Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Les avenirs de la vie consacrée

Jean Burton, s.j., Jean-Marie Glorieux, s.j., Noëlle Hausman, s.c.m., Philippe Annaert, Paul Daman, s.j., Claire de Miribel, René Champagne, s.j., André de Jaer, s.j., Thaddée Matura, o.f.m., André Brombart, a.a., Angèle Mutonkole, s.c.j.m., Mikaël Takahashi, o.s.b., Françoise Le Brizaut

N°1994-3-4 Mai 1994

| P. 166-224 |

Réunis en 1993 autour du thème « Les avenirs de la vie religieuse », les membres de notre conseil ont donné librement leurs témoignages. Les textes présentés ici sont la trace de cet échange. L’extrême diversité des approches, des « lieux d’où l’on parle », des expériences longues ou courtes de la vie consacrée, principalement religieuse, fait la richesse de cet ensemble. Il n’est pas complet et il ne faudrait pas y voir une analyse détaillée de la situation où la succession des « enjeux - défis - frontières », qui rythme l’histoire de la vie religieuse, nous a conduits. C’est plus encore dans le jeu des contrastes et des perspectives que ces textes laissent pressentir les imprévisibles « à venir », car ils font très pudiquement écho à des vies tout entières livrées, jusque dans leur chair, à l’imprévu de l’Esprit qui les attire vers le Père à « la suite de Jésus ».

Nous proposons dans ces textes les témoignages apportés par les membres du Conseil de la revue lors de sa réunion annuelle en septembre 1993. Le thème proposé : « Les avenirs de la vie consacrée » invitait chacun à réagir librement au texte du P. Guy Bedouelle, o.p. [1]. Cela explique les fréquentes allusions qui lui sont faites dans les contributions rassemblées ici. Nous les regroupons sous quatre titres.

Il fallait, en effet, dans la mémoire d’une histoire sainte, refaire ensemble les parcours suivis par la vie consacrée au long de ces cinquante dernières années. Un pèlerinage et une vue plus synthétique qui nous aideront donc à cette ouverture indispensable de l’action de grâce.

Ainsi nous pouvons prendre la mesure de quelques situations particulières. Celles où, dans le hic et nunc de la fraternité et de sa radicale consécration, sur les routes incertaines de l’Afrique ou dans l’aventure intérieure du cloître, s’accomplit au quotidien l’offrande de la charité, livrée aux défis de notre temps.

Encore convenait-il de se rendre attentif aux mutations en cours, aux incertitudes et aux espérances et, autant que faire se peut, les mettre en perpective : déclin du modèle libéral de la société affectant nos communautés religieuses, émergence de nouvelles formes de consécration, seuils mouvants où se tenir en attente de passages toujours à « réassumer », esquisse tremblante d’un paysage en train de se remodeler.

Trois regards, enfin, invitent à poursuivre la méditation et le partage : ce que le laïc, historien de surcroît, perçoit de cette vie consacrée au cœur de l’Église et de son histoire ; ce que l’attention au sujet et à sa souffrance, à sa quête de sens, donne « à découvrir et à toujours redécouvrir » ; ce à quoi aussi, du plus intime de son existence ecclésiale, elle peut avec joie acquiescer.

Les avenirs de la vie consacrée ? Qui les dira ? Peut-être ce faisceau de témoignages et de réflexions nous aidera-t-il à mieux les accueillir pour ce qu’ils sont : les dons imprévus d’une grâce faite à l’Église.

Jean Burton, s.j.

Relecture d’un pèlerinage

En lisant le texte du P. Bedouelle, j’ai été sensible à la grille de lecture prise pour parcourir à vol d’oiseau l’histoire de l’émergence des grandes familles religieuses. Trois paramètres étaient proposés : défi - rupture - continuité. J’ai pensé qu’une manière d’introduire notre échange sur les avenirs de la vie consacrée pourrait être de commencer par une brève relecture du chemin parcouru par elle durant les trente ou même cinquante dernières années - depuis la deuxième guerre mondiale - en utilisant cette même grille de lecture.

Et puisque chacun est invité à parler, je me propose de relire à grands traits le déroulement de ces années en évoquant parfois mon propre pèlerinage. Car cette période correspond assez exactement au temps de mon histoire de vie religieuse.

Cette brève relecture d’un passé récent nous permettra de mieux aborder notre thème précis et de tourner notre regard vers les avenirs de la vie consacrée.

Un monde chaotique

Lors de mon entrée au noviciat des Jésuites en 1946, la seconde guerre mondiale venait de s’achever. En 1944, à l’arrivée des troupes alliées dans nos pays, j’étais entré à l’armée que l’on remettait sur pied, pour prendre part à la libération de notre peuple. Après l’instruction en Grande-Bretagne, nous avons été envoyés en Allemagne comme troupes d’occupation Le Reich avait capitulé en mai 1945. C’était une Allemagne anéantie que nous découvrions. Les villes traversées ou occupées n’étaient souvent que ruines, la misère de la population extrême, les « personnes déplacées » comme on les appelait, réfugiés ou travailleurs réquisitionnés, se comptaient par millions dans d’immenses camps organisés en hâte et où se côtoyaient tous les peuples d’Europe. Un univers chaotique. Tout en étant quelque peu grisé par cette vie d’armée victorieuse, une question lancinante m’habitait : « Quel est le sens de ce monde ? Où va-t-il ? Et où est Dieu dans ce monde ? »

Entré au noviciat deux ans plus tard, ce fut la grâce de la rencontre et de l’amitié du Christ Jésus, de son évangile, de cette bonne nouvelle pour notre terre. Mais, bien cloîtré dans un noviciat séparé du monde, la question demeurait en arrière-fond : comment unir ce monde et Dieu ? comment apporter cette bonne nouvelle à ce monde ? Et le novice que j’étais se rêvait déjà en « jeep », annonçant l’évangile.

Après le noviciat, en philosophie, dans cette grande maison d’études d’Eegenhoven-Louvain aux allures de citadelle, et avec l’ouverture aux mouvements et à la réflexion chrétienne que donnaient les études, une nouvelle question commençait à se poser à moi - comme je la voyais d’ailleurs posée dans un certain nombre de publications, livres, revues qui paraissaient à cette époque : « L’Église, et en particulier la vie religieuse, n’est-elle pas trop séparée de ce monde ? »

De fait, à la fin des années quarante et au début des années cinquante, nous vivions un temps de profonde fermentation de la pensée et de la théologie chrétienne, ainsi que des idées touchant la vie de certaines communautés chrétiennes. Je ne veux pas m’attarder à la pensée théologique. Rappelons simplement les écrits de l’époque : ceux de Congar, Chenu, de Lubac, Montcheuil, etc., et plus précisément peut-être, pour éclairer le point de notre réflexion, deux petits écrits de Balthasar, souvent oubliés aujourd’hui : Raser les bastions, titre provocateur mais combien évocateur de la réalité de l’Église telle qu’elle apparaissait, et Le cœur du monde, autre livre qui renversait les perspectives. Il ne s’agissait pas de se demander où était Dieu dans ce monde, comment apporter Dieu à ce monde. Il nous y précédait, alors que nous étions dans nos forteresses protégées. Il s’agissait de « raser les bastions », de témoigner de sa présence « au cœur du monde », « au cœur des masses ».

Au cœur des masses

Ces derniers mots évoquent le titre d’un livre qui a eu un immense retentissement en ces années-là. Son auteur, le Père Voillaume, est en même temps le fondateur d’une nouvelle congrégation religieuse, tandis qu’une femme, Petite Sœur Magdeleine, était à l’origine d’une congrégation féminine. Des femmes, des hommes - petits frères, petites sœurs - allaient s’enfoncer dans ces lieux où Dieu semblait le plus absent, pour y témoigner de sa présence cachée. Témoins de l’amour de Jésus dans les quartiers ouvriers, les prisons, les bidonvilles, parmi les populations les plus pauvres d’Afrique, d’Asie, d’Amérique Latine, au cœur des masses, à la suite du Père de Foucauld, mort trente ans plus tôt seul parmi les Touaregs. Petite sœur Magdeleine envoie en 1948 sa fameuse lettre-testament à ses Petites Sœurs : « on vous a dit... moi j’ose vous dire... soyez humaines comme Jésus au milieu des humains... ». À la même époque un souci renouvelé d’évangélisation des masses ouvrières animait les prêtres ouvriers diocésains et religieux. L’Abbé Godin publiait à la fin de la guerre France pays de mission ? et quelques années plus tard le Père Loew, docker à Marseille, Comme s’il voyait l’invisible. En Inde, Mère Teresa quittait sa congrégation et l’enseignement des castes supérieures pour s’enfoncer dans les slums de Calcutta, après une illumination reçue dans le train de Darjeeling. Et en Italie, Chiara Lubich et ses compagnes décident, dans l’enfer des bombardements de Trieste en 1944, de vivre un nouveau type de communauté fraternelle évangélique en plein monde. Tandis qu’en France le frère Roger et le frère Max s’installent, en pleine guerre, dans un petit village de Bourgogne, Taizé, où ils cachent des Juifs traqués par les nazis, et commencent une vie monastique pauvre et simplifiée, dans une grande soif œcuménique, axée sur ces trois paroles d’évangile : joie, simplicité, miséricorde. Et il y aurait d’autres exemples à évoquer.

C’est dans toute cette fermentation qui me travaille profondément que je suis envoyé, après les études de philosophie, au Congo Belge, comme surveillant au collège de Léopoldville. Nous sommes en août 1951, à moins de neuf ans de l’indépendance du pays, et le colonialisme y règne encore en maître. L’apartheid, s’il n’était pas dans les lois, se retrouvait partout dans les faits. Le collège était interdit aux « indigènes ». Le contraste entre les quartiers européens et les cités noires, entre notre train de vie, nos maisons religieuses et les huttes en pisé des villageois ou même les constructions en dur des « évolués » était criant.

Tout cela ne faisait que renforcer le sentiment qui était le mien, et celui de bien d’autres, que quelque chose devait changer ; je ne pouvais que me le formuler confusément. Il s’agissait d’une autre relation à vivre entre les chrétiens, et spécialement les religieux, et les hommes, les masses humaines, entre l’Église et le monde. Une relation qui manifeste davantage le mystère du Christ et de l’Évangile, qui soit témoin plus immédiatement visible de l’amour de Jésus Christ parmi ses frères et sœurs.

Il me semble que la grille de lecture du Père Bedouelle joue à plein pour ces quinze, vingt ans qui séparent la guerre du concile Vatican II : le défi de ce cloisonnement, de cette séparation de l’Église et du monde, la rupture aussi, manifestée par les petits groupes évoqués ci-dessus ; mais également une profonde continuité et un renouveau de vie spirituelle qui animaient ces pionniers. Thérèse de l’Enfant Jésus, par exemple, était une source d’inspiration pour beaucoup de ces hommes et de ces femmes. La Mission de France et les prêtres ouvriers l’avaient prise comme patronne.

Or, au même moment, les Congrégations romaines durcissent leur position, au niveau de la pensée : c’est Humani generis qui conduit à l’interdiction d’enseigner et de publier imposée aux Pères Congar, de Lubac, et à d’autres. Quant aux recherches sur le terrain : les expériences des prêtres-ouvriers sont interrompues, les nouveaux essais de vie consacrée sont suspectés et freinés. Certes, il y avait des tâtonnements, des bavures peut-être, comme dans les écrits de la nouvelle théologie, mais fallait-il en arriver à utiliser de telles méthodes ?

Un chemin d’espérance : Vatican II

Il est important de rappeler ces années qui précèdent Vatican II lorsqu’on réfléchit aux bouleversements qui secouent la vie consacrée (et l’Église entière) jusqu’à aujourd’hui, ainsi qu’aux appels qui donnent naissance à de nouvelles formes de vie évangélique. Souvent on est tenté de prendre le concile comme point de départ des changements. Or Vatican II a été le fruit de tout ce travail de pensée et d’action sur le terrain. Ce cheminement caché a pu apparaître en plein jour, être reconnu et confirmé au concile. Il est vrai que celui-ci a éveillé dans toute l’Église et dans la vie consacrée un chemin d’espérance. Voilà que le mystère de l’Église était inscrit explicitement dans le dessein d’amour de Dieu pour le monde. La situation de l’Église dans le monde de ce temps était lue avec un regard neuf. L’Église était invitée à être servante et pauvre, experte en humanité. La vie consacrée était resituée à sa place dans le peuple de Dieu, comme une manière parmi d’autres de vivre dans l’Église, où tous les chrétiens ont vocation à la sainteté, et invitée, elle aussi, à se mettre à son aggiornamento. Dans la foulée du concile, bien des choses, bloquées, figées, quasi impensables les années précédentes, devenaient possibles. C’est à ce moment que surgirent un peu partout dans la vie religieuse des communautés nouvelles, appelées souvent petites communautés ou communautés d’insertion, inspirées d’ailleurs bien souvent des pionniers d’avant le concile. Les circonstances permirent qu’avec quelques autres jésuites, il me fut donné de commencer une de ces communautés en 1967. L’inspiration qui motivait ces “déplacements” de lieux mais aussi de manière de vivre était bien sûr le désir de se trouver plus proche des hommes à évangéliser. Être situé de manière plus humaine et plus fraternelle à l’exemple de Jésus de Nazareth, “pèlerinant” au milieu de son peuple. Être frère ou sœur parmi ses frères et sœurs et témoigner ainsi, dans la simplicité et la proximité de vie, de l’amour du Père manifesté aux hommes.

Je me souviens avoir reçu à cette époque la visite d’un journaliste américain enquêtant sur les bouleversements de l’Église en Europe. Une de ses premières questions avait été : “Vous êtes des contestataires dans l’Église. Quels sont vos reproches, vos revendications, et quelles méthodes comptez-vous employer pour les faire aboutir ?” Et je me rappelle lui avoir répondu que je ne me sentais nullement contestataire dans l’Église, mais que tout mon désir était de chercher, dans la situation nouvelle d’aujourd’hui, comment vivre en continuité et fidélité profonde avec l’inspiration initiale d’Ignace et de ses premiers compagnons, habités par le désir de vivre dans leur contexte humain à la manière de Jésus et de ses disciples. Il n’y avait là aucune volonté d’opposition, de revendication ou de condamnation. Je reconnais que, de fait, une dynamique, du type évoqué par le P. Bedouelle, était à l’œuvre : un défi, une rupture, que nous étions en train d’opérer, un désir de continuité profonde. La rupture était, là aussi, comme l’envers inévitable d’un élan vers quelque chose de neuf.

Annoncer l’Évangile

C’est aussi pendant ces années que - confirmée en cela par le synode des évêques de 1971 et l’exhortation de Paul VI Evangelii nuntiandi de 1975 -, la vie religieuse est devenue plus préoccupée d’annoncer aux hommes d’aujourd’hui la bonne nouvelle du Royaume, avec un amour et une option de préférence pour l’homme qui souffre des injustices de ce monde, dans sa langue et ses conditions de vie. Bien des chapitres religieux ont retrouvé la relation étroite qui les unit depuis leurs origines aux pauvres et aux marginaux et ont opté pour des activités vécues par de nouvelles petites communautés ou des membres isolés. La prise de conscience de ces défis amenait des ruptures qui pouvaient être fécondes et portées par une continuité fondamentale dans une fidélité créatrice.

