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Bernadette, « la plus secrète des saintes » ?

André Ravier, s.j.

N°1992-1 Janvier 1992

| P. 8-21 |

« Deux choses qui vont ensemble, mais qui ne peuvent être comparées » : suivant ce jugement de Bernadette, l’auteur montre le lien intime des apparitions avec la vie eucharistique qui seule demeurera, le « lumineux itinéraire » de celle que les « peines intérieures » appelleront toujours à la conversion, sa vocation à vivre, « comme tout le monde », dans la Présence qui suffit. Ainsi, le secret de la transparence de Bernadette procède de sa communion à la pauvreté du Seigneur livré. Le message de Massabielle (comme autrefois, sous la plume du Père Pierre Scheuer, celui de Banneux) trouve dans ces pages remarquables sa plus décisive interprétation.

Le 3 juin 1858, jour de la fête du Corps du Christ, en la chapelle de l’hospice de Lourdes, Bernadette Soubirous recevait pour la première fois Jésus-Hostie. Le lendemain une de ses grandes amies, Emmanuelite Estrade, lui demanda : « De quoi as-tu été le plus heureuse, de ta première communion ou des apparitions ? » Et Bernadette de répondre : « Ce sont deux choses qui vont ensemble, mais qui ne peuvent être comparées. J’ai été heureuse dans les deux ».

Théologienne sans le savoir, cette fillette de quatorze ans, incapable de mémoriser les savantes questions et réponses de son catéchisme ! Ses biographes ont admiré, à juste titre, sa sûreté de discernement, sa finesse spirituelle, son bon sens dans les choses de la foi... Certaines de ses répliques à ses objecteurs sentent leur curé d’Ars ! Mais ne peut-on aller plus avant ? Sa réponse à Emmanuelite Estrade n’a-t-elle pas quelque chose de prophétique ? Ne nous livre-t-elle pas le secret de sa vocation la plus profonde, la plus personnelle ? Le message des apparitions, Bernadette fut appelée « la première » à le vivre, selon le mot du Père Douce, l’aumônier du couvent Saint-Gildard ; elle le vécut par ses Eucharisties, et par contrecoup elle lui donna par ses Eucharisties toute sa plénitude de sens évangélique. « Lourdes, terre d’Évangile »... on pourrait dire aussi justement : « Lourdes, terre de l’Eucharistie ».

Certes, voir la Vierge, l’entendre, converser avec elle à plusieurs reprises est un privilège - et quel privilège ! Mais est-ce comparable à une communion eucharistique ? Communier, c’est s’unir à Jésus vivant, né de la Vierge Marie, crucifié, ressuscité, exalté par le Père ; devenir sa « demeure » ou, si l’on préfère, « demeurer en lui », selon l’expression de saint Jean ; « manger le Pain » qui, par la puissance de son amour, est devenu « son corps », « boire ce vin » qui est « son sang ». Toute cette merveille est d’un autre ordre que les visions, colloques, messages, si beaux soient-ils. Bernadette ne confond pas Révélation et révélations, le don d’un Dieu qui se donne et les communications personnelles. Avant d’être une voyante, elle est une croyante. Sa foi dépasse son expérience sensible !

Et pourtant, après avoir marqué nettement la distance qui sépare Eucharistie et apparitions, elle déclare : « J’ai été bien heureuse dans les deux ». C’est que le bonheur est indivisible ; « les deux » la mettaient en contact, chacun à sa manière, avec une même source de joie : la certitude d’aimer une réalité béatifiante et d’en être aimée. Vocation de messagère et vocation eucharistique la comblent ; elle les vit dans l’unité de l’amour. « Elles vont ensemble ».

Suivons, au moins par grandes étapes, ce lumineux itinéraire spirituel de Bernadette.

