée cette peste qui vers le commencement de ce siècle désola les provinces méridionales de la France ; et l’expérience que l’on fit alors de son pouvoir servit beaucoup à l’étendre, et détermina les Évêques et les Magistrats de plusieurs villes florissantes, à faire des vœux en l’honneur du Sacré-Cœur qui eurent tout le succès qu’on pouvait en espérer. Ce qui arriva à Marseille en cette rencontre est fort remarquable. C’était là que la peste régnait avec le plus de fureur. L’Évêque ordonna une procession solennelle à l’honneur du Sacré-Cœur, et de concert avec les Magistrats, mit cette ville sous sa protection et fit vœu d’en célébrer tous les ans la fête. À peine la procession était-elle achevée, que le mal cessa, et ceux même qui en étaient attaqués recouvrèrent la santé. La lettre pastorale de Mr de Belsunce, alors Evêque de cette ville, est un témoignage authentique de ce fait” (p. 7).

La dernière et troisième preuve de la divinité de ces révélations est fournie par “l’approbation du Souverain Pontife, le Vicaire de Jésus-Christ et l’Organe de l’Esprit-Saint”.

“Elle avait été déclarée, il est vrai, il y a longtemps par une infinité d’indulgences accordées dès le commencement à des Confréries instituées à l’honneur du Sacré-Cœur. Mais cette approbation était en quelque sorte tacite, ou du moins n’avait pas cette solennité, qui commande nécessairement le respect. Cela ne se peut pas dire du décret que le Saint Père publia en 1765 à la requête des Évêques de Pologne pour autoriser à en célébrer solennellement la fête. Permission que Sa Sainteté déclara être portée d’étendre à tous les Ordres religieux qui le demanderaient comme il le fit en effet à plusieurs qui désirèrent cette faveur” (p. 8).

Après ce long développement sur l’origine divine de la dévotion au Sacré-Cœur et ses trois critères, vient un bref exposé de sa nature et de sa fin.

“L’objet de la dévotion au Cœur de Jésus, est ce Cœur adorable dont elle prend son nom, ce Cœur le plus saint et le plus aimable qui fut jamais, formé du plus pur sang de Marie, animé par la plus sainte âme uni à la divinité dans la personne du Verbe Divin, et par là même digne de nos adorations ; le siège de l’organe de l’amour du Verbe incarné, le principal instrument des miséricordes divines, et la source de toutes les grâces que nous recevons. Ce qu’elle nous fait particulièrement considérer en lui, ce n’est pas tant sa grandeur et son excellence que son amour, amour immense et payé d’ingratitude de la plupart des hommes ; ce sont ces sentiments intérieurs, et ces impressions douloureuses qu’il a voulu ressentir tout le temps de sa vie mortelle, et singulièrement dans sa passion, ce sont enfin les preuves éclatantes qu’il nous a données de son amour surtout dans le sacrement de nos autels.”

Faisant écho aux controverses soulevées par le P. de Galliffet, Clorivière précise l’objet de la dévotion en ces termes :

“ce n’est pas seulement cette partie du corps de Jésus que l’on nomme son Cœur, que nous prétendons honorer, quoi que même à le regarder ainsi, il mérita tous nos hommages, mais son Cœur vivant, son Cœur rempli de tendresse et d’amour, son Cœur enfin tel qu’il est au ciel, tel qu’il était sur la terre lorsque Jésus-Christ conversait avec les hommes, tel que nous le possédons dans la sainte Eucharistie.”

Par conséquent la fin que se propose cette dévotion

“c’est d’honorer ce Cœur par toutes sortes de moyens, en lui rendant amour pour amour, en s’efforçant d’imiter ses vertus, et en réparant les outrages qu’il reçoit au Saint-Sacrement” (p. 9).

Le sermon s’achève par une exhortation qui présente dans sa pureté le message de Paray comme antidote du jansénisme ambiant.