Quelles ruptures ? Quelles continuités ?

Cependant c’est sur ces points de rupture et de continuité fondamentale que, me semble-t-il, les choses devinrent plus ambiguës en ces années d’après concile. Il fallut bientôt reconnaître que, dans la vie religieuse où les mutations s’accéléraient, nous n’avions pas tous la même perception de la rupture et de la continuité. D’autant plus que d’autres dynamismes avaient surgi dans notre monde et explosé en 1968. Dynamismes qui se sont parfois insinués subrepticement dans ce réveil évangélique. L’appel à la proximité des hommes à la suite de Jésus de Nazareth glissait parfois vers une ouverture au monde tentée de s’identifier aux valeurs mondaines. Nous étions à l’époque de l’explosion des sciences humaines, psychologie et sociologie, précieuses en elles-mêmes, mais tentées d’envahir la scène et de se vouloir parfois totalisantes. Le marxisme avait encore pignon sur rue et sa dialectique était pour certains un passage obligé. Cela « gauchissait » profondément la compréhension du défi et de la rupture. Ces dynamismes étaient relayés abondamment par les médias et devenaient un peu l’air que nous respirions. D’où un certain climat de contestation, d’opposition, d’analyse critique impitoyable mais stérile.

Durant ces mêmes années, les Etats et les sociétés civiles prennent souvent le relais des œuvres des instituts religieux, en particulier des écoles et des institutions hospitalières. Il s’ensuit qu’un certain nombre de religieuses et de religieux ne perçoivent plus bien leur raison d’être. Les sciences humaines révèlent aussi combien la formation humaine et spirituelle avait parfois laissé à désirer durant l’époque précédente. On était tout entier au service de l’œuvre. Une sortie trop brusque de ce milieu très structuré et finalisé par l’œuvre a désorienté bon nombre de personnes n’ayant pas de véritable colonne vertébrale évangélique et religieuse. D’où la priorité donnée à ce moment aux questions concernant l’intégration humaine nécessaire et l’épanouissement des personnes (qu’on se rappelle le succès des PRH) et aux problèmes communautaires, qui ont souvent envahi les discussions des chapitres au détriment des questions fondamentales de mission et d’identité. Et il arrivait que les apostolats étaient choisis d’abord en fonction des besoins des personnes, tandis que des engagements missionnaires, en particulier auprès des plus pauvres, se voyaient parfois récupérés par une dynamique de revendication ou d’exclusion.

C’est ainsi que l’inspiration évangélique initiale, source d’un profond réveil spirituel et missionnaire, risquait de se laisser noyer dans une assimilation aux dynamismes « mondains », s’accompagnant d’un rejet du passé. Un certain nombre de religieux vivaient la rupture dans une réaction négative par rapport au passé et donc sans demeurer enracinés dans une continuité fondamentale. La vague des défis relevés dans les années cinquante se renouvelait avec plus de force au début des années soixante-dix, mais les murs d’enceinte de la citadelle étaient pour la plupart rasés. La tempête soufflait maintenant à l’intérieur et risquait de faire de terribles ravages. Le meilleur et le pire s’enchevêtraient, et un discernement était difficile à faire.

D’où la nécessité ressentie par beaucoup de mettre en œuvre une réflexion doctrinale et pastorale qui tienne compte des mutations actuelles de notre monde et enracine à neuf la vie religieuse et consacrée dans son mystère fondamental. Vie consacrée a essayé pour sa part de s’atteler à cette tâche. Il suffit d’évoquer les messages prophétiques du Père Arrupe, ainsi que bien d’autres textes, en particulier des pages pénétrantes du Père Pousset parues en 1976, « Vie religieuse et mutations actuelles ». Et surtout depuis 1978, la publication de nombreux articles dans la ligne d’une réflexion doctrinale et pastorale sur le sens, le témoignage et la mission de la vie religieuse apostolique dans l’Église et le monde, à la lumière de Vatican II et face aux défis d’aujourd’hui. Les éditoriaux de ces années marquent bien le souci d’audace évangélique et de fidélité créatrice qui nous habitait.

Mais qu’en était-il sur le terrain à la fin des années soixante-dix ? Des clivages apparaissaient dans cette recherche de réponse à la nouvelle vague de défis qui déferlait, plus forte que jamais. D’un côté la volonté de s’enfoncer dans la réalité actuelle du monde marqué par l’impact des sciences humaines, avec parfois la tendance à une sécularisation à outrance. Mais la continuité des choses de la foi y laissait souvent plus que des plumes. L’hémorragie des départs de ces années en est un signe. De l’autre côté, le souci de garder vivante la continuité fondamentale du mystère de la vie religieuse, mais face à la tempête actuelle, la tentation de regarder avec nostalgie vers le passé et de « rompre avec la rupture ».

Ces clivages se manifestent avec plus ou moins de force à l’intérieur des congrégations et créent des tensions latentes qui éclatent à l’occasion. Et si le temps des grandes explications dramatiques est révolu, il semble que parfois les tenants des visions opposées ont pris le parti de ces situations et ne se parlent plus guère. De part et d’autre on n’échappe pas toujours à la tentation de lire la situation en termes d’opposition et de conflit. Ce qui risque de neutraliser et stériliser les efforts de discernement et de renouvellement.

L’inattendu de l’Esprit Saint

Par ailleurs, à ce même moment surgissent dans l’Église des réalités nouvelles qui manifestent l’inattendu de l’Esprit Saint, à l’œuvre dans ce monde en mutation, où l’on prophétisait la mort de Dieu. C’est la naissance en 1967 aux USA et au début des années soixante-dix chez nous du Renouveau charismatique et de ses communautés. Mais il y a aussi d’autres communautés nouvelles évangéliques qui apparaissent, dans une grande diversité d’inspiration : ATD Quart Monde, fondé par le Père Joseph, l’Arche de Jean Vanier, la communauté Sant’ Egidio, le Néo-Catéchuménat, Communion et Libération, la communauté de Bose, pour n’évoquer que quelques-unes d’entre elles. Surgies à l’intérieur des conditions nouvelles du monde, elles ne portent pas le poids du passé. Elles ont toutes l’ardeur de la jeunesse et les fioretti y fleurissent. Mais aussi la fragilité de l’inexpérience. Pousses neuves sur le vieux tronc de la vie évangélique et consacrée... Il y a dans ces communautés ou ces mouvements une vigueur et un radicalisme évangélique, mais qui doivent encore être décantés et discernés. Les contours en demeurent flous. Ils répondent à des attentes diffuses de notre monde. Ils rassemblent souvent différents états de vie, célibataires, mariés, prêtres, dans une collaboration ou une vie commune qui au début frise un peu la confusion. Souvent ils ne cherchent pas d’abord un « faire », mais une manière d’être évangélique parmi les hommes. Une grande espérance peut naître de ce côté, qui doit se décanter encore.

« Une hibernation féconde »

Pendant ce temps, sur le front de la vie religieuse, une certaine accalmie s’est manifestée en ces quelque dix dernières années, après les tempêtes postconciliaires. Au-delà des clivages évoqués plus haut, on parle parfois d’une timide reprise des vocations... Peut-être. Mais n’y a-t-il pas surtout une certaine stagnation ? Car il faut être réaliste. Le vieillissement considérable, la chute verticale des vocations, la perte de l’objectif (les œuvres), la dispersion des activités, l’insécurité de l’avenir de bien des instituts, le souci de sécurité financière et de réalisation personnelle, une méfiance à l’égard de l’autorité, de l’institution ou de l’œuvre commune, ont engendré une certaine atonie apostolique, une « acédie » parfois, même s’il est évident que beaucoup de religieuses et de religieux gardent une ferveur apostolique personnelle et un grand désir. Mais avec un sentiment de lassitude, d’impuissance, de découragement quant à la mission commune... Suis-je trop pessimiste ou trop sévère ? Je ne demande qu’à être redressé.

Je sais qu’il ne faut pas oublier tout l’acquis de la situation actuelle. J’en conviens volontiers. Et avec les Lineamenta je reconnais tous les fruits de renouveau issus de Vatican II. Sens christologique et ecclésial de la vie religieuse, qualité de la compréhension et de la célébration liturgique, sens approfondi de la vie communautaire, de la communication fraternelle et spirituelle, du respect des personnes, redécouverte du charisme, sensibilité aux pauvres et aux marginaux. Les témoignages personnels, qui manifestent vigueur, audace, sainteté évangélique, sont nombreux. Il existe beaucoup d’îlots d’espérance souvent cachés, enfouis, comme Jésus à Nazareth.

Bien sûr, je ne parle pas ici de la fécondité actuelle de la vie religeuse en Tiers Monde et à l’Est. La situation là-bas est très différente de la nôtre. Du moins à court et moyen terme.

Mais malgré tout le positif reconnu, et en me cantonnant au premier monde, n’est-ce pas globalement une situation inquiétante qui prévaut, une certaine atonie spirituelle qui est respirée, plus qu’un élan et un dynamisme créateurs ?

Il ne s’agit pas de nous culpabiliser. Le défi que nous avons à relever n’a peut-être jamais été aussi radical. Car nous vivons un temps qui conteste radicalement les fondements mêmes de notre foi et donc l’existence de la vie consacrée, qui n’a de sens que dans la foi. Et cela au nom des sciences humaines, de la science et de la technique, de la volonté de l’homme de prendre seul en main son existence, dans ce premier monde marqué par la société de consommation, sécularisé et hypersexualisé.

On comprend la réflexion du Père Kolvenbach, estimant que nous sommes appelés à vivre une « période d’hibernation féconde ». En régime chrétien, les situations humaines apparemment désespérées sont celles qui invitent à habiter une espérance renouvelée, comme Abraham se voyant mourir sans enfant et espérant contre toute espérance. Dom Helder Camara a dit que, pour être renouvelé, notre monde a besoin de « minorités abrahamiques ». N’est-ce pas à cela que nous sommes appelés, acculés presque ? Mais à quelles conditions ? Nous tenterons de répondre à cette question en rassemblant les pierres apportées par chacun.

André de Jaer, s.j.

Le présent et l’avenir de la vie religieuse dans l’Église

Diversités de formes et d’interprétations de la vie religieuse

- Malgré le terme générique qui se veut englobant : « vie religieuse » (ou récemment : « vie consacrée »), le phénomène social désigné par là est, en fait, multiple et divers. La vie monastique, elle-même variée, la vie franciscaine, carmélitaine, jésuite, etc., tout en ayant un terreau évangélique commun, présentent des projets - systèmes d’ensemble - irréductibles. Leur auto-compréhension, exprimée dans leurs chartes, déclarations, constitutions, ainsi que dans des études historiques et spirituelles, ne peut pas être réduite à un dénominateur commun.

- L’effort théologique entrepris, surtout depuis le concile, pour présenter une vision théologique de la vie religieuse, part lui aussi dans différentes directions. Il y a au moins trois ou quatre tentatives pour définir et situer théologiquement la vie religieuse dans le peuple de Dieu : triade (vœux) comme sa structure caractéristique essentielle ; radicalisme évangélique, comme trait distinctif ; célibat vécu en communauté ; consécration (thème récent) ; tout cela étant enraciné dans la vocation chrétienne générale à la perfection.

- Le droit canon actuel (et aussi en partie les Lineamenta préparatoires au synode) réduit la vie religieuse aux trois vœux et à la consécration, et en nivelle ainsi la diversité. C’est une grille sans doute commode et peut-être n’est-il pas possible de faire autrement dans un texte juridique. Mais le concept de consécration - terme récent quand il s’agit de la vie religieuse - est pour le moins vague et peu élaboré. Les formes anciennes de vie religieuse ne s’y retrouvent pas, car leurs chartes fondamentales (règles) ne sont pas structurées par ces concepts (triade, consécration, etc.). On a l’impression que l’essentiel de la vie religieuse, identique simplement à la vie chrétienne intégrale, n’est pas suffisamment honoré par les textes officiels.

Le présent et l’avenir : faits, constats

- Les instituts anciens sont tous marqués par une triple évolution : ressourcement, changements dans leur mode de vie, déclin numérique. La révision de leurs projets de vie a été remarquablement menée : études historiques, approches théologiques, réflexion spirituelle. Les nouvelles règles de vie (quel que soit le nom qu’elles portent), ont voulu à la fois rejoindre les intuitions des fondateurs et les adapter à l’actualité du monde et de l’Église. Rarement dans l’histoire de la vie religieuse il y eut un tel effort d’approfondissement et d’actualisation. Les « réformes » anciennes furent souvent un « retour archéologique » à un passé imaginaire. On peut seulement lui reprocher une vision trop idéalisée ne tenant pas assez compte de la lourdeur et du péché des membres.

- Dans toutes les communautés il y eut un changement profond du mode de vie : rupture avec le passé rigide, réglementé, ascétique, plus manifeste que les continuités visibles. La vie est plus libre, plus sécularisée, la liberté de chacun plus grande. En ces mutations on voit bien ce qui a été laissé de côté, mais on entrevoit plus difficilement ce qui émerge comme nouveau style de vie. Ce style apparaît « mou », proche du mode de vie dominant et de ses ambiguïtés. Comme si les intentions exprimées si généreusement dans les projets de vie renouvelés avaient de la peine à s’incarner dans le concret. Est laissée de côté la question des engagements et des services, où, au contraire, les initiatives les plus diverses foisonnent.

- Le déclin numérique de tous les instituts anciens est une donnée constante depuis une trentaine d’années : la diminution globale atteint environ un tiers des effectifs. Même quelque peu ralentie, elle se poursuit toujours. La raréfaction, sinon l’arrêt total des entrées entraîne le vieillissement et la mortalité que rien ne remplace. Un certain déplacement de vitalité (dans les pays neufs d’Afrique et d’Asie surtout) n’a pas, pour le moment, renversé la tendance. Ce phénomène, qui ne dépend pas de circonstances extérieures à l’Église (suppressions, interdictions etc.), pose une grave question de survie. Ce déclin est-il inexorable ? Comment le vivre ?

- Nouveaux instituts : Comme toujours dans l’histoire de l’Église, en cette période charnière que nous vivons, et à côté des instituts anciens, surgissent des groupements nouveaux. Il y en a eu avant le concile (1950-65), mais leur nombre s’est multiplié depuis lors. On peut en distinguer trois types :

  • Instituts séculiers, présents au sein de mouvements plus vastes comprenant diverses catégories de fidèles mariés ou célibataires, telsOpus Dei, Focolari, Comunione e Liberazione.
  • Instituts religieux d’orientation monastique : Bethléem, Fraternité de Jérusalem, ou canoniale : Saint Jean de Malte (Aix-en-Provence) : Saint-Nizier (Lyon), chanoines de Champagne, Communauté Saint-Jean, Cotellerie, etc.
  • Associations de fidèles où célibataires et couples se côtoient : Béatitudes, Chemin Neuf, Emmanuel, Pain de Vie, etc. Dans l’ensemble, ces instituts ont un recrutement relativement beaucoup plus important que celui des groupes anciens, même s’il ne faut pas l’exagérer.

