Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les ordres mendiants

Jérôme Hamer, o.p.

N°1995-1 Janvier 1995

| P. 25-36 |

La réflexion proposée par le cardinal Hamer est doublement autorisée. On se souviendra en effet de ses travaux réalisés comme Préfet de la Congrégation pour les religieux et les instituts séculiers (CRIS) et de sa qualité de frère de saint Dominique. Est-il possible, à partir des quatre ordres examinés, de dégager comme une « essence » de l’innovation mendiante dans l’histoire de la vie religieuse ? L’auteur s’y essaie avec succès et en dégage quelques notes suggestives pour l’aujourd’hui de la présence apostolique de ces ordres dans l’Église et dans le monde.

Pour présenter la spiritualité des ordres mendiants, j’ai choisi de commenter les traits communs qui les unissent. Ce commentaire se propose ainsi comme une interprétation [1].

Ces traits communs se trouvent dans une bonne description des ordres mendiants que je découvre en tête d’une excellente étude sur ce sujet : “Sous cette dénomination, on désigne habituellement les ordres religieux nés au XIIIe siècle en Europe (l’Orient n’a pas connu semblables phénomènes) et caractérisés, depuis les débuts ou à partir du moment où ils ont pris une forme définitive, par la pauvreté en commun (qui complète la pauvreté individuelle des ordres monastiques et canoniaux) ; par l’union de la vie régulière au ministère sacerdotal, apostolique, missionnaire, pastoral, de bienfaisance sociale ; par l’exemption et par une organisation centralisée” (DIP, col. 1163).

Donc trois traits principaux : – la renonciation à posséder en commun ; – l’apostolat sacerdotal sous différentes formes mais inséparable d’une vie régulière ; – une sorte d’autonomie universelle, si je puis ainsi m’exprimer, sous l’autorité du Chef de l’Église, le Pape.

Après avoir brièvement situé les ordres mendiants examinés, nous commenterons chacun de ces traits (en commençant cependant par le second, car je pense en effet – du moins, c’est mon interprétation personnelle – que c’est l’élément apostolique qui prédomine chez les ordres mendiants). Cela nous amènera à situer les ordres mendiants dans l’histoire de la vie religieuse et nous permettra d’ouvrir la question de leur actualité.

Quatre ordres mendiants

Mais avant d’en arriver là, voyons quels sont les ordres mendiants dont nous allons parler. Ils sont au nombre de quatre si nous nous limitons au XIIIe siècle : les Prêcheurs, les Mineurs, les Augustins et les Carmes. On peut encore y ajouter les Servites, qui accèdent au statut juridique de Mendiants en 1304 sous Benoît XI.

Les Prêcheurs et les Mineurs sont à l’origine du groupe et il est donc normal que nous parlions surtout d’eux. Les Augustins et les Carmes n’entreront en considération qu’après le milieu du XIIIe siècle.

Nous n’allons cependant pas refaire l’histoire des origines des deux ordres. Rappelons simplement que l’ordre fondé par saint Dominique, qui était un chanoine d’Osma, a été clérical dès le point de départ, tandis que l’intuition première de saint François était différente. La prédication du Frère Prêcheur est une participation à la prédication de l’évêque, elle présuppose donc le sacerdoce. La fraternité de vie évangélique que saint François réunit autour de lui est ouverte à tous, laïcs et prêtres, et n’a pas de normes précises d’agrégation. Elle a un caractère plutôt pénitentiel. Et la prédication informelle à laquelle se livrent les premiers frères n’a pas de caractère doctrinal.

Et pourtant ces deux ordres, si différents au point de départ, vont s’influencer l’un l’autre. S’il semble bien que les Mineurs aient exercé une influence sur les Prêcheurs pour les amener à adopter la pauvreté en commun (conventuelle), il n’est pas moins certain que l’exemple des Prêcheurs – et aussi les nécessités intrinsèques de l’apostolat – les ont amenés à une prédication doctrinale avec toutes les conséquences que cela comporte au niveau de la formation, de l’accession au sacerdoce et de la participation à la vie universitaire. Sur les Franciscains, la législation dominicaine exerce également son influence. Les grandes lignes de celle-ci seront adoptées d’ailleurs d’une façon générale par tous les ordres du XIIIe siècle.

