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Quel avenir pour les instituts de droit pontifical qui ont été à l’origine de la Mission ?

Jean-Marie Van Parys, s.j.

N°1995-1 Janvier 1995

| P. 37-49 |

La situation nouvelle que connaissent beaucoup de pays qui ont accédé à l’indépendance n’est pas sans présenter un réel défi à l’Église locale. Cela s’avère un point particulièrement sensible dans ses relations avec les nombreux instituts missionnaires qui ont “tenu sur les fonts baptismaux” leur peuple et leur civilisation au moment de leur entrée dans l’Église. Les nouvelles “relations mutuelles” doivent se chercher dans le souci constant de la communion ecclésiale. Les réflexions proposées ici articulent bien les thèmes de vocation, mission, mission propre des instituts, universalité, échange des dons, qui nous aident à discerner où est le meilleur service de l’Église.
Ce texte a été présenté au Synode diocésain de Kisantu, intitulé Évangile et Mission, qui s’est tenu du 12 au 17 avril 1993 à Kisantu. Le sujet, comme le titre, avaient été proposés par les organisations du Synode.

Introduction

Si l’on s’est adressé à moi pour la présente communication, c’est à cause, semble-t-il, d’un article que j’ai publié dans la revue Vie Consacrée, en mars 1992.

Cet article faisait suite au départ précipité des religieuses de certaines congrégations, après le pillage de Lubumbashi en octobre 1991. Je posais en substance la question suivante : dans une situation de désarroi généralisé, quelle est l’attitude la plus conforme à la vocation ? Fuir, laissant porter tout le poids de la situation présente par ceux qui n’ont pas les moyens de fuir ? Ou rester ? Car les raisons pour lesquelles on est venu n’ont pas cessé d’exister quand la situation est devenue plus difficile.

Les pionniers et pionnières nous ont laissé de très beaux exemples. Du premier groupe des religieuses, qui devaient gagner à pied le lieu de leur apostolat, toutes sont mortes avant d’arriver. Et dans leur congrégation, l’ardeur pour les remplacer fut immense. De mes premiers confrères, dont les tout premiers arrivèrent dans la région en 1893, la moyenne de survie ici dans les premiers temps fut de deux ans. Cela n’a fait reculer personne. En octobre 1991 à Lubumbashi, alors qu’aucune personne du monde ecclésiastique ou religieux, aucun bien des paroisses et des communautés religieuses n’avait été particulièrement menacé, était-il conforme à la vocation missionnaire et à la vocation tout court de tout abandonner précipitamment, laissant parfois un noviciat sans maîtresse des novices, un dispensaire sans compétence médicale, une communauté sans supérieure, sans économe ou sans membres expérimentés ?

Je concluais :

La vie religieuse ne découle pas d’une initiative de notre part. Elle ne réalise pas une idée à nous, mais une idée de Dieu. C’est Dieu qui nous a appelés, nous connaissant et nous aimant tels que nous sommes. C’est envers ce Seigneur que nous sommes engagés, “pour le meilleur et pour le pire”. C’est à Jésus humilié et crucifié que nous avons uni nos vies. C’est son œuvre que nous essayons d’accomplir. Si, envoyé porter témoignage à la vérité (Jn 18,37), Jésus ne s’est pas laissé détourner de son chemin par les incompréhensions, les dénigrements, les menaces, la torture et la perspective de la mort en croix, et si nous prétendons être ses porte-parole, ne devons-nous pas, dans notre faiblesse, mais sûrs de son aide, essayer de faire de même ? (Vie Consacrée, mars 1992).

D’une manière générale, qu’est-ce que la vocation ?

Une vocation, c’est deux choses en même temps.

- C’est d’abord Jésus qui appelle en disant, sans plus : « Suis-moi ». Sans plus, cela veut dire, sans condition, sans programme annoncé, sans que ce soit en rien notre volonté propre qui se fasse.

Suis-moi, cela veut dire : “Abandonne ta volonté”. Cela veut dire aussi : “Tout ce que tu feras, tu le feras à ma manière, et selon mon esprit, en cherchant ce que Je cherche”. (C’est Jésus qui parle).

- Mais une vocation, aussi, et en même temps, c’est un besoin de la communauté chrétienne, besoin sur lequel Dieu attire mon attention, et auquel il m’invite à répondre, quels que soient mes goûts, mes craintes, ma faiblesse, à répondre dans l’esprit de Jésus.