“Qui peut penser au Cœur de Jésus, sans reconnaître tout ce qu’il lui doit, et sans se sentir intérieurement pressé de l’aimer ? Sans gémir de l’avoir si peu aimé, de la voir si peu servi, si fort outragé, et sans désirer en même temps, de réparer autant qu’il est en lui et ses propres négligences et celles d’autrui... Seriez-vous insensibles aux outrages que Notre-Seigneur reçoit de toutes sortes de personnes. N’auriez-vous pas horreur de ces irrévérences grossières, que l’on renouvelle chaque jour dans nos temples, presque sans y faire attention. Vous-même vous verrait-on assister avec si peu de respect au sacrifice redoutable de nos autels. Vous éloignerez-vous tant de temps de la table du Sauveur du monde, qui vous sollicite de venir à lui, et qui a fait tant de prodiges pour venir vous-même à lui. Une vraie dévotion au Sacré-Cœur de Jésus vous aurait préservé de tous ces vices” (p. 10).

Un fondateur dans la tourmente révolutionnaire (1790-1814)

Au début de la Révolution française, les Ordres religieux sont supprimés par l’Assemblée constituante. Pour les remplacer, Clorivière fonde deux sociétés religieuses clandestines, l’une masculine, l’autre féminine : ébauches de ce qu’aujourd’hui on appelle des Instituts séculiers. En 1791, il leur donne, sous une inspiration divine, les noms de “Société du Cœur de Jésus”, “Société du Cœur de Marie” [14]. Résidant principalement à Paris, - en cachette ou en prison - il s’occupe activement de la vie et de la formation de ces sociétés jusqu’en 1814, date où il est chargé de rétablir en France la Compagnie de Jésus.

Pour cette période, nous examinerons deux sortes d’écrits : les grands commentaires inédits sur l’Apocalypse, le Cantique des Cantiques, le Discours après la Cène ; puis des documents relatifs à la fondation des deux sociétés religieuses et à la vie de ses membres [15].

Les commentaires scripturaires présentent, en sept âges, une conception apocalyptique de l’histoire du salut : à la fin du cinquième âge ou au plus au début du sixième âge, qui correspond à l’époque révolutionnaire, apparaissent, pour régénérer le monde, des fondations religieuses nouvelles. La dévotion au Sacré-Cœur telle qu’elle a été révélée au cinquième âge à Parayle-Monial, est la marque propre de ces sociétés des derniers temps [16].

Déjà sainte Marguerite-Marie avait affirmé la portée eschatologique de la dévotion au Sacré-Cœur [17]. Dans son commentaire de l’ Apocalypse de 1793/94, Clorivière la souligne également en rappelant les paroles mêmes de la Visitandine de Paray :

“Il nous a donné cette dévotion comme un dernier gage de son amour, comme une digue aux efforts de l’impiété dans ces derniers âges. C’est en France qu’elle a pris naissance, c’est à la France qu’elle a été spécialement donnée, sans doute parce que notre divin Maître savait bien que ce serait contre ce Royaume que l’enfer déploierait toute sa malice, Dieu le permettant ainsi en punition de nos crimes, et que Satan essaierait d’y détruire le christianisme et de substituer le plus extravagant athéisme à la religion de Jésus-Christ. Quel motif pressant pour nous de nous distinguer d’une manière toute particulière par notre dévotion envers le Cœur de Jésus ! Si l’amour, si les bienfaits, si les amabilités infinies de ce divin Cœur ne suffisaient pas pour nous y engager, soyons au moins touchés par notre intérêt le plus important. Nous n’avons pas de moyen plus puissant pour nous soustraire aux maux terribles qui nous environnent de toutes parts et qui, comme une furieuse tempête, étant venus tout à coup fondre sur nous, nous ont déjà en partie submergés“ (t. 6, FCM, pp. 103-104).

