Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Théologie de la vie consacrée

Chronique bibliographique

Léon Renwart, s.j.

N°1995-1 Janvier 1995

| P. 50-64 |

Après l’étude de trois monographies sur la nature de la vie religieuse, l’auteur analyse les articles publiés par différentes revues ou organismes en préparation au Synode sur la vie religieuse. La conclusion montre la difficulté qu’ont parfois certains auteurs à situer exactement la place de la vocation religieuse dans un monde où tous les chrétiens, chacun dans son état, sont appelés à la perfection.

La chronique de cette année rassemble une dizaine d’ouvrages. Viennent d’abord trois monographies sur la nature de la vie religieuse. Un second groupe rassemble six recueils (congrès ou numéros spéciaux), dont la plupart sont en relation avec le Synode de 1994 sur la vie consacrée. Ils sont suivis par deux documents et une conclusion

I

Par un simple oui [1] est un livre remarquable. D’entrée de jeu, il situe le problème : ce simple oui est une réponse, pas une initiative humaine. C’est une réponse au Dieu créateur, et créateur aujourd’hui encore : “Dieu a décidé dès le départ de faire confiance à l’humanité, nous devons ajuster notre regard sur le sien” (32), car, comme le disait un prêtre africain : “nous faisons injure à Dieu en nous lamentant sur le négatif de ce monde, c’est lui qui a créé ce monde” (13). Et le bon pape Jean XXIII nous invitait à “nous démarquer des prophètes de malheur” (31).

C’est dans ce monde que Dieu appelle religieux et religieuses à « prendre (leur) place de partenaires de cette création en train de se faire” (31). Ce qu’il demande, c’est une réponse engageant tout notre être face au »choix gratuit du Père, de son Fils Jésus-Christ et (à) l’action incessante de l’Esprit à l’œuvre en nous" (194). Dans cette création en devenir, au coude à coude avec tous nos frères chrétiens et avec l’humanité toute entière, nous nous efforçons d’avancer avec réalisme selon la spécificité de notre appel : aucun de nous n’est parfait, mais chacun est appelé à progresser sur la voie qui est la sienne, pour le bien de tous. L’auteur décrit ceci de façon remarquable pour les engagements à la pauvreté évangélique et à la chasteté vouée. Elle nous fait bénéficier de sa longue expérience de formatrice et suggère ce que représente concrètement le progrès sous son aspect personnel et communautaire ainsi que dans son extension au monde ambiant, à la transformation duquel nous avons à œuvrer. Il nous faut le faire dans le respect de tout ce que Dieu crée et dans l’acceptation paisible de nous-mêmes et des autres, des rythmes de développement de chacun (le nôtre y compris) dans leurs lenteurs, voire leurs reculs.

Simples et lucides, ces pages joignent à une claire vision de l’idéal à atteindre un sain réalisme sur ce qui est demandé à chacun : un effort joyeux, sans cesse repris, “au ras des pâquerettes”. Un seul petit regret : le chapitre sur l’obéissance, assez bref, laisse plutôt le lecteur sur sa faim.

« La vie religieuse est un don que l’Église a reçu de son Seigneur ». Tel est, pour Vatican II, l’essentiel à son sujet. Ces pages [2] souhaitent le mettre en lumière. Elles commencent par une rapide esquisse historique : vierges et ascètes des premiers siècles, l’Évangile vécu au désert à une époque où l’entrée massive des nouveaux convertis entraîne une évolution lourde de conséquences pour la ferveur de la foi, la cité de Dieu sur terre avec les premiers monastères, le sacrement du pauvre mis en lumière par François d’Assise, la réflexion des théologiens aboutissant à la doctrine des états de perfection, la découverte de terres inconnues et la perception de la mission comme lieu de consécration, l’épanouissement de la vie religieuse féminine. C’est dans ce contexte qu’interviennent Vatican II et la rénovation qu’il suscite dans la vie religieuse, en crise dans une société elle-même en profond bouleversement. Une relecture des données historiques fait découvrir le projet évangélique, le sens et la possibilité d’un engagement pour la vie, dans l’Église et pour le monde ; elle montre la signification que reçoivent dans cette optique les trois vœux traditionnels, la vie en communauté, la prière continuelle. Jetant un regard sur la vie religieuse face à l’avenir, l’auteur refuse de se braquer sur les statistiques et les conséquences pessimistes qu’on pourrait en déduire. Moins nombreux peut-être que jadis, religieux et religieuses ne sont pas pour autant condamnés à être moins signifiants pour l’Église et la société : parmi les chercheurs de Dieu, aux côtés des exclus, témoins de l’espérance, disponibles pour l’accueil, ils trouvent leur avenir « dans les défis du monde là où l’Évangile et la culture se cherchent sans encore se rencontrer, parce que c’est là que l’Esprit est à l’œuvre et qu’il suscite des créations et des rénovations » (148).

