Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La prière d’abandon de Charles de Foucauld

Antoine Chatelard

N°1995-4 Juillet 1995

| P. 208-223 |

De plus en plus répandue, la dite “Prière” d’abandon de Charles de Foucauld méritait une notice historique et spirituelle pour la situer en juste perspective. Le texte du Frère Chatelard le fait avec compétence et “de l’intérieur”. Il importe vraiment de resituer cet écrit de Charles de Foucauld comme commentaire méditatif de la prière même de Jésus à son Père pour que nous y glissions avec vérité notre propre chemin d’abandon.

Cette prière est maintenant très connue. Elle est utilisée dans la famille spirituelle où elle est née, mais aussi en dehors d’elle. Elle ne laisse pas indifférents ceux qui la découvrent. Elle a pris une telle importance qu’on en a fait souvent le modèle de la prière de Charles de Foucauld et le centre de sa spiritualité. Certains, au contraire, se sont lassés de répéter cette formule et beaucoup n’osent plus en faire leur prière parce qu’ils ne se sentent pas capables de la dire en vérité.

Pour répondre aux questions souvent posées, couper court aux interprétations erronées et peut-être redonner à certains le goût de cette prière, nous allons d’abord faire l’histoire de son apparition et de ses premières utilisations. Nous la situerons ensuite dans son contexte original, un écrit de Charles de Foucauld, à un moment précis de sa vie. Nous pourrons alors essayer de mieux saisir le sens du contenu de cette prière.

Histoire de cette prière

À notre connaissance, ce texte a été imprimé pour la première fois, sous forme de prière, dans le n° 74 du Bulletin de l’Association Charles de Foucauld - 3. trimestre 1946, 19. C’était à l’occasion de la mort de Marc Gérin, l’un des premiers petits frères d’El Abiodh, décédé le 28 avril 1945. L’article cite anonymement un extrait d’une lettre. Cette lettre est de l’abbé André Brazzola, alors aumônier de la JOC et ancien condisciple de Marc au Séminaire d’Issy-les-Moulineaux. Voici un passage de cette lettre émouvante :

... L’avant-veille de la mort du père Marc, sentant qu’une conversation très calme lui apportait du réconfort sans trop le fatiguer, je lui parlais tout doucement. Ouvrant mon bréviaire, j’en tirais une image qu’il m’avait lui-même donnée et au dos de laquelle il avait écrit une prière du Père de Foucauld.. Lui montrant l’image, je lui demandais : “Marc, vous reconnaissez cette image... et cette écriture ?” Son visage s’illumina d’un grand sourire. Je continuais en lui disant que j’allais la dire tout doucement. Et voici ce texte auquel l’âme du père Marc adhéra si pleinement : “Mon Père, je m’abandonne à vous, faites de moi ce qu’il vous plaira ; quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie, je suis prêt à tout, j’accepte tout... pourvu que votre volonté se fasse en moi,... en toutes vos créatures,... je ne désire rien d’autre, mon Dieu. Je remets mon âme entre vos mains, je vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur, parce que je vous aime et que ce m’est un besoin d’amour de me donner, de me remettre en vos mains, sans mesure... avec une infinie confiance, car vous êtes mon Père”.
À mesure que je lisais son sourire s’illuminait, ses yeux brillaient de joie. C’était presque du ravissement. Il étendit aussi ses pauvres bras décharnés le long du corps dans un geste d’oblation. Et enfin, il marqua sa totale adhésion à cette prière d’offrande de sa vie par ces simples mots qui lui étaient familiers : “C’est ça ! C’est ça !”

Cela se passait le 26 avril 1945, dans l’intimité d’une chambre d’agonisant, au Sanatorium de Rivet, près d’Alger.

