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La vie apostolique et communautaire des premiers dominicains au XVIe siècle aux Indes occidentales

François Malley, o.p.

N°1992-6 Novembre 1992

| P. 388-402 |

Historique aussi, cet article introduit bien à la connaissance, largement ignorée, de la vie des compagnons de Las Casas aux premiers temps de leur implantation en Amérique latine. C’était, un devoir, pour la revue, d’en faire encore mémoire en invitant à la reconnaissance et au pardon en cette année des « 500 ans ».

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Ceux qui partaient aux Indes Occidentales

Les religieux qui partaient aux Indes Occidentales étaient généralement des volontaires. Nous voyons par exemple, en 1544, le groupe de plus de quarante religieux qui suit Las Casas nouvellement nommé évêque de Chiapa s’interroger lorsqu’il reçoit sur le chemin de Séville un message du Provincial : n’est-ce pas une lettre qui retire à tel ou tel religieux la permission de partir ? Las Casas lui-même, dans une homélie prononcée au cours du voyage en mer, fait allusion à la générosité des provinces dominicaines espagnoles qui ont consenti à se priver de religieux jeunes et déjà éminents, exerçant des responsabilités, et leur ont permis de venir travailler dans son diocèse.

Nous voyons aussi quelquefois des frères ne pas aller jusqu’au bout de leur décision. Ils avaient présumé de leurs forces. À mi-chemin, lors d’une escale, ils demandent à être rapatriés. La même chose arrivera pour d’autres frères au bout parfois de longues années de présence parmi les Indiens : ils sont pris par le mal du pays et on se pose parfois en communauté la question suivante : celui qui part ainsi et qui connaît une ou plusieurs langues des Indiens ne commet-il pas en partant un péché grave ?

Des milliers d’hommes s’impliquèrent à fond dans cette aventure. On a calculé que sous le règne de Philippe II, la moyenne annuelle des religieux de divers Ordres qui passèrent en Amérique s’éleva à cent dix, soit environ cinq mille en quarante-trois ans. La seule année 1572, 335 franciscains et 215 dominicains traversèrent l’océan pour gagner les Indes.

Ces nombreux partants étaient motivés. Ils savaient ce qui se passait aux Indes. Ils savaient qu’ils auraient la vie dure et qu’ils auraient à mener un rude combat pour la justice. Ils étaient bien formés, car ils avaient eu de grands maîtres pour la vie spirituelle et la vie intellectuelle. Un homme comme Juan Hurtado a certainement marqué de son empreinte beaucoup de jeunes étudiants dominicains. Il est présenté par les historiens comme « un réformateur insigne dont les fils ont joué un grand rôle dans l’évangélisation de l’Amérique ». Le couvent San Esteban de Salamanque trouva en lui un animateur d’une « austérité extraordinaire, considérée avec raison comme une ultra-réforme ». La pauvreté matérielle est impressionnante et se manifeste dans les vêtements et la nourriture. L’austérité quelque peu effrayante de Pedro de Cordoba à l’île Espagnole et celle de ses premiers compagnons sont sans doute le fruit de la formation donnée par Juan Hurtado. Il en est de même pour la pauvreté manifestée dans la Province de San Vicente et celle de Saint Jacques : les frères ont voulu s’assimiler aux Indiens les plus pauvres.

La réforme de la vie religieuse en Espagne a précédé la Réforme protestante et, pour les dominicains, elle a consisté en un retour à la vie régulière, aux études sérieuses et à la vie de prière (oraison). Mais cette réforme n’est pas du tout synonyme de repliement sur soi et de désintérêt pour le monde. Au contraire, la théologie s’humanise.

Indiens avec les Indiens

Les premiers dominicains qui arrivèrent en 1510 à l’Île Espagnole se mirent au travail immédiatement. Ils n’attendirent pas d’avoir bâti leur couvent pour annoncer Jésus Christ aux Indiens. Pedro de Cordoba partit à leur rencontre et c’est à Concepcion de la Vega que le jeune dominicain s’adressa à eux, grâce à des interprètes. C’était le dimanche après la Toussaint de 1510.