Ces pages sont basées sur une profonde réflexion théologique et sur une expérience concrète des problèmes actuels (l’auteur fut durant plusieurs années maître des novices dans son ordre et il accompagna de nombreux instituts dans la préparation de leurs chapitres de rénovation). Elles abondent en réflexions éclairantes. Il est cependant une question qu’elles ne touchent guère (sauf, sans doute, dans une brève allusion sur l’émergence des “nouvelles communautés”) : si la vocation à la perfection est adressée par Dieu à tout chrétien (et même à tout homme en ce monde, comme Vatican II l’a relevé et Jean-Paul II l’a rappelé dans Veritatis splendor), ne serait-ce point parce que, dans l’unique plan de Dieu, l’humanité tout entière a charge de faire progresser l’univers créé vers le terme que Dieu lui assigne ? De ce point de vue, la vie consacrée rappellerait certes que le Royaume ne s’achève pas ici-bas, tandis que la vie simplement chrétienne témoignerait de la continuité entre nos efforts pour rendre meilleur et plus humain ce monde dont le Royaume ne sera pas la destruction, mais la transfiguration. Dans ces conditions, tous les humains sont « partie prenante » de cette tâche, chacun selon la spécificité de son appel, des renoncements qu’il implique, mais aussi et surtout de sa contribution positive au plan du Créateur.

Choisir la meilleure part  [3] s’efforce de situer aujourd’hui le débat : baptême, mariage, vie religieuse. Une première partie, qui occupe près de la moitié du volume, reprend l’enquête biblique et montre le bien-fondé de l’affirmation remise en lumière par les exégètes : le radicalisme évangélique s’adresse à tous les chrétiens. Comme l’a rappelé Vatican II, tous sont appelés à la perfection de l’amour de Dieu, chacun dans son état et par le moyen de celui-ci. Quelle est alors la place de la vie religieuse ? Comment comprendre que le Code de 1983 caractérise la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques comme le fait de suivre le Christ de plus près ? N’est-ce pas inviter à reconnaître qu’il y aurait dans l’Église une autre catégorie de personnes qui le suivent de moins près, n’étant pas dédiées à lui par un titre nouveau et particulier ? À bon droit, Rouiller ne le pense pas (ce serait faire dire au Code le contraire de ce qu’avait proclamé le Concile). Il recourt donc avec le P. Labourdette à la possibilité de mener la vie chrétienne selon deux styles, deux logiques : dans l’une, on prend en charge la marche du monde et la sanctification des réalités terrestres ; dans l’autre, on abandonne le soin immédiat de tout cela pour se concentrer sur les activités propres du Royaume. La vie chrétienne est sainte et sanctifiante sur chacune de ces voies. Rouiller opte donc pour la formule qui doit son origine ou sa diffusion au regretté P. Jean-Claude Guy : “la vie religieuse est la mémoire évangélique de l’Église”. S’il en est ainsi, ne conviendrait-il pas, pour achever de répondre à la question posée par ces pages, de montrer aussi ce que la vie chrétienne simplement laïque (dans son idéal et non, comme on a trop souvent tendance à le faire inconsciemment, dans la médiocrité de ses réalisations concrètes) représente pour l’Église et quel est l’aspect essentiel de la vie chrétienne qu’elle a mission de rappeler à tous, religieux compris ?

L’auteur mène sa recherche avec soin et un grand souci de vérité. Il n’hésite pas à reconnaître, le cas échéant, que telle page de saint Ambroise sur l’appel du jeune homme riche est “fort belle, mais à certains égards fort discutable” (111). De même, il souhaite que “le prochain synode se montre très attentif aux textes bibliques et s’efforce d’utiliser un langage exempt d’ambiguïtés que l’on pourrait trouver regrettables” (120).

