Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La vie fraternelle au quotidien

Dominique Nothomb, m.afr.

N°1995-2 Mars 1995

| P. 92-100 |

Le Père Nothomb, qui nous a déjà donné de très belles méditations sur les trois vœux de religion (V.C. mars 1991, septembre 1992 et mars 1993), nous propose ici, sur le ton familier et grave de la confidence, une forte et profonde approche du quotidien fraternel. Qu’on ne s’y trompe pas, rien d’étroitement anecdotique ! Mais une vraie théologie concrète, toute thérésienne (de Lisieux), de l’unité de la charité : l’amour fraternel ne trouvant sa plénitude que dans un “pour Dieu” fondateur et conduisant seul “jusqu’à l’extrême” la vie qui s’y livre.

Vie consacrée nous a offert dans son numéro de mars 1994 deux excellentes contributions sur la vie commune, en commun ou communautaire, et sur la vie fraternelle évangélique vécue dans la vie religieuse [1]. L’article du Père Maréchal, a.a., est particulièrement riche en doctrine spirituelle, en sagesse pratique et en conseils inspirés par une expérience exceptionnelle puisqu’elle est celle d’un Supérieur Général. À ce qu’il a si bien dit, je ne vois guère ce qu’on pourrait ajouter de valable, du moins au niveau où il se place.

Et pourtant, l’idée m’est venue d’y apporter comme un complément, non au niveau de la théorie, mais à celui de l’humble pratique quotidienne. J’ai pensé que quelques réflexions glanées tout au long d’une expérience déjà longue, pourraient en aider l’un ou l’autre - et moi le premier.

Il se fait que j’ai terminé mon noviciat en septembre 1944, il y a donc cinquante ans, et que je fais partie d’une Société de vie apostolique où la vie communautaire, ou en communauté au sens précis de G. Geeroms, est tellement essentielle « qu’on renoncera à l’existence de la Société plutôt qu’à ce point capital », à savoir la vie de chacun en communauté réelle, de cohabitation, d’au moins trois membres. Pour moi, cinquante ans de vie missionnaire ont été de fait cinquante ans de vie en communauté d’au moins trois personnes. Il est vrai que sur ces cinquante années, trois furent vécues en communauté avec des prêtres diocésains, africains et européens, dix-huit mois avec des religieux frères africains, et cinq ans avec des jésuites. Mais, du point de vue du vécu quotidien où je me place ici, c’est pratiquement la même chose, à quelques détails près, que ce que j’ai connu en communauté avec mes confrères (= notre vocabulaire traditionnel. Je dirais plus volontiers : “avec mes frères”) de ma Société des Missionnaires d’Afrique.

Je suis cependant assez mal venu pour aborder ce sujet de la vie fraternelle en communauté. De tempérament, j’ai plutôt tendance à me marginaliser. J’ai rarement éprouvé la vie en communauté comme un besoin (sauf au niveau matériel !) et toujours comme un devoir. Si, d’aventure, un des frères qui a vécu avec moi quelques années lisait ces lignes, il sourirait sous cape et me dirait aimablement : « Médecin, guéris-toi toi-même. Tu n’as guère de leçons à nous donner ». Précisément, j’ai des leçons à me donner. Mais rares sont ceux qui sont « sans péché » dans le domaine de la vie fraternelle en communauté. Les réflexions que je me suis faites pourront aider ceux qui, comme moi, ne sont pas des modèles à imiter.

Et tout de suite, je livre ma première découverte, qui n’est pas la moindre. Si la vie communautaire n’a guère été ressentie par moi comme un besoin psychologique, elle a été incontestablement un grand bienfait. Sans elle, il est à peu près certain que des déséquilibres de diverses sortes se seraient produits dans ma mentalité, mon comportement et mes activités. Je m’en rends compte de plus en plus dans la mesure où j’avance en âge. Avec le recul des ans, je rends grâce à Dieu d’avoir vécu avec des frères qui n’étaient pas toujours d’accord avec moi, m’ont critiqué, m’ont fait des reproches, et m’ont dissuadé d’entreprendre tel ou tel projet. Ils m’ont rendu ainsi un incontestable service de charité. Merci à eux.