- Malgré leur diversité d’orientation et de mode de vie, ils ont tous en commun des traits disons classiques ou traditionnels, proches parfois du traditionalisme. Cela se manifeste dans leur style de vie, dans l’insistance sur la visibilité (port d’un habit spécifique), et surtout dans leur attachement et leur fidélité au courant identitaire ou affirmatif de l’Église. Par bien des côtés, c’est un retour à certaines valeurs du passé que des instituts anciens ont cru devoir abandonner.

- Si l’on considère les instituts apparus (en France) après 1950 : Petits Frères et Sœurs de Jésus, communauté Saints Pierre-et-Paul (P. Loew) et ceux dont il vient d’être question, une constatation s’impose : ceux d’avant le concile se rattachent au courant que, faute de mieux, on pourrait appeler progressiste : ouverture au monde, ruptures conséquentes avec le style de vie religieuse classique d’alors, appui des médias d’avant-garde. Par contre, la deuxième catégorie (groupes post-conciliaires) relève plutôt d’un courant conservateur, l’autre courant (progressiste) n’ayant apparemment suscité aucune initiative nouvelle qui lui soit rattachée. Ce ne sont là que des impressions à vérifier et sans doute à nuancer, mais qui posent des questions.

Deux questions

- Les instituts anciens ont opéré des ruptures, par leur ressourcement théorique, neuf et profond, par leur abandon du style de vie religieuse prédominant jusqu’au concile, souvent par des choix nouveaux et courageux d’engagements et de présence. Mais, s’il y a des ruptures par rapport au passé, qu’apportent-elles de vraiment de neuf ?

- Quant aux instituts récents, la rupture qu’ils introduisent apparaît paradoxalement comme un retour à un certain passé. Ce retour est-il simplement nostalgie, archéologisme, quête de sécurité, ou « nouveauté » que beaucoup attendent ? Quelle que soit la réponse à apporter, la question mérite d’être posée.

Que signifie cette tendance pour la vie religieuse ancienne ?

Où est l’avenir ?

Thaddée Matura, o.f.m

SITUATIONS

Une fraternité

- Il nous a été demandé de faire part de notre réflexion sur les avenirs de la vie consacrée à partir du lieu où nous sommes, et donc sous l’angle particulier que donne ce point de vue.

J’appartiens à un institut religieux fondé au milieu du XIXe siècle, les Augustins de l’Assomption. Dans une Province vieillissante (environ soixante religieux en Belgique francophone, avec un âge moyen de 63 ans), est apparue, il y a un peu plus de dix ans, une nouvelle « pousse » : au sein d’une communauté issue du Renouveau charismatique animée par un religieux de l’Assomption (la communauté Maranatha) ; des jeunes ont demandé à entrer dans la vie religieuse et forment une fraternité vivant en symbiose avec cette communauté. À ce jour, la fraternité compte onze membres : six religieux profès perpétuels (dont quatre prêtres), un profès temporaire, deux novices et deux postulants ; la moyenne d’âge est de 35 ans.

La prise de position qui va suivre reflète assez fidèlement, je pense, les convictions de cette fraternité.

Issu d’un milieu agnostique, je ne suis, en aucune manière, nostalgique d’une chrétienté révolue ou partisan d’une quelconque « restauration » catholique. (Je suis d’ailleurs intimement convaincu de l’universalité du salut donné par le Christ, bien au-delà des limites visibles de l’Église). Mais je crois beaucoup à un retour aux sources évangéliques de la vie religieuse, au modèle de la communauté apostolique (Ac 2, 42-47 ; 4, 32-35 ; etc.) et à celui du premier monachisme du désert, qui n’ont rien d’un « passé dépassé ».

L’article du P. Bedouelle proposé à notre réflexion s’intitule : « La vie religieuse et les frontières ». Ce titre peut, très normalement, suggérer d’abord une réflexion sur la mission et, en particulier, sur les nouveaux terrains d’apostolat qui s’ouvrent à la vie religieuse ou qui l’interpellent. Il me semble cependant qu’il faut aller plus profond. La frontière fondamentale, en particulier pour la vie consacrée, n’est-elle pas cette frontière « intérieure » dont parle Alexandre Soljénitsyne et qui traverse le cœur de tout homme ? La frontière (le « front ») sur laquelle doivent se porter prioritairement religieuses et religieux n’est-elle pas celle du combat spirituel, du combat de l’ « homme nouveau » contre le « vieil homme », sans lequel il n’y a pas de véritable sequela Christi ?

Bien sûr, ce combat constitue l’essence de toute vie chrétienne, mais, justement, le service primordial que l’Église est en droit d’attendre de la vie consacrée n’est-il pas celui du radicalisme évangélique ? (Enzo Bianchi parle de la vie religieuse en termes de « ministère de radicalité »).

- En premier lieu, il me semble qu’il faut éviter de définir la vie consacrée d’abord par ce qui la différencie de la vie chrétienne ordinaire, sous peine de lui enlever l’essentiel de sa force de témoignage et de son caractère exemplaire. La vie religieuse doit être comprise, et surtout présentée, en référence à ce qui est l’appel commun : toute vie chrétienne est réponse à un appel de Dieu. Les conseils évangéliques ne s’adressent-ils pas, d’une manière ou d’une autre, à tous ceux qui veulent suivre le Christ ? Vivant la chasteté dans le célibat, le religieux ne peut-il pas rappeler aux personnes mariées que la chasteté les concerne également ? Ou encore, qu’aucun chrétien n’est dispensé de l’obéissance, qui est écoute de la volonté de Dieu.

- Ensuite, il me paraît important d’insister sur ce que le Père Bedouelle appelle « le vieux fond monastique permanent » (16), sans lequel, comme il le dit encore, « aucune vie religieuse n’a d’enracinement ». En parlant de fond monastique, il est clair que je ne veux pas m’attacher aux formes et aux modes de vie. Au-delà des mots, il s’agit en effet d’un héritage spirituel qui, d’une part, n’est pas la propriété des ordres monastiques anciens et, d’autre part, est parfaitement compatible avec les exigences du service apostolique.

En quelques traits, forcément schématiques, on pourrait le caractériser ainsi :

  • Il y a d’abord la recherche constante, et en toutes choses, de l’union au Christ. Et on sait ce que cela implique au plan d’une vie de prière personnelle, qu’aucune autre priorité ne devrait pouvoir primer de façon durable.
  • Il y a ensuite, la recherche inlassable de la volonté de Dieu et une adhésion prompte à ce « bon vouloir ». C’est un combat constant contre l’imagination et pour l’accueil du réel, de l’« aujourd’hui » de Dieu. Une attitude de louange, en toutes circonstances, rend disponible pour écouter et répondre à l’appel.
  • Enfin, il s’agit de compter sans cesse sur la grâce, qui « peut davantage », selon la belle expression reprise par André Louf. C’est dire qu’il s’agit d’une vie constamment ouverte au souffle de Dieu, d’une vie « épiclétique » et par là même à l’abri de toute tentation de pélagianisme.

Nous savons très bien que ces dimensions spirituelles de la vie religieuse s’incarnent de manière concrète, notamment dans la pratique des vœux, et spécialement du vœu de chasteté. Nos communautés font-elles tout ce qui est en leur pouvoir pour permettre et favoriser l’indispensable « garde du cœur » que suppose une vraie union au Christ et sans laquelle aucune fidélité n’est possible ?

Pour être très concret, prenons quelques exemples relatifs à la vie en communauté religieuse. Ose-t-on faire un usage très modéré, voire s’abstenir totalement, de la télévision ? Est-on d’accord pour faire un usage très modéré, voire s’abstenir complètement, des boissons alcoolisées ? Recherche-t-on une atmosphère de recueillement ? Y a-t-il des possibilités réelles d’écoute et de partage fraternel en profondeur ?

Il me semble que la vitalité et la fécondité apostolique de bien des communautés dites “nouvelles” ou de communautés “renouvelées” s’expliquent principalement par cette prise (ou reprise) au sérieux des exigences d’un combat spirituel vécu dans le support mutuel et l’encouragement fraternel. Il faut se garder d’une attitude frileuse de fermeture au monde, mais sans avoir peur d’aller à contre-courant de valeurs mondaines.

- Une vie religieuse ainsi recentrée peut s’ouvrir fructueusement à toutes formes d’apostolat et répondre efficacement aux appels de l’Esprit que révèlent les signes des temps. Il me semble qu’elle doit le faire, autant qu’il est possible, en rendant au Christ un témoignage explicite : la visibilité n’exclut nullement l’humilité ou le respect de l’autre.

Il me paraît essentiel que l’aspect symbolique (au sens fort - quasi sacramentel - du terme) des œuvres, et donc leur référence au Christ, soit clairement affirmé et perçu, sans prosélytisme. Comme on l’a souvent souligné, bien des œuvres jadis réservées aux religieux et religieuses sont aujourd’hui accomplies (et souvent très bien) par des laïcs, croyants ou non. Ce qui devait spécifier l’œuvre proprement religieuse, c’est sa capacité (au moins en désir) de manifester le Christ.

- Dans cette perspective, il me paraît bon d’insister sur l’importance de la communauté fraternelle. Bien sûr, là aussi, les tonalités et les modalités peuvent être très différentes, mais la qualité de la vie communautaire chrétienne - et donc aussi de la vie communautaire dans la vie religieuse - n’est-elle pas un critère essentiel de vérification de la bonne nouvelle qui est annoncée ? De plus, ne s’agit-il pas là d’une richesse que nos communautés se doivent de transmettre à la communauté chrétienne tout entière ? A cet égard, il me semble que créer et faire vivre du tissu communautaire chrétien peut constituer une des missions prioritaires de la vie religieuse dans notre monde (spécialement dans notre Occident riche et égoïste). C’est dire aussi l’importance prioritaire de la communauté locale, lieu où la communion fraternelle trouve son visage concret.

Il me semble que nous devons travailler, avant toute autre chose, à redonner à la vie consacrée toute sa dimension de radicalité évangélique. Des lieux où un tel appel est vécu en symbiose avec les diverses composantes du Peuple de Dieu (cfr les « communautés nouvelles ») me semblent porteurs d’un avenir pour la vie consacrée, que ce soit dans des formes institutionnelles nouvelles ou au sein d’instituts religieux « traditionnels ».

A. Brombart, a. a.

Des défis

L’inégalité économique entre les pays occidentaux et les pays en voie de développement est source de dépendance économique, mais aussi, d’une certaine façon, politique. Il en découle des questions, tant pour les communautés du Tiers Monde que pour celles d’Europe.

Pour les communautés du Tiers Monde : questions de la subsistance, de la formation, de la mission :

  • Comment assurer la vie des communautés sans y consacrer toutes les énergies, ou/et sans être complètement dépendantes des communautés d’Europe ?
  • Comment assurer aux sœurs une formation suffisante, avec des moyens financiers dérisoires ?
  • Comment investir pour la mission, sachant toutes les urgences qui existent et le peu de moyens dont on dispose ?
  • La confiance en la Providence, vécue quotidiennement par ces communautés, dispense-t-elle d’une réflexion et d’une recherche pour assurer l’avenir ?

Pour les communautés d’Europe : appel à une façon de vivre la pauvreté et le partage sans mettre l’autre en état de dépendance, mais dans un partage mutuel ; appel à travailler à l’avènement d’un nouvel ordre mondial, plus solidaire.

Le vieillissement, sans renouvellement par les jeunes générations, fait entrer nos congrégations dans une pauvreté fondamentale, qui rend difficile la projection vers l’avenir. Cependant, là aussi il y a un défi et un appel.

  • Comment vivre ce vieillissement de façon évangélique, pour qu’il soit signe dans une société où les non-productifs sont exclus, où on a peur de la mort ?
  • Comment, malgré ce vieillissement, qui d’une certaine façon nous paralyse, garder une créativité, une audace au service de l’Évangile, dans la mission ?

Ce défi est important pour nous à la fois en tant que femmes, et à cause de notre mission spécifique au service des femmes.

Au niveau de l’être

Le « féminisme » peut être considéré comme une chance, dans la mesure où il nous a provoquées à regarder la dimension de notre être de femmes dans notre vie consacrée [2].

Au niveau de la mission

  • Dans notre champ spécifique de mission, il y a encore beaucoup à faire pour que la femme soit reconnue dans toute sa dignité de femme, et ne soit pas traitée comme un objet, marginalisée (femmes prostituées, en prison, etc.).
  • Il y aurait intérêt à creuser la trilogie signalée en 1992 à l’Assemblée générale de la CSM de France : Femmes - Vie - Ecologie - avec toutes les questions liées à ces réalités.

Ce défi est rencontré très fortement en Amérique Latine (Mexique) et en Afrique (Kénya et Côte d’ivoire).

Appel à faire de l’Église une vraie communion : la vie religieuse a certainement un rôle à jouer à ce niveau ;

Appel à une meilleure formation des chrétiens, qui est en fait

  • un appel à une évangélisation en profondeur ;
  • un appel à un vrai pluralisme, dans l’accueil et l’acceptation des différences.

Beaucoup de gens aujourd’hui ne savent plus très bien où ils en sont, où ils vont. Comment notre être communique-t-il quelque chose de ce que nous vivons ? Comment est-ce accessible aux gens ? Notre vie apparaît-elle comme unifiée à la suite du Christ ?

Ne pouvons-nous faire des propositions concrètes, pour un approfondissement spirituel, à des gens qui nous connaissent, travaillent avec nous, continuent nos institutions, etc. ? Cela peut les aider dans leur recherche de sens, contribuer à bâtir une Église plus vivante, où des vocations pourront naître.

C’était le sujet de la session organisée par le groupe « École Française » à Angers, août 1993, où plusieurs congrégations ont fait part de leurs expériences pour transmettre à des laïcs leur charisme et leur spiritualité et les inviter à en vivre avec nous.

Le « chacun pour soi » engendre méfiance, indifférence, violence, etc. La vie communautaire « à plusieurs - ensemble » peut offrir à ce monde des richesses, à condition qu’elle vive les dimensions de gratuité et de partage, de communion et de réconciliation, de pluralisme (au niveau local et international), de solidarité, spécialement avec ceux qui sont exclus.

Françoise Le Brizaut, u.n.d.c.

En Afrique

L’expérience de la vie consacrée se situe dans un contexte historique donné qui la conditionne. Il n’est pas toujours possible de faire des pronostics corrects quant à son avenir dans un contexte qui nous échappe encore.

Pour ma part je voudrais simplement parler de la vie consacrée telle qu’elle nous a été transmise depuis cent ans par nos vaillantes missionnaires, telle qu’elle est vécue maintenant et, à partir de cet héritage, jeter un regard sur l’avenir.

  • Comment se présente la vie consacrée féminine dans l’Afrique de cette fin du vingtième siècle ?
  • Comment évoluera-t-elle demain ?