Le commentaire du Cantique des Cantiques de 1800 établit aussi un lien entre la vision apocalyptique de Clorivière et la dévotion au Sacré-Cœur, mais cette fois, il présente cette dévotion comme la caractéristique des sociétés religieuses nouvelles, la société masculine en particulier, mais non exclusivement. Ainsi est marquée une différence avec le commentaire précédent :

“L’Apocalypse, étant l’histoire prophétique de l’Église, nous la montre dans sa totalité, comme composée de tous les fidèles bons et mauvais. Ses guerres et ses combats, ses malheurs et ses succès y sont pareillement décrits. Le Cantique des Cantiques ne considère l’Église que comme Épouse, l’Amante fidèle de Jésus-Christ, comme le digne objet de son amour. Il ne parle que de leur mutuel amour. En conséquence, il considère principalement dans l’Église les âmes parfaites qui en sont la plus noble partie” (FCM, p. 3).

L’explication de Ct 5, 16

“rappelle bien naturellement la manifestation, que le Sauveur du monde a faite de son divin Cœur, dans le cours de ce cinquième âge, vers la fin du dernier siècle, afin, comme il daigna s’exprimer lui-même en parlant à une de ses plus fidèles Épouses, de toucher le Cœur dur et insensible des hommes. C’était comme un dernier gage de sa tendresse et de son amour, qu’il donnait au monde dans sa vieillesse pour ranimer sa ferveur, et lui servir comme d’un bouclier, qu’il put opposer aux traits de la Justice divine, comme d’une digue qui puisse arrêter les torrents de l’impiété, qui doivent avant la fin de ce présent âge, rompre toutes les barrières, et se répandre partout avec impétuosité. C’est à l’ombre d’un cloître, dans une retraite obscure, à une simple religieuse, douée d’une éminente sainteté, mais dénuée de tous les talents extérieurs, que le Seigneur a manifesté la richesse de son Cœur, qu’il demanda qu’une fête fut instituée à l’honneur de ce Cœur. Que ce moyen paraît peu propre à la fin qu’il se proposait ! Il sert à faire éclater davantage les merveilles du Seigneur, qui fait tout servir à l’accomplissement de ses desseins. En peu de temps la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus fut établie dans le monde, approuvée, encouragée par le Souverain Pontife, et les fruits en furent merveilleux pour une infinité d’âmes, qui connurent les trésors inépuisables, qu’elle renferme, et qui l’embrassèrent avec une sainte ardeur. Plut à Dieu, qu’elle n’eut pas essuyé tant d’opposition de la part d’un plus grand nombre encore de personnes, dont son apparente simplicité rebutait l’orgueil, ou, qui accoutumées, selon l’esprit de l’hérésie, à ne se former de Dieu que des idées austères, ne pouvant goûter une doctrine qui ne nous montre Dieu, que sous les titres les plus aimables et les plus doux. Sans cette opposition opiniâtre, ou plutôt sans la guerre ouverte et cachée faite à la dévotion du Cœur de Jésus, l’esprit du christianisme aurait refleuri par elle. L’impiété aurait été réprimée, étouffée dans son berceau, et nous n’aurions pas maintenant à gémir sur la ruine de nos temples, et la perte de notre sainte Religion” (pp. 172-173).

Une copie de ce commentaire faite en 1801 mentionne la bulle pontificale de 1794 qui condamna les thèses jansénistes.

“Cette dévotion salutaire a reçu un nouveau degré de confirmation par le jugement solennel de l’Église que Pie VI de sainte mémoire a porté dans la célèbre bulle dogmatique qui commence par ces mots : Auctorem fidei... Bulle qui perce d’un dernier coup mortel l’hydre du jansénisme. Dans cette bulle sont proscrites et condamnées trois propositions du fameux Concile de Pistoie, qui calomniait d’une manière audacieuse et téméraire cette dévotion elle-même et les âmes parfaites qui se font un devoir de l’embrasser” (p. 173).

