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Théologie de la libération et droits de l’homme

Les Droits de l’homme au XXIe siècle : un défi universel

Michael Czerny, s.j.

N°1992-1 Janvier 1992

| P. 22-27 |

Avec sobriété et gravité, ce cri dramatique sur la situation du Salvador, et, plus largement, de l’Amérique latine, trace en quelques lignes l’impossible bilan d’une agonie. Surtout, il réclame et amorce un dialogue réel entre l’affirmation des droits de l’homme, qui peut conduire au seul mieux-être des nantis, et la théologie de la libération, où l’option préférentielle pour les pauvres indique le principe premier de l’action sociale : « si le plus pauvre est respecté, tous le seront ». À défaut de ce « droit des pauvres », les droits de l’homme mèneront (comme le voyait aussi le Père J.Wrezinski) à l’anéantissement de ceux qui demandent seulement ce qui est nécessaire « pour que la vie puisse être la vie ».
Conférence donnée à Banff, Alberta, Canada, le 9 décembre 1990.

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Je suis né dans ce qu’on nomme habituellement le Deuxième Monde ; j’ai été éduqué et formé dans le Premier et, pour le moment, je vis et travaille au Tiers Monde, au Salvador, pays pauvre et minuscule, qui ne retient l’attention du monde que par cette agonie de dix années de guerre civile qu’il subit et dont, en fait, il meurt. Je m’adresse à vous profondément conscient que si le Deuxième Monde est en voie de rejoindre le Premier, le Tiers Monde, lui, est en train de devenir le Quart Monde et finira par ne plus même mériter l’appellation de monde.

« Droits de l’homme » et « Théologie de la libération » devraient pouvoir s’éclairer mutuellement. Les droits de l’homme sont nés d’un héritage et d’une tradition libérales. Là où prévaut la faiblesse du libéralisme et où le darwinisme économique et social constitue l’unique loi réelle, on a l’impression que les droits de l’homme ne sont qu’un nouvel aspect de la soi-disant libre concurrence : « une manière voilée de protéger les acquis actuels ou potentiels des plus forts » [1]. Mais cette duperie fondamentale est le résultat d’une histoire bien précise, limitée à une partie du monde, alors que les droits de l’homme s’appuient sur un fondement universel et expriment les aspirations communes de tous les peuples de la terre [2].

La réalisation remarquable et le développement constant des droits de l’homme risquent néanmoins de s’arrêter au niveau d’une fausse universalité, abstraite et absolue, dans la mesure où les discours sur les droits de l’homme et la pratique de ces mêmes droits ne rejoignent pas les vraies conditions de vie, les circonstances concrètes et l’histoire que vivent les gens.

Les droits de l’homme ne seront effectifs que si nous voyons clairement leur origine, leur sujet et leur objectif. Leur point de départ est la lutte entre la vie et la mort ; les droits de l’immense majorité des opprimés ainsi que ceux des minorités empêchées de s’exprimer sont le sujet des droits de l’homme ; leur objectif est d’obtenir la libération de tous les opprimés.

Le Salvador s’étend sur 21.041 kilomètres carrés. Sur ce territoire, petit mais surpeuplé, deux millions de personnes environ « se débrouillent » : elles connaissent cette espèce de sécurité propre à ce qu’on pourrait appeler la « classe moyenne » ; seul un petit groupe de privilégiés jouit de la richesse et du luxe. Deux autres millions végètent dans une pauvreté « technique » : leur travail leur permet de gagner juste assez pour se procurer un minimum de produits et de services de première nécessité et rien de plus ; c’est une pauvreté qui permet de survivre au jour le jour. Le dernier tiers, deux millions de gens, connaît une pauvreté absolue ; il leur est impossible de se procurer les denrées et les services nécessaires à la vie. Et pourtant, le Salvador est connu sur le plan international, non par sa pauvreté, mais par sa guerre civile. En dépit de nos efforts considérables pour mettre fin à cette guerre, je dois vous avouer ma crainte, qu’une fois celle-ci terminée, le Salvador ne soit oublié par le monde et ne s’enfonce dans l’indifférence quant à cette inexprimable pauvreté où tous les droits de l’homme sont foulés aux pieds.