Quant aux Augustins, qui trouvent leur origine dans divers groupes d’ermites, c’est leur unification par étapes et leur organisation progressive qui les conduisent pas à pas à une situation semblable à celle des autres Mendiants. Au Xe et XIe siècles de nombreux ermites se réclamaient de saint Augustin. Beaucoup d’entre eux suivaient la règle qui porte le nom du grand docteur africain. En 1256, Alexandre IV réunit diverses congrégations d’ermites en chapitre général à Florence. Le 9 avril, par la bulle Licet Ecclesiæ, il place à leur tête un prieur général unique, divisant l’ordre en quatre provinces. Voilà le point de départ de l’ordre de saint Augustin qui portera à l’époque le nom d’ “Ermites de S. Augustin".

Il y aurait certes intérêt à approfondir l’histoire des origines de l’ordre de saint Augustin comme celle des Carmes. Toutefois nous n’en dirons pas davantage ici. Qu’il nous suffise d’ajouter que dès l’époque du IIe concile de Lyon en 1274, (qui fut un moment crucial pour les ordres religieux), Augustins et Carmes acquirent – non sans peine – droit de cité dans la famille des Mendiants, dont ils avaient adopté le genre de vie.

Les traits communs

Apostolat sacerdotal

Comme nous venons de le dire, les Dominicains furent des clercs dès les origines. Les autres ordres suivirent la même ligne quoique progressivement. Les Frères Mineurs s’orientent dans ce sens relativement vite. Il y a divers motifs à cette évolution qui assure à ces ordres la prédominance du sacerdoce. Relevons-en deux : le besoin d’assurer à la nouvelle civilisation urbaine un clergé capable de répondre à ses besoins religieux et la possibilité de réduire l’influence des mouvements laïcs spontanés qui se croyaient investis du pouvoir de prêcher par le seul fait de leur condition de chrétiens.

Notons immédiatement que ces religieux clercs ne sont plus désormais rattachés à une église ou à un lieu déterminé. Nous sommes en présence d’une structure différente. Le monastère était une communauté locale, indépendante, avec son propre abbé et la stabilité de ses moines. La centralisation exercée par Cluny et par Cîteaux n’enlevait pas au monastère sa propre autonomie. Avec les ordres mendiants la situation change. Les Mendiants “se présentent comme un corps fortement centralisé. À la base il y a la fraternité locale, mais toutes les fraternités dépendent d’un unique maître, ou ministre, ou prieur général, et la division en provinces a purement un caractère administratif (elles ne sont donc pas autonomes, tout en pouvant avoir des coutumes et des règlements propres). Le frère, même lorsqu’il faisait profession pour le couvent, devait toujours se sentir disponible pour les nécessités et les activités de la province et de l’ordre auquel il appartenait. Une telle structure, adoptée dans la suite par tous les instituts religieux, a une grande utilité pour le ministère pastoral (mobilité des frères) et répondait aux exigences de la papauté, qui utilisera les ordres pour les besoins les plus urgents de l’Église” (DIP, col. 1173).

La renonciation à posséder en commun

La pauvreté n’est pas recherchée pour elle-même. Elle doit être comprise dans le cadre de la vie apostolique, de l’imitation des apôtres qui sont envoyés par Jésus à prêcher dans toute la Galilée, deux par deux, sans argent, sans besace, sans chaussures, sans tunique de rechange, un bâton à la main. Pauvreté et prédication sont ainsi inséparables et il est assez vain de se demander si c’est la prédication qui exige la pauvreté ou si, au contraire, c’est la pauvreté qui exige la prédication.

Cependant il est exact de dire que la pauvreté mendiante n’occupe pas nécessairement la même place dans l’idéal religieux des divers ordres. Pour les Franciscains, la pauvreté est centrale, elle est un absolu. Pour les Dominicains elle est un moyen d’apostolat, dans ce sens que seuls les religieux pauvres peuvent espérer avoir quelque influence sur des hérétiques qui se présentent comme pauvres. La pauvreté ne se réduit pas pour autant à une “tactique” apostolique. Elle appartient à la nature même de la vie religieuse. Saint Thomas le souligne avec vigueur tout en remarquant qu’ici encore la pauvreté n’est qu’un moyen. Elle n’est pas la perfection chrétienne, qui consiste dans la charité, elle en est simplement un instrument.