La suite du commentaire souligne le rôle des sociétés consacrées au Cœur de Jésus et à celui de Marie :

“Puissions-nous nous rendre aux pressantes invitations de l’Épouse. Qu’au lieu de ces Confréries érigées en tant d’endroits à l’honneur du Cœur de Jésus, et de celui de sa très sainte Mère que l’incrédulité a dispersées en grande partie, il s’élève à leur honneur dans tous les pays où le nom de Jésus-Christ est connu, non plus seulement des Confréries, mais des Sociétés religieuses, qui se proposent non seulement de leur rendre hommage et de reconnaître leurs bienfaits, mais qui s’efforcent de tout leur pouvoir, par la pratique constante des vertus évangéliques, de retracer en elles-mêmes leur image et de répondre à leur amour... De pareilles sociétés seraient le moyen le plus propre pour réparer les maux que l’Église a souffert à la fin de cet âge,...”(p. 174).

Suivent des prières qui ont été faites pour obtenir de Dieu l’établissement des sociétés dont on vient de parler. La copie de 1801 précise que

“ces prières ont déjà commencé à avoir quelque accomplissement. Ces Sociétés ont présenté leurs vœux au Vicaire de Jésus-Christ, et le Saint Père Pie VII actuellement régnant a approuvé leur forme de vie et autorisé tout le monde à l’embrasser. Cette approbation leur a été donnée au commencement de cette présente année 1801, dans le courant du mois de janvier, mais elle n’a pas encore été publique, et les vœux ont été provisoirement restreints à des vœux annuels, sous l’approbation de l’Ordinaire” (p. 175).

Le dernier grand ouvrage de Clorivière est consacré au Discours après la Cène qui “est pour ainsi dire un épanchement du divin Cœur de Jésus dans celui de ses disciples”, “une effusion amoureuse dans laquelle il leur dévoile les trésors de sa sagesse et les ardeurs de sa charité” (FCM, Jean XIII, p. 1). Ce commentaire commence à être donné, très probablement avant 1814, sous forme de cours aux Visitandines “que le Seigneur a choisies spécialement pour manifester à son Église les richesses de son Cœur” [18]. Allusion est faite ici à la mission donnée à la Visitation Sainte Marie ainsi qu’à la Compagnie de Jésus lors de la vision que reçut Marguerite-Marie, le 2 juillet 1688.

L’explication du texte johannique rappelle les traits essentiels de la dévotion parodienne centrée sur la redamatio réparatrice à l’égard du Christ dont l’amour est méconnu dans l’eucharistie et cela particulièrement de la part des âmes consacrées.

“Le peu que j’ai dit de l’amour du Cœur de Jésus dans son Sacrement suffit pour embraser les Cœurs bien préparés. Je m’adresse particulièrement aux âmes consacrées au Cœur de Jésus. Vierges, Épouses de Jésus-Christ, attachées par état à son Cœur, il vous a choisies singulièrement pour rendre à ce divin Cœur amour pour amour, et pour réparer, par l’assiduité de votre culte, par l’ardeur toujours nouvelle de vos affections, l’indifférence et la froideur de la plupart même des chrétiens” (Jean XIII, p. 15).

Ou encore

“Quel amour assez vif, assez pur, assez brûlant, nos Cœurs pourraient-ils offrir au divin Cœur de Jésus, qui se consume continuellement sur nos autels dans les flammes toujours ardentes de la divine charité, malgré les flots amers que l’ingratitude des hommes ne cesse point d’opposer à l’ardeur de son amour” (Jean XIV, p. 109).

Dans la perspective apocalyptique de Clorivière, “la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus et (à) celui de Marie” demeure le “moyen” “que Dieu nous a indiqué dans ces derniers âges, comme ressource dans les calamités qui nous menacent” (Jean XIII, p. 50).

Cette vision apocalyptique que nous venons de relever dans les commentaires scripturaires apparaît également dans plusieurs documents qui concernent l’établissement des sociétés fondées par de Clorivière : Société du Cœur de Jésus et celle du Cœur de Marie. Les uns sont destinés aux autorités de l’Église, les autres aux membres de la société masculine.