Nous connaissons le contenu de cette première prédication grâce à Las Casas, qui était présent et se déclare heureux de l’avoir entendue. La méthode de Pedro de Cordoba, qui sera celle des dominicains, est de parler aux Indiens per modo de historia. Partir de l’histoire du salut. Commencer par la création du monde par un Dieu unique, continuer par la chute de l’homme au paradis terrestre, puis en arriver à l’Incarnation de Jésus, Fils de Dieu, mort sur la croix pour nous sauver. C’est donc sous la forme d’une histoire et d’ histoires ou événements concrets que les Indiens entrent progressivement dans le monde chrétien. La doctrina qui sera publiée plus tard (1544) portera d’ailleurs comme titre : Doctrina cristiana para instrucción e información de los Indios por manera de historia. Cette prédication événementielle soutenait l’attention des Indiens et correspondait à leur tournure d’esprit.

Pedro de Cordoba avait compris dès son arrivée à l’Île Espagnole que, pour évangéliser les Indiens, il fallait que les religieux connussent leurs langues. L’apprentissage des langues fut leur premier objectif et ils y réussirent bien, malgré la difficulté provenant de leur multiplicité et du fait qu’elles n’avaient aucun rapport avec les langues d’origine latine. C’est ainsi que virent le jour grammaires et dictionnaires qu’on gardait précieusement dans la bibliothèque commune et qui évitaient aux nouveaux arrivés le travail pénible qui avait été celui des pionniers.

La connaissance des langues permettait de pénétrer plus avant dans la connaissance des coutumes et de la civilisation en général. Les religieux n’étaient ni des sociologues ni des ethnologues. Il n’était pas toujours facile d’interpréter correctement ce qu’ils avaient sous les yeux. Mais ils se formèrent courageusement « sur le tas » et l’affection qu’ils portaient aux Indiens leur permit de déceler ce qui constituait les valeurs des civilisations indiennes.

En dehors de la référence constante à la nécessaire christianisation des Indiens - nous osons dire que l’idée fondamentale du dominicain (Las Casas), par rapport aux problèmes des cultures indiennes, était de les conserver en les isolant de la culture espagnole, de sorte qu’inclus dans un organisme politique qui était l’Empire des Indes, les Indiens, devenus vassaux de l’Empereur, constituent des entités politiques indépendantes avec leurs organismes de gouvernement selon les traditions indigènes.

Nous avons un texte tout à fait intéressant sur la vie et l’apostolat des dominicains au Mexique dans la deuxième moitié du XVIe siècle. Le Maître Général de l’Ordre, Vincent Justiniani, avait demandé au Provincial de la Province Saint-Jacques du Mexique de faire une sorte de bilan apostolique après cinquante-neuf ans de présence en Amérique. On était en 1569 et les frères prêcheurs étaient arrivés à l’île Espagnole en 1510. Le Provincial était alors Pedro de la Feria, qui deviendrait évêque de Chiapa, mais c’est son successeur Juan de Cordoba qui rédigera le rapport demandé. Il l’a fait, dit-il, « en toute fidélité ».

Juan de Cordoba rappelle dans ce texte ce que fut la conquête du Mexique et décrit la situation religieuse de l’époque : idolâtrie qui se manifeste par « l’adoration d’animaux et de figures sculptées en pierre ou en métaux ». Il insiste sur les sacrifices humains :

Ils avaient des fêtes qui rassemblaient de nombreux villages, au cours desquelles ils sacrifiaient deux cents, trois cents personnes, quelquefois plus. Ils leur enlevaient le cœur et arrosaient de leur sang les autels et les visages des idoles. Ils pratiquaient bien d’autres superstitions.