Avant les apparitions de Massabielle (1844-1858)

De 1844 à 1852, Bernadette connaît au moulin familial de Boly une enfance lumineuse. Mais en octobre 1852 commence le temps des échecs de François, le père, et des migrations de logis en logis, jusqu’au mois de mai 1856 où François, sa femme Louise et leurs quatre enfants s’en viennent échouer au « Cachot », rue des Petites Fosses à Lourdes. Le dimanche, au cours de ces années de bonheur et de misère, Bernadette assiste à la messe ; elle ne comprend pas grand ’chose à ce que le prêtre dit là-bas, à l’autel, dans une langue qui lui est inconnue. Pourtant s’éveille en elle le désir de faire sa première communion, comme les autres fillettes de son âge ; malheureusement, astreinte qu’elle est à aider sa mère, étant l’aînée des enfants, elle ne peut aller ni à l’école, ni au catéchisme.

En septembre 1857, une solution se propose. Son ancienne nourrice de Bartrès, près de Lourdes, cherche quelqu’un pour garder son enfant et son troupeau. Bonne aubaine ! Bartrès, c’est le bon air de la campagne, la nourriture saine, le calme ; et il est entendu que Bernadette ira au catéchisme. Malheureusement pour elle, l’abbé Ader, le desservant de la paroisse, s’en va, le 3 janvier 1858, « se faire moine » à la Pierre-qui-vire. Bernadette décide de rentrer à Lourdes, et gagne ses parents et son curé à son projet. Le 21 janvier, c’.est chose faite : Bernadette se réinstalle au Cachot. Le Cachot, c’est l’air malsain qui provoque les douloureuses crises d’asthme, la faim, le froid, la misère. Qu’importe ? Puisque le Cachot c’est aussi l’espoir de s’inscrire au catéchisme et de « recevoir le bon Dieu ».

1858. Les apparitions de Massabielle et la première communion

Coïncidence significative ; c’est précisément pendant le carême, tandis que Bernadette se prépare à sa première communion, que la Vierge Marie lui apparut seize fois, et la dix-septième apparition se situe dans la lumière de Pâques, le mercredi 7 avril. Ainsi, tandis que Bernadette achoppait sur les savantes formules de son catéchisme, l’Église par sa liturgie déployait sous ses yeux la fresque somptueuse de ses mystères dont l’Eucharistie est le « mémorial ». Comme en un jeu de miroirs, la liturgie et le message des apparitions façonnaient la future communiante, et la « préparation » de la future communiante façonnait la messagère. Le 4 juin, le curé Peyramale écrivait à Monseigneur Laurence, évêque de Tarbes : « Pendant la retraite que j’ai donnée à ces enfants, Bernadette a été d’une tenue, d’un recueillement, d’une attention qui ne laissaient rien à désirer. Tout se développe en elle de façon étonnante ».

Or, dans le message de Massabielle, la « chapelle » occupe une place primordiale. « Allez dire aux prêtres de bâtir ici une chapelle », a prescrit la Dame. Bernadette l’a bien compris. Si, le 4 mars, dans son entrevue - dramatique - avec le curé Peyramale, elle oublie de parler de la chapelle, elle retourne le soir même à la cure ; à peine en présence du curé et de ses vicaires, elle lance comme une bombe : « Aquéro (elle désigne ainsi la Dame dont elle ignore encore le nom) m’a dit : Allez dire aux prêtres de faire bâtir là une chapelle ». La conversation tourne à l’orage. Pourtant, au sortir de la cure, Bernadette, soulagée et joyeuse, prend le bras de sa compagne, Dominiquette Cazenave : « Je suis bien contente, dit-elle, j’ai fait ma commission ».

Qu’est-ce en effet qu’une chapelle ? « En ceci, dit saint Jean, s’est manifesté l’amour de Dieu pour nous : Dieu a envoyé son Fils, l’Unique, en victime de propitiation pour nos péchés ». Une chapelle, c’est le lieu terrestre où se renouvelle, s’accomplit aujourd’hui ce grand mystère d’amour. Au Père Cros qui, le 29 mars 1864, lui dit : « Je crois aux apparitions. Dites-moi seulement ce que la Vierge attend de nous ». - « Qu’on bâtisse là une chapelle, répond Bernadette, et qu’on prie pour les pécheurs ». La messe est la prière par excellence pour les pécheurs.