La vocation n’est pas un goût que je ressens en moi, mais un besoin, en dehors de moi, que Dieu me montre. C’est cela son appel.

Si la vocation contient un désir, ce n’est pas le désir de satisfaire mes propres aspirations, mais le désir de me donner, dans la foi, sans conditions et sans ambitions, pour une tâche dans le champ du Seigneur, à la manière de Jésus, qui ne cherche rien pour lui-même.

Il est vrai que celui qui se donne de tout son cœur à une tâche ou à une cause qui lui paraît mériter ce don y trouve ordinairement sa joie. Mais la vocation n’a rien de commun avec une recherche de bonheur. C’est un appel au don de soi pour le service de la cause de Dieu. Le rappel du verset le plus souvent répété du Nouveau Testament trouve ici sa place : “Qui veut sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera” (Mt 16,25).

La vocation n’est donc pas une idée qui naît dans la tête d’une personne humaine : c’est une idée de Dieu, que Dieu nous fait partager, et qu’il nous invite à réaliser dans la foi.

La première étape dans l’accueil et le discernement de la vocation, c’est donc l’écoute de Dieu dans la disponibilité inconditionnelle à Dieu. La disponibilité et l’écoute ne s’opposant pas nécessairement aux goûts personnels, mais n’y correspondant pas nécessairement non plus. Songeons à Marthe et à Marie, sœurs de Lazare. Marthe s’active selon son idée ; Marie écoute Jésus pour savoir ce qu’il pense et ce qu’il veut (Lc 10, 38-42).

Qu’est-ce qu’une vocation “missionnaire” ?

La dimension missionnaire est si importante dans l’Église que le Concile Vatican II lui a consacré tout un document, qui s’appelle le Décret ad Gentes.

Le premier chapitre en donne l’esprit.

  • Au point de départ,le dessein du Père : puisqu’il crée toute chose et toute personne par amour, il veut faire participer tous les hommes à sa vie, à son amour, à sa miséricorde. Tous les hommes, aussi bien individuellement que selon un rassemblement dans l’unité : l’Église.
  • Une première expression de ce dessein estla mission du Fils. Pleinement homme, Jésus est pleinement Dieu : « toute la plénitude de la divinité habite en lui corporellement » (Col 2, 9). Il est venu pour nous faire participer à la divinité de Dieu. « De riche qu’il était, il s’est fait pauvre afin de nous enrichir par sa pauvreté (2 Co 8, 9). À ce titre, il n’est “pas venu pour être servi, mais pour servir, et pour donner sa vie” (Mc 10, 45). En cela, il venait »chercher et sauver ce qui était perdu" (Lc 19,10).

Mais cette action amorcée par le Christ doit être poursuivie “jusqu’aux extrémités de la terre” : c’est le sens de la mission de l’Église et de tous ses membres.

  • Pour que cette mission se réalise pleinement,le Christ envoie d’auprès du Père son Esprit Saint, pour que ceux qui accomplissent l’œuvre de Jésus soient animés par son Esprit.
  • Sa mission, Jésus la confie à l’Église : Il “en institue douze pour en faire ses compagnons et les envoyer prêcher” (Mc 3,13). En les quittant, il leur dit : “Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit” (Mt 28, 19).
  • Cette mission de l’Église est organiséepar la hiérarchie de l’Église. Elle prend des formes très diverses selon l’état de la foi déjà atteint, ou déjà décadent, selon les cultures que l’on veut évangéliser, et les dispositions des ouvriers apostoliques. Cette mission s’adresse à tous, à ceux qui sont déjà chrétiens, à ceux qui ne le sont pas encore, à ceux qui vivent selon une autre foi que la foi chrétienne.

Quoi qu’il en soit, l’activité missionnaire découle de la nature même de l’Église. Deux domaines d’activité sont étroitement liés à la mission : l’activité pastorale parmi les chrétiens déjà évangélisés, et l’activité œcuménique, qui voudrait restaurer l’unité de l’Église.

  • En annonçant le Christ,la mission révèle aux hommes la véritable dimension de leur humanité. Non seulement elle révèle le cœur de Dieu comme source et modèle du cœur de l’homme, mais elle aide chaque homme et chaque groupe humain à « transcender tout particularisme de race ou de nation », le Christ n’étant nulle part étranger pour qui que ce soit. (Cfr AG n° 9).
  • L’action missionnaire du Christ et de l’Église aune dimension eschatologique. Cela veut dire que nous croyons que l’Église de Jésus-Christ ne peut être détruite, quelles que soient les erreurs et les péchés du monde, et que le Règne du Christ s’étendra à tous les hommes, même si les résultats de la mission semblent marquer, ici un progrès, et là un recul.