Juan de Cordoba souligne le grand respect que Cortès manifestait aux religieux, se prosternant devant eux et leur baisant les mains. Cette attitude valorisait les frères auprès des Indiens. Il décrit ainsi le ministère des frères :

Tous les dimanches et jours de fêtes solennelles, on prêche aux Indiens dans leurs langues, et il y a des couvents où l’on prêche trois ou quatre sermons en langues différentes. On rassemble une grande quantité de gens et, pour certaines fêtes solennelles, on rassemble six, sept et huit mille Indiens. Le crédit des religieux est tel, spécialement pour ceux qui sont séparés des Espagnols et qui n’ont jamais fait partie de leurs milices, que ce que disent les religieux est considéré comme vrai et presque comme objet de foi, surtout si, comme nous l’avons dit, ils ont une bonne opinion de celui qui le dit. Votre Révérende Paternité comprendra le mal que peut faire le religieux qui les scandalise par ses mauvais exemples, car ce sont des gens qui regardent ce que font les religieux, ils se mettent à leur service et leur donnent tout ce qu’ils ont. Il a été interdit dans les Actes (du Chapitre ?) de demander quoi que ce soit aux Indiens, car ce serait la source de grands maux, mais on peut demander quelque aide aux Espagnols.

Une prédication par l’audio-visuel

Les dominicains recoururent souvent à l’image pour faire passer les vérités de la foi.

Le prédicateur, s’accommodant à la mentalité quelque peu infantile des indigènes, procède lentement et par images. Pour leur faire comprendre qu’ils ne doivent adorer ni le ciel, ni la terre, ni les étoiles, il place devant son auditoire attentif une sphère et il leur explique que le soleil et les planètes ne font que ce que Dieu leur commande. C’est-à-dire de faire le tour du monde et lui donner la lumière. Après ces considérations, il leur propose l’existence de Dieu et les familiarise avec cette idée. Toute cette structure des cieux et de la terre dont Dieu est l’auteur, il peut la défaire comme il l’a faite. Avec un raisonnement que peut comprendre l’auditoire, il déclare que si Dieu donne à tous les êtres le mouvement, il leur donne aussi l’existence. Il est le créateur de tout, il gouverne tout et également les créatures raisonnables suivant les règles qu’il a posées. À ceux qui gardent ses lois, il réserve une récompense, et des châtiments à ceux qui les méprisent.

Gonzalo Lucero, qui était jeune diacre quand il arriva aux Indes, peignait sur des toiles des scènes bibliques ou les mystères du christianisme : on voyait, par exemple, Dieu entouré par les anges et les saints et, parmi ces derniers, des Indiens qui avaient accepté la foi et avaient été fidèles. Les condamnés à l’enfer étaient ceux qui avaient mal vécu ou refusé la foi ou étaient morts impénitents après avoir méprisé les commandements de Dieu.

Un autre tableau représentait un fleuve ou un lac : de « grandes eaux », image de l’instabilité de la vie présente. Deux canots sillonnaient les eaux. L’un allait vers le haut et transportait des Indiens et des Indiennes avec le rosaire à la main ou au cou, les uns se donnant la discipline, les autres en prière. Ils étaient tous accompagnés d’anges qui donnaient des rames aux navigants pour leur permettre d’arriver à la gloire. De nombreux démons, rassemblés autour des canots, voulaient les retenir. Culbutés, les uns par les anges, les autres par le rosaire des Indiens, certains deviennent féroces, insistent tandis que d’autres s’accrochent au second canot comme à leur propriété. Sur celui-ci naviguent des Indiens et des Indiennes ; certains s’enivrent en buvant de grands verres de vin, d’autres se battent et s’entretuent ; hommes et femmes sont mêlés dans une proximité sensuelle. Les anges volent au-dessus du canot de l’enfer et de ses occupants ; ceux-ci, la tête basse, obsédés par les divertissements et les orgies, n’acceptent pas le rosaire qu’on leur offre et tendent leurs mains avides vers les verres de vin et les femmes entretenues. Les démons, anxieux et contents, rament vers le triste port de l’enfer peint dans un coin du tableau. Le prédicateur cherche à susciter chez les auditeurs la pitié pour les condamnés et l’envie à l’égard des bienheureux.