II

Le Congrès international réuni à Rome en novembre 1993 s’organisa autour de quatre thèmes : la réalité des religieux, leur mission, leur communion, leur identité. Charismes dans l’Église pour le monde [4] donne le texte des exposés et un résumé de la plupart des interventions des tables rondes. Dans cet ensemble, remarquable par la qualité des orateurs et la richesse de l’information, deux rapports ont retenu notre attention. “La réalité actuelle de la vie religieuse” fut présentée par J. Lopez, s.j., et M’Begona de Isusi, m.m.b., sur la base des recherches entreprises depuis une trentaine d’années par leur D.I.S. (Département d’enquête sociologique) : les démarches, entreprises à la demande des instituts, ont porté sur plus de 200.000 religieux et religieuses de diverses nationalités et de plusieurs continents. On regrette que les tableaux accompagnant le rapport n’aient pas été reproduits dans le volume. À qui accepte de voir dans les faits de vie examinés des signes des temps à travers lesquels Dieu nous parle, les résultats de ces recherches confirment de façon étonnante les meilleurs acquis de la réflexion récente sur la vie religieuse. L’enquête sociologique a porté sur la transformation du monde, de l’Église et de la vie religieuse, sur les réactions négatives ou positives des intéressés, les diverses attitudes des supérieurs, l’évolution de la vie communautaire et de la mission (option pour les pauvres, travail-mission rémunéré, critères de discernement, danger de l’activisme, etc.) et sur le problème des vocations. Dans tous ces domaines, on constate souvent un décalage entre des principes, affirmés avec force et maintenus à un très haut niveau, et les réalités vécues : ici se manifestent des attitudes variées, qui vont de la crispation sur un passé sécurisant aux enthousiasmes irraisonnés, avec une proportion réconfortante de gens réalistes, qui se mettent simplement et courageusement au travail pour collaborer, à leur place et selon la spécificité de leur vocation, à l’œuvre de l’humanité tout entière. Épinglons au passage, non sans tristesse, la réflexion d’une candidate : « Si j’entre dans la vie religieuse, je sais que, par le fait d’être femme, je serai pour toujours une mineure dans l’Église » (121) et la réflexion des auteurs du rapport : “Le monde masculin qui, dans tant de domaines de la vie, défend la justice et les droits de l’homme, devrait réfléchir sur ce ’fait’ : à la fin du XXe siècle on continue encore de considérer les religieuses comme des ’mineures’ dans l’Église de Dieu-” (ibid.).

“Comment comprendre et présenter la vie religieuse aujourd’hui dans l’Église et dans le monde”, œuvre de J.M. Arnaiz, s.m., J.C.R. Garcia Paredes, c.m.f. et C. Maccise, o.c.d., se distingue par l’ampleur de l’horizon sur lequel elle s’efforce de situer la vie religieuse ; celle-ci est un phénomène anthropologique universel, assumé par le christianisme où il reçoit sa caractéristique essentielle d’être centré sur le Christ. Dans l’Église, les religieux sont avant tout des christifideles, au même titre que les autres baptisés. Si chaque forme de vie a ses caractères spécifiques, toutes « se rejoignent dans une identité fondamentale : être christifideles... celle-ci est antérieure, (concomitante) et subséquente à toute forme de particularisation” (203). Tel est le point de départ obligatoire pour comprendre et situer toutes les vocations. Laïcs, gens mariés, ministres ordonnés, religieux et religieuses sont “d’abord des christifideles qui essaient de le devenir chaque jour plus, pour atteindre la plénitude de l’âge en Jésus-Christ” (204). Le rôle propre de la vie religieuse est d’être “une parabole existentielle à l’intérieur du Peuple de Dieu” (205). Les consacrés sont »appelés à vivre la sécularité réduite, dans un groupe liminal, formant contraste prophétique... (grâce à) avec un dynamisme intérieur dont l’agent principal est l’Esprit Saint, l’auteur des charismes... (et à mettre) en lumière, à l’intérieur de l’unique grande voie de spiritualité du Peuple de Dieu, quelques-uns des aspects fondamentaux qui lui donnent son identité... dans la proximité des gens, à l’intérieur même de leur culture et de leur condition humaine” (227). On devine toute la richesse de pareille ouverture et les pistes prometteuses qu’elle laisse pressentir. N’en donnons qu’un exemple. Si la grandeur et la beauté du mariage chrétien découlent de l’amour qui en est la source et la raison d’être, le refus de tout autre partenaire n’en est que la conséquence nécessaire. Ne pourrait-on se demander si la signification et le rôle du célibat consacré, loin d’être à chercher d’abord dans la radicalité de son renoncement à l’amour conjugal, ne se situent pas plus profondément, de façon positive, dans une réalité hautement significative pour toute vie d’homme et de femme (dont le renoncement susdit n’est que la conséquence nécessaire) ? Ne serait-il pas du plus haut intérêt de creuser dans cette direction, souvent pressentie, mais rarement exprimée ?