L’absence de propriété, entraînant l’absence de revenu, a pour conséquence immédiate, la “quête", la mendicité, qui donne son nom à cette catégorie de religieux.

Notons cependant, avec un excellent canoniste, le P. Cyprien d’Alger, o.f.m. cap., que “le terme d’ordres mendiants donne une idée fausse des conceptions économiques qui sont à la base de la vie commune dans les ordres ainsi baptisés (...). En fait ce n’est pas la mendicité qui est source de revenu, mais uniquement le travail. La mendicité, dont la forme la plus originale se rencontre dans l’ordre franciscain, n’est qu’un pis-aller : faire de la mendicité la caractéristique des ordres mendiants, c’est fausser leur but dans ce domaine, but qui est celui de saint Paul (...) : offrir gratuitement l’Évangile” (DDC, t. 6, col. 1160). Saint Paul est catégorique : “Quel est donc mon salaire ? C’est d’offrir gratuitement l’Évangile que j’annonce, sans user des droits que cet Évangile me confère” (1 Co 9,18). Les mendiants entendent suivre la même voie. Bref la note propre de ces ordres n’est donc pas la quête mais le service non rétribué du peuple chrétien.

Le statut juridique des Mendiants

Nous avons traité jusqu’à présent de deux traits communs qui concernent l’ensemble des Mendiants, mais avec des variantes parfois considérables entre eux. À présent, au moment où nous abordons le troisième, nous devons reconnaître que c’est le statut juridique qui donne aux Mendiants leur physionomie propre.

La structure universelle des ordres mendiants va relâcher les liens avec les institutions locales : le diocèse, la paroisse. Centralisés, les Mendiants peuvent être facilement transférés d’un lieu à un autre, ils assument un apostolat qui, de soi, n’a pas de frontières. Pour mettre en œuvre ces innovations, il fallait obtenir des libertés par rapport aux liens locaux.

Généreusement octroyées, les exemptions se multiplièrent et finirent par provoquer des réactions au concile de Constance puis au Ve concile du Latran. Cette difficile question ne fut réglée qu’au concile de Trente et en partie seulement.

Les libertés reconnues aux Mendiants concernaient le ministère de la prédication et le sacrement de la pénitence, l’ouverture de nouvelles maisons religieuses et le droit de célébrer la messe, avec le privilège de la célébrer même en période d’interdit, la faculté d’accorder la sépulture dans leurs églises à quiconque en faisait la demande...

Ces innovations touchaient au système juridique du sacerdos proprius qui avait une base territoriale. Elles diminuaient de fait les pouvoirs du curé mais encore celui de l’évêque. Elles comportaient aussi des conséquences économiques notables pour le clergé séculier, qui voyait les fidèles déserter les paroisses et affluer dans les églises des Mendiants.

Les Mendiants rencontreraient une forte opposition parmi les maîtres séculiers de l’université de Paris dès l’année 1250. Le conflit, commencé dans le cadre universitaire, déborde bientôt ce cadre pour contester la légitimité du ministère des religieux.

Si l’on juge les innovations sur la base de la théologie et du droit du temps, il faut reconnaître que la résistance des maîtres séculiers n’était pas dépourvue de fondement. Il ne faut donc pas voir simplement en eux des polémistes fanatiques mus par la seule jalousie.

Aussi saint Thomas, qui entre en lice avec saint Bonaventure, prend-il au sérieux les arguments de ses adversaires pendant les deux périodes qu’il fera à Paris. Il se trouvera d’abord en présence de Guillaume de Saint-Amour et plus tard il affrontera Gérard d’Abbeville et Nicolas de Lisieux. Mais au lieu de s’en tenir à justifier un statu quo dépassé par les événements, le grand théologien incorpore à sa réflexion le fait nouveau des ordres mendiants qui, au milieu du XIIIe siècle, avaient pleinement prouvé leur vitalité et leur utilité pour l’Église. La participation de saint Thomas à ce débat doctrinal est à l’origine de plusieurs écrits sur l’état religieux qui gardent encore aujourd’hui leur pleine valeur. Ce sont des œuvres de synthèse et d’équilibre, même si elles révèlent le caractère passionné du défenseur de la vie religieuse mendiante.

