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Un apostolat social d’inspiration ignacienne

Michael Czerny, s.j.

N°1995-1 Janvier 1995

| P. 12-24 |

Une des questions largement rencontrées durant le Synode fut certainement celle qu’aborde cet article. La position prise par l’auteur, à la suite du P. I. Ellacuría, un des jésuites assassinés au Salvador, est de considérer la situation historique actuelle des pauvres et l’engagement auquel elle invite comme un “lieu” de renversement de nos points de vue sur la réalité. C’est là une option très radicale, aux conséquences théologiques et spirituelles profondes, car il y est peut-être proposé implicitement comme “un primat de l’agir sur l’être”. Ce point serait certes sujet à questionnement et nous ouvrons ici volontiers nos pages au dialogue ! Celui-ci sera nécessaire à l’orée de la 34e congrégation générale des jésuites. Mais l’enjeu dépasse de loin les orientations de la Compagnie. Les déclarations de quelques Pères synodaux en sont la preuve.
Ce texte est la traduction, légèrement remaniée, de celui que l’auteur a donné, lors d’un symposium international : « Ignatian spirituality in Jesuit apostolate », Rome, 1er-7 avril 1991 et publié par le C.I.S., Rome, 1992.

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Cette inspiration a sa source chez saint Ignace et ses premiers compagnons ; elle trouve une manière neuve de s’exprimer dans les textes des dernières congrégations générales de la Compagnie comme dans les écrits du Père Arrupe, et interpelle dorénavant en profondeur tous les apostolats des jésuites, y compris l’action sociale.

L’action sociale de la Compagnie de Jésus

L’“action sociale” a eu ses pionniers dans les Réductions du Paraguay et son saint patron en la personne de saint Pierre Claver, mais elle est en réalité moderne, post-révolutionnaire (après 1776, 1789 et 1848). Elle a commencé avec ce qu’on a appelé l’"apostolat social”, qui ne remonte pas plus loin que Rerum Novarum. Ses principales réalisations jusqu’en 1975 ont été le mouvement des prêtres ouvriers, les centres sociaux, les écoles professionnelles.

En 1949, le P. John Janssens, le grand promoteur de l’apostolat social, déclarait que le but de celui-ci était

d’obtenir que la plupart des hommes, et même, dans la mesure où le permet la condition terrestre, tous les hommes jouissent de la quantité ou du moins du minimum de biens temporels et spirituels, même dans l’ordre naturel, dont l’homme a normalement besoin pour ne pas se sentir humilié et méprisé.

Les dernières congrégations générales

Adaptant la pensée et l’action de la Compagnie aux enseignements de Vatican II, la 31e congrégation générale mit en avant la priorité de l’apostolat social, tout en le considérant encore comme un apostolat donné parmi d’autres.

L’apostolat social met tout en œuvre directement pour articuler plus pleinement justice et charité dans les structures de l’existence humaine en commun. Son but, sur ce plan, est d’arriver à ce que chaque homme soit en mesure d’exercer un sens personnel de participation et de responsabilité dans tous les champs de la vie contemporaine.

Le P. Arrupe s’exprime dans le même sens, en décembre 1966, dans sa lettre sur l’apostolat social en Amérique Latine.

En mai 1968, au terme d’une rencontre avec le P. Arrupe, les provinciaux d’Amérique Latine écrivent dans leur historique “Lettre de Rio de Janeiro” :

Nous nous proposons de faire (du problème social en Amérique Latine) une priorité absolue dans notre stratégie apostolique. Bien plus, nous voulons envisager la totalité de notre apostolat en fonction de ce problème.

En 1970, après avoir exposé les nombreuses tensions nées après Vatican II et la 31e congrégation générale, le P. Arrupe signalait, parmi les problèmes à étudier avec le plus d’attention, ce qu’il appelait l’engagement temporel :

Abstraction faite des positions extrêmes ou des erreurs qui ont pu avoir existé, il importe d’insister sur une attitude mentale nouvelle qui nous permet de travailler plus efficacement en faveur de la justice sociale.