1856-1866. Le temps du témoignage

Chez ses parents d’abord puis, à partir de juillet 1860, à l’hospice tenu par les Sœurs de Nevers, Bernadette emploie le plus clair de son temps à « témoigner » des apparitions. Aux pèlerins, aux journalistes, aux visiteurs, croyants ou incroyants, elle répète indéfiniment « ce qu’elle a vu et entendu » ; et, dans ce bloc, l’appel à la prière pour les pécheurs ainsi que la chapelle tiennent la première place. À ce compte, elle épuise ses pauvres forces ; elle tombe malade en avril 1862, au point de « recevoir l’Extrême-Onction », comme on disait alors. Désormais, elle tramera une santé fragile et toujours menacée. N’est-ce pas après tout la meilleure manière, celle que l’on ne choisit pas mais que Dieu choisit pour nous, de « faire pénitence et de prier pour les pécheurs » ? De ses entretiens avec les gens qui l’interrogent, retenons deux traits qui permettent d’en saisir l’atmosphère. À ceux qui « refusent de croire aux apparitions », Bernadette rétorque : « Je suis chargée de vous le dire, je ne suis pas chargée de vous le faire croire ». Mais, à l’opposé, ceux qui croient reconnaissent, avec le P. Cros : « La plus frappante démonstration de l’apparition, c’est Bernadette. » Il y a tant d’honnêteté, de pureté, de désintéressement dans son témoignage, que l’on ne peut la soupçonner « ni de s’être trompée, ni de se tromper ». Elle est transparente. Le P. H. U. von Balthasar, dans la préface qu’il a consacrée à l’édition allemande des Lettres de Bernadette, a bien saisi ce trait. Jouant sur le mot « réfléchi », il écrit : « Parce que Bernadette ne réfléchit pas sur elle-même, elle peut réfléchir (c’est-à-dire laisser passer, sans la ternir, à travers elle), comme la vitre sans tain, la lumière projetée sur elle ». Non, elle n’arrêtait rien à elle-même des grâces qu’elle avait reçues de Dieu et de la Vierge Marie : elle transmettait le message dans toute sa vérité exigeante et lumineuse. De même si elle reproduisait pour quelque visiteur privilégié, la scène du 25 mars, où la Dame dit enfin son nom : « Je suis l’immaculée Conception », il s’accomplissait en elle une sorte de transfiguration : « Je n’ai jamais rien vu de plus beau », avouait le sculpteur Fabich, chargé de créer la statue qui serait placée dans la grotte de Massabielle...

Où donc Bernadette, le témoin, puisait-elle la grâce de cette transparence ? Dans ses Eucharisties. « Tout continue à se développer en elle de façon étonnante », comme au temps où elle se préparait à sa première communion. Un moment de sa journée l’absorbe particulièrement : « la sainte Messe » avec, lorsque cela lui est autorisé, c’est-à-dire finalement trois fois par semaine, la communion. Alors, elle entre dans un « recueillement » (pour reprendre le mot du curé Peyramale) qui frappe tous les témoins. Une anecdote, rapportée par le P. Cros, nous renseigne : le 25 octobre 1865, le Père avait dit la messe dans la chapelle de l’hospice ; après la cérémonie, il surprit Bernadette en train de faire son action de grâces. Et voici ce qu’il écrit à un ami : « Je voudrais que vous vissiez ce simple, ce tout simple, ce tout bonnement, mais digne, mais surtout simple, que la nature terrestre ne réussirait jamais à contrefaire ». Simplicité qui n’appartient qu’aux vrais pauvres et aux vrais humbles...« J’ai servi de manche à balai à la sainte Vierge, disait-elle parfois ; lorsqu’elle n’a plus eu besoin de moi, elle m’a mise à ma place qui est derrière la porte. J’en suis bien contente et j’y reste ».