Où donc Marc avait-il trouvé cette prière, qu’il avait recopiée pour son ami ? Il l’avait probablement reçue de Petite Sœur Magdeleine de Jésus qui était venue le voir quelques mois au paravant, à l’hôpital des Attafs (les 14 et 15 novembre 1944). Depuis quatre ans en effet, les Petites Sœurs, qui n’étaient alors qu’une douzaine, récitaient cette prière chaque jour. Cela avait commencé entre le 11 et le 17 décembre 1940, juste avant le début du premier noviciat à Sainte-Foy-les-Lyons, chez les Dames de Chevreul. Une de ces novices, Petite Sœur Marguerite de Jésus, raconte cet événement, passé tout à fait inaperçu dans l’histoire des fraternités. “Je me souviens très bien du jour où Petite Sœur Magdeleine nous a appelées, Petite Sœur Anne et moi, pour nous lire la méditation du frère Charles d’où elle est tirée [1]. Elle nous a dit en substance : ‘Ne trouvez-vous pas que ce serait une belle prière à faire nôtre et à réciter tous les jours ?’Nous avons approuvé. Mais nous étions d’accord aussi que, pour une récitation commune à haute voix, il fallait supprimer quelques répétitions. C’est ainsi qu’après lecture à haute voix, essais de suppressions, lectures et relectures, ce soir-là, elle prit sa forme actuelle. La seule différence c’est que nous avions ajouté ‘aujourd’hui’ : ‘Faites de moi aujourd’hui ce qu’il vous plaira.’ Nous l’avons récitée chaque matin depuis lors jusqu’au jour où, influencées par les Petits Frères, nous l’avons récitée le soir en supprimant aujourd’hui.”

Vers 1955 s’est généralisée l’habitude de dire la prière le soir comme les Petits Frères, qui la récitaient habituellement à genoux après une brève révision de la journée. L’ aujourd’hui, rajouté, avait disparu depuis plus longtemps, avant même qu’elle ne soit remise à Marc Gérin, comme en témoigne le diaire de Petite Sœur Magdeleine, à la date du 25 août 1944, où pour la première fois cette prière est citée intégralement. Ce jour-là, elle et Petite Sœur Mathilde l’avaient récitée pendant toute une matinée, “jusqu’à épuisement complet de la voix et du souffle”, devant le tabernacle installé dans le vestibule des religieuses du Sacré-Cœur de Marseille. “Heures d’intenses et splendides prières de confiance et d’abandon” dans l’angoisse et l’insécurité [2].

Le contexte original de cette prière

Une méditation

On oublia très vite l’origine de cette prière, qui se répandra rapidement. Déjà en 1946, dans le texte cité plus haut, elle est présentée comme “la Prière d’abandon du Père de Foucauld” et on en viendra à croire qu’elle a été léguée directement par son auteur, qui l’aurait utilisée lui-même durant toute sa vie.

Elle est extraite des Méditations sur l’Évangile au sujet des principales vertus, dont on possède deux manuscrits autographes. Le second, qui est une copie soignée, est daté du 23 janvier 1897, à Rome. Le premier est donc antérieur. Il a sans doute été écrit à la fin du séjour à Akbès du frère Marie-Albéric, en 1896, et non à Nazareth, en 1898, comme on l’a cru [3].

Ces méditations portent comme sous-titre :

Paroles et exemples de Notre-Seigneur Jésus-Christ touchant la prière, la foi,... (suivent douze autres titres, mais seuls les deux premiers seront traités). Dans chaque Évangile, le frère Marie-Albéric prend d’abord les versets qui parlent de la prière. Il recommencera sur le thème de la foi.

Le passage qui nous intéresse est le commentaire du dernier verset retenu dans saint Luc sur la prière : 23, 46... Mon Père, je remets mon esprit entre Vos mains... C’est la dernière prière de notre Maître, de notre bien-aimé... puisse-t-elle être la nôtre... Et qu’elle soit non seulement celle de notre dernier instant, mais celle de tous nos instants :

Mon Père, je me remets entre vos mains ;
mon Père, je me confie à vous ;
mon Père, je m’abandonne à vous ;
mon Père, faites de moi ce qu’il vous plaira ;
quoi que vous fassiez de moi, je vous remercie ;
merci de tout ; je suis prêt à tout ; j’accepte tout ;
je vous remercie de tout ;
Pourvu que votre volonté se fasse en moi, mon Dieu,
pourvu que votre volonté se fasse en toutes vos créatures,
en tous vos enfants, en tous ceux que votre cœur aime,
je ne désire rien d’autre, mon Dieu ;
je remets mon âme entre vos mains ;
je vous la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur,
parce que je vous aime,
et que ce m’est un besoin d’amour de me donner,
de me remettre en vos mains sans mesure ;
je me remets entre vos mains avec une infinie confiance,
car vous êtes mon Père.