Déjà le Mémoire aux Evêques de France de 1798/99 affirmait :

“...(Les) noms (des deux Sociétés) nous rappellent combien nous devons être attachés à une dévotion solide en elle-même et, qui ayant pris naissance en ce même pays où a commencé depuis le mal qui désole le christianisme, semble nous avoir été donné pour le prévenir et pour être comme la digue principale qu’il faut opposer au torrent d’iniquité, pour en arrêter les progrès et nous préserver de ses ravages. Il nous font de plus entendre que c’est aux vertus intérieures que nous devons surtout nous appliquer sans relâche dans ces Sociétés ; quels sont les modèles sur lesquels nous devons fixer nos yeux et dans quels trésors nous pouvons, en tout temps, puiser les dons célestes dont nous avons besoin. Enfin, ils nous indiquent cette vie secrète et cachée qui doit dérober, autant qu’il sera possible, les deux Sociétés aux yeux d’un monde pervers et antichrétien” (D. H., p. 124).

De même, en 1802, le Mémoire au Cardinal Caprara, légat du Saint-Siège auprès du Gouvernement français :

“Les noms de Société du Cœur de Jésus, et de Société du Cœur de Marie, dont les deux Sociétés se décorent, font entendre que, non seulement elles se font un devoir spécial d’honorer en tout temps ces Cœurs sacrés, et de les faire honorer (dévotion qui, dans ces derniers âges, a été manifestée pour être la ressource des fidèles) ; mais de plus, qu’elles s’efforcent de tout leur pouvoir, de retracer en elles-mêmes les vertus et les sentiments de ces deux Cœurs ; que c’est aux vertus intérieures qu’elles doivent principalement s’attacher ; et que leur but est de former un grand nombre d’adorateurs en esprit et en vérité tels que le Père les désire ; et que, comme toute espèce de sainteté solide réside, de la manière la plus excellente, dans les Cœurs sacrés de Jésus et de Marie ; ainsi, avec la proportion convenable, ces deux Sociétés doivent posséder éminemment l’esprit des différents Ordres religieux” (D. H., p. 270).

D’après plusieurs documents relatifs aux Sociétés religieuses fondées par Clorivière, le Seigneur a voulu “dans ces derniers temps” découvrir à l’Église avec plus de clarté les richesses cachées dans son divin Cœur et les Sociétés nouvelles sont appelées, en travaillant au salut du monde à reproduire avant tous dans leurs Cœurs ses sentiments et ses vertus.

Citons, à titre d’exemple, la première Lettre circulaire de 1799 “sur la conformité que nous devons nous efforcer d’avoir avec le divin Cœur de Jésus”, inspirée par Ph 2, 5 “Conformez en tout vos sentiments à ceux de Jésus-Christ”. Elle est un puissant écho de cet appel intérieur que Clorivière a perçu le 9 juin 1768, la veille de la fête du Sacré-Cœur :

“Dans mon oraison du soir sur le Sacré-Cœur, j’ai reçu de grandes consolations. Ces paroles me furent inculquées de manière spéciale : ‘Sentez en vous même les sentiments du Cœur de Jésus’ (‘Hoc et sentite in vobis quod est et in Corde Jesu’) et je les ai comprises de son amour pour les humiliations et les souffrances” (N. I., t. 1, p. 278).

Le in Christo Jesu de saint Paul est devenu chez Clorivière in Corde Jesu.