Nous avons ici une première indication du fait que la pensée et l’action de la Compagnie pourraient avoir à s’orienter sur des voies nouvelles, ce que signalent également les mots incisifs du Synode des évêques en 1971 :

L’action pour la justice et la participation à la transformation du monde nous apparaissent pleinement comme une dimension constitutive de la prédication de l’Évangile, ou en d’autres termes de la mission de l’Église pour la rédemption de l’homme et sa libération de toute situation oppressive.

En 1974-1975 se tient la 32e congrégation générale de la Compagnie de Jésus. Au cœur de sa fascinante histoire, la décision majeure aura peut-être été de joindre le travail de deux commissions, celle qui étudiait les priorités apostoliques de la Compagnie et celle qui se consacrait à la justice sociale et internationale [1]. De là est née une nouvelle et excellente formulation de la mission traditionnelle des jésuites. Être compagnon de Jésus aujourd’hui, c’est s’engager sous l’étendard de la croix dans la lutte décisive de notre époque, qui est la lutte pour la foi et la lutte pour la justice qu’elle implique.

La Compagnie de Jésus a d’abord voulu considérer attentivement la fin pour laquelle elle a été fondée : une plus grande gloire de Dieu et le service des hommes. Reconnaissant avec repentance ses propres défaillances dans la défense de la foi et la lutte pour la justice..., choisit de s’engager dans cette lutte pour la foi et la justice, en faisant de cet engagement le point essentiel qui caractérise aujourd’hui ce que sont et ce que font les jésuites.

Dès lors, l’option pour la foi et la justice devient la priorité et le critère de notre service apostolique ainsi que la clé qui devrait donner un sens à tous les aspects de la vie de la Compagnie de Jésus. Non seulement la Compagnie s’engage dans le travail pour la promotion de la justice (développement important de son apostolat social) mais elle enracine cette tâche au cœur même de l’évangélisation (le service de la foi) : “La foi que nous prêchons est une foi qui agit dans l’amour. Mais comme l’amour ne peut exister sans la justice, l’action pour la justice est la pierre de touche de notre prédication de l’Évangile" [2]. L’option foi-justice, au lieu de caractériser un secteur apostolique particulier, devient l’élément intégrateur de tous nos ministères [3].

Huit ans plus tard, la 33e congrégation générale confirme que ces décrets 2 et 4 :

expriment en profondeur notre mission d’aujourd’hui, ouvrent des perspectives qui servent de principes directeurs pour nos réactions à venir :

  • du service de la foi et de la promotion de la justice en une mission unique ;
  • de cette mission dans les divers ministères auxquels nous nous consacrons ;
  • indispensable à l’accomplissement de cette mission ;
  • une mission qui concerne de la Compagnie ;
  • la nature de cette mission. [4]

Lors de la récente congrégation des provinciaux en 1990, le P. Kolvenbach déclarait :

Les deux dernières Congrégations Générales ont bien mis en relief d’une part les liens intimes entre l’incroyance et la mal-croyance et d’autre part l’exploitation économique, la discrimination raciale, la destruction écologique et les abus contre les droits et les exigences de la justice dont doit être objet la personne humaine. C’est pour cette unique raison que, en participant à l’amour préférentiel du Seigneur pour toute victime d’un monde inhumain, la Compagnie progresse, lentement mais sûrement, dans la prise en charge qu’elle s’est proposée de tout ce qui touche de près ou de loin à la promotion de la justice. En agissant ainsi, elle montre clairement qu’à ses yeux ce souci est partie intégrantè, non d’une visée idéologique ou d’une action politique, mais de l’évangélisation dans laquelle se confirme l’œuvre du Seigneur.

L’option foi-justice - tâche maintenant de toute la Compagnie [5] – place le combat pour la justice au cœur même de l’œuvre de l’Église et, par conséquent, au cœur même de la mission de la Compagnie.

Ainsi la route qui mène à la foi et celle qui mène à la justice sont inséparables ; et c’est sur cette route unique, sur cette route abrupte, que l’Église pèlerine doit cheminer et peiner. La foi et la justice sont inséparables dans l’Évangile, qui nous enseigne que “la foi opère par la charité” (Ga 5,6). Elles ne peuvent donc être séparées ni dans nos projets, ni dans nos actions, ni dans notre vie.