Pas une prière

On peut donc affirmer dès le départ que cette prière n’est pas la prière du Père de Foucauld, comme on le dit. D’une part, elle a été écrite alors qu’il n’était pas le Père de Foucauld mais un simple moine en instance de quitter la Trappe ; d’autre part, rien ne permet de penser qu’il l’aurait utilisée lui-même comme prière et encore moins qu’il aurait eu l’intention de la transmettre comme telle à des disciples. On ne retrouve aucune allusion à cette prière dans le reste de ses écrits. Certes il n’y manque pas de textes qu’on peut utiliser comme prière mais il semble qu’il n’ait jamais eu l’idée de composer une prière à un moment ou l’autre de sa vie.

S’il en avait composé une, il ne l’aurait pas adressée au Père mais à Jésus, son frère, son Seigneur et son Dieu. La caractéristique de sa prière est d’être toujours centrée sur la personne de Jésus. Les rares exceptions se trouvent dans ces méditations faites à la Trappe quand le sujet, comme par exemple le commentaire du Notre Père, l’oblige à s’adresser au Père : “Vous qui nous permettez de vous appeler notre Père (26). Puissé-je vivre et mourir en disant notre Père” (27). Mais, même dans ces cas-là, on sent qu’inconsciemment son interlocuteur est Jésus à qui il lui arrive de dire “mon Père”, comme il dit “mon Dieu” (125 et 187). Dans les Méditations sur l’Ancien Testament, contemporaines de celles-ci, il s’adresse habituellement à Dieu, mais jamais il n’écrit “mon Père”. C’est toujours “mon Dieu”, et insensiblement ou brusquement il passe à “mon Seigneur”. On ne sait plus à qui il parle et, au cours de la méditation, on s’aperçoit qu’il s’adresse à Jésus : “mon Dieu, comme Vous à Nazareth, mon divin Sauveur, bien-aimé époux de mon âme”. Dans le Commentaire de saint Matthieu composé à Nazareth en 1899, il en arrive même à faire dire à Jésus enfant, censé s’entretenir avec ses parents : “il faut me parler comme on parle à un père, à un Père bien-aimé [4]..֧.”.

Ceci dit, reconnaissons qu’en reprenant ce texte comme prière, on reste fidèle à la pensée du frère Marie-Albéric, qui l’avait fait précéder d’une invitation explicite : “C’est la dernière prière de notre maître, de notre bien-aimé... Puisse-t-elle être la nôtre... Et qu’elle soit non seulement celle de notre dernier instant, mais celle de tous nos instants”. Si ce souhait est devenu réalité et si cette prière est devenue celle de tous les instants de sa vie, il faut bien préciser que ce ne fut pas sous cette forme écrite par lui un jour de l’année 1896, sous l’inspiration du moment et sans penser à composer une prière.

En simplifiant le texte répétitif, écrit par le frère Marie-Albéric au gré de l’inspiration, on en a bien gardé tous les éléments. Malheureusement, chacune des composantes de cette prière n’apparaît plus à sa place et perd beaucoup de la force que lui donnaient les répétitions. Aussi, pour en retrouver toute la signification, nous tiendrons compte du texte intégral, qui fait mieux ressortir la richesse du contenu et permet de nuancer ce que la sécheresse d’un résumé durcit trop facilement. Nous le ferons en transposant au tutoiement liturgique devenu habituel en français.