La vie religieuse se trouve plongée aujourd’hui, par suite d’événements indépendants de sa volonté, dans une zone de turbulence historique qui met les conditions de vie et de travail des religieuses au même niveau que celles des peuples d’Afrique. Il y a une crise politique et économique, une insécurité civile, une crise d’identité et une désharmonie sociale.

L’Afrique, notre mère à tous, est aujourd’hui cette terre crevassée, ce tissu déchiré de toute part. Des plaies s’abattent sur ses enfants à travers la famine, la guerre, la fuite, le retour en force des maladies endémiques et l’arme du SIDA qui, avec la malaria, menacent de tuer des populations entières.

En tant que religieuses africaines, par naissance ou par vocation, nous sommes là meurtries et impuissantes.

Les Unions des Supérieurs Majeurs, les congrégations, les religieuses s’interrogent. C’est ainsi qu’avec un groupe de religieuses de ma congrégation de passage en Belgique, nous avons réfléchi sur les avenirs de la vie consacrée chez nous. Je vous livre ici quelques idées. Il nous a semblé que les défis majeurs que la vie consacrée est appelée à relever aujourd’hui et demain sont les suivants :

  • la déshumanisation
  • la pauvreté massive
  • l’ignorance
  • la violence
  • la maladie

Ces défis appellent la vie consacrée au secours pour :

  • rendre sa dignité à la personne humaine, en particulier à celles qui sont diminuées de l’une ou l’autre manière, et à la femme ;
  • collaborer efficacement à la libération des peuples par la puissance de la Parole de vie ;
  • travailler au processus de la réconciliation entre les ethnies, les tribus, les nations ;
  • faire advenir la paix et la justice entre les hommes.

Ces orientations constituent en elles-mêmes un défi à long terme.

Pratiquement on pourrait dégager des expériences en cours quatre pistes de réflexion et d’engagement pour l’avenir.

Il nous semble avant tout que les événements nationaux ou/et continentaux sont à accueillir comme un signe du temps et une grâce. Pourquoi une grâce ? Parce que, au-delà de la souffrance, elle nous invite à rompre avec une certaine tradition sécurisante, justifiée en son temps, mais aujourd’hui inadaptée. Elle nous pousse à inventer, avec le Seigneur, un style de vie et une action mieux assortis à l’histoire « charnière » que traversent les pays africains. À vin nouveau ne faut-il pas des outres neuves ?

La nouveauté prend ici appui sur les mutations sociopolitique et économique. La situation économique continue de rapprocher davantage, qu’on le veuille ou non, le standing de vie des consacrées de celui de la population locale. En effet, n’expérimentons-nous pas les mêmes privations, des salaires non payés, par exemple, la même insécurité pour nos vies et pour nos biens, la même incertitude face à l’avenir politique ? De quoi demain sera-t-il fait ?

Une attitude prophétique aujourd’hui serait de prendre, délibérément et généreusement, une option de solidarité avec notre peuple. Qui dit peuple en 1993, dit pauvre. Il s’agira de transformer ce qui était imposé par le hasard en un choix librement consenti à la suite de celui qui nous appelle aujourd’hui encore : « Si tu veux, viens et suis-moi ». Jésus Christ lui-même avait fait choix de la condition humaine, lui qui était de condition divine.

Une autre piste d’avenir serait notre engagement à revitaliser la vie sociale où nous sommes implantées, par une participation active et créative à la rééducation aux valeurs. Une nation sans valeurs est vouée à l’asphyxie certaine. Si le peuple fait tellement confiance aux religieuses sur le plan social, n’est-ce pas pour que nous l’aidions à donner un sens à sa vie ? L’homme a besoin de sens. La présence des religieuses est désirée sur le plan social, dans le domaine de la santé comme dans celui de l’enseignement et de la conscientisation. Ce que les gens recherchent sans pouvoir toujours l’exprimer, c’est le témoignage de vie des consacrés. À la longue, les tiraillements entre politiciens risquent de distraire l’opinion publique des problèmes de santé de tous, du droit à l’instruction pour tous. La sollicitude constante des religieuses pour la promotion intégrale des hommes et des femmes est une expression vivante de la volonté libératrice de Dieu au milieu de son peuple d’Afrique. Elles y sont la voix des sans voix.

La vie consacrée aidera à la restauration des structures ou/et à la création d’autres plus adaptées. Elle aura surtout à rendre opérationnelles ces structures scolaires et médico-sociales. Pour donner une âme au processus de croissance de nos nations et rencontrer nos compatriotes sur pied d’égalité professionnelle il faudra à l’avenir promouvoir davantage la formation intégrale de nos membres, la diversifier, l’approfondir et si possible se spécialiser. Jusqu’à présent tout le monde fait tout ; toutes les congrégations s’occupent à peu près des mêmes œuvres.

Jadis, le titre de religieuse suffisait pour un engagement professionnel. Demain, la vie consacrée devra mettre en lumière la spécificité de nos charismes congrégationnels et vivre la complémentarité des charismes dans une Église au service du monde. L’histoire troublée de l’Afrique contemporaine constitue un humus propice à l’épanouissement des valeurs humaines et chrétiennes. De cette façon, la vie consacrée contribuera à la construction d’une société fraternelle imprégnée de l’esprit de l’évangile : la justice et la paix.

Nous vivons à l’heure d’une évangélisation en profondeur des réalités africaines ; la troisième piste sera donc la poursuite inlassable des efforts d’inculturation sur tous les plans : cela concerne la vie sociale, économique, politique, la vie et la philosophie qui lui est sous-jacente, les événements existentiels qui jalonnent la vie humaine, le langage qui dit notre foi.

L’apport de la vie consacrée sera appréciable ici au niveau de la réflexion et de l’étude des vérités de la foi selon nos catégories de pensée. Pour ce faire il est indispensable de secouer notre paresse intellectuelle, de dépasser notre antipathie pour l’écrit. Il est vivifiant d’échanger sur le sens de notre vie et les problèmes qui s’y rapportent aujourd’hui, de trouver nos solutions à nos problèmes. Il ne suffit pas d’évangéliser la culture africaine, il y a aussi le devoir pour tous de traduire notre foi selon notre propre identité africaine. La vie consacrée aura sur ce point beaucoup à apprendre des Communautés Ecclésiales Vivantes (CEV) du point de vue de leurs structures et de leur dynamisme, dans un contexte d’évangélisation réciproque.

La vie consacrée sera significative pour notre peuple dans la mesure même de son intégration dans les structures ecclésiales de quartiers. Il s’agira de s’incarner, comme Jésus notre modèle, dans un peuple, dans sa culture, à un moment donné de l’histoire. L’inculturation constitue un défi permanent.

Enfin la quatrième piste semble être celle des pionniers (-ières) de l’Afrique des démocraties ! « Seigneur, venez, la terre est prête pour vous accueillir ». Ce beau chant de l’avent pourra devenir un jour une force d’inspiration pour la concrétisation du projet divin conçu dans le cœur de Dieu. Comment cela se fera-t-il ? Je ne le sais pas encore. Je sais simplement qu’il est dit que Dieu créa le monde du chaos. Or nous vivons aujourd’hui une situation chaotique et nous sommes convaincues que Dieu travaille toujours, et peut par conséquent insuffler de la vie dans ces ossements desséchés. Des initiatives nouvelles pourraient voir le jour dans des domaines nouveaux.

Au plan politique par exemple, les religieuses n’étaient pas préparées à jouer un rôle. La vie consacrée a un impact sur le plan social et religieux. Mais aujourd’hui, il nous faut être mieux initiées et éclairées sur nos responsabilités civiles. Être mieux préparées à prendre position pour éviter de nous solidariser avec des structures oppressives de l’homme et du peuple.

Il faudra apprendre ensemble comment combattre les racines des maux au plan des structures nationales et de l’entraide internationale. Comment devenir partenaires crédibles pour la cause des petits, des opprimés ?

Sur le plan religieux, il y aura tout un travail de traduction des œuvres spirituelles universelles dans nos langues d’une part et, d’autre part, la mise par écrit de l’expérience spirituelle africaine. Ce travail de patience attend un charisme approprié.

Sur le plan économique aussi la vie consacrée est appelée à jouer le rôle de pionniers dans le domaine de l’autosuffisance en encourageant, par exemple, les efforts des populations pour produire localement, plus et mieux, tout ce dont on a besoin.

Les congrégations jouissent d’une autonomie juridique d’association (ASBL) et d’une indépendance d’action que les autres chrétiens n’ont pas. Tous ces avantages sont un bien au service du peuple.

Sur le plan culturel on pourrait continuer, améliorer et multiplier les créations artistiques de style africain mais d’inspiration biblique, par exemple. Il y aura aussi à repenser tout le domaine architectural de nos maisons en fonction de notre culture et de notre foi, afin que Jésus Christ soit vraiment chez lui chez nous et que nous nous sentions pleinement chez nous chez lui, dans la communion universelle de l’Église.

Ces propos semblent peu réalistes face à une Afrique qui se meurt de faim et du Sida. Et pourtant, un observateur attentif découvrira un peuple debout. Sur une petite échelle, les familles font preuve de dynamisme pour survivre et préparer un avenir meilleur aux générations futures. Là où le peuple espère faut-il que la vie consacrée pèche par des jérémiades ? Non, car Dieu nous devance toujours.

Les avenirs de la vie consacrée en Afrique s’annoncent sous la forme d’une « Alliance » existentielle entre Dieu et les populations locales. Une solidarité vécue par les consacrées à la manière du levain dans la pâte. Ce choix exigera que nous développions des attitudes de petitesse et d’humilité, d’enfouissement et de kénose, d’audace dans la foi, dans l’amour et dans l’espérance. Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Nous osons croire que les avenirs de la vie consacrée sont déjà là, présents en germes dans l’aujourd’hui, et ne sont pas encore là pleinement manifestés.

Angèle Mutonkole, s.c.j.m.

Avec Benoît

L’état actuel de la société, « avec ses défis, ses questions et ses peurs », est en constante mutation. Et c’est dans cette société mouvante d’aujourd’hui et de demain que nous devons réaliser notre vie consacrée, lui gardant son identité et discernant les exigences de sa mission.

On ne connaît que trop bien l’état de cette société qui avance vers son lendemain. Et l’on sait aussi, quand on se place au niveau religieux, que l’athéisme progresse, ou plutôt que l’indifférence se généralise, que les sectes et les superstitions fascinent et que, parmi les catholiques, la pratique sacramentelle est en baisse, que les vocations sacerdotales et religieuses sont rares.

Oui, tout cela est vrai ; et cependant...

Cependant et très certainement, Dieu appelle. Il parle secrètement aux cœurs ; la nouvelle évangélisation est commencée et elle se poursuivra. Parmi les jeunes, une soif de spirituel et d’absolu s’affirme. « Ne crains pas, petit troupeau » (Lc 12,32).

L’aujourd’hui de notre société devient déjà, et à chaque instant, un avenir ; nous sommes entrés dans une période nouvelle de l’histoire. Cet avenir s’annonce comme un « après-culture », disent certains. De toute évidence, la culture s’annonce tout autre, nouvelle, disons le mot : technique. Et la science ne cesse de progresser à tous les niveaux : chimique, biologique, physique, astrologique etc. ; je lisais dans un livre de Georges Steiner, daté de 1971 : « Plus de 90 % des hommes de science que le monde ait jamais connus sont aujourd’hui en vie [3] ». Un tel progrès est à la fois bienfaisant et menaçant. Il est entre les mains des hommes.

Ce qui est incontestable, c’est que nous serons aussi les constructeurs de l’avenir. Avec lucidité, discernement, droiture de conscience, nous avons un rôle à jouer et, peut-être, un nouveau langage à apprendre, afin de pouvoir écouter, comprendre, aider tous ceux qui déjà s’expriment autrement.

Nous ignorons l’avenir, mais nous le préparons. C’est à cela qu’il nous faut maintenant réfléchir.

« Tu ignores ce qu’aujourd’hui enfantera », lisons-nous au livres des Proverbes (27, 1). Nous ignorons, mais, avec saint Paul, nous croyons que les souffrances d’une société ébranlée, assujettie à la vanité, s’expriment en se mêlant aux gémissements de la création. Elles sont le signe et la promesse d’un travail d’enfantement (Rm 8, 22).

Aux défis du monde d’aujourd’hui, à ses questions et à ses peurs, il nous faut répondre sans hésiter par le partage de notre espérance. « Soyez toujours prêts, nous dit la première lettre de Pierre, à vous défendre avec douceur et respect devant celui qui vous demande raison de l’ espérance qui est en vous ». Comment, en chrétienté, cette espérance pourrait-elle vaciller ?

O Crux, ave, spes unica (Salut, ô Croix, unique espérance)

Comment, dans la conscience de notre identité et le désir d’en intensifier la mission particulière, répondre aux défis de la société ?

La vie bénédictine peut être caractérisée comme une vie cénobitique stable pour la louange de Dieu. Nous vivons ensemble, nous cherchons Dieu ensemble. Dans les termes mêmes de Perfectae caritatis, notre principal office est l’humble service de la divine majesté dans l’enceinte du monastère et nous nous consacrons entièrement, dans une vie cachée, au culte divin.

Au chapitre 58 de la Règle, quand Benoît parle de la réception d’un nouveau frère, il dit qu’avant d’entrer au noviciat, le frère doit promettre la persévérance dans la stabilité. Et lorsqu’il sera agrégé à la communauté, il doit promettre encore et en premier lieu la stabilité, outre le changement de vie dans la conversion monastique et l’obéissance. Ainsi la stabilité dans la vie communautaire se concrétise par l’habitation dans une même communauté, et souvent dans un même lieu ; et cela, pour la vie.

Pourquoi cette stabilité est-elle si importante pour saint Benoît, comment demeure-t-elle un défi pour la société actuelle ?

Déjà au début de l’histoire monastique, on peut remarquer - et cela d’après la Règle - que la vie communautaire est réellement difficile. La patience est recommandée plus de quinze fois. Je ne citerai que quatre passage.

Dès le prologue, et certes dans un sens absolu, saint Benoît nous dit que « persévérant jusqu’à la mort dans le monastère, nous participons par la patience aux souffrances du Christ ».

Au chapitre sur l’humilité (7), la patience est recommandée jusque dans les situations les plus injustes : « Que la conscience embrasse la patience quelque durs et contrariants que soient les ordres reçus et fût-on même victime de toutes sortes d’injustices ».

Il n’est pas exclu qu’un moine puisse, comme saint Paul, rencontrer des « faux frères ». Voici le texte : « Par la patience dans les adversités et les injures, les humbles pratiquent le précepte du Seigneur : si on les frappe sur une joue, ils tendent l’autre... avec l’apôtre Paul, ils supportent les faux frères et ils bénissent ceux qui les maudissent ».

Et vers la fin de la Règle encore (ch. 72) : « Mutuellement les moines supporteront avec une extrême patience leurs infirmités physiques et morales ».