Le supplément au n° 2 de 1993 de la revue Consacrazione e Servizio rassemble une quinzaine de brèves contributions autour du thème Carismi e Profezia [5]. Tel est l’angle sous lequel les auteurs (des religieuses pour moitié) abordent les aspects actuels de la vie religieuse, ses fondements théologiques, son rôle missionnaire, la place de l’autorité, le rôle de la femme, les ministères confiés aux religieuses et le problème de leur reconnaissance par l’autorité, les questions qui se posent aujourd’hui. Une dernière contribution est une bibliographie systématique sur les thèmes abordés dans la brochure. Nous avons particulièrement apprécié les pages de Maria Grazia Bianco, montrant que la vie religieuse est une réalité dans laquelle Dieu a l’initiative. C’est pourquoi, comme tout chrétien, la religieuse (ou le religieux) doit se mettre à l’école de l’Esprit et répondre de façon spécifique à son initiative. Relevons encore l’une ou l’autre notation : “Ce Dieu qui cherche et pratique l’amitié avec l’homme et qui a inventé dans ce but la voie de l’incarnation se laisse normalement trouver dans le quotidien et là seulement” (36). Concernant l’apostolat : “le péril est de rester blancs, bourgeois et nantis” (87). Par contre, nous avons peine à retrouver dans la vie religieuse comme “anticipation héroïque de la condition eschatologique” (81), les accents remis en lumière par Lumen gentium et Gaudium et spes.

Il coraggio della speranza [6] réunit une dizaine de contributions sur la place de la vie religieuse dans l’Église et le monde d’aujourd’hui. A. Pigna présente les vœux comme un choix de valeurs : “leur but est le dépassement des valeurs naturelles, même vécues chrétiennement et en perfection : ce n’est pas principalement d’écarter le désordre de nos tendances pour qu’elles tendent raisonnablement à leur objet, mais de dépasser les biens vers lesquels elles sont naturellement orientées, afin que nous soyons totalement polarisés par les biens supérieurs du Royaume... De ce point de vue, les vœux ne sont en aucune façon un moyen d’atteindre et de développer les valeurs naturelles, mais une manière de mourir à celles-ci, en vue d’une pleine conformation au Christ crucifié, pour aboutir directement avec lui à la résurrection” (12-13). D’autres contributions, remarquables par leur profondeur et leur réalisme, donnent un son de cloche plus proche, croyons-nous, des grandes orientations de Vatican II. Maria Pia Giudici fait un bel éloge du silence ouvert à l’écoute de la Parole et source de valeur pour nos paroles. Il n’est pas sans intérêt de noter qu’elle donne en exemple une simple laïque, Madeleine Delbrêl. Ceci ne montre-t-il pas que nous nous trouvons devant une attitude fondamentale, attendue de tout chrétien (et de tout homme), que chacun doit vivre selon sa vocation ? Graziella Curti attire l’attention sur le bonheur et son rôle dans la vie chrétienne et l’apostolat ; elle relève une réflexion du Card. Martini sur le miracle de Cana : celui-ci ne répondait à aucun besoin essentiel (personne ne serait mort de soif), mais seulement à un “mieux-être”, source de bonheur. Elle souhaite que religieux et religieuses manifestent la joie de leurs vœux. Bruno Secondin invite religieux et religieuses à se comporter en prophètes dans notre monde postmoderne. Il y faut certes des racines solides, mais aussi des antennes sensibles aux réalités d’aujourd’hui ; comme l’aveugle Bartimée, il faut laisser tomber le manteau des vieilles routines pour s’élancer à la suite du Christ. Chacun doit se rendre compte que Dieu a coutume d’écrire sa grande histoire non avec des majuscules, mais avec ces minuscules que sont les petits, les humbles, les derniers dans la vie sociale et religieuse. La vie religieuse, qui a fourni jadis les modèles les plus classiques de la fuite du monde, devra aider aujourd’hui à la découverte d’un juste équilibre entre l’estime pour le corps et ses réalités et les valeurs intérieures et spirituelles de la personne. Marguerite Letourneau souligne qu’« une référence continuelle à une ’vie plus parfaite’ aide à renforcer une conception selon laquelle la vie consacrée serait meilleure que la vie laïque et lui serait supérieure » (87). Elle donne une vue d’ensemble des réponses aux Lineamenta reçues par l’Union des Supérieures Générales : leur riche contenu fait bien augurer du Synode sur la vie religieuse, pourvu que ces voix féminines puissent s’y faire entendre.