Je voudrais évoquer ici un souvenir qui date de 1949 ou 1950. En ces années, j’eus la chance de lire un livre de l’abbé Combes sur Thérèse de l’Enfant-Jésus. À cette époque, nous n’avions, pour la connaître, que L’Histoire d’une âme, arrangée par la Mère Agnès, et pas encore les Écrits autobiographiques. Combes révélait que le passage où Thérèse avouait qu’elle venait de découvrir, enfin, le mystère de la charité fraternelle, datait de la dernière année de sa vie, quelques mois avant sa mort. Qu’est-ce que cela signifiait pour moi ? Que le sommet de l’ascension spirituelle de Thérèse n’était pas la découverte de l’amour miséricordieux de Dieu, ni son amour « fou » pour Jésus, son Aigle adoré, ni sa découverte fulgurante : “ma vocation, c’est l’amour, etc”, ni celle de la “petite voie” dite de l’enfance spirituelle... mais la découverte de la supériorité, sur toutes les autres “vertus” religieuses, de l’humble charité fraternelle au quotidien. Ce fut pour moi une très grande lumière. Exceller en charité fraternelle n’est donc pas une “vertu de novice”, de “commençant”, elle est un sommet, peut-être LE sommet de la vie mystique.

Cette découverte en amena une autre. J’ai compris, au fil des ans, que l’essentiel dans cette charité, était l’affectus fraternus : l’estime intérieure et sincère de tous et de chacun, le désir constant de leur vrai bien et de leur bonheur, et l’admiration de ce qui est beau en chacun. Je me souviens d’avoir lu, à cette époque également, une biographie de saint Jean Berchmans dont, après la mort, on avait découvert un carnet de notes spirituelles. Sur une des pages, il avait établi la liste de ses co-novices, et à côté de chaque nom, il avait noté la qualité (et non le défaut) qu’il avait remarquée chez chacun d’eux, dans le genre : « Pierre : toujours joyeux. Paul : travailleur infatigable. Jean : doux et humble. Philippe : serviable. Émile : très studieux. Alphonse : boute-en-train. Jules : modèle de recueillement... » et ainsi de suite. Je me suis dit : ce garçon avait un cœur bon, donc l’œil vrai. Saint Augustin a écrit ce mot magnifique : Ubi amor, ihi oculus. Là où règne l’amour, l’œil voit clair. Je me souviens qu’un jour où j’avais fait l’éloge d’une personne absente, un ami m’a dit : “Ce type est bon pour toi, parce que tu veux qu’il soit bon”. J’ai répondu : “Au fond, tu as raison. Avant de le rencontrer, j’avais, comme a priori, de l’estime pour lui, convaincu qu’il avait des qualités. Celles-ci, je voulais les voir, et je les ai vues”. C’était l’anecdote de Jean Berchmans qui m’avait suggéré ce regard bon, et depuis lors, je me suis efforcé de toujours commencer ainsi. Cela m’a beaucoup réconforté, car au niveau des paroles et des actes, je suis souvent très maladroit envers certains frères, et je fais des impairs. Mais ce n’est pas très grave. Dieu sait que, dans mon cœur, je les estime et les admire.

Revenons à sainte Thérèse. Deux découvertes complémentaires. D’abord : « Je le sens, quand j’aime mes sœurs, c’est Jésus qui les aime en moi ». Ensuite, au sujet de cette moniale peu agréable à qui Thérèse offrait son plus beau sourire : “Ah ! Ce qui m’attirait en elle, c’était Jésus caché au fond de son âme”. Ainsi, Jésus est des deux côtés : Jésus en Thérèse qui aime ses sœurs, et Jésus dans la sœur qu’elle aime. Saint Augustin n’a-t-il pas écrit : Et erit Christus amans seipsum ? N’est-on pas au cœur du mystère du Christ en aimant ainsi le prochain ? Cela m’a fait beaucoup réfléchir et m’a beaucoup aidé.

Sublime, à vrai dire. Mais dans la pratique ? Comment d’abord découvrir Jésus dans l’autre et l’y aimer ? Il y a des personnes chez qui c’est facile : tous ceux (et celles !) qui, dans l’ensemble de leur personnalité, rayonnent un quelque chose de « divin » : bonté, douceur, patience, bonne humeur, serviabilité, compassion, sagesse, amabilité et ainsi de suite. Oui, mais le frère antipathique, désagréable, insupportable, ou qui se conduit mal, ou qui est dur pour les gens, voire méchant et rancunier ? Dans ce cas, le premier remède, c’est la parabole de la paille et de la poutre. Le second, c’est la parole de Paul : Supportez-vous les uns les autres, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ". Je puis aussi me dire : ce frère me supporte avec mes défauts, n’aurais-je pas la courtoisie de le supporter avec les siens ? Le troisième remède, c’est précisément celui de Thérèse : “voir Jésus en lui”. Mais comment est-ce possible ? Je me dis : si ce frère est ce qu’il est : méchant, impoli, critiqueur, ivrogne, démolisseur, insupportable, que sais-je, c’est parce qu’il souffre. C’est très important d’avoir découvert cela : l’homme mauvais ou le méchant l’est devenu parce qu’il a souffert, et qu’il souffre. Il y a en lui, quelque part, une blessure profonde qui le déchire et qu’il ne peut assumer. Il a peur. Il faut qu’il crache un jour son venin. Et finalement, il vaut mieux qu’il le crache sur moi plutôt que sur d’autres. Alors, au lieu d’éprouver envers lui de la colère, j’ai appris à éprouver de la compassion Comme ce frère a dû souffrir pour en être arrivé là” !