Ce n’est là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres et une application du principe cher à Pedro de Cordoba : évangéliser a mariera de historia.

Le recrutement

Prêtres séculiers et religieux étaient particulièrement nombreux dans l’Espagne du XVIe siècle. Les dominicains étaient au nombre d’environ 2500, et celui des franciscains atteignait environ 7000. Les séculiers représentaient à peu près 7000 personnes. Il n’y avait donc pas de crise des vocations !

Remesal dans son Historia de las Indias Occidentales rapporte que des religieux, voyant le bon résultat de leur travail apostolique, se lamentaient de savoir tant de religieux sous-occupés en Espagne alors qu’ils auraient été si utiles en Amérique. Des milliers de religieux appartenant aux Ordres mendiants partirent, mais la traversée de l’océan représentait une aventure qui n’était pas toujours sans danger de naufrage. Trente-huit religieux de l’équipe de Domingo Betanzos périrent dans la tempête ; neuf religieux du groupe qui accompagnait Las Casas en 1544 se noyèrent, et il y en eut beaucoup d’autres. La traversée de l’océan n’était pas une partie de plaisir et lorsque les frères arrivaient, il fallait partir de zéro : construire un logement, apprendre la langue, « apprivoiser » les Indiens, affronter souvent l’opposition des Espagnols.

C’est par l’apport de personnel venu d’Espagne que furent fondées les Provinces dominicaines d’Amérique. L’envoi de religieux dut être assez considérable pour qu’en moins d’un demi-siècle, il y eût sept provinces dominicaines !

Au début, il ne pouvait être question d’admettre des Indiens dans l’Ordre. Mais même pour les créoles, c’est-à-dire pour les jeunes gens nés en Amérique de parents espagnols, la porte du noviciat resta fermée. En 1570, le chapitre déclare ceci à propos des candidats créoles au noviciat :

Nous ordonnons et demandons que personne ne reçoive à la prise d’habit quelqu’un de ceux que l’on nomme « créoles » et nous appelons également « créole » celui qui, à partir de dix ans, a été élevé dans ces régions de l’Inde bien qu’il soit né en Espagne. Nous faisons un devoir de conscience aux prélats comme aux examinateurs d’examiner avec rigueur ceux qu’ils devraient recevoir à la prise d’habit ou à la profession. Et nous recommandons aux maîtres des novices d’éduquer avec soin et rigueur les novices parce que c’est de leur enseignement que dépend le bon fonctionnement de l’Ordre.

En ce qui concerne les Espagnols, une décision du chapitre de 1558 déclare que l’on ne peut donner l’habit à celui dont les parents vivent en Espagne. Les enfants illégitimes n’étaient pas admis dans l’Ordre jusqu’à ce que le Père Gallego, faisant la visite au Guatemala en 1588, permette de leur donner l’habit à condition qu’ils fussent éloignés de Santiago de la distance de deux jours de route, pour éviter l’infamie qui pourrait résulter de leur situation. Les métis furent toujours exclus de l’habit comme on le voit par le chapitre de 1564.

La formation des novices était calquée sur celle du noviciat de Salamanque.

Mais pourquoi les supérieurs de l’époque furent-ils si sévères pour admettre « les naturels » au noviciat ? Remesal répond ainsi à cette question :

C’est parce que, en ce temps-là, les coutumes sur cette terre étaient licencieuses et...les enfants suçaient avec le lait de leur mère le vice et passaient de l’état d’innocence à l’âge adulte en ouvrant les yeux sur le péché plus que sur la venu. Plus tard... ils étaient peu nombreux à persévérer et profitaient de la liberté de la compagnie et des occasions de la maison de leurs parents. Il y eut des expériences fâcheuses. Mais les temps changèrent et la piété, la bonne éducation, la crainte de Dieu, le respect des hommes pénétrèrent dans les maisons et ainsi on put changer les conditions d’admission, les obstacles d’autrefois ayant disparu.