Le Conseil économique Latino-Américain prévoit qu’en l’an 2000, dans moins de dix ans, la population de l’Amérique Latine s’élèvera à environ un demi-milliard de personnes. Un tiers d’entre elles constituera une sorte de « classe moyenne » ; un autre tiers sera aux prises avec une pauvreté approximative, « technique », et le dernier tiers souffrira d’une pauvreté absolue, critique. La pauvreté technique et particulièrement la pauvreté absolue donnent naissance à une spirale qui engendre toujours des violations majeures des droits de l’homme, spirale d’exploitation, de misère, de révolte, de répression, de violations et finalement de guerre. La pauvreté, lot d’un si grand nombre d’hommes, doit occuper une place prioritaire dans les droits de l’homme et former le point de départ de notre réflexion. Cela ne signifie pas que ce soit le seul problème, ni que l’on doive tolérer la violation d’autres droits ne découlant pas directement de la pauvreté. Mais cela signifie que la pauvreté est le point de départ et a donc la priorité.

Les droits de l’homme ne sont d’ailleurs qu’un minimum. Des juristes, des philosophes, des praticiens ont peut-être tendance à gonfler les droits de l’homme au niveau d’une conception globale du monde, d’un mode de vie, d’une vision, d’une mystique. Cela peut concerner les droits de l’homme, mais il est essentiel d’affirmer que cela n’est qu’un minimum. Un minimum légal et constitutif au sujet duquel, en définitive, les gens n’auraient pas à se tracasser. Et si ce monde était un monde plus juste, ce minimum ne devrait pas faire l’objet de lois ou de contraintes. Ne gonflons pas au maximum les droits de l’homme, ce ne serait alors que le déguisement d’une nouvelle forme d’individualisme, de libéralisme à la mode occidentale [3]. Moins on parlera des droits de l’homme, mieux cela vaudra. Laissons passer les déclarations. Laissons les conventions et les traités tomber en désuétude. Laissons sans travail les cours de justice. Le meilleur avenir pour les droits de l’homme serait d’être ce vrai minimum que chacun pourrait considérer comme réellement acquis.

En privilégiant les droits des pauvres, nous ramenons les droits de l’homme à ce minimum essentiel. (Un minimum pour chacun d’entre nous !) Les droits des pauvres ne peuvent pas se transformer en injustice pour les privilégiés. Les droits des pauvres ne deviennent pas exploitation, persécution, torture, disparition et exécution des privilégiés. Bien au contraire, les droits des pauvres créent la base d’une communauté humaine ouverte à tous. Privilégier les droits des pauvres ne signifie pas faire naître un conflit dans la hiérarchie des droits de l’homme ou dans l’élaboration de ces droits [4].

Le discours sur les droits de l’homme doit commencer par énoncer le droit à la vie, le droit des pauvres précisément. « C’est l’intuition de base en Amérique Latine concernant les droits de l’homme. Il faut les voir dans la perspective du droit à la vie pour les pauvres, et non d’une autre manière... » [5]. L’Archevêque Romero l’a souligné en termes chrétiens, il y a plus de dix ans, lorsqu’il affirmait : »Dans mon pays, une mort cruelle est le lot quotidien. Les pauvres sont assassinés. Des paysans (campesinos) sont torturés jour après jour avec la plus extrême violence. Ce qu’il faut défendre, c’est le minimum. Le maximum de Dieu. La Vie" [6].

La relation entre les droits de l’homme et la théologie de la libération est la relation entre ce minimum et ce maximum [7].

Les droits de l’homme voient dans la condition humaine ce qui est nécessaire, fondamentalement, essentiellement et de manière non négociable, pour que la vie puisse être la vie ; pour qu’elle puisse naître, grandir et se développer dans toutes ses dimensions. Le minimum. Le moins que nous puissions et devions faire.

Mais du point de vue de Dieu, la vie est le don, elle est tout. La vie est l’expression de l’amour de Dieu. Le don de Dieu au pauvre, c’est la vie.