Bien évidemment, ce pas décisif donne un vigoureux élan à l’apostolat social. Mais quel effet exerce-t-il sur toutes les autres formes d’apostolat, nouvelles et traditionnelles, et sur l’ensemble de la Compagnie ?

La nécessité d’un changement de mentalité

La résistance considérable, affective et même intellectuelle, au “Décret 4” montre bien l’étendue du changement qui était demandé. La question posée par Bernard Lonergan nous éveille à la vraie difficulté : “Comment, en vérité, un esprit peut-il prendre conscience de sa propre déviation quand cette déviation prend sa source dans un refus général de comprendre et est soutenue par toute la structure d’une civilisation [6] ?” La perspective d’une conversion intellectuelle suscite une énorme anxiété, et peu y font face avec la foi, l’espérance et la joie du P. Arrupe.

Positivement, quelle différence cette option a-t-elle suscitée dans notre manière de penser ? Voit-on naître cette “nouvelle attitude de l’esprit” à laquelle le P. Arrupe faisait allusion de manière énigmatique il y a plus de vingt ans ? Le Décret 4, au n° 44, qui traite des composantes intellectuelles de l’engagement social, parle de “diagnostic attentif” et d’"études spécialisées”, sans faire allusion à la révolution intellectuelle que cela demanderait.

Un exemple très éclairant de cette nouvelle manière de penser peut se trouver dans les propositions d’Ignacio Ellacuría en faveur d’une philosophie latino-américaine [7], qui doit être à la fois critique (fondamentalement, pour “dés-idéologiser") et créative, affrontant la réalité pour l’éclairer, l’interpréter et la transformer (53).

Le P. Ellacuría identifie cinq grands thèmes philosophiques, une sorte de liste de contrôle de tout ce qui doit surgir dans la nouvelle manière de penser du jésuite : une théorie de l’intelligence et de la connaissance humaine (épistémologie) ; une théorie générale de la réalité (métaphysique) ; une théorie ouverte et critique de l’homme, de la société et de l’histoire ; une éthique pertinente de l’homme et de son univers ; et enfin une réflexion sur la fin ultime et sur la transcendance (54-55).

Ce qui importe par-dessus tout, c’est le lieu d’où s’élabore la philosophie, le locus philosophicus. Non seulement pour être efficace dans l’action en faveur de la justice, mais aussi pour y être fidèle et même simplement pour y penser,

il est indispensable de se situer dans le “lieu” de la vérité historique et de la vraie libération.... La détermination de ce “lieu” qui-permet-la-vérité implique toujours un moment de discernement théorique, et un moment de choix inspiré (60).

Le choix de ce “lieu” - qu’il s’agisse de sciences naturelles, d’expérience intérieure ou de praxis historique - fait toute la différence quant aux résultats de la réflexion. Et c’est un choix exclusif (même si l’on s’inspire d’autres “lieux”) parce qu’il “détermine les questions clés, les catégories appropriées et, d’une manière précise, l’horizon de toute l’entreprise philosophique” (60). À cette lumière on jugera si notre horizon, nos questions, nos catégories et nos critères ont évolué dans la ligne de la 32e congrégation générale.

La caractérisation très soignée, par le P. Ellacuría, de la philosophie chrétienne, précise les fondements de notre pensée. La philosophie chrétienne doit s’établir de manière autonome “dans le ’lieu’ privilégié de la vérité de l’histoire qui est la Croix, source d’espérance et de libération” :

Le Tiers Monde nous fait voir sans contredit que la Croix présente certaines caractéristiques bien définies, immédiatement reconnaissables dans la personne des crucifiés de cette terre, dépouillés de toute apparence humaine, non en raison de l’abondance et de la domination, mais en raison de la privation et de l’oppression dont ils sont victimes (60).

Ce changement de “lieu” reviendra à mettre au premier plan la présence des pauvres, avant la science et la technologie, dans notre mystique, notre formation, notre mode d’éducation et nos apostolats. S’il en est ainsi, alors nous sommes en train de vivre un changement de paradigme aussi significatif que celui de la Renaissance au temps de saint Ignace : une nouvelle manière de comprendre le monde, une nouvelle manière de rencontrer Dieu, une nouvelle manière d’être l’Église.