Une vocation missionnaire, c’est donc un accueil de Jésus qui se révèle Dieu, et nous fait partager son cœur. C’est une animation par l’Esprit Saint, qui fait découvrir un besoin du Peuple de Dieu, dans le cadre de la mission universelle de l’Église. C’est un engagement pour répondre à ce besoin, dans le cadre et l’action de l’Église hiérarchique.

Qui est missionnaire ?

Est missionnaire tout chrétien, loin de chez lui, ou tout simplement chez lui. Tous sont envoyés à leurs frères et sœurs témoigner de Jésus.

Partout, (AG 23), “le Christ Seigneur appelle toujours parmi ses disciples ceux qu’il veut, pour qu’ils soient avec lui et pour les envoyer prêcher” (Mc 3,13).

Qui est appelé ? À la fois des personnes particulières et des instituts, suscités dans l’Église par l’Esprit Saint pour cette “mission d’évangélisation qui appartient à toute l’Église” (AG 23). Et ces appelés, “prêts à assumer l’œuvre missionnaire”, sont “autochtones ou étrangers : prêtres, religieux, laïcs” (Ibid.).

La mission propre des instituts

Quel est le rôle propre des instituts missionnaires ou des instituts qui consacrent une part de leurs activités à l’œuvre ecclésiale de la mission ?

Avant de dire les petites choses que je pense, je relis quelques phrases de Ad Gentes.

Regardant surtout les régions du monde où le Christ est à peine connu ou pas du tout, le texte dit :

... une vocation commune a rassemblé des personnes en des Instituts dans lesquels, en mettant en commun leurs forces, elles pourront recevoir une formation adaptée et s’acquitter de cette œuvre au nom de l’Église et selon la volonté de l’autorité hiérarchique. Depuis de nombreux siècles, ces Instituts ont porté le poids du jour et de la chaleur, soit qu’ils se dévouent totalement au labeur missionnaire, soit que cette activité absorbe une partie seulement de leurs efforts. (...) Du fait qu’il existe encore des peuples nombreux qu’il faut amener au Christ, les Instituts demeurent absolument nécessaires (AG 27).

Quant à l’organisation de l’activité des instituts, le Concile dit :

Il est utile aussi de coordonner les activités menées par les instituts ou les associations ecclésiastiques. Tous, de quelque genre qu’ils soient, en tout ce qui regarde l’activité missionnaire elle-même, doivent obéir à l’Ordinaire du lieu. Aussi sera-t-il très utile de conclure des conventions particulières, qui régleront les rapports entre l’Ordinaire du lieu et le supérieur de l’institut.
Quand un territoire a été confié à un institut, le supérieur ecclésiastique et l’institut auront à cœur de tout diriger vers ce but : que la nouvelle communauté chrétienne grandisse et devienne une Église locale qui, en temps opportun, sera gouvernée par son propre pasteur avec son clergé.
Quand cesse le mandat sur un territoire, naît une nouvelle situation. Alors les conférences épiscopales et les instituts doivent établir par délibération commune les règles qui doivent diriger les rapports entre les Ordinaires des lieux et les instituts. Il appartient au Saint-Siège d’esquisser les principes généraux selon lesquels les conventions régionales ou même particulières doivent être conclues.
Bien que les instituts soient prêts à continuer l’œuvre commencée, en collaborant au ministère ordinaire du soin des âmes, cependant, à mesure que croîtra le clergé local, il faudra pourvoir à ce que les instituts, dans la mesure compatible avec leur but, demeurent fidèles au diocèse lui-même, en y assumant généreusement des œuvres spéciales ou quelque région (AG 32).

Enfin, sous le titre de « coopération », (il faut entendre, je crois, la coopération au sein de l’Église entre ses diverses structures : hiérarchie, clergé diocésain, clergé religieux, et religieux et religieuses), Ad Gentes écrit encore :

Les instituts religieux, de vie contemplative et de vie active, ont eu jusqu’ici et ont une très grande part dans l’évangélisation du monde (...). Les instituts de vie active, qu’ils poursuivent ou non une fin strictement missionnaire, doivent se poser sincèrement devant Dieu la question de savoir s’ils peuvent étendre leur activité en vue de l’expansion du règne de Dieu parmi les païens ; s’ils peuvent laisser à d’autres certains ministères, de façon à dépenser leurs forces pour les missions ; s’ils peuvent entreprendre une activité dans les missions, en adaptant, si c’est nécessaire, leurs constitutions, mais cependant selon l’esprit du fondateur ; si leurs membres prennent part selon leurs forces à l’activité missionnaire ; si leur façon habituelle de vivre est un témoignage de l’Évangile, vraiment adapté au caractère et à la situation du peuple.