Le recueil Vita consacrata [7] présente un large panorama des recherches sur la vie consacrée : histoire (F. Ciardi), fondement biblique (B. Maggioni), théologie (J. Aubry), point de vue féminin (M. Farina), formation (S. Bisignano), organisation interne des instituts et leur insertion dans la pastorale d’ensemble de l’Église (P.G. Cabra). Ces exposés s’appuient sur les documents du Magistère et les travaux des théologiens ; ils sont suivis de la référence à quelques ouvrages permettant de prolonger la réflexion.

Outre la trop brève contribution de Marcella Farina sur le point de vue féminin, deux textes méritent une attention spéciale. L’approche biblique de Bruno Maggioni opère un renversement plein de promesse : au lieu de partir des vœux et des autres éléments de la vie consacrée pour retrouver, plus ou moins bien, leurs fondements dans des passages scripturaires, il porte d’abord son attention sur Jésus, le “consacré” par excellence, pour aboutir, à travers la figure du disciple, à la vie consacrée. Car “celle-ci s’inscrit dans la vie chrétienne ; elle ne s’y distingue pas d’abord, ni seulement, parce qu’elle en excellence, pour aboutir, à travers la figure du disciple, à la vie consacrée. Car "celle-ci s’inscrit dans la vie chrétienne ; elle ne s’y distingue pas d’abord, ni seulement, parce qu’elle en soulignerait tel ou tel point particulier, mais par une certaine concentration radicale sur ce qui est au ’centre’ de tout l’Évangile” (94).

La contribution de Joseph Aubry (plus de 150 pages) examine la dimension charismatique fondamentale de la vie consacrée, ses trois grandes formes, sa triple dimension (théologale, fraternelle, apostolique), ses trois engagements (pauvreté, chasteté, obéissance), sa signification et sa mission globale dans et pour l’Église. À la question : les consacrés sont-ils meilleurs que les autres ?, il répond : “la vie consacrée est une sorte ‘d’école supérieure’ de sainteté chrétienne, mais il n’est pas dit que tous soient de bons élèves !” (279).

Le grand intérêt de ce recueil nous semble provenir, plus que des nombreux documents qu’il présente et organise, des pistes de réflexion qu’il invite à explorer. Signalons-en deux.

Quelle est la théologie des réalités terrestres sous-jacente à notre réflexion ? On peut considérer cet univers comme une “vallée de larmes” à traverser avec succès pour obtenir d’être accueilli dans une terre nouvelle et des cieux nouveaux sans guère de lien organique avec l’épreuve qui leur donne accès. Mais une autre vue se fonde sur le récit de la création (Gn 1 - 2), où Dieu invite l’humanité à collaborer à son achèvement (et sur la parabole du levain, symbole du Royaume, qui se doit mêler intimement à la pâte). Ces deux options théologiques sont actuellement présentes dans l’Église et on en retrouve la trace dans ces pages. Or il est facile de se rendre compte qu’elles engagent deux conceptions notablement différentes de la vie consacrée et du sens à donner à ses renoncements. Dans le premier cas, moins on s’engage dans les réalités terrestres, plus on s’approche de la perfection de l’au-delà ; dans le second, les vœux, par leur rappel de la valeur relative des meilleures réalités terrestres, collaborent à la montée de l’univers vers la parousie où Dieu transformera ce que nous aurons réalisé tous ensemble.