La prière du Fils

Dans ce texte, il faut le souligner car c’est l’originalité de cette méditation, le frère Marie-Albéric ne commente pas une prière de Jésus. Il ne s’adresse pas à lui comme d’habitude. Il aurait pu commencer comme il l’a fait deux jours avant : “Mon maître, mon bien-aimé, c’est votre dernière prière.” Non, il ne fait pas un commentaire mais une paraphrase. Cas unique dans ses cent vingt-cinq méditations sur la prière et la foi, il met entre guillemets la prière de Jésus à son Père en développant la phrase rapportée par saint Luc. Il se tient avec Jésus devant le Père, attitude rare chez lui mais non unique, comme en témoigne cette phrase : “O Jésus... c’est avec vous que (...) je me tiens devant votre Père en oraison muette.” On ne peut donc dire cette prière sans penser qu’elle est d’abord la prière de Jésus, la prière du Fils unique. Pour sentir toute la force de cette prière filiale, reprenons le texte original, où la répétition de l’invocation a plus d’importance que l’attitude exprimée par le priant :

Mon Père, je me remets entre tes mains
Mon Père, je me confie à toi
Mon Père, je m’abandonne à toi
Mon Père, fais de moi ce qu’il te plaira

et en finale :

car tu es mon Père.

Quatre fois “mon Père” au commencement et une fois à la fin. N’est-ce pas l’invocation qui, à elle seule, donne son sens à tout le reste et rend possible l’expression de tout le reste ? Les mains dans lesquelles se jette le priant sont celles d’un père, son Père. Cette prière ne peut être prononcée en vérité que par le Fils et par ceux à qui l’Esprit donne le pouvoir de dire “ Abba, Père” en s’adressant à Dieu.

Mais cette prière n’est pas n’importe quelle prière de Jésus, c’est sa dernière prière, son dernier cri. Peut-être n’a-t-il été qu’un simple Abba contenant la totalité de ce que les mots ne pouvaient exprimer. N’est-ce pas dans ce dernier spasme de son être que Jésus nous donne ce souffle qui nous rend capables de répéter maintenant cette même prière (Jn 19,30) ?

Une prière d’offrande

“Mon Père, je me remets entre tes mains.”

La prière commençait par ces mots prononcés par Jésus. On les retrouve bien dans notre prière et même à deux reprises, mais seulement en finale, pour éviter la triple répétition. C’est dommage, car on a un peu oublié cet acte d’offrande de Jésus qui est l’essentiel de cette prière où, en se donnant à son Père, Jésus se livre aux hommes. “Ceci est mon corps livré pour vous.” Ce que le Fils remet entre les mains de son Père, c’est tout son être, son souffle, son âme, sa vie, sa personne. Chaque mot utilisé ajoute une note particulière pour exprimer le don total de celui qui s’offre, se donne, se remet entre les mains du Père. C’est l’offrande d’une volonté libre : “Ma vie, nul ne la prend, c’est moi qui la donne.”

Mais, nous l’avons dit, c’est la dernière prière de Jésus. Ce n’est pas la prière du Jardin des Oliviers ; c’est bien la même volonté qui s’exprime, mais il y a une grande différence entre les deux situations, et on récite trop facilement cette prière en la replaçant dans le contexte de Gethsémani. Quand on peut encore choisir face à des possibilités variées, on ne s’exprime pas comme devant le fait accompli ou devant un possible pressenti comme incontournable.

Quel choix pouvait se présenter à Jésus, sinon la révolte, quelle autre possibilité à cette heure dernière ? Dans le même moment, il pouvait prier le Père de pardonner à ses bourreaux, mais sans accepter ni leurs actes ni leurs intentions. L’innocent, s’il ne se révolte pas contre Dieu, ne peut que s’en remettre à lui. C’est la prière d’un condamné livré au pouvoir des hommes. Ce n’est pas la prière d’un moine en sécurité dans sa cellule.

Le geste d’oblation de Marc Gérin qui marque son adhésion à cette prière d’offrande de sa vie illustre bien le sens premier de cette prière, celui de l’oblation suprême : “Je te la donne, mon Dieu, avec tout l’amour de mon cœur.” Et ses derniers mots le confirment comme un amen : “C’est ça ! C’est ça !”

Une prière de confiance

“Mon Père, je me confie à toi.”