Puisque, sous l’inspiration du Saint Esprit, s’accroissent de jour en jour dans l’Église les instituts séculiers, leur aide, sous l’autorité de l’évêque, peut être fructueuse dans les missions à des titres multiples, comme signe d’un don plénier à l’évangélisation du monde (AG 40).

Ces textes, nous le savons, ont à peu près trente ans. Depuis lors, le paysage de l’œuvre missionnaire de l’Église a changé. Certaines régions missionnaires ont été largement prises en charge par un clergé local, diocésain et religieux, et par des religieux et des laïcs nés sur place. D’autres, jusque-là presque inexplorées, ou presque entièrement fermées à la pénétration évangélique, se sont ouvertes. Quelques régions semblent tendre à se refermer, à cause de l’intégrisme islamique.

Plutôt que les détails des textes ci-dessus (Ad Gentes), nous intéresse un esprit. Essayons d’en faire ressortir les lignes principales.

  • Si tout chrétien est missionnaire, les instituts spécialisés, en tout ou en partie, dans la mission, ont la possibilité, et donc le devoir, de donner à leurs membres concernés uneformation particulièrement adaptée. Nous supposons qu’il s’agit de la connaissance de la culture et des langues, de la situation économique, sociale et politique.
  • Leur activité s’inscritdans l’ensemble d’un effort de l’Église, et doit donc être encadrée par lahiérarchie.
  • Une grandemobilité est attendue de ces instituts : qu’ils ne s’accrochent pas à une région ou à un endroit particuliers, mais qu’ils restentdisponibles pour aller là où l’Église veut accomplir un effort particulier.
  • La mission des instituts est sans doute affaire de prédication et d’enseignement, mais elle est tout autant affaire de témoignage de vie, qui doit être adapté à chacun des milieux auxquels on veut faire connaître le Christ.

Y a-t-il un rôle spécifique des instituts de droit pontifical ?

Les personnes : notons d’abord qu’on aurait tort de durcir, pour ce qui est du travail apostolique et missionnaire, la distinction entre instituts de droit diocésain et instituts de droit pontifical. En effet :

  • si, à l’origine, un institut de droit diocésain est limité, dans son activité, à un seul diocèse, nous en connaissons qui, après avoir prospéré, essaiment dans d’autres diocèses, et parfois très loin de chez eux. (Ex. : les sœurs de Saint Joseph, dites « de Moba », certaines congrégations de frères enseignants de diocèses zaïrois...)
  • si, à l’origine, les instituts de droit pontifical étaient, par la force des choses, des étrangers venus de loin, aujourd’hui, après plusieurs dizaines d’années, voire plus de cent ans, de présence et de travail, un nombre souvent majoritaire de leurs membres est né dans le pays, et les étrangers n’y seront bientôt plus que l’exception.

Pour appuyer ceci, voici quelques chiffres : en 1974 il y avait 6.283 missionnaires belges à travers le monde, il y en avait 4.511 en 1982, 3.703 en 1988 et 2.900 en 1992, dont 1.267 au Zaïre : 750 hommes et 517 femmes (CIP). En 20 ans, une diminution d’environ 50 %. Mais pendant la même période, le clergé et les religieux africains ont plus que doublé, et compensent largement la diminution de leurs prédécesseurs, occasionnée le plus souvent par la vieillesse ou le décès.

L’esprit : un apport important des instituts de droit pontifical est souvent, et devrait être toujours, celui-ci : le maintien d’un vigoureux esprit d’universalité dans les Églises particulières. S’il faut sans doute, toujours savoir apprécier les domaines prioritaires de l’apostolat et de la réflexion, de l’enseignement religieux et des œuvres caritatives, en fonction de la situation et des besoins du pays, il faut aussi avoir du recul par rapport à ces besoins mêmes, pour apprécier plus justement ceux qui sont vraiment prioritaires, et pour enrichir les idées grâce auxquelles on essayera d’y faire face. Des instituts dont les membres se recrutent dans un grand nombre de pays apporteront plus facilement cette ouverture, s’intéresseront plus facilement aux recherches et aux besoins de l’Église universelle.