Un autre point concerne l’appel de tous à la perfection. C’est sans doute l’un des rappels majeurs de Vatican II, mais pour que leurs textes se dégagent à fond des stéréotypes qui encombrent encore les pensées, le vocabulaire, l’imagination. Oserions-nous suggérer une voie pour y arriver ? Ce serait, sur chaque point, de se demander aussi quelle est la manière propre aux “simples chrétiens” de le vivre. Cela éviterait les comparaisons boiteuses (et souvent inconscientes) entre l’idéal de la vie consacrée et la vie des laïcs dans sa banalité courante. Cette démarche aurait de nombreuses conséquences bénéfiques. D’abord, elle préciserait la manière spécifique dont consacrés et simples laïcs doivent vivre le radicalisme évangélique. Ensuite, elle inciterait auteurs et pasteurs à encourager et aider les fidèles à ne pas se contenter d’être des chrétiens “de seconde zone” laissant aux religieux le souci de la perfection. De plus, cela collaborerait, autant qu’il est en nous, à l’accroissement des vocations sacerdotales et religieuses, car, comme le rappelle le Concile (OT 2), les communautés chrétiennes ferventes sont le terreau normal où germent et se développent les appels du Seigneur. Enfin, et c’est le plus important, ceci mettrait en lumière que la grandeur de toute vie chrétienne (et de toute vie humaine) découle essentiellement de l’appel que Dieu adresse personnellement à chacun et de la générosité de la réponse à cet appel précis.

La session La vie religieuse, signe évangélique au milieu des hommes [8] s’est déroulée en trois étapes. La première décrit la vie religieuse telle que la perçoit le grand public, notamment au travers des médias. La seconde se centre sur la vie religieuse vue par le peuple chrétien. La troisième se demande ce qui se fait, de la part des diocèses et de la vie religieuse féminine ou masculine, pour promouvoir celle-ci. Outre les Vicaires épiscopaux chargés en France de ce secteur, la session a fait appel à plusieurs religieuses et religieux en raison de leur compétence.

À travers les résumés assez schématiques des interventions et des carrefours, on pressent que les participants avaient « le cœur en Dieu et les deux pieds sur terre ». Signalons en particulier une brève, mais intéressante causerie du P. Michel Rondet, s.j. sur “La vie religieuse, signe évangélique dans un monde de culture éclatée”.

Reprenant un thème traité à deux reprises par le Centre Sèvres, ce cahier [9] présente diverses approches d’une réalité très actuelle : l’expérience de la vie religieuse en tension entre Église locale et catholicité. “Soucieux de ne pas être infidèle à ce que le Concile avait voulu” (7 - M. Rondet), on y examine les aspects doctrinaux, la leçon de quelques grands fondateurs, la nature ecclésiale de la vie religieuse d’après les documents officiels ainsi que diverses expériences d’insertion locale dans le respect de l’universalité. Ce qui frappe dans la plupart de ces textes, c’est le réalisme avec lequel ils posent les questions essentielles, condition primordiale pour espérer leur donner des réponses valables. Dans ce bel ensemble, nous avons particulièrement apprécié trois contributions : l’article posthume de Jean-Claude Dhôtel († 1992) sur Bernard de Clairvaux, François d’Assise, Catherine de Sienne et Ignace de Loyola, celui de Sœur Gisèle Mérot sur l’expérience d’une congrégation diocésaine et les réflexions, simples et directes, de Mgr L.-M. Billé, évêque de Laval.

III

Voici une reproduction offset du texte, publié par la Polyglotte Vaticane, de l’instruction de la CIVSVA sur La vie fraternelle en communauté [10]. Celle-ci est un don de Dieu, décrit dans sa dimension interne (la communauté religieuse, lieu où l’on devient frères et sœurs) et externe (la communauté religieuse, lieu et sujet de la mission). Ce document nous a paru remarquable, car il joint au rappel des vérités fondamentales en la matière une conscience vive des difficultés concrètes auxquelles les communautés sont affrontées ainsi que des jugements équilibrés sur les orientations prises depuis le Concile (souvent valables, mais parfois déplacées ou excessives) et sur l’effort difficile demandé à tous et chacun. Dans l’appréciation pondérée des petites communautés, rien n’est dit de ces groupes lorsqu’ils sont composés de jeunes en formation ou aux études. Comment interpréter ce silence ?