Je me rappelle alors l’anecdote qu’en 1970, à Ottawa, le Père Henry, o. p., m’a racontée et que j’ai reprise dans mon livre sur la prière. Celle d’un missionnaire en Inde qui avait secouru un vieillard sale et pouilleux, jeté par les villageois dans la brousse pour qu’il ne contamine pas les autres et pour qu’il y meure comme un chien. Ce vieillard, recueilli, lavé, nourri par le missionnaire, n’en revenant pas, lui dit : “Mais pourquoi, toi un étranger, as-tu fait cela pour moi” ? Et le missionnaire de lui répondre : « Tu me rappelles mon Dieu”. Seul un chrétien peut dire cela. Le malheureux, c’est Jésus qui souffre : »ce que vous avez fait au moindre des miens, c’est à Moi...« . Mon frère antipathique, lui aussi, car il souffre, me »rappelle mon Dieu".

Il y a aussi les déceptions. Comment se fait-il qu’un tel, si « vertueux », si apostolique, si pieux, si... en soit arrivé à nous décevoir ainsi ? Pire encore quand c’est la communauté elle-même, ou la Région, ou la Province, ou la Société entière qui est de plus en plus décevante !

J’ai découvert d’abord que la déception et l’insatisfaction sont des données inhérentes à la condition humaine terrestre. Vouloir en être totalement libéré, c’est sans doute l’idéal du bouddhisme, mais pour le chrétien cela ne lui sera donné qu’au ciel. En attendant, il faut apprendre à “vivre avec”, comme une grâce, à ne pas dramatiser et à dépasser la déception par l’espérance, fruit de l’amour : “la charité espère tout...”. Je me dis aussi souvent : “Les autres doivent être parfois déçus par moi. J’ai toutes les raisons d’être indulgent envers eux”. À celui, ou celle, qui, déçu(e) par sa communauté souhaite changer de communauté, ou de congrégation, je réponds d’une manière ou d’une autre : « Ne te fais pas d’illusion : ailleurs, c’est la même chose. J’ai donné des retraites à des membres de tant de congrégations différentes et j’ai vu que, en gros, les problèmes sont les mêmes partout. Les déceptions que tu ressens ici, tu les ressentiras là aussi. Ce qu’il faut changer sans doute, c’est toi, c’est ton cœur ». Autre réponse : « Qu’as-tu fait de positif pour le bien de celui qui te déçoit ? » Quand j’envisage mon frère comme celui dont j’ai beaucoup à recevoir, je suis toujours déçu par lui. Quand je l’envisage comme celui que Dieu m’appelle à aimer, un frère à aimer, donc à rendre plus heureux, à lui donner le meilleur de moi-même, je finis toujours par le trouver aimable, au moins en quelque chose.... S’il me déçoit en certaines choses, c’est un motif de plus d’être fidèle, autant que je le peux, à ma vocation à moi : c’est la meilleure chose que je puisse faire pour qu’il soit plus fidèle à la sienne.

Il m’est arrivé un jour d’être mis à la porte par un de mes frères. Ce jour-là, nous n’étions que deux à la maison. À mon retour de l’église, où j’avais célébré l’eucharistie, il me dit : « Fiche le camp, je ne veux plus te voir ici ». Je n’ai rien répondu, j’ai fait ma valise et j’ai été dans le poste voisin. J’avais dû faire quelque chose qui lui avait déplu ou qui l’avait blessé, je ne sais quoi, et par dessus le marché il avait ce jour-là mal au foie... On s’est revu bien des fois depuis lors, et on n’en a plus parlé. Nous restons de bons amis. Leçon : il ne faut pas dramatiser. Un coup de tonnerre n’est pas une catastrophe et n’est pas le signe d’un mauvais cœur.