Si cette seconde phrase n’avait pas été supprimées [5], la prière serait devenue une prière de confiance. On retrouve cette infinie confiance en finale, mais il ne faudrait pas oublier qu’elle est aussi au début. C’est la démarche de l’enfant qui se jette dans les bras de son père et cela explique les autres attitudes d’abandon et d’offrande. La confiance, c’est le sentiment qui anéantit la crainte et bannit la peur de l’avenir, cette peur qui paralyse l’adulte. Devant la mort, dans la souffrance et face à toutes les épreuves de la vie, l’acte de foi devient un acte de confiance. Faire confiance et compter sur quelqu’un à ces moments-là tient de cette folie qui fait partie de l’acte de foi.

Une prière d’abandon

“Mon Père, je m’abandonne à toi”.

Parce qu’elle commence ainsi, cette prière est devenue “La Prière d’abandon”. Ce n’est pas sans conséquence pour une bonne compréhension et une saine utilisation de cette formule à cause de l’ambiguïté du verbe abandonner et à cause du sens qu’a pris ce mot dans la spiritualité.

On ne trouve pas cette phrase dans les Évangiles, mais au début du Psaume 22 : “Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?” Autre forme de prière d’abandon. Charles de Foucauld parle d’abandonnement [6] en commentant ailleurs cette prière de Jésus. Et quand on dit que Jésus est mort abandonné (par ses disciples) ou que Madame Moitessier, la tante de Charles de Foucauld, est morte “tout abandonnée” (à Dieu), il est clair que le sens est différent. Mais ce mot connote d’autres significations qui entraînent souvent des interprétations très éloignées de ce qu’a pu être la prière de Jésus et celle de Charles de Foucauld.

Aussi faut-il penser à mettre sous ce mot tout le contenu des phrases qui précédaient et qui ont disparu : l’offrande de soi et la confiance. Il faut surtout donner à l’abandon le sens que lui donnait le frère Marie-Albéric à cette époque de sa vie : “Le tendre abandon d’un fils qui se sait aimé... tendre familiarité, laisser-aller, abandon absolu : Jésus pense tout haut en parlant de son Père : comme les pensées viennent, il les dit avec l’abandon d’un fils. Le caractère principal de cette prière c’est la confiance, l’abandon... C’est un fils qui parle avec un familier et tendre abandon à son Père.” Ces phrases sont tirées des méditations qui précèdent celle que nous analysons. Elles définissent l’abandon comme le font les dictionnaires : “S’abandonner, c’est se laisser aller (à ses sentiments, à ses goûts).” Or, on l’interprète souvent en termes de résignation, d’acceptation, voire de démission [7]. Il faudra revenir plus tard sur ce thème de l’abandon. Signalons ici que le frère Marie-Albéric n’avait pas encore lu le livre du P. de Caussade, L’abandon à la divine Providence, quand il écrivait cette méditation.

Le bon plaisir du Père

“Mon Père, fais de moi ce qu’il te plaira.”

Avec cette invocation on change de registre, ce n’est plus la prière de Jésus mourant, le priant parle au futur et on revient insensiblement à la prière de Jésus au Jardin des Oliviers et à celle du Notre Père. “Fais se réaliser ta volonté.” Il s’agit de ce qui nous est fait et non de ce que nous faisons. Ce sont surtout les événements que nous subissons, les contradictions, la maladie, la souffrance, la mort. Savoir interpréter ces situations pour mieux découvrir la volonté du Père qui nous aime, c’est entrer dans la prière de Jésus : “Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.” C’est désirer cette volonté aimante comme on désire une nourriture. La perfection de l’amour est dans la coïncidence parfaite entre la volonté du Père, son désir sur moi et mon propre désir : “Je ne désire rien d’autre, mon Dieu.” Le chemin de la perfection est le lent rapprochement de ces deux désirs sous l’action de l’Esprit qui harmonise et unifie.

Et ce désir d’union totale à l’amour du Père s’élargit et s’étend à tous ceux qui sont nés de la volonté de Dieu : “Pourvu que ta volonté se fasse en moi, en toutes tes créatures, en tous tes enfants, en tous ceux que ton cœur aime.” Ce cœur de Dieu qui aime ses enfants et désire leur bonheur nous touche plus que le Dieu créateur et providence, qui aurait tout réglé d’avance et à qui tout doit se soumettre dans une acceptation servile.