Les situations injustes dont parle Benoît n’étaient certes pas des situations politiques ou sociales, mais simplement celles qui peuvent se trouver dans n’importe quelle communauté humaine. Partout où les hommes se rencontrent, le danger d’affrontements existe, leurs infirmités physiques et morales se dévoilent et les « épines de scandale » dont parle saint Benoît (ch. 13) prolifèrent. Que ce soit dans le monde ou au monastère, il n’est d’autre remède que 1 e pardon mutuel. Deux fois par jour, dans l’attention générale, le supérieur proclamera le Pater, dit la Règle, afin que les moines s’engagent par la promesse du pardon : « Notre Père, pardonne-nous comme nous pardonnons ».

Depuis le Ve siècle, la nature humaine n’a pas changé. Ne voit-on pas que la vie communautaire est, par elle-même, un défi pour le monde actuel où la famille est menacée jusque dans ses racines ?

Permettez-moi maintenant de vous parler de notre petite communauté située dans le monde rural.

Nous avons choisi délibérément une vie très simple dans un monastère modeste, disons même de petite taille. Nous ne sommes que six. La responsabilité de chacune est donc grande ; grâce à la simplicité de vie, les hôtes sont accueillis à notre table, partageant notre silence que nous rompons à l’occasion. Il convient que la paix et la bonne humeur de la communauté transparaissent et témoignent de notre joie de vivre pour Dieu.

Nous partageons aussi le souci et l’incertitude économique du monde actuel.

« Demain s’inquiétera de lui-même » (Mt 6, 34). Puisque je viens de citer l’Évangile, je souligne que, pour nous comme pour tous, nous n’avons, et saint Benoît y insiste, - qu’une Règle suprême : l’Évangile ; un seul Maître : le Christ, que, je cite saint Benoît, l’abbé du monastère représente, rend présent.

Je cite encore : "Ne rien préférer à l’amour du Christ (ch. 4), n’avoir rien de plus cher que le Christ (ch. 5 et 72). L’obéissance et l’humilité sont recommandées avec insistance, mais il s’agit de l’obéissance qui nous configure au Christ obéissant, de l’humilité qui, par degrés, nous conduit à la perfection de la charité (ch. 7).

Le moine, la moniale doivent marcher, courir - Benoît aime ce mot - « sous la conduite de l’Évangile » (Prologue).

Notre vie bénédictine se caractérise par l’importance accordée à l’Office divin dont les heures rythment la journée et encadrent l’Eucharistie. « Ne rien préférer à l’Œuvre de Dieu », dit saint Benoît en parlant de l’Office divin. Ne rien préférer ? Ne vient-il pas de nous dire : « Ne rien préférer à l’amour du Christ » ? Deux préférences absolues ? Il y a - il faut le découvrir et ne jamais l’oublier - synonymie. L’Office divin est le culte liturgique. Il est la prière de l’Église unie au Christ ou, mieux, il est la prière du Christ qui s’unit à l’Église. Épouse et Corps, Époux et Tête. Toute l’ecclésiologie s’enracine dans l’Incarnation, récapitulation de l’humanité dans le Christ.

Qu’au nom de l’humanité, le moine présente à Dieu la grande prière du Christ et de l’Église : intercession et louange, service de Dieu et des hommes dans la gratitude. C’est pourquoi les bénédictins aiment tant la liturgie : Dom Guéranger, Dom Lambert Beaudouin, Dom Odo Casel et tant d’autres.

Nous venons de parler de l’activité prioritaire du moine, le culte divin ; il en est une autre traditionnelle et dont la valeur se redécouvre : la lectio divina.

À Quévy, nous y consacrons chaque jour au moins deux heures. L’organisation de ce temps est laissée à la liberté de chacune, mais il est évident que la Bible lue et priée dans son intégralité, selon la demande plusieurs fois répétée de saint Benoît, doit avoir la première place. Longue et studieuse lecture, animant la prière.

En finale, je voudrais dire un mot de l’accueil, de la porte volontairement ouverte sur le monde dont on s’est éloigné.

Il n’existe pas et il ne peut exister de monastère sans hôtellerie. L’hôte sera reçu comme le Christ, dit saint Benoît ; et selon son option préférentielle qui partout affleure, il insiste : “Ce sont les pauvres surtout et les pèlerins qu’on entourera le plus d’attentions parce que c’est principalement en leur personne que l’on reçoit le Christ” (ch. 53).

Notre hôtellerie est à la mesure de notre petit monastère, mais nous expérimentons la justesse de la réflexion de saint Benoît qui nous dit que « les hôtes ne manquent jamais au monastère » (ch. 53). Nous ne pouvons loger que trois personnes, bien que parfois il y en ait cinq ! Nous pouvons accueillir pour la journée une vingtaine de personnes, mais il y en a parfois quarante. La diversité des hôtes est surprenante : des enfants avec leurs catéchistes ou avec leurs parents, des retraitants et retraitantes, prêtres, religieux et laïques de tous âges, une retraitante de huit ans, âge record, avec sa maman, des couples de fiancés en préparation au mariage, des groupes du troisième âge qui viennent approfondir leur foi.

Depuis plusieurs années, à la demande instante de personnes du voisinage et de la région, nous organisons des causeries sur des sujets religieux : Pères de l’Église, œcuménisme, rencontre des religions, préparation de la liturgie de la parole du dimanche. En fait, nous avons le désir de partager le bénéfice que nous retirons de la lectio divina.

L’accueil est aussi presque quotidien par le téléphone : confidences de détresse, appels à la prière.

Ce qui est urgent, c’est la nécessité de comprendre le langage des autres. Dans notre région, la culture est proche de la superstition et de l’ignorance religieuse. Notre vie cénobitique centrée sur la liturgie et la lectio divina nous prépare à cette écoute dans la patience et le respect, dans l’obéissance à l’unique commandement, celui de l’amour.

Lors d’une rencontre d’abbés et d’abbesses bénédictins, le secrétaire de Jacques Delors a communiqué une note de ce dernier qui répondait à la question de savoir comment les monastères peuvent contribuer à la construction de l’Europe. Cette réponse fut simple : par l’accueil.

La terre de nos campagnes est fertile. Le Christ - le Semeur sorti pour semer - nous y a cachées comme un petit grain de froment. Cette obscurité est notre mission. Nous entendons la promesse du Semeur : Votre petite semence portera trente ou soixante ou cent pour un.

Mikaël Takahashi, o.s.b.

PERSPECTIVES

Au-delà du modèle libéral

Pour répondre à la question proposée sur l’avenir de la vie religieuse, je m’inspire du livre d’une religieuse canadienne [4]. Il me semble présenter des perspectives valables pour le Canada et les États-Unis, et sans doute pour d’autres régions que la culture américaine - pour le meilleur et le pire - a influencées. Sœur Leddy a donné de son livre un excellent condensé dans la revue The Way [5].

Le titre du livre est lui-même suggestif : “Retissant la vie religieuse”. L’auteur précise qu’elle imagine une personne qui tisse sans aucun plan préconçu, à partir de sa seule inspiration. Cette image nous permet de percevoir un avenir de la vie religieuse en Amérique du Nord tel qu’il se dégage des réflexions courageuses de notre auteur. Cette perception, je la dirais apophatique, même si Sœur Leddy parle plus volontiers de la nuit mystique, - celle où toutes les balises qui indiquaient la route sont disparues. Une telle perception, si on la situe dans l’histoire de la vie religieuse nord-américaine, tranche fortement sur les certitudes et la vision claire qui habitaient tout récemment encore cette vie religieuse. Que s’est-il donc passé ?

La thèse de l’auteur, c’est que Vatican II a invité les communautés religieuses à entrer pleinement en dialogue avec le monde et à quitter la réserve qu’elles pouvaient entretenir à son égard. Ce contact avec le monde, ce fut dans les régions nord-américaines le contact avec les valeurs du libéralisme économique et politique, dont on peut dire que les années Kennedy-Johnson ont marqué l’apogée. Le modèle libéral a fortement influencé la vie religieuse américaine. Ce modèle, on le sait, met l’accent sur le tandem production-consommation et repose sur le postulat que, du jeu des entreprises individuelles, la société globale connaîtrait le bonheur. Un tel modèle comporte de toute évidence des aspects positifs, comme le respect de la personne, la tolérance, la recherche du bonheur. Marquées par ce modèle, les communautés religieuses actives sont devenues des lieux de production et de consommation, bien intégrés dans la grande machine capitaliste, par exemple, dans le domaine de l’éducation et des soins hospitaliers. Elles ont adopté souvent un style de vie qui ne répudiait pas les charmes de la société de consommation et ses avantages économiques. Un bain de libéralisme n’était sans doute pas inutile dans certaines communautés ; il a brisé un style traditionnel de vie religieuse.

Or le modèle libéral est en train de se désintégrer, comme le soulignent plusieurs écrivains américains. Cette désintégration oblige la vie religieuse à le dépasser. On se souvient peut-être du film du réalisateur québecois Denys Arcand : Le déclin de l’empire américain. Dès le début du film, un intellectuel fait voir à un reporter comment dans les périodes de déclin les gens cessent d’investir dans des projets communs et se tournent vers des projets très personnels où prédomine leur propre réalisation. C’est bien ce qui arrive en Amérique du Nord avec le retour de Narcisse, selon le titre évocateur d’un ouvrage récent. La vision libérale n’a pas réalisé les rêves de bonheur qu’elle évoquait. La pauvreté et la violence hantent les grandes villes. L’écart entre riches et pauvres s’élargit au lieu de diminuer.

Quant aux communautés religieuses, si elles ont retiré des avantages à accepter le modèle libéral, elles y ont perdu sur d’autres plans : celui de leur rôle prophétique dans la société, de l’approfondissement de la vie spirituelle et de la qualité de la vie communautaire. Elles doivent maintenant affronter les problèmes cruciaux de la diminution de leurs effectifs et de leurs ressources financières, problèmes qui ne sont pas sans relation avec la désintégration de l’empire américain.

L’auteur nous indique les traits qui se sont imposés à elle en travaillant auprès de congrégations « libérales » qui traversent la crise du déclin de l’empire...

- Des prises de position vagues et générales sur la mission ou le charisme de la communauté.

- La difficulté de faire des choix à long terme, née de l’absence d’une vision commune.

- La difficulté de prendre des engagements communautaires.

- La valorisation du développement personnel et des choix personnels, laquelle instaure le pluralisme au sein de la communauté.

- La difficulté de trouver des responsables de groupe ; la mise au premier plan, chez ces responsables, des qualités de tolérance, de l’aptitude au compromis et à la négociation.

- La difficulté de créer un programme de formation qui puisse rallier tous les membres.

Les communautés religieuses sont-elles donc emportées dans le mouvement irréversible de désintégration qui menace le libéralisme nord-américain ? L’auteur a le grand mérite de ne pas rester passive en ce sombre « maintenant » de l’histoire de la vie religieuse. Elle propose des voies pour affronter la désintégration et y trouver une signification pour l’avenir de la vie religieuse. Le symbole de la tisseuse sans modèle peut encore nous guider et nous inviter à découvrir les pas du futur. Car il s’agit bien de découvrir. Comment ? Les voies que l’auteur suggère sont les suivantes : la prière, la présence dans la périphérie de l’empire, l’accentuation du pluralisme.

- Sœur Leddy nous invite à nous placer ensemble et longtemps dans la prière, au sein de notre nuit obscure. Elle n’entend pas se payer de mots avec ce recours à la prière. Recours capital, car dans cette prière en profondeur, où notre communion avec Dieu coïncide avec notre communion avec les autres, nous nous préparons à voir et sentir intérieurement où et comment cheminer. L’espace de la prière devient ainsi le lieu possible d’une découverte en commun du nouveau modèle de la vie religieuse.

- Elle invite aussi les religieux et religieuses à se placer ensemble dans ce qu’elle appelle la périphérie de l’empire, auprès des gens qui connaissent dans leur chair les effets de la désintégration du système et qui crient l’échec du libéralisme américain : les pauvres, les réfugiés, les familles brisées, les jeunes en détresse, les chômeurs, etc. C’est là, en ces lieux assombris par l’ombre de l’empire, que les religieux pourront ressentir le besoin et la soif d’un nouveau futur et découvrir les lignes selon lesquelles il pourrait se dessiner. On s’étonnera qu’il soit nécessaire de donner un tel conseil à des disciples de Jésus Christ. Mais n’oublions pas que l’auteur vise le public des communautés dites “libérales”, dont les clientèles se situent plus souvent au centre de l’empire qu’à sa périphérie.

- On ne peut terminer cet exposé du livre de Sœur Leddy sans faire état de la suggestion audacieuse qu’elle propose pour affronter la désintégration du monde libéral. A première vue, il pourra sembler ou bien qu’elle veut pousser à ses dernières limites le processus de désintégration actuellement en cours, ou encore qu’elle s’abandonne à l’utopie. En réalité, elle veut que l’on prenne consciemment en main le processus de la désintégration, au lieu de le subir passivement, et cela en encourageant le pluralisme radical suscité par le modèle libéral. En pratique, une congrégation pourrait inviter ses membres à former de petits groupes que polariserait un même projet apostolique ou encore un même type de spiritualité ou un style de vie identique. On peut certes craindre qu’un tel pluralisme ne vienne saper l’unité minimale existant encore dans les communautés et ne conduise au chaos. Par ailleurs, et c’est là le vœu de l’auteur, il se pourrait qu’il engendre à l’intérieur des petits groupes une fraternité profonde et dynamique, susceptible de canaliser de nouvelles énergies au service du Royaume. L’auteur estime que la poursuite, durant un certain temps, d’un tel pluralisme est susceptible de créer, dans les communautés libérales, un mouvement vers l’avant qui retisserait la vie religieuse. Il est à prévoir que certains des groupes que susciterait ce pluralisme intensif continueraient à être vivifiés par le charisme original de la congrégation ou pourraient même lui donner un nouveau souffle. Il n’est pas exclu, par ailleurs, que des groupes trouvent épuisé le charisme de leurs fondations et aient à affronter la désintégration totale, à moins de découvrir un nouveau charisme qui les constitue en groupe original. On devine ici la générosité requise des communautés originales pour laisser éclore de tels groupes, pour leur donner une marge d’indépendance en matière de gouvernement, de contrôle des finances et de formation des recrues. L’auteur est aussi consciente des conflits multiples qui peuvent survenir entre le Vatican et le désir des religieux de tisser leur avenir selon les possibilités entrevues.

Dans ces lignes, j’ai voulu dégager ce qui me paraît essentiel de la réflexion de Sœur Leddy. À cet exposé, il manque quelque chose qui donne beaucoup de vie et de charme à Reweaving Religions Life : l’évocation de la rencontre concrète de communautés poursuivant une démarche de renouveau, le contact émerveillé avec divers modèles de vie communautaire. Aussi l’invitation d’ouvrir le livre lui-même s’impose-t-elle à la fin de ma présentation.

René Champagne, s.j.