Au début du XVIIe siècle, beaucoup de religieux étaient naturels de ces régions. Ils faisaient honneur à la Province par leurs travaux, leur vie vertueuse et leur exemple. Remesal a dénombré cent dix-huit religieux de chœur à avoir fait profession à Santo Domingo de Guatemala et vingt-trois religieux laïcs (convers).

Tension vie régulière - vie apostolique

La vie dominicaine, dont la finalité s’exprime dans la formule célèbre : contemplata aliis tradere, est faite d’une tension perpétuelle entre contemplation et action. Cette tension, que l’on trouve exprimée tout au long de l’histoire de l’Ordre, est encore plus sensible lorsque les religieux se trouvent en pays non chrétiens. Concrètement, faut-il reconstituer en Nouvelle Espagne les grands couvents comme ceux de Salamanque ou de Valladolid, où la vie régulière est strictement observée, avec une liturgie ample et soignée, le lever de nuit, les observances traditionnelles (maigre perpétuel, coucher sur la dure, jeûnes nombreux), ou faut-il envisager une autre forme de vie dominicaine avec des structures plus légères et plus souples ?

Les deux possibilités furent discutées parmi les frères, chacune ayant ses partisans. De toute façon, il n’était pas question de mimer les grands couvents espagnols, étant donné le nombre encore restreint de religieux. Mais il n’est pas concevable qu’un dominicain vive et travaille sans lien avec une communauté. Pedro de Cordoba pensait que c’est dans la communauté que les religieux avaient à se préparer pour leur futur apostolat. Mais le couvent n’était pas pour lui uniquement le tremplin pour le départ vers les visitas des Indiens. Il était aussi un lieu de prédication, un endroit où l’on vient refaire ses forces, se reposer et échanger avec les autres frères, et aussi se remettre à l’étude. Par ailleurs, le couvent est, pour les Indiens, un miroir de la vie fraternelle.

Concrètement, la vie des frères se partageait entre les villages (pueblos) indiens ou encore les visitas et la communauté conventuelle, qui au début ne dépassait pas quelques frères.

La majorité des frères pensaient qu’il fallait une continuité dans la mission et que donc les frères des visitas devaient y être présents de façon permanente. C’est pourquoi furent instituées de petites communautés de quelques religieux en milieu indien. La vie dans ces petits groupes était loin d’être confortable : pas de pain de blé ni de vin, mais de simples tortillas de maïs cuites à la braise, des œufs durs, pas de beurre ni d’huile. Les religieux des visitas recevaient parfois des aliments de maisons plus importantes.

En 1527, arriva d’Espagne, avec quelques frères, Vicente de Santa Maria, nommé Vicaire Général des frères de la Nouvelle Espagne. Il avait été formé également à Salamanque, mais il était très différent de Betanzos. « Il adoucit la discipline régulière pour favoriser la mission parmi les Indiens ».

Betanzos, le fondateur de la Province du Mexique, ne put accepter ces changements qui lui paraissaient conduire l’Ordre à sa perte. Il partit au Guatemala, puis en Espagne où il recruta, pour les Indes Occidentales, quarante religieux, dont trente-huit périront lors d’un naufrage. Betanzos revient au Mexique où il est élu Provincial. Il va mener une campagne pour la pauvreté la plus stricte : vêtements de bure, pas de chaussures mais des alpargates, pas de « chausses » avec des bas. « Un religieux ne pouvait donner à un autre ni une plume, ni une aiguille, ni un brin de laine, ni une feuille de papier sans la permission du supérieur ». C’est en raison du sens le plus strict donné à cette vie de pauvreté évangélique que le dominicain pouvait ensuite « parler en toute liberté ».