De ses intimités avec Jésus dans l’Eucharistie, nous ne savons rien évidemment. Il serait étonnant cependant qu’elle ne traitât pas avec lui d’une question qui la préoccupait beaucoup : son avenir. La voici qui va vers ses vingt ans ; elle voudrait être religieuse : carmélite ? cistercienne ? Un « pilier d’infirmerie », comme elle, n’a pas sa place dans un ordre austère et pénitent. Sœur de la Croix, fille de saint Vincent de Paul, comme cette Sœur Constance de Paneboeuf qu’elle a connue à Tarbes dès avant les apparitions et avec qui elle correspond encore ? Pourquoi, en somme, ne resterait-elle pas ce qu’elle est, au service des Sœurs de l’Hospice, aidant celle qui est chargée des toutes petites filles, ou celle qui soigne les vieillards, les infirmes, ou la cuisinière ? Survint un jour enfin - le 25 septembre 1863 Monseigneur Forcade, l’évêque de Nevers, qui lui proposa, si elle le désirait, de lui ouvrir la porte du noviciat des Sœurs de la Charité et de l’Instruction Chrétienne de Nevers. « Puisqu’il en est ainsi, j’y penserai », dit simplement Bernadette. C’est avec Dieu qu’elle désirait décider de sa vocation.

Pendant tout ce temps - à partir d’octobre 1862 - la « chapelle » qu’avait demandée la sainte Vierge se construisait. À la Pentecôte 1866, la crypte (qu’en son langage rudimentaire, Bernadette appelle « l’église souterraine élevée sur la grotte ») est suffisamment prête pour qu’une première Messe y soit célébrée. Bernadette y assiste et y communie... On imagine son action de grâces.

1866-1879. Bernadette devient Sœur Marie-Bernard

« Prédestinés à être semblables à l’image de son Fils » (Rm 8,29), cette vocation est vraie de tout chrétien, mais il y a des vies où elle se réalise jusque dans la chair et atteint les profondeurs de l’être total. Ce fut, semble-t-il, le cas de sainte Bernadette.

Le 4 juillet 1866, elle dit adieu à « sa chère grotte » et quitte Lourdes ; le 7 au soir, elle arrive à Nevers. Le 29, en compagnie de quarante-trois postulantes, elle troque son nom de baptême contre celui de Sœur Marie-Bernard, elle prend l’habit des Sœurs de la Charité et de l’Instruction Chrétienne. Paradoxe d’une telle destinée ! Voici donc Bernadette (continuons de l’appeler ainsi), « l’ignorante », membre d’une congrégation enseignante, Bernadette « le pilier d’infirmerie » membre d’une congrégation hospitalière. Et, pour comble, Dieu permet que deux mois après la prise d’habit elle tombe gravement malade, reçoive l’Extrême-Onction. Elle en réchappe. Mais on comprend que, le jour de la profession, la Mère Générale Joséphine Imbert, ait présenté « Sœur Marie-Bernard » à Monseigneur Forcade qui distribuait les obédiences aux nouvelles professes, par cette formule peu flatteuse : « Elle n’est bonne à rien ». Fort heureusement, Monseigneur ajouta aussitôt : « Ma sœur, je vous donne l’emploi de prier ». Une obédience prophétique, à condition de conférer au mot « prier » son sens plein. Prier signifiait pour Bernadette selon le message de Massabielle, s’unir à Jésus-Christ mort et ressuscité, revivre avec lui, en lui, ses « anéantissements » rédempteurs, et ressusciter avec lui « pour les pécheurs ».

La longue histoire d’amour - amour de Dieu et amour des pécheurs - inaugurée par Bernadette à Lourdes, allait trouver sa plénitude à Nevers.

Quiconque étudie la vie de Bernadette est d’abord frappé par ses souffrances physiques. Ses treize ans à Nevers, elle les passa pratiquement dans les infirmeries du couvent, tantôt malade, tantôt au service de ses sœurs malades. Ses dernières années furent particulièrement douloureuses. Et au lendemain de sa mort, Mère Joséphine Imbert pouvait dire en toute vérité : « Elle était venue à rien ». Anéantie.