Car alors nous serons capables de mieux comprendre comment le service de la foi et la promotion de la justice ne sont pas des objectifs parallèles et encore moins divergents, mais un seul et même engagement, qui trouve sa cohérence et son expression la plus profonde dans l’amour de Dieu et l’amour du prochain auxquels Dieu nous appelle dans l’unique grand commandement.

Mais comment “mieux comprendre” si nous ne renouvelons pas notre manière de penser ?

L’option préférentielle pour les pauvres

Le nouveau “lieu”, c’est l’univers des pauvres. Qui sont les pauvres ? Les pauvres sont ceux qui manquent de calories, de possibilités de choix, de sécurité et de soutien. Les pauvres sont la majorité sur cette terre.

Le Conseil économique de l’Amérique Latine prévoit qu’en l’an 2000, dans moins de cinq ans, la population de l’Amérique Latine comptera environ cinq cent millions de personnes. De ce nombre, un tiers “s’arrangera” pour vivre dans une sorte de sécurité propre à la classe bourgeoise. Dans ce groupe, on trouverait un petit îlot de personnes jouissant du luxe que donne une grande fortune. Un autre tiers vivra dans une pauvreté “technique”, capable de gagner par son travail de quoi s’assurer les biens et les services indispensables, mais rien de plus : une pauvreté qui permet de survivre au jour le jour. Et un autre tiers vivra dans une pauvreté critique ou absolue, incapable de gagner le minimum requis de biens et de services.

La section des affaires du magazine Time est dans ce domaine des affaires une source sûre ; elle a prévu, en 1989, que 80% de la population d’Amérique Latine s’orienterait vers une pauvreté comparable à celle du Bangladesh. Et pourtant, de tout le continent américain, Haïti seul est cité par le Programme de développement des Nations-Unies comme faisant partie des 44 pays les plus pauvres du monde [8] !

La pauvreté technique et particulièrement la pauvreté absolue engendrent toutes deux le cycle de l’exploitation, de la misère, de la contestation, de la répression, de la violation des droits de l’homme et, souvent, de la violence en guise de réponse [9].

Cette pauvreté, qui est le sort d’un si grand nombre de personnes, il faut en faire l’objet privilégié de notre prière et le lieu de nos réflexions, et non seulement une (ni même la) priorité de notre action.

En 1966 déjà, le P. Arrupe appelait à “une affirmation claire du rôle irremplaçable de leaders qu’ont à jouer les pauvres dans la transformation des structures qui ont rendu possible leur exploitation [10]”.

Tout comme la 31e congrégation générale nous pressait d’acquérir une connaissance plus exacte de l’athéisme pour comprendre mieux sa logique interne, de même aujourd’hui les 32e et 33e congrégations générales voudraient nous voir nous dépouiller nous-mêmes et “nous mettre à la place des opprimés de cette terre” (Ellacuría, 60). Si les pauvres sont les bienvenus dans nos cœurs, ils deviennent le “lieu” de notre liturgie, de notre prière, de notre vérité et de notre action.

C’est là l’option préférentielle pour les pauvres, sans doute le thème le plus connu et le plus souvent cité de la théologie de la libération. Dieu seul peut vraiment pratiquer une option préférentielle pour les pauvres et traiter tous les hommes avec justice et avec amour. Dieu seul a l’amour infini qui lui permet d’aimer le pauvre de façon préférentielle mais non exclusive, et de traiter chaque homme et chaque femme comme son unique enfant bien-aimé. Dieu aime les pauvres, non parce qu’ils sont bons, mais parce qu’ils souffrent et parce que Lui-même est bon et miséricordieux. Dieu seul a cette imagination sans limite qui permet de prévoir comment les violations des droits des pauvres (plus des deux tiers de la population mondiale) feront surgir des sociétés de justice, de sécurité et de paix. Mais le fait que nous sommes par nous-mêmes incapables d’imaginer la solution de toutes ces tensions ne nous exempte pas d’embrasser l’option, d’origine divine, de lutter pour la défense des droits des pauvres.