Pour écrire Les religieuses [11], Marc Leboucher a recueilli de nombreux témoignages de ces “femmes d’Église” vouées à l’apostolat. Il les a éclairés par de judicieuses lectures et joint ses propres réflexions à cette abondante moisson. Il la répartit en six chapitres. “Les chemins du monde” explore les terrains où s’exerce leur activité. “Femme d’Église” précise comment elles se situent dans le monde et dans la vie chrétienne. “Qui êtes-vous ?” se demande combien elles sont, comment elles portent le poids du vieillissement, comment elles se situent comme femmes, religieuses et citoyennes au cœur d’une vie très active, comment enfin les laïcs les perçoivent. “Les traces d’une histoire” vont d’un passé séculaire aux bouleversements récents, sans écarter le problème de celles qui sont parties. “Au risque de la théologie” présente l’apport décisif de Vatican II, les débats et les courants actuels, puis se demande comment vivre aujourd’hui dans les pas d’un fondateur. “Un avenir possible ?” évalue la situation actuelle, les vocations (plus rares, mais souvent très sérieuses) et relève le regard serein sur l’avenir qui caractérise dans leur ensemble les communautés, même vieillissantes. On sera intéressé par les remarques et l’optimisme lucide de ce “spectateur de l’extérieur”, que ses occupations (il a travaillé au Service national des vocations) rendent particulièrement apte à traiter pareille matière avec sympathie et compétence.

IV

Lorsqu’une difficulté réapparaît périodiquement, c’est le signe qu’il faut creuser plus profond. Cette réflexion de Bernard Lonergan, S.J., nous paraît s’appliquer ici. Depuis Vatican II, plus personne ne met en doute, théoriquement, la vocation universelle à la perfection de tous les chrétiens, chacun dans son état. Mais rares sont les auteurs qui parviennent à situer correctement la vocation religieuse sans reprendre peu ou prou ce qu’ils ont concédé. On attribue en propre à la vie religieuse d’avoir « aussi indigne qu’on soit, reçu le don de la meilleure part », d’être “au sein de l’Église, sa manière radicale de vivre comme mission”, d’être, “en tant que groupes radicaux, placés à l’avant-garde dans le projet global de la mission”, d’être “la mémoire évangélique de l’Église”, etc. Faut-il attribuer ces présentations seulement aux 10 à 15 % de nostalgiques de l’état de perfection que détectent les statistiques ? Nous pensons que la source de cet état de choses est plus profonde et nous nous permettons de hasarder une hypothèse. Ces divergences de vues s’enracinent (consciemment ou non), dans deux conceptions différentes de la place du Christ dans ce monde. C’est le vieux problème, toujours actuel, du « motif » de l’Incarnation. Dans l’Église latine, sans doute depuis saint Augustin et certainement depuis saint Thomas, la plupart voient en Jésus notre rédempteur, celui qui s’est incarné pour nous libérer du péché. La tentation est grande (même si tous n’y succombent pas) d’une moindre estime pour le plan primitif de Dieu, celui de la création, remplacé en mieux par la Nouvelle Alliance. On a facilement tendance à penser que, dans cet ordre nouveau, moins on s’implique dans les réalités de ce monde, mieux on réalise ce à quoi le Christ nous appelle. La vie religieuse apparaît significative surtout par ses renoncements, qui la rapprochent autant que faire se peut de la “vie angélique” promise dans l’au-delà.