Il y a alors l’autre découverte de Thérèse : “Quand j’aime mes sœurs, c’est Jésus qui les aime en moi.” Depuis une vingtaine d’années, quand je donne une retraite, je m’arrange pour proposer quelque part de méditer sur 1 Co 13. Une merveille. Je suggère, comme le fait saint Jean Chrysostome, de lire en filigrane « Jésus » chaque fois que Paul écrit : agapè, charité, amour. Les trois premiers versets nous révèlent quel est le « lieu » de la charité, sa source : non dans le beau langage (v. 1), ni dans l’intelligence brillante ou les pensées sublimes (v. 2), ni - ô surprise - dans les actes de dévouement ou de service, ni dans les exploits héroïques : se « tuer à la besogne », ou “s’user jusqu’à la corde” (v. 3). Alors, où ? La réponse est claire : dans le cœur. Nous revenons à l’affectus fraternus. Mais quel cœur ?

Les versets 4 à 7 nous le découvrent et nous en dessinent le portrait, en quinze traits : deux vertus fondamentales : la patience et la bonté [2] ; huit verbes que le cœur charitable (= « Jésus en moi ») ne conjugue jamais, et cinq verbes qu’il conjugue volontiers, dont le dernier rejoint, comme par inclusion, le premier trait : la patience. Ce qui frappe dans ce portrait, c’est le caractère « velouté », je dirais « onctueux » si ce mot n’était devenu pédant, ou “huileux”, de l’agapè : bonté surtout, douceur, humilité, modestie, oubli de soi, compassion, patience, etc, à peu près « le fruit de l’Esprit » de Gal 5,22, et les petites vertus si chères à saint François de Sales. Quelle leçon ! Trop souvent, nous identifions « charité » et « dévouement », et ce n’est pas tout à fait faux : la parabole du bon samaritain, celle de Mt 25, 31-46 (où le mot « charité » n’est pas prononcé) et 1 Jn 3,16-18 sont là pour nous le rappeler. Mon long séjour en Afrique noire m’a cependant fait découvrir l’ambiguïté du « dévouement » et du « travailler pour ». Là où les Africains que j’ai connus (et sans doute bien d’autres aussi) reconnaissent un témoin de Jésus, c’est celui qui, comme le Maître, est « doux et humble de cœur ». L’hymne à la charité de 1 Cor 13 en est le meilleur commentaire.

Un mot sur les paroles en communauté. Il y faudrait un long exposé. Une seule réflexion. L’expérience m’a appris que lorsque une communauté « grince », cela vient souvent de la mauvaise gestion de la parole (ou... de l’argent). Parfois par abus, mais le plus souvent par défaut. Il y a un manque d’information et de communication, ou de partage oral de ce que chacun fait, a fait, projette de faire, de ce qu’il pense, de ce qu’il a vécu, lu, entendu, souffert... Mais j’ai découvert aussi que le mutisme de certains, ou leur discrétion sur ce qui les concerne, est parfois la conséquence du bavardage de tel ou tel ; ou encore du peu d’intérêt que les autres portent à ce frère. Si personne ne lui demande jamais ce qu’il a fait et ce qui l’intéresse, il n’aura guère envie de le dire. Il y a, dans les communautés religieuses (comme dans les autres), certaines personnes qui ont l’art (si on ose parler ainsi) de toujours ramener à elles-mêmes, et à leurs centres d’intérêt, tous les sujets de conversation. Dans ces conditions, les autres finissent par se taire sur ce qui les intéresse, eux.

Cela m’amène à dire un mot sur le “supérieur” (ou tout autre nom) de la communauté. Grâce à Dieu, je n’ai été chargé de ce service de charité que peu d’années. Mais ce furent peut-être les plus pénibles de ma vie. J’ai découvert qu’il s’agit précisément, d’une charge, lourde à porter. Le plus pesant, selon mon expérience, est la « solitude » d’un « supérieur ». À un moment donné, il est seul à avoir le dernier mot, et c’est le plus difficile. Souvent, il se demande s’il a bien interprété la volonté de Dieu. Il peut être sûr qu’à tel moment, un frère sera mécontent et va murmurer ou le critiquer. Quand, lors d’une retraite, un (ou une) religieux(se) se plaint de son (sa) supérieur (e), il m’arrive souvent de lui dire : « Mon cher, je te souhaite de devenir un jour supérieur. Tu verras ce que c’est. Cela t’aidera à être plus indulgent envers les supérieurs que tu auras dans la suite ». J’aime aussi rappeler que le “supérieur” est un homme qui “a le droit d’avoir des problèmes personnels” : des ennuis de santé, des soucis de famille et d’autres tracas comme tout un chacun. Je pense que c’est une forme éminente de charité fraternelle que d’être très fraternel, justement, avec ce frère qui, même soutenu par les autres, porte le premier la responsabilité de la communauté.