Selon cette première Lettre circulaire,

“tous doivent retracer en eux-mêmes quelque ressemblance du Cœur de Jésus. Mais ce devoir commun à tous, les membres de l’une et de l’autre Société, doivent, en quelque sorte, se l’approprier et s’efforcer de le remplir avec plus de perfection. C’est une obligation qu’on s’impose à soi-même quand on s’enrôle au service du Seigneur dans ces Sociétés ; le nom même dont elles se décorent nous l’indique assez, et nous avons raison de croire que ce même Sauveur qui, dans ces derniers siècles, a voulu manifester davantage à son Église les richesses de son Divin Cœur et du Cœur sacré de sa très sainte Mère, a pareillement voulu qu’il y eût, en ce même temps, deux Sociétés religieuses sous l’invocation de ces deux Cœurs, afin qu’elles fussent dévouées spécialement à honorer ces Cœurs ; que leur présence en rappelât sans cesse le souvenir aux fidèles, et qu’elles portassent, en elles-mêmes et dans chacun de leurs membres, à proportion, l’empreinte des sentiments dont ces deux Cœurs nous ont plus particulièrement donné l’exemple” (pp. 17-18).

Et plus loin :

“Nous nous sommes proposé, en nous réunissant en deux Corps, sous les auspices et sous les noms des Cœurs sacrés de Jésus et de Marie, de faire refleurir parmi nous, et parmi tous ceux qui resteront fidèles, les beaux jours de l’Église naissante ; ce ne peut être qu’en abolissant autant qu’il est en nous, les pernicieuses maximes du monde, et qu’en imprimant profondément dans nos Cœurs, et dans celui des autres enfants de la sainte Église, les sentiments de ces Cœurs que nous avons pris pour modèles (p. 27)”.

Répondant aux objections rapportées par Fr. Bacoffe, ancien jésuite devenu membre de la Société du Cœur de Jésus, Clorivière définit à nouveau, dans une lettre de 1802, l’objet véritable de la dévotion au Sacré-Cœur :

“Le Nom de Jésus est digne de toute notre vénération ; le Cœur de Jésus est-il moins adorable ? Le Nom de Jésus est proprement l’image de la substance de Jésus, le Cœur de Jésus est la substance même de Jésus, c’est Jésus lui-même considéré dans ce qu’il y a dans lui de plus divin, de plus touchant. Car le Cœur de Jésus, objet de notre dévotion, c’est ce Cœur tel qu’il est en lui-même, vivant, animé par l’âme de Jésus, uni hypostatiquement à la Divinité dans la Personne du Verbe, c’est l’Homme Dieu tout entier, c’est le Verbe incarné considéré par rapport à l’amour, c’est Jésus tout brûlant d’amour et pour Dieu et pour les hommes. Le Cœur de Jésus, la partie la plus noble du corps de chair, tout adorable qu’il est, n’est que l’objet extérieur et sensible de notre dévotion, l’objet spirituel et principal c’est l’amour de Jésus, dont ce Cœur est le symbole, c’est Jésus lui-même, tout brûlant d’amour. C’est le grand, c’est l’essentiel objet de la religion, c’est la fin de toutes les Saintes Écritures...” (L, p.429).

Un texte de 1809 (?) intitulé “Sommes-nous de Sociétés religieuses ?” insiste sur la manière toute intérieure dont les nouvelles Sociétés doivent vivre leur spiritualité propre :

“La dévotion des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, dont les Sociétés font profession, et dont elles empruntent leur dénomination ne pourraient les désigner extérieurement comme SS. RR. qu’autant qu’elles honoreraient ces Sacrés Cœurs par un culte public et particulier ; elles sont encore si loin de le faire ; qu’elles ne sont même pas astreintes à en réciter l’office en commun et en particulier ; à jeûner la veille de leurs fêtes respectives ; qu’elles n’ont aucun lieu qui leur soit consacré, où elles puissent se réunir pour l’honorer, et même qu’il ne leur est pas enjoint de faire en leur honneur certains actes, qui se pratiquent d’ordinaire dans cette dévotion, tels que les actes d’adoration, d’offrande et de dévouement entier de soi-même, d’amende honorable, etc. La dénomination de ces Cœurs, leur appelle seulement, que c’est aux vertus intérieures qu’ils doivent s’attacher principalement, et surtout à la charité envers Dieu et envers le prochain ; et que la meilleure manière de les honorer est d’imiter leurs vertus, et de conformer nos sentiments, et nos affections aux leurs. Il n’y a rien en tout cela qui ne soit intérieur et spirituel. Bien d’autres qu’eux, sont sous l’invocation des Cœurs de Jésus et de Marie ; et donnent à l’extérieur plus de marques” (D. C., p. 576).