Le bon plaisir du Père, dont parle Jésus dans sa prière, c’est la bienveillance de Dieu manifestée à la fois dans la personne de Jésus, en qui le Père a mis tout son amour, et dans le privilège des “petits” à qui il est donné de reconnaître et d’accueillir la révélation de cet amour. “Oui, Père, car tel a été ton bon plaisir” (Mt 11,26).

Une prière d’action de grâce

Lorsque Jésus s’exprime ainsi c’est dans une prière de louange : “Je te bénis, Père...”. Qui pense à faire de cette prière d’abandon une prière de remerciement ? Pourtant les mots de reconnaissance ne manquent pas : “Quoi que tu fasses de moi, je te remercie ; merci de tout... je te remercie de tout”.

Trois mercis pour ce qui a été, pour ce qui est en train de se passer et pour ce qui va arriver. S’il n’en reste qu’un dans notre prière, il faut lui garder toute son importance. Rendre grâce pour le présent c’est y découvrir l’amour du Père. Dire merci pour un futur insaisissable c’est redire sa confiance à ce Père qui nous aime, ce n’est pas seulement accepter et se résigner.

Une déclaration d’amour

Cette prière est celle d’un fils qui se sent aimé. Monique Maunoury [8] la récitait en remplaçant le “parce que je t’aime”, pas toujours facile à dire en vérité, par une formule plus réaliste, “parce que tu m’aimes”. Il est vrai que, dans ce qui nous est conservé de la prière de Jésus, on ne trouve nulle part des déclarations d’amour verbales à son Père. Il dit seulement : “J’aime le Père.” Mais Charles de Foucauld ne pouvait s’empêcher de mettre un “Je t’aime” dans la bouche de Jésus, c’est son propre besoin, son besoin d’amour, qui est un besoin de se donner et de l’exprimer. Aux dires de l’abbé Huvelin, il avait “fait de la religion un amour”. Il écrira un jour à l’abbé Caron : “Oh ! oui, Jésus seul mérite d’être aimé de passion [9]”.

Ses lettres, comme ses méditations, manifestent ce mode d’expression affectif qui lui est propre, mais qui est aussi le style d’une époque et d’une forme de piété. Il sait que ce « besoin d’amour » qui presse l’amoureux de se donner n’est pas toujours senti. Il dira qu’il existe des “déclarations d’amour avec preuves” qui ne sont pas des paroles et des sentiments [10].

Et le jour même de sa mort, reprenant les derniers mots prononcés en latin par l’abbé Huvelin avant de mourir : “je n’aimerai jamais assez”, il écrit : “Quand on veut souffrir et aimer, on peut beaucoup, on peut le plus qu’on puisse en ce monde : on sent qu’on souffre, on ne sent pas toujours qu’on aime et c’est une grande souffrance de plus ! Mais on sait qu’on voudrait aimer, et vouloir aimer c’est aimer. On trouve qu’on n’aime pas assez ; comme c’est vrai, on n’aimera jamais assez, mais le bon Dieu qui sait de quelle boue il nous a pétris et qui nous aime bien plus qu’une mère ne peut aimer son enfant, nous a dit, lui qui ne ment pas, qu’il ne repousserait pas celui qui vient à lui [11]”.

Certes il est plus vrai et plus facile de s’en remettre à l’amour de celui qui nous aime bien plus qu’une mère, mais on ne vit pas dans la foi de se savoir aimé sans être poussé soi-même à rendre amour pour amour.

“Un jour ou l’autre, nous confie quelqu’un, on comprend qu’on n’a pas le choix. Si je veux suivre le Christ je dois choisir et, à cause de son amour, moi aussi je dois et je peux l’aimer. Il n’y a pas de chemin de libération en dehors de cet amour purifiant qui est comme un feu au-dedans de moi. Il n’y a de libération de moi-même qu’en aimant Dieu. Et aimer Dieu, c’est prendre le même chemin que Jésus... perdre sa vie [12]”.