L’option préférentielle pour les pauvres - qui donne la parole à ceux qui n’ont pas de voix - n’est pas plus “facultative” que ne l’étaient l’humanisme des XVIe et XVIIe siècles, ou la science et la technologie des XIXe et XXe siècles.

La vitalité du charisme d’Ignace

En déchiffrant les signes des temps et en adhérant à la vision originale et au charisme de notre Fondateur [11], la Compagnie s’est engagée, avec toutes les conséquences que cela implique, à promouvoir la justice. Le P. Arrupe, avec sa foi inébranlable dans la vitalité du charisme ignacien, a toujours fait référence à saint Ignace pour définir les meilleurs critères (à la fois interpellants et sûrs) permettant d’affronter un monde aux transformations déroutantes.

Le P. Arrupe cite l’exemple du premier Général de la Compagnie pour situer la justice à sa vraie place :

Saint Ignace ne donna-t-il pas abri dans sa maison de Rome à quatre cents sinistrés, sans compter les trois mille autres à qui il porta secours en d’autres manières ?

Les bénéficiaires étaient des victimes de la famine pendant l’hiver de 1538, et de manière plus habituelle des groupes de marginaux (mendiants, prostituées, délinquants) qui obtenaient, non une attention sporadique de la part d’Ignace, mais ses efforts pour créer des institutions qui leur garantiraient une aide permanente.

Je me demande quelle serait aujourd’hui l’attitude d’Ignace face aux désastres de notre époque : les réfugiés de la mer, les multitudes affamées de la zone saharienne, les réfugiés et les hommes contraints à l’émigration. Ou encore face aux misères de ces groupes bien déterminés de victimes d’une exploitation criminelle de la part des pires hommes de notre société : les drogués par exemple. Serait-ce une erreur de penser que, à notre époque, il aurait fait davantage, il aurait fait les choses d’une autre manière que nous ?

Mais saint Ignace ne nous donne pas seulement des exemples de compassion sociale. Beaucoup plus profondément, l’option pour la foi et la justice est enracinée au cœur même de la contemplation et de la vie mystique d’Ignace. Le P. Arrupe a décrit les indispensables conditions d’une authentique et pratique mise en œuvre du Décret 4 : une spiritualité robuste, de cette forme de spiritualité “que nul ne peut acquérir ou garder sans une prière continuelle qui donne un sens à son action...” Déjà en 1968, les Provinciaux d’Amérique Latine à Rio insistaient sur la “conversion intime” et sur la “contribution divine” que le monde attend spécialement de nous, prêtres et religieux :

Serons-nous capables de répondre à cette attente du monde d’aujourd’hui ? Nous sommes-nous renoncés assez pour que Dieu puisse trouver la voie ouverte pour nous remplir de sa lumière et de son énergie ? Notre prière personnelle a-t-elle une place assez grande dans nos vies pour nous unir à Dieu dans la grande œuvre humaine impossible sans l’aide de Dieu ?

Et le P. Arrupe poursuit :

Permettez-moi d’insister, même si c’est contraire à toutes les règles de l’art oratoire : il faut plus de prière personnelle, profonde, prolongée, et il faut savoir la partager avec les autres.

Évaluation de l’action sociale depuis 1975

Dans les quinze années qui ont suivi la 32e congrégation générale, l’action sociale, parfois appelée “apostolat pour la foi et la justice”, a eu à s’exercer au moins sous quatre formes.

De nouvelles initiatives

Je crois que les jésuites qui se sont consacrés à l’apostolat social ont développé d’excellentes initiatives nouvelles dans le champ de l’action sociale. Il existe une impressionnante multiplicité de projets, développés parmi les pauvres ou insérés dans les mouvements socio-politiques des différents pays. En même temps, il s’est révélé très difficile de communiquer entre apôtres engagés dans les œuvres sociales [12].

Une nouvelle manière de prier

Alors que notre engagement social doit s’enraciner dans une prière profonde et prolongée, avons-nous appris à partager cette prière avec d’autres jésuites, dans notre propre secteur, mais en particulier avec des jésuites faisant partie d’autres communautés, apostoliques ou de formation, dans la Province ?