Conclusion

Comme l’attestent les écrits de Clorivière que nous venons d’analyser, le message de Paray-le-Monial a exercé une influence indéniable sur sa spiritualité du Cœur du Christ. Comment la caractériser ?

Durant la première période, celle de sa formation et du début de son ministère, le jésuite persécuté et exilé découvre et fait connaître, avec certaines de ces pratiques (Heure sainte, fête annuelle du Sacré-Cœur), la redamatio réparatrice des révélations de Paray. Il démontre l’origine divine de la dévotion nouvelle et en souligne l’essor dans l’Église de son temps qui aboutit à l’approbation pontificale de Clément XIII.

Dans une deuxième période, celle du fondateur des Sociétés du Cœur de Jésus et du Cœur de Marie, la dévotion parodienne qui suscite l’hostilité grandissante des libertins et des jansénistes, a une portée apocalyptique : révélée au cinquième âge, elle constitue pour Clorivière la marque propre des Sociétés religieuses nouvelles nées pour les temps de la fin. Au milieu d’un monde impie et hostile, les membres de ces Sociétés apostoliques sont appelés à reproduire dans leurs cœurs quelque ressemblance avec les Cœurs de Jésus et de Marie.

À première vue, les deux périodes que nous venons de présenter à grands traits, ont chacune leur note propre. Cependant en passant de l’une à l’autre, l’on saisit peut-être ce que la spiritualité du Cœur du Christ a chez Clorivière de personnel, sinon d’original. Pour lui, le Cœur de Jésus est le symbole de l’amour et les chrétiens, à plus forte raison les consacrés, sont appelés, pour répondre à son amour, à se conformer à ses sentiments et à ses vertus les plus intimes. Les pratiques extérieures sont accessoires.

Ainsi Clorivière apparaît comme un trait d’union entre deux époques, le monde de l’Ancien Régime où la dévotion au Cœur du Christ reçoit une impulsion nouvelle à Paray-le-Monial et le monde nouveau issu de la Révolution française où cette même dévotion est une ressource pour les temps de la fin. De par son appartenance à l’ancienne Compagnie de Jésus, Clorivière a hérité d’une dévotion qui se rattache, entre autres, aux révélations de sainte Marguerite-Marie, mais en fondant deux sociétés religieuses nouvelles dans la tourmente révolutionnaire, il en découvre l’actualité prophétique pour une société et une Église en pleine mutation.

Rue Fauchille, 6
B-1150 BRUXELLES, Belgique

[1Sainte Marguerite-Marie, Lettre LXXXIX, VO2, pp. 303-307.

[2E. Glotin, “Le signe de la nouvelle évangélisation : le cœur de Jésus”, Feu et Lumière, juin 1989, 16 ; idem, art. Réparation, DS 13 (1987) 389-392.

[3Pour les études récentes, cf. F. Morlot, art. Prêtres du Cœur de Jésus (Institut des), DS 12 (1986) 2175-76 ; Ch. Reynier, “Les relations aux Cœurs de Jésus et de Marie dans les fondations du P. de Clorivière”, Christus 35 (1988) 323-331 ; M. Touvet, Comme une source à travers le feu, avec Pierre-Joseph de Clorivière. Un courant spirituel traverse les Révolutions, Tours, 1990 ; Ch. Reynier, “Du cœur du Christ au cœur du monde. Pierre-Joseph de Clorivière : un témoin de l’Évangile dans les temps difficiles”, Prier et Servir, janv. - mars 1993, 53-64 ; M. Touvet, “Sources et expression de la dévotion au Cœur de Jésus chez de Clorivière” dans Recherches autour de Pierre de Clorivière, Paris, 1993, pp. 163-197.