J’aimerais terminer par quelques considérations théologiques. Lors de mes années d’étude, j’ai rédigé une dissertation doctorale en théologie sur le motif théologal de la charité envers le prochain. En clair : “Que signifie aimer le prochain pour Dieu ?” J’ai lu à cette époque toute une littérature qui rejette cette formule ou la suspecte. “La vraie charité, dit-on, c’est d’aimer le prochain pour lui-même”. On retrouve d’ailleurs régulièrement cette idée dans des écrits ou des discours apparemment généreux. En fait, il s’agit ou bien d’une erreur, ou bien d’un malentendu. Il y a tant d’arguments dans l’Écriture, chez les Pères, les grands théologiens et les écrits des Saints en faveur du “pour Dieu” qu’on ne voit pas comment soutenir sérieusement la thèse contraire. Le langage scolastique a forgé un vocabulaire technique et subtil pour dénouer les ambiguïtés possibles du « pour Dieu ». Ce n’est pas ici le lieu d’en faire état. Mais ce que j’ai découvert dans la suite, c’est-à-dire dans la pratique quotidienne, c’est que si je n’aime pas mon frère “pour Dieu”, je l’aimerai mal et je n’aimerai pas chrétiennement tous mes frères et tous mes autres prochains, même les antipathiques et les méchants. Je n’aime mon frère « en lui-même » et à son avantage réel que si je l’aime « pour Dieu » : pour ce Dieu qui habite en lui ou qui désire y habiter, ce Dieu qui lui donne le meilleur de lui-même, ce Dieu pour lequel il est fait et qui est, en définitive, son seul bonheur vrai. L’aimant « pour Dieu », je l’aimerai aussi (à ma petite mesure) “comme Dieu”, comme Jésus l’aime. Comment pourrait-on faire mieux ?

Une des révélations essentielles du Nouveau Testament est celle de l’unité de la charité envers ces trois “aimés” : Dieu, le prochain, moi-même. Si un des trois n’est pas aimé « pour Dieu », ce n’est plus la charité chrétienne. Ce qui en fait l’unité, c’en est la source : Dieu, la fin : Dieu, et le motif : Dieu toujours. “La foi, disait Jean-Marie Vianney, c’est de parler à Dieu comme on parle à un homme”. “La foi, disait Jeanne Jugan, c’est de parler à un homme comme on parle à Dieu”. Les deux ont raison. Le P. Congar aime dire que, dans notre comportement avec notre prochain, nous préfigurons notre comportement avec Dieu. J’ai oublié de noter le nom de l’auteur qui dit que, dans notre comportement avec Dieu, nous préfigurons celui que nous avons envers notre prochain. Les deux formules sont bonnes. Dieu, le prochain et moi-même sommes rejoints par la même charité, dans les deux sens.

La charité est une “grande Dame”, disait saint Vincent de Paul. Saint François d’Assise a épousé Dame Pauvreté. Ceux qui ont reçu une vocation religieuse apostolique ou missionnaire, pourraient envisager d’épouser Dame Charité. Ils s’en porteraient bien. “La plus grande, c’est la charité (fraternelle)”, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus de la Sainte Face l’avait, elle aussi, bien compris.

Paroisse NDOGUINDI
B.P. 210 MOUNDOU, Tchad

[1G. Geeroms, « La vie fraternelle dans la vie consacrée religieuse ». Vie consacrée, 1994, 72-84 et Cl. Maréchal, « Un seul cœur en Dieu. La fraternité évangélique », ibidem, 85-101.

[2Je n’ai jamais compris pourquoi la Bible de Jérusalem a traduit le “chrèsteuetai” du v. 4 par « est serviable », et la TOB par « rend service ». Dans les autres usages de « chrèstos », ou “chrèsteuomai”, ou « chrèstotès », Lc 6, 35 ; Rom 2,4 (deux fois) ; 11,22 (trois fois) ; 2 Cor 6, 6 ; Éph 2,7 ; 4,32 ; Col 3,12 ; 1.P 2,3 ; etc, on traduit toujours par « bonté », « être bon ». Jadis on disait : « bénignité », « bénigne ». La Vulgate dit « benigna ». Le contexte immédiat l’impose. En rendant “chrèsteuetai” par l’idée de service, on contredit ce que Paul vient de dire au verset 3. C’est manifestement l’idée de bonté qui apparaît ici.

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