Nouvelle efflorescence

Mon expérience n’est pas celle de la vie religieuse au sens traditionnel et canonique du terme, mais celle d’une de ces communautés qu’on appelle “communautés nouvelles”. Je ne parlerai pas de ces communautés dans leur ensemble, j’en serais incapable. Je vais parler de ce que je connais : l’Arche. Je crois qu’on y retrouve des traits communs à d’autres communautés.

Dans ce monde qui prône l’individualisme, le fait que des personnes choisissent librement de perdre leur sacro-sainte indépendance pour remettre leur vie entre les mains d’une communauté, pour une vie de communion fraternelle, est un signe fort. D’où l’importance de la qualité de notre vie communautaire : qualité des relations, et cela passe par les petites choses de la vie quotidienne, qualité des célébrations, qui manifestent cette communion que nous voulons vivre. Notre crédibilité passe par là !

Une vie faite d’accueil : accueil de gens différents par leur histoire, leur culture, leur cheminement, et accueil très ouvert. On peut venir dans la communauté pour quelques jours, quelques mois, une année ou deux. Importance de cet espace offert à des jeunes comme un espace de discernement qui leur permet de faire un chemin, humain et spirituel, de choisir comment orienter leur vie hors des pressions de la société.

Cette vie communautaire est lieu d’évangélisation dans un monde qui se demande : « Où est Dieu ? » Parmi les jeunes que l’Arche accueille, certains n’ont aucune culture religieuse ; pour beaucoup d’autres, Dieu n’est pas une personne vivante et agissante dans leur vie. Ils se méfient de l’Église comme structure, ils se méfient du discours religieux.

La communauté est porteuse d’une foi, de valeurs religieuses qui sont incarnées dans la vie quotidienne. Cela provoque un questionnement, une recherche.

Notre monde exclut de plus en plus, cache la faiblesse, la souffrance, la mort. Aujourd’hui, la vie des personnes âgées ou porteuses d’un handicap est mise en question, menacée.

Le défi de l’Arche est d’accueillir ceux que notre société rejette comme inutiles, non productifs, des “accidents”, pour les mettre au cœur de la communauté et croire que ces personnes sont source de vie. Il y a un passage, une rupture (cf. Guy Bedouelle) entre s’occuper des pauvres et vivre avec les pauvres, dans une même communauté, profondément consciente de notre humanité commune. La communauté est ce lieu qui permet aux personnes avec un handicap et à chacun d’être fécond, de donner la vie.

Vivre hommes et femmes ensemble, dans des relations fraternelles, est une richesse immense qui demande a être gérée avec une certaine sagesse. Richesse dans notre monde, où la sexualité est exacerbée, où les relations hommes/femmes sont souvent des relations de jeu de pouvoir et de séduction. Nombreux sont ceux qui viennent dans la communauté après avoir vécu une histoire très douloureuse en ce domaine.

La communauté offre un lieu où je peux être moi-même et découvrir cette complémentarité dans le respect de l’autre. Un lieu où ces relations peuvent être vécues “en sécurité”, où peu à peu l’affectivité est intégrée.

Vivre ensemble célibataires et familles. Il est important pour les célibataires parmi nous (et pour beaucoup, en particulier pour les personnes avec un handicap, ce célibat n’est pas un choix) d’avoir autour de nous des couples et des enfants, de les voir grandir. C’est également une richesse pour les familles. Aujourd’hui, il est difficile pour une famille seule de transmettre à ses enfants des valeurs que l’extérieur ne cesse de contredire. La communauté donne l’occasion de vivre ensemble, parents, enfants, célibataires, des événements forts : célébrations, pèlerinages, etc.

Les familles ont besoin de se rattacher à une communauté. Les paroisses aujourd’hui sont souvent pauvres du point de vue de la vie communautaire. Dans nos communautés, il n’y a pas seulement les familles membres de la communauté, mais tous les amis qui les entourent. La notion de communauté élargie me paraît importante.

Dans un grand nombre de nos communautés, nous vivons le défi et la richesse d’appartenir à des traditions religieuses différentes. C’est un trait commun à beaucoup de communautés nouvelles. Nous vivons ensemble et créons des amitiés profondes avec des personnes d’autres traditions. Nous apprenons à nous connaître, à nous respecter, à apprécier et approfondir à la fois notre propre tradition et celle de l’autre. Cela creuse notre soif d’unité. Gérard Daucourt, l’évêque de Troyes, qui a longtemps travaillé au Conseil pour l’Unité des Chrétiens, nous a dit un jour que l’œcuménisme, c’est 10 % de théologie et 90 % d’amitié. Nous travaillons à intégrer ces 90 % dans notre vie quotidienne, car c’est là que se tisse l’unité.

Nos communautés sont très jeunes, encore dans l’élan de la fondation. Nous devons faire face à trois défis :

- La formation

Ceux qui arrivent sont tout de suite plongés dans une vie communautaire intense. Comment donner à chacun les moyens d’une formation humaine et spirituelle ?

- La durée

Comment “garder la flamme” et ne pas s’institutionnaliser ?

Comment durer au-delà du fondateur ?

- La complémentarité entre nos différentes communautés

Combien nous avons besoin de vous, communautés plus anciennes, de votre “charisme propre”, de votre sagesse, de votre expérience. Je pense aux liens qui existent entre nos communautés et des monastères contemplatifs, à tous les assistants de l’Arche qui ont bénéficié de la formation des Exercices de saint Ignace. Comment mieux reconnaître et vivre cette complémentarité ?

Claire de Miribel, de l’Arche

Quelles “aides” pour l’avenir ?

Nous nous référons pour commencer à un travail réalisé dans une communauté religieuse masculine en automne 1992 sur : « Nouvelle évangélisation et contribution spécifique de notre vie religieuse ». La réflexion se situe dans le cadre d’une grosse institution, entourée de multiples autres.

Premier constat : une dispersion croissante des personnes et des activités au cours des dernières années, alors même qu’il y a raréfaction des vocations.

Cela a toujours existé et est le signe d’une disponibilité pour les services les plus divers. Cependant cette dispersion des activités se double bien souvent d’une autre dispersion, à savoir, pour une même personne, une séparation entre l’habitat, le milieu de travail et le lieu des rencontres de références pour la prière (Renouveau charismatique...), la délibération des choix, la détente, etc.

En outre, pour une certaine part, cette dispersion se réalise par insertion dans le diocèse, soit que l’âge étant là, on en arrive, après les ministères dans des œuvres propres à la famille religieuse, à exercer plus exclusivement les tâches sacerdotales : prédication, administration des sacrements, réconfort des malades, etc., soit qu’il y ait la pensée délibérée qu’il revient à la vie religieuse de s’insérer maintenant dans la pastorale plus large du diocèse, afin de regrouper les forces.

Une constatation viendrait confirmer cette dernière orientation : les religieux voués à ce genre de tâches et ceux qui sont adonnés au travail intellectuel ne sont pas embarrassés par la difficulté du travail dans des institutions et se montrent plus paisibles que les autres dans la situation actuelle.

Par ces collaborations multiples, face auxquelles le travail dans les institutions est de plus en plus démuni de forces, on crée une dynamique nouvelle et importante ; toute collaboration engendre ou renforce une institution ; par exemple l’institution de l’Église locale et du diocèse. Celle-ci constituerait-elle dorénavant l’organisme premier où travailleraient religieux et religieuses ?

Cette situation de fait et la pensée chez plusieurs que l’avenir de la vie religieuse devra aller clairement dans le sens de cette insertion posent une question précise : la vie religieuse apostolique est-elle possible sans institution propre (écoles, hôpitaux, etc.), à personnalité canonique (c’est-à-dire où une autorité morale ecclésiastique a un pouvoir d’intervention déterminé au niveau temporel) ?

Cela ne veut pas dire qu’une famille religieuse ne doit envoyer ses membres que dans ses institutions propres ; il est tout-à-fait possible, utile ou nécessaire que des religieux s’insèrent soit dans l’institution diocésaine, soit dans une institution civile appropriée. Mais faut-il que la vie et l’activité apostoliques ne se fassent plus que dans la seule perspective de l’insertion ?

Telles sont les réflexions de la communauté religieuse dont il fut question.

On répondra d’abord au niveau de la formation. Peut-on vraiment franchir le seuil final de la formation, si on ne « laisse » pas, si on ne sort pas, pour une part suffisamment consistante du programme de formation, des institutions de sa propre famille religieuse ? La réponse paraît obvie. Dans le même sens, une Église particulière n’est missionnaire, et ses membres ne la « laisseront » pour d’autres régions, que si elle est forte ; de même des jeunes ne s’engagent dans le mariage que si la famille qu’ils quittent est forte. On ne franchit réellement une frontière que si ce qu’on « laisse » est fort.

Mais la question se pose encore au niveau des activités apostoliques ; faut-il là aussi poursuivre ou engager à neuf des fondations, afin que la vie religieuse ait des institutions canoniques propres ? Ou bien faut-il, de façon générale, s’insérer avec un esprit de service dans l’institution plus vaste d’un diocèse (ou plus largement encore dans des œuvres dont la famille religieuse n’aurait plus la responsabilité canonique) ? La réponse semble devoir être fondée sur l’argument qui valait déjà pour la formation. Il faut toujours qu’il y ait esprit de service, mais il faut encore que les communautés religieuses puissent avoir une action apostolique propre.

Nous voulons réfléchir dans le cadre de la notion de seuil ou de frontière. Nous aborderons pour cela trois lieux qui nous paraissent vitaux pour la vie religieuse de demain.

Dans le statut fondamental de la Compagnie de Jésus, dès les premières lignes, saint Ignace rappelait qu’il faut avoir toujours Dieu devant les yeux ; la devise de la Compagnie, AMDG, le rappelle également. Quelles aides spécifiques la vie religieuse peut-elle apporter à chacun de ses membres en ce qui concerne le sens de Dieu ?

Le Cardinal Danneels donne une grande importance à la culture. S’il est vrai que le religieux ne doit pas être d’abord un intellectuel, il n’est pas heureux, dans la situation actuelle, que les responsables, autant que les jeunes en formation, se détournent d’une solide réflexion à ce propos.

La vie religieuse sera-t-elle en communion avec le sens de Dieu diffus dans la vie des hommes à travers leurs manières de vivre, à travers la culture prise en son sens le plus large ? Nous savons que c’est une préoccupation du Cardinal et, plus loin dans les travaux du Conseil, nous nous sommes demandé pourquoi un homme ayant un sens du religieux dans la culture et la vie des hommes d’aujourd’hui disait si peu de chose sur la vie religieuse elle-même. N’est-ce pas que celle-ci n’a que trop peu de choses, non pas à vivre, mais à dire, comme signe actuel, sur le mystère de Dieu dans la culture contemporaine ? Soit dit sans enlever à la vie religieuse le sens d’une autre actualité que celle de la culture.

On se souvient d’une réflexion d’André Louf disant combien la lecture de Sartre le rendait comme plus présent au mystère de Dieu, non pas qu’il communiât aux réponses que Sartre donnait aux grands problèmes qu’il avait abordés, réponses qui ont toujours une dimension spirituelle, mais parce que dans la façon d’aborder ces problèmes, il pouvait y avoir pour l’homme d’aujourd’hui, et pourquoi pas pour le religieux, comme un élargissement bienfaisant de l’expérience de Dieu.

Nous savons combien le Cardinal exhorte les prêtres et les religieux à ne pas aller au cinéma tous les jours, mais à sentir combien les modes de vie les plus neutres à première vue sont traversés par une expérience spirituelle profonde. On pourrait dire en ce sens que la frontière entre ce que l’on peut appeler le domaine religieux et le domaine civil ou laïque s’est déplacée. Je me souviens d’une lecture de Les Mots de Sartre et de cette réflexion : il n’avait jamais rencontré une parole qui lui fût adressée gratuitement, mais toujours celle-ci lui paraissait avoir été le fruit de son propre effort pour la provoquer ! En ce sens Sartre se percevait toujours comme acteur ; il pouvait épiloguer sur tout, mais il n’avait pas rencontré une vraie parole, une parole qui vienne à lui...

La vie religieuse ne serait-elle pas précisément, au moins dans le chef de certains responsables, celle d’hommes et de femmes qui franchissent un seuil ou une frontière, à savoir l’entrée dans l’adoration, l’émerveillement et la supplication, saisis par ce mystère de Dieu qui traverse, en désordre, tant de vies autour de nous ? Sans avoir perçu quelque chose de l’épaisseur et de la force de ces vies, sans avoir communié à leur densité, l’entrée dans l’adoration et dans la vie apostolique aura-t-elle une certaine force ? On ne franchit réellement une frontière que si ce qu’on « laisse » est fort.

Voici encore une frontière à franchir. On l’évoquera d’abord de façon un peu anecdotique par un trait de la vie de saint Ignace. Le fondateur de la Compagnie avait quitté le château paternel et depuis presque dix ans n’avait plus contacté le frère aîné, le châtelain. Maintenant il lui écrit et donne deux motifs de son long silence : celui des longues heures consacrées à ses études ; celui surtout de n’avoir pas été sûr, pendant longtemps, de pouvoir parler avec profit spirituel. il estimait pouvoir le faire maintenant parce qu’il avait franchi un seuil ; en sorte qu’après la médecine de l’ascèse et d’une générosité volontaire (sinon tendue à l’excès), il pouvait s’apaiser dans une conscience nouvelle de la relation au Christ ressuscité et il évoquait ce lien à travers le passage de l’Epître aux Romains : rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu révélé en Jésus Christ. À travers tout ce que nous faisons, à travers nos prières et tous nos dévouements, par amour pour la personne du Christ, n’y a-t-il pas, sur la base précisément de toute la force de ces engagements qui viennent d’être énoncés, un seuil à franchir, une grâce de la vie religieuse, à savoir aller de façon de plus en plus personnelle à la rencontre du Seigneur éclairé par la gloire nouvelle et encore mystérieuse de sa résurrection ?

Le lien personnel avec le Christ n’est pas simplement celui d’une prière fidèle, il est aussi celui d’une action.

Quand nous parlons d’un attachement intime à la personne du Christ, nous songeons encore au religieux qui devant une question de pauvreté, d’utilisation des biens, se remet devant les yeux des visages, par la mémoire, à la façon dont saint Ignace invite le retraitant au moment des grandes étapes des Exercices Spirituels à “se mettre devant les yeux Dieu, la Vierge Marie et les saints” ; et aujourd’hui on ajouterait, suite à la parole de l’Église concernant l’option préférentielle pour les pauvres, tous les visages des pauvres. Celui qui peut prendre une décision, (nous prenons toujours des décisions devant des personnes) en ayant vraiment devant les yeux le visage du Christ ressuscité et le visage des pauvres, répond déjà pour une part, même s’il ne peut se consacrer directement à des tâches de bienfaisance, à la parole du Christ dans l’évangile (Mt 25). C’est cette décision personnelle quant à l’usage des biens, prise face au visage du Christ et des pauvres, que nous appelons aussi attachement plus personnel au Christ.