[4Le P. F. Morlot, prêtre de la Société du Cœur de Jésus, a mis généreusement à ma disposition toute sa riche documentation sur le thème étudié. Je tiens ici à le remercier vivement de son aide précieuse. Il a écrit Pierre de Clorivière (1735-1820) Paris, 1991. (4 suite). Les abréviations utilisées sont les suivantes : D. C. = Documents constitutifs des Sociétés, Paris, 1935.D. H. = Documents historiques. Les trente premières années 1790-1820, Paris, 1981. FCM = Archives des Filles du Cœur de Marie (Paris). L = P.-J de Clorivière, Lettres éditées et annotées par F. Morlot, Troyes, 1994. LC = P. de Clorivière, Lettres circulaires (1799-1808), Paris, 1935.N. I. = Pierre de Clorivière d’après ses notes intimes de 1763 à 1773 publié par H. Monier-Vinard, t. 1 et 2, Paris, 1935.SJ = Archives de la Compagnie de Jésus (Vanves) VO = Monastère de la Visitation, Paray-le-Monial, Vie et Œuvres de sainte Marguerite-Marie Alacoque, t. 1 et 2, Paris-Fribourg, 1991.

[5J. Rius Serra, “La misa del Sagrado Corazon de Jesus”, Analecta sacra Tarraconesnia 28 (1955) 414-418.

[6J. Terrien, Histoire du R. P. de Clorivière, Paris, 1891, 186.

[7La version anglaise (p. 14) est ici plus développée que la version française.

[8Pour cette apparition, cf. E. Glotin, “Un jour de saint Jean l’Évangéliste” (Sainte Marguerite-Marie). “Les différents récits d’une même apparition”, dans R. Darricau - B. Peyrous, Sainte Marguerite-Marie et le message de Paray-le Monial, Paris, 1993, 211-267.

[9Comme le montre la version anglaise plus développée (p. 14-15), Clorivière suit pour cette apparition le texte de J. Croiset, (VO2, pp. 477-479).

[10Vicaire général d’Autun, il entreprend en 1715 le procès canonique de la Visitandine de Paray ; devenu évêque de Soissons, il écrit en 1729 la première Vie de la Vénérable Mère Marguerite-Marie.

[11“Un homme d’une rare sainteté de vie et très connu pour son talent de prédicateur” note la version anglaise (p. 13).

[12J. Croiset publie en 1689 La dévotion au Sacré-Cœur de N.S.J.-C. L’édition de 1691 est augmentée d’une Vie de sainte Marguerite-Marie.

[13J. de Galliffet publie d’abord en latin (1726) puis en français (1733) L’excellence de la dévotion au Cœur adorable de Jésus-Christ : une justification théologique de la dévotion et de l’institution de la fête liturgique du Sacré-Cœur. Cf. aussi E. Glotin, “Sainte Marguerite-Marie et les Jésuites”, dans R. Darricau - B. Peyrous, op. cit., 323-347.

[14Mémoire aux évêques de France, D. H., p. 124.

[15Pour cette deuxième période, l’on peut encore mentionner des Cantiques inédits au Sacré-Cœur (SJ) : certains développent le thème de la redamatio réparatrice. De même, il existe une “Amende honorable” adressée à Jésus-Christ (non à son Cœur) rédigée en pleine terreur à l’intention des membres des fondations. Ainsi est attestée aussi la note réparatrice de cette période.

[16Cf. J. Seguy, “Des Sociétés pour les temps de la fin : le Père Clorivière et l’Apocalypse”, Christus 131 (1986) 124 ; idem, “L’Apocalyptique, dans les Fondations religieuses” dans Collectif, L’Apocalyptique, Paris, 1991, 142.

[17Par exemple, la Lettre CXXXIII à J. Croiset (VO, p. 479).

[18D’après le texte primitif aux Visitandines. Une sœur de Clorivière, Thérèse Julienne (1736-1804) a été visitandine au monastère de la rue du Bac à Paris.

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