Une nouvelle manière de penser

N’avons-nous pas été des imitateurs plus que des créateurs dans notre manière de penser, plus enclins à adopter qu’à adapter, peu actifs pour façonner le sens nouveau, la vérité et les valeurs qui devraient donner son essor à l’action sociale des jésuites et même à l’ensemble de leur mission ? N’avons-nous pas été un peu paresseux intellectuellement, c’est-à-dire pour les apôtres du social, dans l’instauration de l’indispensable réflexion, et pour les jésuites intellectuels, dans l’application à eux-mêmes de cette problématique ? Car le paradigme social, selon Ellacuría, demande plus, et non moins, de recherches que le secteur humaniste ou le secteur scientifique !

L’aide aux autres apostolats de la Compagnie

C’est ma conviction que nous avons failli à la tâche dans les apostolats (surtout traditionnels) d’aide au prochain, et que la Compagnie elle-même a failli à la tâche dans l’application de l’option foi-justice. Par exemple, dans le domaine de la formation, l’action sociale a-t-elle contribué à une nouvelle ratio studiorum aussi bien adaptée au paradigme contemporain que l’était la première ratio à ceux de la Renaissance et de la Réforme ?

Conclusion

Cet article a été rédigé sous le regard de saint Ignace et de Pedro Arrupe. C’est également un tribut à tous les martyrs de l’engagement de la Compagnie pour la foi et la justice, et d’une manière toute spéciale à Ignacio Ellacuría et à ses compagnons, qui ont vécu et sont morts afin que les pauvres puissent avoir leur juste place dans le monde, à l’université et dans les autres apostolats des jésuites, et dans l’Église. Le martyre est toujours le sceau de l’approbation divine - puisse-t-il être également le signe du nouveau paradigme de notre monde présent !

Borgo S. Spirito, 4
I-00193 ROMA, Italie

[1Cette intéressante histoire de la 32e congrégation générale est remarquablement présentée et analysée dans deux études dont le présent article s’est inspiré : J.-Y. Calvez, s.j. FOI et Justice. La dimension sociale de l’évangélisation. Essai sur un document clé de l’histoire récente des jésuites. Coll. Christus, 58 Paris, D.D.B., 1985 et I. Camacho, s.j. “La opción fe-justicia como clave de evangelización en la Compañía de Jesús y cl Gencralato del Padre Arrupe”, Manresa 62 (1990) 219-246.

[2Ibid., Décret 4, n° 28.

[3Ibid., Décrets 2, nos 9 et 4, n° 47.

[433 congrégation générale, Décret 1, n° 38.

[532e congrégation générale, Décret 4, D : “Un corps pour la mission” et Décret 11 : “L’union des esprits et des coeurs”.

[6B.J.F. Lonergan, s.j. Insight : A study of Human Understanding. London, Longmans, 1957, XIV.

[7I. Ellacuría, s.j. “Función liberadora de la filosofía”, Estudios Centroamericanos t. 40, nos 435-436 (Enero-febrero 1985), 45-64. Les chiffres entre parenthèses dans le texte renvoient aux pages de l’article.

[8UNDP. Human Development Report 1990. New York : Oxford University Press, 1990, 185.

[9Helder Camara, Spirale de violence. Paris, Desclée De Brouwer, 1970.

[10P. Arrupe, s.j. La Iglesia del hoy y del futuro, Bilbao-Santander, 281-290.

[11L’option pour la justice est en parfaite cohérence avec le charisme d’Ignace ; 32e congrégation générale, Décret 2, n° 4 (Sources d’une telle décision) et n° 10 (L’inspiration première de la Compagnie). “En même temps, elle (la 33e congrégation générale) confirme la mission de la Compagnie de Jésus telle que l’expriment les 31e et 32e congrégations générales, particulièrement telle que cette dernière l’a décrite dans ses décrets 2 et 4 ; ceux-ci constituent une application moderne de la Formule de l’Institut et du charisme de notre Père saint Ignace (33e congrégation générale. Décret 1, n° 38).

[12Par exemple, la rencontre de Directeurs de Centres sociaux de la Compagnie à Villa Cavalletti, en mai 1987, a essayé, sans grand succès, de susciter de vrais échanges aux niveaux national, régional et international.

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