Un enrichissement mutuel. Dans un avenir qui a déjà commencé, les membres zaïrois des instituts de droit pontifical iront porter l’Évangile, reçu par eux dans un contexte africain, à d’autres régions de l’Afrique ou du monde, où des besoins particuliers du Peuple de Dieu se seront fait sentir. De même alors que l’action missionnaire a ouvert l’esprit des « vieilles » Églises d’Europe et d’Amérique, ainsi les Églises plus jeunes d’Afrique connaîtront (connaissent déjà) l’importante ouverture d’esprit que la mission lointaine apporte à leur Église d’origine.

Des transferts de fonds ? Certains imaginent, souvent naïvement, qu’un institut de droit pontifical est, par nature, un institut matériellement plus riche qu’un institut de droit diocésain. S’il est juste que dans l’ensemble de l’Église universelle, une certaine solidarité conduise les plus favorisés à aider les moins favorisés, toutes les instances des Églises locales, diocèses, paroisses, instituts diocésains ou de droit pontifical doivent tendre vigoureusement à l’autonomie économique, et viser à mettre fin à toute forme de dépendance matérielle, déresponsabilisante et démobilisante, à l’égard de l’étranger.

Quant à savoir si les pontificaux sont plus riches que les diocésains : dans certains cas oui, dans d’autres non. Et dans tous les cas, il s’impose avec urgence que ceux qui, sur place, ne sont pas encore autonomes, le deviennent rapidement. Car les véritables pauvres, ce sont ceux qui s’obstineraient à dépendre économiquement de l’étranger.

Une disponibilité : On ne peut nier que le grand premier coup de l’effort missionnaire, depuis que l’Église universelle a essayé d’organiser l’action missionnaire au niveau de la planète, a partout été donné par des instituts de droit pontifical. Ce sont toujours eux qui ont fait les premières percées, les premières implantations. En Chine, en Inde, en Indonésie, en Amérique du Sud et du Nord, en Afrique, ce sont toujours eux qui ont commencé. Ceci n’est pas dit pour nourrir une quelconque vanité, mais pour faire ressortir une certaine vocation particulière. C’est à eux que l’on a songé, que l’on songera encore, pour tenter les percées nouvelles, les efforts nouveaux, dans les régions les plus difficiles. Difficiles à cause de la culture, de la politique, de l’opposition d’autres religions établies.

Par conséquent, il arrivera parfois qu’un diocèse ou un groupe de diocèses, qui avaient pris l’habitude de compter sur les services d’un institut religieux de droit pontifical, verront parfois les membres de cet institut diminuer en nombre et même se retirer, parce qu’on leur demande d’aller travailler ailleurs, là où s’impose une urgence nouvelle dans le travail missionnaire de l’Église.

Une évolution : nous avons dit que, de fait, quand on évoque les pionniers de l’action missionnaire, on pense presque toujours à des religieux de droit pontifical. Ils ont donc été, à un certain moment, d’abord les premiers, ensuite les plus nombreux, et parfois, longtemps, les plus importants dans les jeunes Églises locales. Mais le succès même de leur action amène cette situation à se retourner. Ils ont fondé des séminaires, ordonné des prêtres et consacré des évêques. Ils ont fait naître des congrégations religieuses locales, et généralement, ce n’est qu’à la suite de tout cela qu’ils ont ouvert leurs propres noviciats. C’est qu’ils n’étaient pas venus pour eux-mêmes ou pour leur groupe, mais pour le Christ.

Mais maintenant que ceux pour qui ils étaient venus ont pris en main tout ce qu’ils avaient mis sur pied, et ont développé tout cela à leur manière, quelle est encore la place des pionniers, et surtout de leurs frères plus jeunes ? Ne doivent-ils pas partir, pour ne gêner en rien ceux qui leur ont succédé, pour commencer, s’ils sont encore assez jeunes, quelque chose ailleurs, pour essayer de faire face, ailleurs, à de nouveaux besoins de l’Église ?

Prise sous cet angle, la question ne peut pas être résolue dans l’abstrait. Les instituts de droit pontifical, moins que les autres, ne doivent s’installer quelque part. La mobilité pour être disponible aux besoins de l’Église universelle est une caractéristique particulière de leur vocation. Alors, partir ou rester ? La réponse demande, je crois, quelques distinctions.