Portraits de religieux

Nous trouvons dans l’histoire de la Province Saint-Vincent, écrite par Remesal, quelques portraits de frères rédigés après leur mort. Une constante ressort de ces éloges funèbres : les premiers religieux se distinguèrent unanimement par la pratique d’une pauvreté poussée à ses extrêmes limites, par un grand amour des Indiens, par le travail intellectuel qui n’excluait pas le travail manuel de maçon ou de charpentier, joints à une intense vie de prière ;

Voici ce qui nous est dit de Matias de Paz :

Il avait un tel esprit de pauvreté qu’il ne voulut jamais garder pour lui quelque chose en propre. Il ne posséda jamais que les vêtements absolument nécessaires et ils étaient usés et raccommodés. Il sortait rarement de la cité, si ce n’est pour l’édifier par le soin qu’il portait aux pauvres. En l’absence du prieur, il obéissait à un autre religieux, fût-il seulement diacre ou simple laïc. Après matines, il fallait l’appeler pour qu’il ne passât pas la nuit en prière à l’église.

Toute la journée, il faisait des briques, les assemblait, couvert de boue, et indiquait aux Indiens le travail qu’il y avait à faire pour bâtir la maison. Lorsqu’il allait célébrer la messe, il versait tant de larmes et était si absorbé qu’on eût pu croire qu’il était depuis longtemps en oraison. Il était très abstinent. Il jeûnait presque toute l’année. De la misérable nourriture que la communauté donnait pour les religieux, il mettait de côté la moitié pour les pauvres. Il se contentait souvent d’une tortilla de maïs et d’un verre d’eau. Il faisait le tour de la table, demandant aux frères une partie de leur nourriture pour les pauvres. Il fonda l’hôpital San Alejo pour soigner les Indiens. C’était Un homme qui avait le souci de la maison et de ce qui la concernait : il fermait les portes, les réparait, balayait le dortoir, maintenait les autels dans la propreté, s’occupait de la sacristie, ensemençait le jardin et ne manifestait jamais aucune fatigue. Certains le considéraient comme de peu d’intelligence, car il était sobre en paroles. Mais il parlait avec perfection de Dieu et donnait aux supérieurs de sages conseils. Il parlait parfaitement deux langues locales. Lorsqu’il subit l’examen pour les confessions, il donna des réponses si pertinentes que l’on considéra que sa science venait du ciel, car il n’avait aucun livre dans sa cellule et, étant donné ses nombreuses occupations, il n’avait pas le temps de lire.

Le frère Vincent Ferrer fut un grand amant de Dame Pauvreté. Il n’eut jamais d’autre livre que son bréviaire et son livre d’heures. Quand il devait prêcher, il étudiait à la bibliothèque commune, ou dans les livres qu’on lui prêtait. Son lit était une planche dure, couverte d’une petite natte qui lui servait de matelas, une couverture pour les pieds, la chape comme couverture pour le corps. Les vêtements qu’il portait étaient très propres mais très pauvres et raccommodés ; les sous-vêtements déchirés et en haillons. Il avait fait le vœu de ne rien manger qui ne vînt de l’aumône. Au couvent, à l’heure du repas, il sortait de sa manche quelques croûtons qu’il mangeait pendant le temps du repas en commun et il disposait ce qui lui revenait du repas commun au bout de la table pour les pauvres.

La vie au couvent de Mexico

Juan de Cordoba la décrit ainsi dans son rapport au Maître de l’Ordre :

Le couvent de Mexico est une maison très observant et recueillie. On y observe la sobriété dans la nourriture. Personne ne boit du vin sauf s’il est très âgé. C’est la maison du Studium Generale où on enseigne la théologie, les arts et la grammaire. Il y a des prédicateurs et un grand concours de peuple. L’office divin est dit très solennellement. Il y a beaucoup de novices et, sans vouloir faire injure à personne, des religieux laïcs (convers) qui sont les meilleurs de tout l’Ordre, hommes de prière et de pénitence. Il y a beaucoup de religieux dans le chœur, avant et après Matines, la discipline en commun lorsque l’hebdomadaire commence le Miserere. Mais cette discipline n’est pas obligatoire et est laissée au choix de chacun.