L’amour du Christ évoqué ici se réfère donc au vœu de pauvreté. Il ne suffit pas d’évoquer celui-ci à travers quelques maximes qui deviendront bien vite celles du monde ; on entend parfois dire dans nos communautés qu’il vaut mieux acheter quelque chose de cher, parce que cela dure plus longtemps et qu’à la longue, c’est économique ; ce principe est-il vraiment religieux ? S’il ne faut pas exclure des principes de sagesse de ce genre, ne faut-il pas avant tout pouvoir les dépasser et franchir un seuil par une décision prise devant ces visages concrets pour nous, celui du Christ, ceux des pauvres ?

Nous sommes toujours « précédés » dans nos discernements ; nous ne sommes pas chaque fois indifférents devant eux, et du point de vue de l’affectivité et du point de vue de la pensée. Nous sommes notamment précédés par une doctrine, sinon par une idéologie ecclésiastique ou laïque. Là aussi il y a un seuil à franchir, en rappelant que c’est la fermeté d’une doctrine appropriée qui doit permettre de déboucher dans le vrai discernement. Et nous pensons que le sens d’un bien commun d’Église comme un exposé doctrinal est une grande aide pour franchir le seuil du discernement véritable, qui est la recherche et la connaissance de la volonté de Dieu.

Un exemple pourra aider à mieux faire comprendre la question évoquée dans la première partie : faut-il ou non garder des œuvres apostoliques propres ou plutôt se fondre dans d’autres institutions diocésaines ou civiles ?

Qu’en est-il d’abord des réflexions de l’Église à ce sujet ? Est-il possible de les recevoir comme quelque chose de fort, comme un bien commun élaboré par un travail en profondeur et d’abord par l’action du Seigneur ? Sans cela, le risque d’intelligence partisane ou idéologique n’est-il pas grand ?

Répondre dans un sens unique, d’emblée et pour tous les cas, à cette question sur les institutions, pourrait être le fruit d’une idéologie. Le signe d’un vrai discernement et le seuil qu’il s’agit toujours de franchir par rapport à toute pensée et doctrine, n’est-ce pas d’être disponible à la volonté divine et donc d’être prêt à garder ou non des œuvres propres, selon le temps ou les circonstances ? En ce sens le discernement est une source importante du pluralisme.

Le discernement spirituel, particulièrement le discernement apostolique communautaire, demande une grâce d’indifférence ou d’entrée dans une réalité qui nous dépasse. Est-il possible à celui ou à ceux qui ne “laissent” pas derrière eux, comme ce qui les précède, un sens profond de l’Église, de sa piété, de sa parole, de sa manière de faire ? La volonté divine, cherchée et trouvée, donne seule à ce sens ecclésial sa vérité ultime.

Jean-Marie Glorieux, s.j.

REGARDS

Le regard de l’historien

L’Église universelle s’interroge aujourd’hui sur l’avenir de la vie consacrée. Bon nombre d’instituts religieux sont actuellement confrontés à des problèmes de plus en plus cruciaux, qui posent à court ou moyen terme la question même de leur survie. Survie physique d’abord, au sens propre du terme, c’est-à-dire sur le plan du renouvellement de leurs membres, de la perpétuation d’une vocation qui leur est spécifique, mais aussi survie spirituelle à travers les œuvres qu’elles ont créées et qui de plus en plus leur échappent et à travers l’esprit particulier dont elles témoignent. Mais au-delà du contexte particulier de chaque institut, c’est sans doute la question même de la vie consacrée qui est en jeu, c’est-à-dire d’une certaine forme d’engagement chrétien et de réponse à l’appel que nous adresse le Seigneur. Et c’est aussi, en fin de compte, la vie chrétienne dans son ensemble qui semble ébranlée dans ses fondements mêmes. De cela aussi la crise de la vie consacrée est un signe qui ne trompe pas.

Face à ces questions, quelle peut être la réflexion d’un laïc marié et père de famille et d’un historien, qui depuis quinze ans se penche sur l’évolution de la vie religieuse à travers les siècles ? Plutôt que de me faire ici l’écho de l’analyse pertinente du Père Bedouelle sur l’origine des ordres religieux, j’aimerais plutôt attirer l’attention sur quelques points qui, s’ils sont loin de cerner l’entièreté du problème, ne m’en semblent pas moins essentiels.

En premier lieu, la dynamique qui porte le développement d’un mouvement religieux ou d’un ensemble de mouvements - instituts à vocation érémitique des XIe et XIIe siècles, ordres mendiants du XIIIe siècle, nouveaux ordres des XVIe-XVIIe siècles, qu’on pourrait qualifier de mouvements de renouveau et de réforme de l’Église - me paraît toujours, malgré toutes les recherches qui ont pu être faites, comme intrinsèquement mystérieuse. À la limite, je ne trouve pas d’explication vraiment convaincante à ce type de phénomène, ni dans le contexte général d’une époque, ni dans l’aura particulière des fondateurs. Chaque élément d’explication est finalement réducteur et, même si on les prend globalement, il semble toujours manquer quelque chose. Alors, au risque d’être simpliste, de pratiquer l’esquive, voire de trahir totalement mon rôle de scientifique, je dirais finalement que ce qui est au cœur de ce mystère de la vie consacrée n’est autre que l’Esprit de Dieu lui-même.

Voilà une réponse simple, convaincante pour le chrétien, mais peu admissible pour le non-croyant ou pour le scientifique. Elle débouche toutefois sur une autre interrogation. Le comment et le pourquoi. Pourquoi à ce moment-là, dans de telles circonstances, le souffle de Dieu inspire avec plus ou moins d’intensité des personnes choisies par lui et leur donne la force de se surpasser et de rayonner de cet Esprit, parfois à travers les siècles, sur le monde qui les entoure. La réponse est donc simple, mais le mystère reste entier.

Pour ce qui regarde le contexte historique, il faut se garder d’une analyse trop simpliste. On pourrait penser que l’époque de la réforme catholique ou celle du renouveau de l’Église après la Révolution française sont, parce que spirituellement favorables, porteuses d’un déploiement de formes nouvelles de vie consacrée. Il y aurait donc des siècles religieux et d’autres qui le seraient moins. Mais cette analyse est-elle bien exacte ?

On peut certes penser que les facultés d’accueil à l’appel divin, dont témoignent alors les populations européennes, ont grandement facilité le renouveau de l’Église. Toutefois le réveil de la vie consacrée, qui découle aussi de cette réponse à Dieu a servi d’indispensable ferment à une réforme d’ensemble du peuple chrétien. De même, qu’aurait été l’expansion mondiale du christianisme à partir du XVIe siècle sans l’action déterminante des instituts missionnaires ?

Il existe sans nul doute une interaction où le rôle dévolu au prêtre, au religieux et à toute personne consacrée, s’avère essentiel. Aussi, réfléchissant à l’époque actuelle, on pourrait se demander laquelle, de la vie chrétienne ou de la vie consacrée, est la plus en crise et d’où devrait venir le renouveau. Expliquer la crise des vocations par la crise morale et spirituelle de notre société est une attitude qu’on retrouve tant à la fin du XVIIIe siècle qu’aujourd’hui. Si elle est à ce point récurrente d’une époque à l’autre, on peut légitimement se demander si cette explication est réellement pertinente.

On touche là, d’une certaine manière, à un des plus grands mythes de l’histoire de l’Église et plus largement de l’histoire de l’homme, celui du paradis perdu et du déclin des sociétés. D’où l’idée de réforme, elle aussi récurrente à travers les siècles. Quand le mythe rejoint la réalité et que le déclin est trop manifeste, il faut alors des hommes aimés de Dieu, des saints et des prophètes pour appeler à la réforme et donner l’impulsion nécessaire à un véritable renouveau. Leur aura personnelle ou le rayonnement de leur pensée leur attire des émules en grand nombre. C’est sans doute cela qu’on appelle le charisme fondateur. De là naissent les mouvements religieux qui propagent l’appel et perpétuent l’action réformatrice. L’histoire de l’Église est jalonnée de ces figures : saint Benoît, saint Bernard, saint François, saint Dominique ou saint Ignace, voire cet énigmatique Pierre l’Ermite qui entraîna les foules dans son sillage pour délivrer la Terre Sainte.

Ainsi, en prolongement de cette question des origines des instituts religieux, de ce qui les fait naître et de ce qui fait leur succès, se pose avec acuité aujourd’hui la question de leur déclin parfois inexorable. Ce déclin des ordres religieux en général, ou de certains d’entre eux pris en particulier, ne procède-t-il pas tout autant d’un manque de réceptivité de la population à l’égard de l’idéal de vie qu’ils proposent que de l’incapacité plus ou moins grande de leurs membres à partager avec le monde le projet spirituel qui leur est propre ? Se sanctifier sans chercher la sanctification de l’autre n’était certes pas le projet d’un saint Ignace ou d’un saint François. Même les ermites les plus farouches attirèrent de tout temps les foules. Et la sainteté est contagieuse.

Toutefois, nous ne sommes pas tous appelés de la même manière à la sainteté. Cela ne doit pourtant pas nous empêcher de faire rayonner autour de nous le message d’amour que le Christ nous fait partager. D’où cette recherche que font aujourd’hui les mouvements religieux pour retrouver le charisme particulier de leurs fondateurs. Partager celui-ci devrait leur faire partager plus intimement cet amour infini du Christ qui les habitait. Mais cette découverte ou plutôt cette redécouverte des origines aboutit-elle bien au résultat escompté ? À première vue, pas vraiment. Le charisme retrouvé ne donne pas pour autant aux disciples du temps présent le souffle des lointains pionniers. Aussi peut-on penser que la vie consacrée souffre du même mal que la vie chrétienne, c’est-à-dire d’un certain manque d’engagement spirituel, de ferveur pourrait-on dire, voire plus simplement d’esprit d’entreprise.

Mais finalement - et cette question a été posée - que doit-on entendre par charisme fondateur ? Est-ce le projet spirituel qui est à la base de tout institut religieux, l’esprit même des fondateurs ou bien leur faculté de faire partager l’amour du Christ à tous ceux qu’ils touchaient, même de loin par leurs actes ou leurs écrits ? Ainsi, le vrai charisme semble à la fois tourné vers Dieu et tourné vers l’autre. Il n’y a pas de vrai charisme sans le souffle de l’Esprit et le dialogue avec le prochain. En quelque sorte, le fondateur, témoin privilégié de l’amour de Dieu, est un instrument, un intermédiaire choisi qui rend compte et qui partage avec le monde. Sans ce « conducteur », ce « révélateur » d’un genre particulier, sans réceptivité du milieu ambiant, nul courant, nul message ne peut passer.

Il nous faut donc des témoins et si nous ne trouvons pas de témoins authentiques autour de nous - et il faut se méfier des faux témoins qui sévissent à Kiev ou ailleurs -, il nous faut les rechercher dans le patrimoine spirituel qui nous a été légué et dont nous sommes les dépositaires. D’où l’importance, faute de mieux, ou parce que souvent on ne peut trouver mieux, de se faire les disciples des grands maîtres spirituels du passé et de transmettre leur charisme, mais si on ne fait rien, même avec nos petits moyens, le fil risque bien de se rompre.

Soyons ainsi les révélateurs d’une société contemporaine qui nous inquiète tout autant par sa tiédeur religieuse que par son engouement pour des causes spirituelles parfois douteuses. Ainsi le succès des sectes partout dans le monde, mais aussi celui, combien porteur d’espoir, des mouvements de renouveau qui se développent depuis deux ou trois décennies à l’intérieur de l’Église. Ces aspirations spirituelles multiples me paraissent indiquer que cette société est plus mûre qu’il n’y paraît pour accueillir le message que nous voudrons bien lui révéler. Le renouveau charismatique ne puise-t-il pas ses sources dans des traditions souvent fort anciennes ? À nous donc de saisir l’occasion qui nous est aujourd’hui donnée, bien qu’elle prenne au dépourvu des instituts souvent à bout de souffle. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’elle se représente de sitôt.

Je ne peux donc qu’encourager toute recherche faite dans ce domaine et aussi toute action menée dans le but de faire découvrir au monde les grands maîtres de la spiritualité chrétienne. À entendre les témoignages divers qui ont été faits aujourd’hui, je me dis également qu’un des principaux devoirs des religieux de notre vieux continent européen est de sauvegarder ce patrimoine séculaire dont ils sont dépositaires afin de le transmettre à leurs frères et sœurs d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, d’Amérique, voire d’Europe de l’Est, ainsi qu’aux générations futures. Il leur faut investir d’urgence dans le spirituel et se faire les témoins des traditions de vie consacrée qui ont éclos et qui ont grandi dans nos régions. Offertes par nous à d’autres, il est possible qu’elles se perpétuent encore longtemps, revivifiées et réinventées par les mouvements nouveaux et les jeunes Églises des cinq continents. Mais sans efforts de notre part, c’est une grande partie de notre patrimoine spirituel mondial qui risque de se perdre.

Philippe Annaert

Le regard de l’analyste

- André de Jaer a commencé son exposé par la question : où est Dieu ? Cette question me rappelle un passage du premier essai d’Élie Wiesel, La nuit, sur son expérience du camp de concentration : trois condamnés, parmi eux un jeune enfant. « Les trois condamnés montèrent ensemble sur leurs chaises. Les trois cous furent introduits en même temps dans des nœuds coulants. Où est le bon Dieu, où est-il ? demande quelqu’un derrière moi. Sur un signe du chef de camp, les trois chaises basculèrent. Silence absolu dans le camp... nous pleurions... Puis commença le défilé... La troisième corde n’était pas immobile : si léger, l’enfant vivait encore... Derrière moi, j’entendis le même homme demander : Où donc est Dieu ? - Et je sentais en moi une voix qui répondait : Où est-il ? Le voici, il est pendu ici, à cette potence... » (73-74).

En interrogeant la vie religieuse, on ne peut pas faire l’économie de cette tragique expérience du XXe siècle...

Par mon travail même, en tant que psychanalyste, je ne peux me situer au cœur même de la vie religieuse, mais à la frontière... Donc mon interrogation est très particulière. J’écoute les clients, je suis attentif à ce qui se dit et à ce qui se fait à travers la parole. Je rencontre la souffrance humaine. Les clients me disent qu’il leur est difficile d’assumer leur histoire. Cette souffrance a beaucoup de visages : un manque d’affection, un échec relationnel, une épreuve trop lourde, etc. La souffrance concerne le sujet. Elle dit aussi une perte de sens.

Du patient rencontré, de l’individu en thérapie, j’en viens à parler de culture. Je comprends la culture comme la société (le monde) qui s’exprime et qui s’explique, qui dit ses valeurs, qui vit et dit le sens des relations sociales. À l’intérieur de cette expression culturelle, il y a place aussi pour la religion. Après ces deux préliminaires, j’en viens donc au centre de mon propos.

En creusant la question de la religion et de la culture, je constate que ce qui prédomine est la non-pertinence du discours religieux. Par opposition à cette non-pertinence du discours religieux, à la désaffectation, à l’effritement de la vie religieuse et des religions historiques, on cite volontiers la prolifération de nouveaux mouvements religieux. C’est un regard sociologique qui peut faire cette constatation.