La place des Mendiants dans l’histoire de l’état religieux et de l’Église

Il me paraît très important de voir la place des Mendiants dans l’histoire. Si l’on considère ces ordres dans les années qui précèdent le IIe concile de Lyon, à un moment de maturité où ils ont pris une forme stable, il faut remarquer que l’adoption du ministère apostolique (spécialement celui de la prédication et de l’enseignement universitaire de la théologie) n’a pas provoqué une rupture avec la vie régulière des moines et des communautés de chanoines, mais une simple adaptation. Il s’ensuit que le frère mendiant continue à bénéficier d’un régime de vie qui soutient et nourrit la contemplation, car pour saint Thomas, théologien de l’état religieux, l’enseignement de la foi et la prédication doivent découler de la plénitude de la contemplation.

Bref, le religieux mendiant, quand il n’est pas sur les routes – et il n’est pas toujours sur les routes – vit dans une communauté fraternelle, priante, où l’office liturgique est intégralement célébré ; où le silence, protégé par une clôture, favorise la prière et l’étude ; où une bibliothèque l’aide à se ressourcer ; où l’austérité de vie est l’expression d’une volonté de se concentrer sur l’essentiel.

Certes la vie régulière a dû être adaptée aux nécessités nouvelles. Chaque ordre mendiant a eu sa façon de procéder en cette matière. Pour l’ordre dominicain, auquel j’appartiens, il est intéressant de voir comment les constitutions des Prémontrés ont été largement reprises. Mais aussi avec des modifications partout où cela paraissait nécessaire. Je n’en voudrais citer que deux qui me paraissent caractéristiques. Elles sont empruntées au texte le plus ancien des constitutions dominicaines. Voici ce qui est dit de l’office choral : “Toutes les heures doivent être récitées à l’église de façon brève et stricte, en telle mesure que les frères ne perdent pas la dévotion et que cependant leurs études n’en souffrent aucunement” (Première distinction, IV). Et voici le passage du Prologue qui introduit le principe de la dispense et le motive par la fin de l’ordre. Après avoir rappelé la nécessité de suivre à la lettre les prescriptions des constitutions, le Prologue continue : “Sur ce point cependant que le supérieur ait en son couvent pouvoir de dispenser les frères, haque fois qu’il l’estimera convenable, principalement en ce qui paraîtrait faire obstacle à l’étude, à la prédication, ou au bien des âmes, puisqu’on sait que notre ordre, dès le début, a spécialement été institué pour la prédication et le salut des âmes".

Associant intimement la vie apostolique à l’office choral et aux observances régulières (qu’elles soient monastiques ou canoniales), les ordres mendiants ont ainsi leur place entre les moines et les clercs réguliers, qui apparaîtront au XVIe siècle.

Pendant cette période, la seule que nous avons considérée dans cet exposé, ils ont joué un rôle considérable dans l’Église. Je voudrais le résumer de la façon suivante. “Vus dans leur ensemble, les ordres mendiants ont apporté une forte contribution à la centralisation romaine ; ils insèrent pour la première fois la tâche missionnaire parmi les objectifs de la vie religieuse (saint François). Ils guident pratiquement la pensée chrétienne (Albert le Grand, Thomas d’Aquin, Bonaventure de Bagnoreggio, Roger Bacon, Gilles de Rome, Duns Scot, etc.) ; ils orientent d’une manière nouvelle l’activité pastorale (qui n’est plus limitée à la célébration de la messe dans les paroisses, mais comporte la création de confraternités, d’associations de paix, etc.) ; contribuant ainsi à améliorer la préparation du clergé séculier, dont les déficiences étaient l’un des motifs pour lesquels le Saint-Siège préférait les Mendiants” (DIP, col. 1184).