La pastorale des dominicains auprès des Indiens en Amérique fut fondée sur le maître livre de Las Casas, le De Unico Vocationis Modo. Le futur évêque de Chiapa y affirme l’universalité de l’appel à l’Évangile :

Nous affirmons qu’il est non seulement raisonnable d’admettre que nos nations indigènes possèdent, comme les autres peuples, les divers degrés de l’intelligence naturelle ; qu’elles sont douées, en outre, d’une véritable intelligence ; plus encore, qu’on y rencontre, en plus grand nombre qu’ailleurs, des individus particulièrement avisés en la conduite de la vie humaine.

Et pour évangéliser, il n’y a qu’une méthode :

La divine providence a établi... une seule façon d’enseigner aux hommes la véritable religion : à savoir la persuasion de l’entendement au moyen d’arguments raisonnables, une suave pression, ou motion, de la volonté. Indubitablement cette façon d’agir doit s’appliquer envers les hommes du monde entier, sans aucune distinction de sectes, d’erreurs ou de corruption de mœurs.

Il n’est d’authentique évangélisation que celle qui se fait dans la liberté et le respect des hommes. L’évangélisation est par ailleurs une œuvre de longue haleine. Le problème n’est pas de détruire les idoles et les temples des dieux païens. Il faut détruire les idoles qui sont dans les cœurs. Cela se fera lentement car on ne change pas de religion comme on change de vêtement. La violence est à proscrire totalement, elle rend la foi odieuse et fait blasphémer le nom du Christ.

Les mauvais prédicateurs imitent Mahomet, cet homme qui a tout déshonoré, dans sa façon d’attirer les hommes à sa secte... Ce que Mahomet appelait donc le chemin de Dieu, c’était de soumettre les peuples par l’épée. Plût au ciel que ceux qui se glorifient de porter le nom de chrétiens n’aient pas fait une guerre plus cruelle aux païens !

Le niveau des études

Le niveau intellectuel des jeunes gens qui entraient dans l’Ordre n’était pas toujours très bon et cela se comprend, car les Indes Occidentales n’avaient pas encore de collèges équivalents à ceux de l’Espagne. On manquait de maîtres pour enseigner la jeunesse. Les constitutions dominicaines étaient rigoureuses sur le point des études. Mais on fut large pour admettre des novices dont le bagage intellectuel était faible. Le motif était qu’il fallait augmenter le nombre de frères pour aider au ministère de la conversion des Indiens.

Au début la Province était pauvre, les religieux qui l’avaient fondée n’avaient pas les grades universitaires, mais les choses s’améliorèrent dans la suite et les études furent réparties entre plusieurs couvents.

Une évangélisation longue et difficile

Les chroniques de l’époque nous permettent de mesurer les difficultés de la première évangélisation. Les encomenderos s’opposent souvent aux religieux qui prennent la défense des Indiens. Ces religieux, qui avaient reçu l’enseignement de Vitoria et des autres maîtres de Salamanque, étaient fermes sur les principes. Les Indiens étaient des hommes qu’il fallait aimer comme des frères ; ils étaient aptes à recevoir la foi ; ils étaient les vrais propriétaires de leurs biens. Ils étaient chez eux. Dieu les avait créés libres comme tous les hommes. Il fallait respecter cette liberté et ne pas détruire leurs institutions et leur culture. Cela donna souvent lieu à des confrontations et à ce que l’on appela « la guerre d’une Espagne contre une autre Espagne ».