Mais si j’analyse les dires, donc si je me place au niveau de la parole (la parole qui m’est adressée et la parole qui circule), j’entends, à un niveau général, d’une part, une rationalité qui ne tient pas compte du discours religieux, de l’évocation d’une transcendance, et un langage et une recherche technique, où prime l’efficacité, sans préférence éthique. Et d’autre part, une recherche de vérité, une attention aux propres découvertes. Le sujet veut se trouver ou se retrouver et se réaliser. Le sujet est prêt aussi à risquer sa vie, parce qu’il le veut bien, et non parce que cela lui est demandé.

Et j’entends, au niveau spécifiquement religieux, d’une part, un discours doctrinal, qui est trop souvent répétition des discours de la tradition - un certain fondamentalisme nous guette tous - et, d’autre part, une prolifération de discours qui n’ont pas de consistance, qui sont des paroles vides, et aussi l’évocation de « confidences » qui ne portent que dans des cercles restreints, avec, comme corollaire, un certain fanatisme.

Cette analyse interroge la vie religieuse. C’est une interrogation qui évoque et la question du sens, et la question du sujet. Pour ces deux questions, il n’y a pas de réponses toutes faites mais il y a, me semble-t-il, à favoriser des lieux et des rencontres où ces questions peuvent se dire.

Favoriser ces lieux et ces rencontres n’est possible que si ces questions sont aussi les nôtres, que si nous acceptons le sérieux, et donc aussi l’angoisse de ces questions, afin d’arriver à nous situer, en tant que sujet, avec d’autres sujets, et en risquant notre vie, en nous plaçant au service de..., en allant de par le monde, pour employer une formule ignacienne.

Et je crois que, dans cette démarche, un chacun, et chaque institut doit revenir au charisme fondateur, à l’intention fondatrice, et doit la réinterpréter.

En tant que jésuite j’aime, bien sûr, revenir à la vie d’Ignace et sur ce que lui-même en dit dans le Récit et le Journal spirituel. J’y découvre son expérience profonde qui est, pour nous, jésuites, une expérience fondatrice. C’est le récit de sa vie. Les autres textes d’Ignace, comme les Exercices spirituels et les Constitutions, présentent une certaine systématisation de cette expérience, ils proposent une voie à suivre, un idéal à atteindre. Mais le Récit et le Journal spirituel nous livrent l’expérience même.

Dans cette expérience je veux pointer trois moments forts, comme une triple articulation de son expérience, et qui marquent bien la question du sujet et la question du sens. J’y découvre aussi, me semble-t-il, ce qui est l’essence même du discernement, car à chaque fois y est nommé le jeu de la désolation et de la consolation.

Ignace est sur son lit de malade, de convalescent. Une grande question l’agite : que faire au service de... ? Deux sortes de plaisir s’offrent d’abord à lui, jusqu’au jour où ses yeux s’ouvrent... en constatant une différence : désolation, lorsqu’il quitte la pensée de se mettre au service de la Dame, et de l’autre côté, continuation du plaisir, lorsqu’il pense faire comme les saints, marcher dans l’imitation des saints. Découverte de la diversité des esprits.

Ignace a quitté la maison de son frère. Il est à Manrèse. Il accomplit des exploits au service de Dieu. Mais il lui vient “une grande instabilité”, des consolations alternent avec de la tristesse, de la désolation. Il ressent un dégoût suprême, l’envie d’abandonner tout, des scrupules, la tentation du suicide. Et là, se produit l’éveil comme d’un rêve. Et ce ne seront plus les exploits qui le déterminent dans son cheminement. Il est prêt à être “conduit”, sans certitude repérable.

Ignace travaille à la rédaction des Constitutions. Le problème de la pauvreté le préoccupe. Après une première décision, il veut être confirmé dans son désir. De nouveau alternance de consolation et de désolation. Et il commence à “se rendre compte”... de ceci : “J’aurais voulu que Dieu condescendît à mon désir”. Et dans cette prise de conscience les ténèbres s’écartent. Il se décide lui-même, en traversant un certain imaginaire.

Le “se rendre compte”, en définitive, résume toute sa démarche. Et le passage par la désolation est inévitable, comme aussi le passage par le doute, l’interrogation, par la non-pertinence de tous nos discours. Ce passage demande toujours l’abandon d’une représentation imaginaire. En vivant ce passage, en étant délogé de toute illusion, en entrant dans cette “prise de conscience”, “je” découvre quand Dieu s’inscrit comme absolu et quand je suis vidé de mes certitudes - que je peux resurgir et repartir, et donc aussi aller de par le monde (monde compris non seulement dans un sens géographique, mais ouvrant toutes les dimensions de l’homme).

C’est peut-être cela : trouver Dieu en toutes choses, Dieu en tout, tout en Dieu.

Et, par rapport à la question du sens, c’est, peut-être, cela : l’ouverture de la lecture, la possibilité d’une lecture renouvelée, loin de toute uni-vocité, et donc d’une lecture plurielle de l’Écriture et de Jésus Christ.

Cette démarche a comme conséquence : d’une part, qu’est vaine l’attente d’une réponse de quelque instance que ce soit ; mais, d’autre part, qu’il y a quelque chose à recevoir. Il y a à recevoir que nous ne sommes pas encore au bout de nos peines, que notre démarche même n’est pas le fin fond de toute démarche. Il y a donc à accepter la diversité à l’intérieur d’une communauté, d’une congrégation ; il y a à inventer, à inventer un nouveau cheminement, à travers l’écoute de l’autre, pour mieux rendre compte de notre foi au Christ, de la vie évangélique. Inventer, et donc faire, au lieu de s’enfermer dans un discours sur...

Ce qui est à découvrir, et toujours à redécouvrir, c’est l’union dans la différence, c’est ne pas s’arrêter à une recherche de l’unanimité.

Et comme j’ai commencé cette petite note par l’évocation du juif Elie Wiesel, un grand connaisseur du Talmud, je veux terminer par l’évocation d’une disposition du Talmud : quand le tribunal suprême, le Sanhédrin, condamne un accusé à l’unanimité, cet accusé est libéré. Pourquoi ? L’unanimité doit toujours être soupçonnée, elle est suspecte. D’ailleurs, l’unanimité, ne la trouve-t-on pas presque exclusivement dans des régimes totalitaires ?

Paul Daman, s.j.

En suivant l’Agneau

Prenant la question comme elle a été proposée à notre réflexion, je fais remarquer que la formulation implique un mouvement de va-et-vient entre l’état de la société, avec ses défis, ses questions, ses peurs, et la vie consacrée, aussi bien dans son être que dans sa mission. Il est certain que la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques s’est toujours trouvée, l’article du Père Bedouelle [6] le montre, exactement au point où les diverses époques de l’histoire étaient en droit d’attendre de sa part une contribution renouvelée. Il est sans doute loisible de souligner aussi le fait que ces renouvellements dans la rupture et la continuité ont été avant tout le fruit d’un regard de foi et d’une grâce d’en haut : c’est l’Esprit de Dieu lui-même qui a modelé, avec la glaise des fondateurs, une approche adéquate de telle ou telle réalité des hommes de tel temps. Ceci dit, sans dévaloriser les enquêtes psychosociales (sur les valeurs des Européens, par exemple), notre question deviendrait : quels avenirs semblent aujourd’hui s’ouvrir à la vie consacrée, ou encore, quels avenirs les vies consacrées vont-elles trouver, qui touchent “les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps” (GS 1) ?

Le genre visionnaire étant familier aux chrétiens depuis l’Apocalypse, dont le début commence, on le sait, un jour du Seigneur (Ap 1,10), je me risquerais à formuler quelques prémonitions.

C’est un fait que la vie consacrée existe depuis les commencements de la vie chrétienne, et qu’elle a connu cette efflorescence qu’aucune doctrine n’a jamais réussi à décrire exactement. La prudence nous interdit aujourd’hui d’affirmer, comme le Cardinal Gasparri, dit-on, à propos du silence du Code de 1917 sur les instituts séculiers : “Ce qui n’est pas dans le Code n’est pas dans l’Église”. Mais par ailleurs, on demeure frappé du quasi-mutisme de beaucoup de consacrés, en particulier religieux et religieuses, sur leur identité. La méconnaissance, au moins doctrinale dont ils sont l’objet aujourd’hui dans l’Église, s’explique par bien des raisons extérieures à la vie religieuse (évolution de la doctrine, manque d’investissement des grands théologiens, etc.) ; il n’en reste pas moins qu’entendre un religieux énoncer plus de trois phrases sur son charisme - un point tellement ressassé depuis le Concile - semble tenir du prodige : n’y a-t-il pas là une carence que le témoignage de vie ne suffit plus à combler, aux yeux des jeunes générations du moins ? Que tous les consacrés soient unis par la profession des conseils et l’état de vie ecclésial, que les religieux aient de plus à rendre public leur témoignage de vie fraternelle et commune leur mission, cela n’explique pas encore leur dernière spécificité, qui tient pour beaucoup au dosage de tous ces quatre niveaux constitutifs.

Un point particulièrement difficile aujourd’hui tient à la manière de concevoir la vie communautaire : est-elle, comme chez les moines, et surtout les chanoines, l’élément-phare, suivant le modèle de l’Église primitive immortalisé par la règle augustinienne ? ou, comme chez les mendiants, puis les clercs réguliers, ressortit-elle de la manière dont les apôtres s’en allaient deux par deux prêcher et guérir, constituant ce corps apostolique qu’informe l’Esprit ? Beaucoup de difficultés qu’on croit aujourd’hui liées à la coexistence des générations, des formations et des choix apostoliques procèdent en réalité de la permanence, en bien des instituts, d’une conception monastique de la communauté, compliquée d’une totale disparition de l’agir commun - on voit là une sorte de réaction au temps où l’engagement commun risquait de tuer la vie fraternelle, mais est-ce encore ad rem ?

Un autre point préoccupant concerne l’attitude de repli, ou tout au moins de distance, de bien des religieux (c’est moins le cas des autres consacrés) à l’égard du ministère épiscopal et surtout du magistère romain, en matière morale et disciplinaire notamment. J’ai tâché de montrer, depuis plusieurs années, que les “relations mutuelles” entre évêques et religieux constituent au contraire une de ces nouveautés du siècle, en matière doctrinale déjà, dont l’avenir nous saura gré. En complétant l’ecclésiologie de Vatican I par la collégialité épiscopale et la sacramentalité de l’épiscopat, Vatican II a offert à la vie religieuse non seulement sa place au cœur de l’Église (cfr LG VI), mais toutes les raisons d’espérer le renforcement de la “communion ecclésiale” si nécessaire à l’élan spirituel et apostolique que notre monde attend.

Cependant, sur le terrain, les choses évoluent si lentement qu’on se croit parfois reporté des siècles en arrière, à la querelle des mendiants et des séculiers ou aux disputes sur l’exemption. La vie religieuse ne peut subsister en dehors de cette ecclésiologie de communion, où toutes les vocations, tous les états de vie, tous les ministères et toutes les conditions concourent à manifester la communion trinitaire elle-même, source et orient de toute mission. Plus encore que d’autres formes de vie chrétienne - car tous les consacrés ont désormais à considérer le pape comme leur supérieur suprême, cf. CIC 590 -, la vie consacrée se débiliterait à confondre autonomie de gouvernement et autarcie, voire à entretenir la dialectique, protestante d’ailleurs, du charisme et de l’institution.

L’autre terme de la relation ecclésiale, c’est le laïcat chrétien, entendons ces baptisés-confirmés qui exercent eucharistiquement la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ, et dont la tâche propre consiste à chercher le règne de Dieu à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu (cf. LG 31 et CEC, 897 ss). Une lecture de l’histoire de l’Église, plus globale que celle à laquelle nous ont habitués les monographies des derniers siècles, permet aujourd’hui de mieux articuler le rapport constant entre les laïcs et les consacrés : un rapport d’origine, bien sûr, mais aussi d’accompagnement (spirituel aussi bien que matériel), et même de réciprocité.

On sait le renouveau que veulent connaître aujourd’hui les anciens tiers-ordres et on constate malheureusement le fait qu’un affaiblissement du laïcat (et d’ailleurs du sacerdoce) entraîne inéluctablement une anémie de la vie consacrée. Mais on n’a pas assez réfléchi, à mon sens, à la distinction réelle de ces trois états de vie (vouloir les unir, au moins deux par deux, ne revient évidemment pas à les confondre) et au fait qu’un renouveau laïc peut précéder un renouveau religieux (cf. saint François) aussi bien que l’inverse (cas des missions au XVe siècle). Gageons donc que l’avenir de la vie consacrée est lié pour une part aux évolutions des communautés nouvelles et autres mouvements ecclésiaux, mais aussi des paroisses que ces mouvements, inéluctablement, croiseront. L’appartenance à une Église locale est le passage obligé de tout renouveau.

Partant de la vie consacrée, j’ai mis en évidence la nécessité de reconnaître sa typologie, son lien au ministère épiscopal, son rapport aux autres chrétiens non ordonnés. Pourtant, son témoignage, qui peut être un martyre, n’est pas destiné seulement aux fidèles du Christ, mais d’abord et avant tout aux “infidèles”, c’est-à-dire à tous ceux que l’imitation du Christ et la vie dans l’Esprit peuvent éclairer, voire provoquer. Le livre de l’Apocalypse fait précéder sa vision de la Cité sainte par la description de la grande prostituée, la ville des marchands, des rois impurs et des caboteurs du mensonge - tout l’inverse du dynamisme des trois vœux - je renvoie aux études décisives du P. Decloux sur notre “inactualité” aux yeux des héritiers de Marx, Freud et Nietzsche [7].

Même si personne ne sait ce que sera la vie consacrée dans dix ou vingt ans, on peut déjà être sûr que son dynamisme spirituel et apostolique actuel conditionne pour une part l’avenir que Dieu lui réserve. Sans la conversion continuelle inhérente à son genre de vie (priante et pénitente, disait Paul VI), sans l’élan qui la porte à sortir de Babylone (Ap 18,4) pour se rendre aux noces de l’Agneau (Ap 19), la vie consacrée par la profession des conseils évangéliques manquerait le séjour de Dieu parmi les hommes où s’achève notre salut. Fasse le Seigneur que nous ne soyons jamais séparés de lui !

Noëlle Hausman, s.c.m.

[1Cf. Vie consacrée, 1994, 7-22.

[2Cfr Conférence de Maria Tétèsa Poreile Santiso à l’UISG, mai 1993.

[3G. Steiner. Dans le château de Barbe-Bleue. Notes pour une redéfinition de la culture. Paris, Gallimard, 1971, 140 p.

[4Mary Jo Leddy, des Sœurs de Notre-Dame de Sion. Reweaving Religions Life beyond the Liberal Model. États-Unis, 1990. Une traduction française paraîtra probablement bientôt au Québec.

[5Supplément 65. Summer 1989, 40-53.

[7“Vie religieuse et ‘maîtres du soupçon”, dans Inactualité de la vie religieuse (Collection Vie consacrée, 4), 1993, 17-55.

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