Par ailleurs, Vatican II a rappelé l’autre manière de voir qui existe dans l’Église : dans l’unique plan de la création, le Père nous destine, dès l’origine, à partager humainement son amour trinitaire dans son Fils incarné. Le péché, conséquence prévisible de la liberté requise pour notre réponse d’amour, est second ; il en va de même pour le rôle rédempteur de Jésus, second sans être secondaire. Cette doctrine de la « déification » est chère à l’Église orientale ; c’est aussi le mérite de l’École franciscaine d’avoir toujours maintenu que l’excellence du Verbe incarné ne se réduisait pas à son rôle rédempteur. Dans cette optique, la tâche confiée par Dieu à tous les humains sans exception est de collaborer à l’achèvement de cette création, bonne mais encore en chantier. Le terme auquel tend notre univers n’est pas son anéantissement en faveur de cieux nouveaux et d’une terre nouvelle, mais sa transformation. Aux noces de Cana, les serviteurs ont rempli les cruches “à ras bord” ; Jésus ne les a pas vidées pour faire place au vin nouveau, c’est toute l’eau apportée par les serviteurs qu’il a transformée. Toutes proportions gardées, il en ira de même à la fin des temps. Dans cette vue positive du monde, de ses réalités, des progrès de l’humanité, l’attention se porte d’abord sur leur aspect positif. Loin d’exclure la lucidité sur le mal qui peut en résulter aussi, on se rappelle ce que le Sauveur a enseigné : c’est du cœur de l’homme que procède ce mauvais usage des choses (cf. Mt 15, 18). On se rend compte alors que “par ‘monde’, saint Paul n’entend pas les gens autour de nous mais une certaine façon spontanée, collective, de voir les choses, de les juger. Et ce monde-là nous est intérieur” (J. Lhoir). Les engagements des religieux leur paraissent significatifs moins par les renoncements indispensables qu’ils imposent que par leur apport positif (souvent pressenti, mais rarement explicité) au bon usage des réalités terrestres. Ainsi, au coude à coude avec tous les hommes de bonne volonté, gardant chacun leur spécificité voulue par Dieu, ils s’entraident les uns les autres dans cette tâche exaltante. Ils sont persuadés que cette vue positive, qui est celle de Gaudium et spes répondant aux vœux du bon Pape Jean XXIII, est le message que le monde attend et auquel il croira avec joie s’il le voit mis en œuvre. Le livre remarquable de Joan Chittister, O.S.B., Une sagesse au fil des jours (Paris, Cerf, 1994), nous paraît le montrer de façon convaincante.

Rue de Bruxelles, 61
B-5000 NAMUR, Belgique

[1L. Licheri, p.s.a. Par un simple oui... Vie religieuse apostolique féminine. Coll. Perspectives de vie religieuse. Paris, Cerf, 1994, 20 x 14, 209 p., 98 FRF.

[2M. Rondet, s.j., La vie religieuse. Coll. Petite encyclopédie moderne du christianisme. Paris, Desclée De Brouwer, 1994, 18 x 11, 150 p., 62 FRF.

[3G. Rouiller. Choisir la meilleure part ? Ou comment situer aujourd’hui le débat : baptême, mariage, vie religieuse. Coll. Cahiers de l’ABC, 3. Fribourg, Association biblique catholique (Suisse romande), 1994, 21 x 15, 200 p.

[4Charismes dans l’Église pour le monde. La vie consacrée aujourd’hui. Union des Supérieurs généraux, Rome. Paris, Médiaspaul, 1994, 24 x 16, 299 p., 160 FRF.

[5Carismi e Profezia. Verso il Sinodo sulla vita consacrata. Roma, Ccntro Studi USMI, 1993, 21 x 15, 136 p.

[6Il coraggio della speranza. Supplément au n. 5/1994 de Consacrazione e Servizio. Roma, Centro Studi USMI, 1994, 21 x 15, 95 p.

[7Vita consacrata. Un dono del Signore alla sua Chiesa. Lcumann, Elle Di Ci, 1993, 21 x 15, 403 p. 25.000 ITL.

[8La vie religieuse, signe évangélique au milieu des hommes. Les délégués diocésains à la vie religieuse s’interrogent. Session nationale. Chevilly-Larue, 30 novembre - 3 décembre 1992. Paris, C.S.M., 1993, 188 p.

[9Vie religieuse : Église locale et catholicité. Paris, Médiasèvres, 1993, 30 x 21, 112 p.

[10La vie fraternelle en communauté. « Congregavit nos in unum Christi amor ». Congrégation pour les Instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique, Rome, 1994. Paris, Téqui, 22 x 15, 72 p., 22 FRF.

[11M. Leboucher. Les religieuses. Des femmes d’Église se racontent. Paris, DDB, 1993, 23 x 14, 234 p., 120 FRF

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