D’une manière générale, on peut dire que les dominicains n’eurent pas une politique de sacramentalisation facile et rapide, même pour le baptême, ce qui les différencie d’autres Ordres religieux, notamment des Frères Mineurs. Les Indiens sont dispensés de la confession annuelle, à moins qu’ils soient familiers des religieux ou leurs voisins et qu’ils en voient d’autres se confesser... Mais il faut leur dire la nécessité et l’utilité de ce sacrement... et leur enseigner la manière de se confesser.

Les frères manifestent beaucoup de patience dans leur approche des Indiens. Ils mettent en pratique les conseils de Las Casas : n’utiliser que la douceur, les paroles bienveillantes ; gagner leur sympathie sur le plan humain et pour cela leur faire de petits cadeaux comme des bibelots venus de Castille, des aiguilles, des ciseaux, des couteaux... En même temps, ils leur parlaient de Dieu, les exhortaient à recevoir la foi chrétienne et à devenir chrétiens. Les Indiens répondaient qu’ils verraient et qu’ils allaient réfléchir à tout cela. Changer de religion était une grosse affaire, d’autant qu’ils la pratiquaient depuis longtemps. Il leur fallait du temps pour se décider. Cela pouvait parfois durer des années.

En réalité, c’était souvent la peur qui arrêtait les conversions. Les Indiens craignaient, s’ils passaient au christianisme, la vengeance de leurs dieux, irrités d’être abandonnés. Le « retour à l’idolâtrie » des baptisés n’est parfois pas autre chose qu’un réflexe de peur devant l’abandon d’une longue tradition dont il peut sortir des catastrophes.

On ne dira jamais assez la dureté de la vie que menèrent les premières générations de missionnaires. Un religieux a raconté que durant le temps qu’il a passé aux Indes, il n’a jamais eu les pieds au sec ni le corps non plus. À cause des pluies et des chemins boueux, ses chaussures étaient toujours mouillées et c’était la même chose pour les vêtements : ou il pleuvait, ou c’était le soleil qui chauffait très fort et alors la sueur mouillait les vêtements.

Pour servir de conclusion à ces pages, je crois ne pouvoir mieux faire que de transcrire ici la courte allocution du frère Jeronimo de San Vicente sur le point de mourir. Il s’adressait ainsi aux Indiens avec qui il avait vécu sa longue vie. Le discours est émouvant par la tendresse qu’il témoigne à ceux qu’il a engendrés dans la foi et en même temps il sait que sa mort, la mort de ceux de sa génération, marque une étape et que désormais rien ne sera plus comme avant :

Mes enfants, je me meurs. Vous me voyez là si vieux que je ne peux plus rien manger de solide ; il faut que tout soit moulu et devienne liquide. Chaque jour, je dis la messe et reçois le corps et le sang du Christ Notre Seigneur, comme si je ne devais pas le recevoir une nouvelle fois. Vous savez comment je vous ai trouvés quand je suis venu ici : nus, sales, abominables, pécheurs, idolâtres, servant le démon sous la forme de tigres et de lions, de couleuvres, de lézards. Vous voyez comment je vous laisse : habillés, avec des chapeaux, honnêtes et devenus serviteurs du vrai Dieu, à la miséricorde duquel il faut attribuer tout ce bien. Pour le maintien de ce bien, le Seigneur aura soin de vous envoyer des ministres et des religieux. Voyez, mes enfants : ils ne pourront pas vivre comme nous, qui avons été les premiers, à qui Dieu a donné beaucoup de force. Ils vous donneront le bon exemple, mais ils n’auront pas assez de santé pour aller à pied, pour ne manger qu’habituellement du poisson, pour s’abstenir de boire du chocolat. Ne le prenez pas mal ; c’est la nécessité qui les oblige à cela. Autrement, ils ne pourraient pas s’occuper de vous. Les temps changent et ces frères n’auront pas autant de santé.

La mission continue, mais les périodes héroïques ne durent pas indéfiniment.

Place Gailleton, 2
F-68002 LYON, France

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