Quelques mois avant sa mort, Charles de Foucauld relèvera dans son carnet cette phrase de l’Imitation : “Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé ne sait pas ce que c’est d’aimer [13]”.

Qu’est-ce qu’aimer ? Comment répondre à l’unique commandement qui consiste à aimer Dieu et les hommes d’un même amour sans se poser cette question ? Frère Marie-Albéric y avait répondu bien avant d’écrire cette méditation. Sur le journal qui recouvre le carnet, on lit encore sa réponse sous forme de note marginale : “Aimer quelqu’un, c’est : l’admirer, l’imiter, le respecter, craindre de lui déplaire, désirer lui plaire, désirer le voir, désirer le posséder, désirer lui donner tout ce qu’on a et soi-même, donner son bien, désirer lui obéir [14]”.

La mesure de l’amour

Charles de Foucauld veut tout et tout de suite, ce qui donna bien du souci à l’abbé Huvelin et à ceux qui furent chargés de le guider. Ne vivre que pour Dieu, tout quitter, se donner sans mesure. Dès sa conversion et dans tous ses écrits, on retrouve ses déclarations absolues : “Tout, rien d’autre” et de multiples expressions analogues. Mais cet absolu se complique quand il faut le faire passer dans les actes. Car, pour les créatures, le tout n’est que relatif. Seul Dieu est simple et le priant approche de lui à travers des actes successifs, répétés, des engagements limités et partiels.

Les répétitions, huit fois le mot “tout” dans cette courte méditation, l’abondance des mots dans sa prière en sont l’illustration. Elles sont comme les expirations successives qui vident les poumons plus complètement et permettent au souffle vivifiant de pénétrer au plus profond. Impossible d’exprimer le désir le plus profond de l’être d’un seul coup, sans tâtonnements, sans hésitations. Devant le fait accompli, comme devant la mort, le priant, s’il ne se révolte pas, ne peut qu’accepter. Mais s’il parle au futur ou présent inaccompli (en terme de grammaire), il ne peut qu’hésiter à prononcer des mots dont il ne sait pas s’ils seront vrais demain. “Je suis prêt à servir, j’accepte la vie que tu me proposes.” Oui, mais qui peut dire sans présomption : « Je suis prêt à tout, j’accepte tout ? »

C’est pour cela que l’ aujourd’hui ajouté par les premières utilisatrices de cette prière lui donnait une dimension plus humaine, plus humblement réaliste, celle de l’horizon quotidien, celle du pain dont nous avons besoin pour aujourd’hui, celle du moment présent qui est “le seul ambassadeur de la volonté de Dieu” (P. de Caussade). Monique Maunoury avait conservé cet aujourd’hui plus évangélique : “Quoi que tu fasses de moi, aujourd’hui.” Heureusement qu’il y a aussi ce “pourvu que” qui limite un peu l’affirmation et ramène la prétention à un niveau humain, non seulement celui du surhomme mais celui de la créature, de l’enfant qui se sait aimé par son père. “Quoi que tu fasses de moi”, cela veut dire aussi “quoi que je fasse” car le but de la prière est uniquement de me faire faire avec amour ce que Dieu veut me voir faire librement. En 1899, frère Charles écrira son Règlement, au chapitre XXXII : “Notre amour de Dieu doit être absolument sans mesure. Notre désir de sa glorification extérieure... notre volonté de souffrir ne doivent pas être sans mesure mais bornés par sa volonté.”

La prière se termine comme elle a commencé

“... Car tu es mon Père.”

Un seul mot la contient tout entière : Abba. Cette prière n’est pas n’importe quelle prière de Jésus. Même en oubliant que c’est sa dernière prière, on ne peut pas la dire comme on dit le Notre Père. Cette prière est pour Jésus l’acte suprême, le moment de l’union mystique dans l’extase, l’acte de sortie de soi dans l’Autre. Et cela se passe dans la douleur insupportable du supplice de la croix. “L’acte le plus grand de la vie de Jésus, la plus grande preuve de son amour, l’acte qui sauve le monde ne s’est pas accompli dans le repos et l’épanouissement d’une oraison paisible - comme cela aurait pu être - mais dans le douloureux effort d’une prière qui ne trouvait plus un chemin facile à travers les fatigues d’un corps brisé de souffrances [15]”.