Ces conclusions, nécessairement succinctes, demanderaient à être nuancées et complétées. Elles concernent surtout la période d’apogée (XIIIe siècle et première partie du XIVe), car les ordres mendiants durent affronter des crises graves et connurent aussi un temps de réformes.

Ce qui est le plus marquant c’est le fait que les Mendiants sont et restent les auxiliaires privilégiés de l’autorité papale. Celle-ci, en effet, était sans cesse menacée par les prétentions des Églises nationales et plus tard par les théories conciliaristes. Ce rôle d’auxiliaires, les Mendiants l’ont surtout assumé par la prédication, l’enseignement et la défense de la foi. C’est la justification des privilèges qui leur furent si généreusement octroyés.

Comme le dit très justement le Père Cyprien d’Alger : “Les ordres mendiants (...) mettent à la disposition du Saint-Siège une armée extrêmement mobile et très maniable pour l’évangélisation à l’intérieur des Églises locales ou nationales, plus exclusivement centrées sur l’idée de juridiction territoriale (...). En fait ils représentent au cœur des Églises locales le point de vue international de l’Église” (DDC, t. 6, col. 1163).

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui qu’en est-il ? Nous sommes loin du XIIIe siècle qui a vu éclore les ordres mendiants. La société a changé. Ces ordres seraient-ils périmés ? L’Église nous répond par la bouche du récent concile du Vatican : ces sociétés religieuses “doivent conserver fidèlement leur forme de vie pour le plus grand bien de l’Église” (PC 9).

Certes de nouvelles formes de vie ont apparu dans l’Église après les ordres mendiants. Nous avons déjà mentionné les clercs réguliers. Ceux-ci se distinguent nettement des ordres mendiants mais ne les remplacent pas. Les ordres de clercs réguliers – parmi lesquels on compte la Compagnie de Jésus – répondent à un nouveau besoin de l’apostolat et à de nouveaux tempéraments spirituels.

Pour caractériser le genre de vie des clercs réguliers, je voudrais citer un passage d’un des meilleurs connaisseurs de cette époque de la vie religieuse, le Père François Andreu, clerc régulier lui-même (Théatin) : “C’est le mérite personnel de saint Ignace de Loyola d’avoir détaché définitivement les clercs réguliers de toutes les observances monastiques – y compris l’office choral – auquel demeuraient encore liés la plupart des ordres homonymes de son temps (...). Saint Ignace est le véritable inspirateur des clercs réguliers modernes” (DIP, t. 2, col. 908). Il n’a pas seulement inspiré les clercs réguliers (ordres à vœux solennels) mais aussi la plus grande partie des congrégations religieuses cléricales nées après le XVe siècle.

Cette nouvelle perception des nécessités de l’apostolat et cette nouvelle spiritualité ont engendré une structure basée sur une nouvelle compréhension du rapport entre communauté et personne. Cette nouvelle forme de vie ne vient pas éliminer celle des moines ni celle des Mendiants, mais les rend au contraire plus conscients de leur nature propre, de leur propre cohérence et de leur propre manière de répondre aux nécessités du temps.

Toutefois cela suppose une grande fidélité aux caractéristiques que nous avons eu l’occasion de décrire en ce qui concerne les Mendiants, qui doivent prendre garde à la pureté de leur genre propre, à leur authenticité :