Le thème le mieux connu et le plus souvent cité de la théologie de la libération est l’option préférentielle pour les pauvres. Dieu seul peut vraiment pratiquer une option préférentielle pour les pauvres, et traiter en même temps tous les hommes avec justice et avec amour. Dieu seul possède l’amour infini qui aime les pauvres de manière préférentielle, mais non exclusive, et traite chaque homme et chaque femme sur terre comme un enfant de Dieu unique et bien-aimé. Seul Dieu dispose d’une imagination sans limites pour prévoir comment les violations systématiques des droits des pauvres (le plus grand nombre, la majorité, un tiers, la moitié ou les deux tiers des hommes) donneront naissance à des sociétés de justice et de paix. Mais le fait que, seuls, il nous soit impossible de l’imaginer, le fait que, seuls, nous soyons incapables de réconciliation, le fait que, seuls, nous ne puissions faire régner l’amour, ne nous dispense pas de la tâche confiée par Dieu : lutter pour défendre les droits des pauvres.

Le rôle de la théologie de la libération est de coordonner ou d’harmoniser le « maximum » de Dieu avec le « minimum » de l’homme. La théologie de la libération éclaire, à la lumière de la révélation juive et de la révélation chrétienne (et par extension à la lumière de toute révélation divine), ce fait incontournable du droit à la vie pour la majorité de l’humanité.

La théologie de la libération donne un sens à ce qui semble contradictoire et impossible, à ce qui dépasse sans aucun doute nos forces et nos ressources. Car la théologie de la libération éclaire également notre tâche dans le domaine des droits de l’homme. Il nous incombe de prendre la défense de ce droit à la vie, même si cela nous conduit à un affrontement avec les puissants de ce monde et avec les forces qui tentent de détruire la vie.

Je m’adresse à vous pratiquement le jour de l’anniversaire de la mort de mes six confrères et de leurs deux collaboratrices à l’Université d’Amérique Centrale (UCA), assassinés, le 16 novembre 1989 par des membres des forces armées du Salvador, pour avoir cru aux droits de l’homme et à l’option préférentielle pour les pauvres et pour avoir vécu leur foi en plénitude. Leur vocation comme hommes, comme prêtres, comme intellectuels était d’exprimer cette vérité - les faits de la vie et de la mort pour le peuple du Salvador - et de lui donner sa pleine réalité, sa pleine signification, à l’Université et dans la société.

On ne peut parler des droits de l’homme sans parler d’une vocation et d’une mission. Dans la tradition chrétienne, comme en d’autres aussi, donner sa vie pour la vie du pauvre peut se résumer en un seul mot : amour. Défendre la vie du pauvre au risque et au prix de sa vie, c’est pousser l’amour jusqu’à la limite divine.

U.D.H.C.A.
Apartado (01)168
SAN SALVADOR, El Salvador

[1I. Ellacuria, s.j. « Historizacóin de los derechos humanos desde los pueblos oprimidos y las mayorías populares », Estudios Centroamericanos, août 1990, 590.

[2V. Ramaswamy, "A New Human Rights Consciousness”, Dossier IFDA, 80, 3-16.

[3Les droits de l’homme limités au libéralisme admettent que « l’objet propre de la liberté est chaque individu : toute personne a le droit d’être libre et la liberté ne s’affirme formellement que de l’individu. Libéralisme et individualisme semblent donc impliqués l’un dans l’autre ». I. Ellacuria, s.j.

[4Un tel conflit peut être considéré comme une évidence supplémentaire de la "compétition”, pour parler en termes de marché, dans une conception étroitement libérale des droits de l’homme.

[5J. Sobrino, “The Divine Element in the Struggle for Human Rights« , in Spirituality of Liberation : Towards Political Holiness, transi. R.R. Barr, Maryknoll : Orbis Book, 1988, note 44.

[6Ibidem.

[7« Le fait que ni la philosophie ni la théologie ne traitent de la violation des droits de l’homme atténue l’importance de cette question et rend ainsi plus aisée la pratique de cette violation ; le fait que l’Église institutionnelle n’en traite pas davantage aboutit au même résultat. Si, par contre, la philosophie et la théologie considéraient les droits de l’homme comme une matière relevant de la praxis sociale (une expression redondante !) elles donneraient à cette réalité historique un bien-fondé qui, sans cela, demeurerait caché au bénéfice des groupes ou classes sociales dominants ». I. Ellacuria, « Función liberadora de la filosofía », Estudios Centroamericanos, 40 (1985), 58.

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