À ce moment l’homme est seul, quelle que soit l’affection de ceux qui l’entourent. Il ne dit plus « notre Père », mais seulement “ Abba, mon Père”, expression de cette solitude dans laquelle s’épanouit en plénitude la relation du Fils avec son Père, de l’homme avec Dieu. C’est l’heure où le voile se déchire. Seule compte l’union des deux personnes dans l’anéantissement de l’humain. À défaut de pouvoir traduire Abba par “Papa”, le possessif “mon” marque cette familiarité, “ce tendre abandon d’un fils qui se sait aimé”, qu’on ne trouve pas dans les formules moins familières des autres prières : Père Saint, Père du Ciel, Notre Père. En transposant cette prière dans le tutoiement liturgique on n’a fait qu’accentuer ce laisser-aller du langage qui, pour le frère Charles, exprimait l’abandon. À ceux qui trouvent cette forme de prière trop individuelle, il est bon de rappeler que, dans ce suprême abandon entre les mains de son Père, Jésus est livré pour la multitude des hommes.

Toute vraie prière n’est-elle pas à l’image de cette dernière prière ? Elle se situe dans le secret où le Père seul nous voit, secret de la chambre fermée ou secret du cœur ouvert. Elle est perte de soi dans l’Autre et ressemble à une mort ainsi cette prière de Jésus peut-elle devenir la prière de tous nos instants.

B.P.77
11.000 TAMANRASSET, Algérie.

[1Écrits spirituels de Charles de Foucauld, Paris, de Gigord, 1923, 29.

[2Sur les circonstances de cette journée tragique, voir Petite Sœur Magdeleine de Jésus. Du Sahara au Monde entier. Paris, Nouvelle Cité, 1981,162-165.

[3Voir notre texte : « Le premier écrit spirituel de Charles de Foucauld », note historique sur le texte d’où a été extraite la prière d’abandon.

[4Charles de Foucauld, Commentaire de saint Matthieu. Paris, Nouvelle Cité, 1989, 299.

[5Il faut signaler une erreur dans l’édition de René Bazin, qui a inversé l’ordre des 2. et 3. phrases en supprimant une fois « Mon Père ». ES., 29.

[6« Qui peut résister à Dieu », Paris, Nouvelle Cité, 1978, 174.

[7Dans les « Considérations sur les fêtes de l’année », le sens est toujours « Je m’abandonne à vous comme l’épouse à l’époux » ; presque chaque jour, à partir du 15 octobre 1898, NC., 1987, 590 à 602. Au contraire, dans le Commentaire de saint Matthieu, l’année suivante, on lit dans les paroles de Jésus : « On ne s’adresse pas à Dieu avec ce sans-gêne, ce sans-façon, d’une manière dont on n’oserait s’adresser à aucun homme peut-être !... Je t’aime toujours, même quand tu me pries indignement, ’non du cœur mais des lèvres’, et avec une familiarité, un laisser-aller insolents et indécents... » (298). En revanche, 310,« (Tu dois apprendre) à me prier simplement, venant à moi en tout abandon et simplicité, comme le fils à son père... »

[8Cette généreuse chrétienne, (1915-1975), qui avait été très proche des premières Petites Sœurs, puis des Petits Frères, a vécu dans ce qui fut « la zone » autour de Paris, à Ivry, de 1942 jusqu’à sa mort, dans une baraque très pauvre, « Paix et Joie », au milieu des familles les plus démunies du quartier.

[9LAC., 16.07.1910.

[10À L. Massignon, 31.07.1909, OS., 768.

[11OS., p. 731. Cf. aussi lettre à L. Massignon du 15.07.1916, OS., 777.

[12Lettre d’une amie protestante.

[1324.01.1916, IM. 3, 5 - Voyageur dans la nuit. Paris, Nouvelle Cité, 1979,195.

[14NC., 1978, 136.

[15R. Voillaume. Au cœur des masses, Paris, Le Cerf, 1950, 85.

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