  • Une vie sacerdotale apostolique, une prédication itinérante, ancrées dans une vie régulière où le “cloître” et la communauté fraternelle constituentle milieu et le moyen de la sanctification personnelle et de la préparation au ministère de la Parole de Dieu. J’entends par “cloître” ce lieu réservé à la prière, à la méditation et à l’étude, même s’il n’a pas la forme quadrangulaire du cloître classique. Pour le frère mendiant, le cloître sera d’autant plus précieux qu’il sera le plus souvent situé en ville, alors que le cloître monastique se trouvait dans des lieux retirés.
  • Une vie dont la forme fondamentale de prière sera une célébration pleinement liturgique de l’eucharistie quotidienne et des heures canoniales, de sorte que toute la spiritualité du frère mendiant – prière commune et oraison privée – trouvera dans la liturgie chorale son sens et son inspiration, sans le recours obligatoire à d’autres “exercices” ou “méthodes".
  • Une vie de pauvreté évangélique, vécue collectivement, qui refuse les avoirs fonciers et les revenus. Une pauvreté vécue en vue d’un dépouillement personnel de chacun des membres de la communauté, où les moyens de vivre et d’action seront disponibles dans la stricte mesure de leur subordination aux finalités apostoliques. Ce qui compte en effet avant tout, c’est d’offrir gratuitement l’Évangile.
  • Une vie apostolique sans frontières, dans laquelle l’exemption est comprise comme disponibilité offerte à l’Église tout entière. Certes, l’exemption n’est plus exactement celle des premiers siècles des ordres mendiants. Elle répond cependant à la même finalité essentielle. Le régime de l’exemption courrait alors le risque de s’ériger en deuxième structure et de mettre l’épiscopat dans l’ombre. Depuis l’Église a pris progressivement une plus nette compréhension du rôle de l’évêque, qui a atteint sa forme définitive dans la doctrine de la collégialité épiscopale. La charge pastorale repose avant tout sur le Pape et les évêques. Le Christ donne aux apôtres et à leurs successeurs “l’ordre et le pouvoir d’enseigner toutes les nations, de sanctifier les hommes dans la vérité et de guider le troupeau” (CD, 2).

Dans ce contexte l’exemption apparaît comme un statut de disponibilité des religieux au service de l’action pastorale de la hiérarchie. Mais ce statut est pratiquement indispensable pour sauvegarder la nature et les qualités de l’instrument mis à la disposition de la hiérarchie. Les instituts religieux offrent un ensemble de compétences qui ne sont pas seulement utiles à tel ou tel endroit, mais doivent pouvoir être employées partout où le Chef de l’Église en reconnaîtra le besoin. L’exemption est par ailleurs la condition de la mobilité de ces forces apostoliques. Cela suppose, bien entendu, que les ordres mendiants – et avec eux l’ensemble des instituts religieux qui aujourd’hui jouissent eux aussi du statut de l’exemption – reconnaissent que l’autonomie de vie et de gouvernement (can. 586, §1) qui leur est reconnue les rattache et les soumet d’une façon particulièrement étroite au Souverain Pontife dans l’exercice de sa fonction pastorale suprême et universelle (can. 590). Ils continueront ainsi, aujourd’hui encore, à être les auxiliaires privilégiés de l’autorité pontificale.

Je veux terminer cet exposé sur les traits majeurs des ordres mendiants par une dernière réflexion. Prêcheurs, Mineurs, Augustins, Carmes, Servites et autres gardent une place considérable dans l’Église contemporaine malgré la crise du recrutement qui les atteint tout comme les autres instituts religieux. Je pense cependant que l’époque actuelle leur est favorable. Le temps de l’activisme est passé comme aussi celui d’un certain individualisme apostolique. Les nouvelles générations sont plus sensibles, me semble-t-il, aux rapports entre contemplation et apostolat, entre prière et action, entre personne et communauté fraternelle. A ces exigences, les ordres mendiants peuvent donner une réponse. Je crois en l’actualité de leur forme de vie.

Piazza S. Uffizio 11
I-00193 ROMA, Italie

[1Dans le présent exposé nous avons utilisé deux sigles qui se réfèrent à d’importantes encyclopédies : DDC = Dictionnaire de droit canonique (1935-1965), sept tomes. DIP = Dizionario degli Istituti di Perfezione, huit tomes parus à ce jour. Le premier a été publié en 1974, le huitième (qui va jusqu’à la parole : Spirituali) a vu le jour en 1988. Cette encyclopédie, la meilleure en la matière, contient une énorme quantité d’informations précieuses. Nous indiquons par le sigle DIP, sans indiquer le tome, l’article Mendicanti Ordini (col. 1163-1189), qui a paru sans signature mais qui résulte de la collaboration de plusieurs spécialistes indiqués à la fin d’une riche bibliographie. Cet article peut être daté de 1978, date du tome 5 qui le contient.

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