  • Dans tous les cas, les œuvres proprement diocésaines, telles que les paroisses, les séminaires, les procures diocésaines, les établissements de rapport mis sur pied au profit des œuvres diocésaines, seront naturellement remis (à mesure que les possibilités se font jour) au personnel du diocèse, à moins que le contraire ne fasse l’objet d’une demande et d’un accord entre les instituts concernés et l’autorité diocésaine.
  • Les instituts de droit pontifical ont sans doute un esprit d’universalité, de mobilité et de disponibilité ; mais ils ont aussi, souvent en même temps, quelque chose qui ressemble à des “spécialisations”, dans lesquelles ils ont acquis une précieuse expérience. Ainsi, les salésiens ont, partout où ils travaillent, leurs écoles professionnelles, et leurs œuvres pour les jeunes délinquants, les religieuses du Sacré-Cœur et les jésuites leurs lycées et leurs collèges, les paulistes ont bien sûr leurs imprimeries et leurs centres de diffusion, etc.

Pour rester ou pour partir, une seule raison : mieux servir

Dans l’évolution dont aujourd’hui n’est qu’un moment, les membres des instituts de droit pontifical vont-ils rester ?

  • Il faudra faire une distinction dans la plupart des cas. Ceux qui sont nés dans le pays, et qui n’ont pas de raison particulière d’aller œuvrer ailleurs (comme pourraient en avoir, par exemple, les Pères de Scheut) travailleront naturellement dans leur pays, et y développeront des œuvres, anciennes ou nouvelles, selon les besoins, les possibilités et les accords avec la hiérarchie.
  • Pour ceux qui ne sont pas nés dans le pays, la première question qui se pose, aujourd’hui comme toujours, c’est : où puis-je, où pouvons-nous servir le mieux ?
  • Ce point primordial mais abstrait étant acquis, je voudrais encore insister sur quelque chose qui me paraît important.

Il y a quelques semaines, j’ai été amené à animer une journée de réflexion dans une congrégation spécifiquement missionnaire, dont la plupart des membres sont encore non zaïrois. La question explicite était : que faire ? Une question implicite : rester ou partir ?

J’avais souligné fortement la difficulté de mes frères zaïrois à se prendre pleinement en charge, à porter eux-mêmes effectivement leurs responsabilités, sociales, politiques, économiques, etc. De même que Jésus guérit les malades, et que c’est le signe d’une mission qui vise une autre guérison, je pensais devoir dire que l’Église doit, ici et aujourd’hui, partout et toujours, chercher à guérir. Pour répondre à la question : “rester ou partir”, je proposais quelques critères. Les voici :

La présence des étrangers doit

  • responsabiliser l’Église locale, non la déresponsabiliser ;
  • aider les chrétiens à s’enraciner dans les valeurs évangéliques, dans les formes où elles peuvent être vécues ici, non à rendre difficile cet enracinement ;
  • contribuer à la manifestation de la vérité, à la transparence et à une vie dans la droiture, non à rendre plus difficile cette manifestation honnête de la vérité ;
  • favoriser un enseignement chrétien qui rencontre les attentes des gens d’ici, non un enseignement si universel qu’il ne rencontre les attentes de personne ;
  • stimuler les initiatives apostoliques des gens du cru, non les intimider ou les stériliser ;
  • faciliter la rencontre des valeurs évangéliques et des valeurs africaines, et non décourager la recherche de cette rencontre ;
  • stimuler le recours aux ressources locales et leur production, non décourager ce recours, par l’apport apparemment facile de ressources étrangères ;
  • encourager la réflexion des théologiens africains, sans insistance excessive sur l’universalité de la théologie ;
  • encourager un style de vie adapté aux ressources des gens du pays, non obliger à un autre style de vie par leur présence ou leurs exigences réelles ou supposées ;
  • soutenir de leur travail, de leur expérience ou de leur influence les institutions de l’Église locale, plutôt qu’encourager le recours à des institutions étrangères ;

Bref, non seulement céder la place, ou au moins se faire discret, comme l’ont fait la plupart des évêques étrangers il y a vingt-cinq ans, mais stimuler toutes les formes de l’autonomie et de la responsabilité des Églises locales, tout ce qui favorise la naissance des prises de responsabilités locales, la prise de parole par les Églises locales.

Centre Spirituel Manresa
KIMWENZA- KINSHASA, Zaïre

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