Mais à travers toute sa correspondance court un aveu, à la fois voilé et net, d’une souffrance secrète, en comparaison de laquelle ses souffrances physiques ne sont rien. Déjà au temps de Lourdes, elle réclamait à certains correspondants qui lui demandaient ses prières de prier eux aussi pour elle : « car j’en ai bien besoin ». Mais, une fois à Nevers, elle insiste : « Prie moins pour ma santé, et beaucoup pour ma pauvre âme », écrit-elle à son frère Jean-Marie. C’est sans doute de 1871 qu’il faut dater ce document assez étonnant par le soin qu’elle a apporté à le recopier :

L’Acte d’Amour parfait pour l’acceptation générale des croix.
Je vous bénirai et vous rendrai des actions de grâces pour les incommodités et les douleurs du corps, pour les peines et amertumes de l’esprit et du cœur. Je recevrai tout de votre divine main et pour votre amour, persuadé qu’un Père infiniment bon ne peut affliger ses enfants que pour les sauver (ESB, 291).

En 1873, si l’on en croit nos documents, les « peines intérieures » de Bernadette prennent un caractère plus aigu. Certaines de ses paroles résonnent plus douloureusement. Au cours d’une violente crise d’asthme, elle laisse échapper cet aveu devant Sœur Vincent Garros : « Oh ! c’est bien douloureux de ne pouvoir respirer, mais c’est bien plus pénible d’être torturée par des peines intérieures » (L II, 345). Ou encore cette confidence à sœur Marthe du Rais qui la trouve un jour « tout en larmes » et lui demande si elle est malade : « Oh ! non, ce n’est pas cela... Si vous saviez tout ce qui se passe en moi. Priez pour moi » (L III, 806).

1873, c’est précisément le temps où elle recopie dans son Carnet de notes intimes un texte magnifique du P. Thomas de Jésus sur la déréliction : « Ô Jésus désolé et en même temps le refuge des âmes désolées, votre amour m’apprend que c’est de vos délaissements que je dois tirer toute la force dont j’ai besoin pour supporter les miens » (ESB, 349). Or on sait que dans ce Carnet Bernadette ne recopiait que des textes qui correspondaient à ses propres états d’âme : bien incapable de créer elle-même quoi que ce fût qui ressemblât à un « journal spirituel », elle faisait siens les textes, prières, pensées, cantiques, qui la soutenaient dans sa lutte spirituelle. De l’ensemble de ses textes, comme de sa correspondance, il ressort clairement que cette lutte fut un long « tourment d’amour ». Parfois, elle interrompt sa copie pour laisser s’exhaler son simple « acte de charité » : « Jésus, mon Dieu, je vous aime par-dessus toute chose »... « J’aurai toujours assez de santé, écrit-elle un jour à une cousine, mais jamais assez d’amour pour Notre-Seigneur ».

Peut-on apercevoir, ne fût-ce que par éclairs furtifs, la source de ces peines intérieures ? Il serait plus exact de dire : les sources, car il y en eut plusieurs ; mais l’une d’entre elles ressort avec un relief plus accusé. Bernadette porte en son cœur deux sentiments très forts et qui se renforcent en s’opposant : le sentiment que tout ce qui lui arrive, de Dieu sans doute, mais aussi des hommes, est gratuité pure ; par elle-même, elle n’a rien, elle n’est rien ; elle devrait donc « rendre » par la ferveur de sa vie chrétienne. Or, un autre sentiment l’habite : elle ne mène pas une vie chrétienne, une vie religieuse « parfaite » : elle ne « rend » pas. « J’ai peur, disait-elle souvent à ses confidents. J’ai reçu tant de grâces et j’en ai si peu profité ». Ce contraste « lui fait honte » et la torture jusque dans ses profondeurs ; c’est son péché, pour ainsi dire fondamental. Car elle est femme de cœur, d’humilité et de reconnaissance.

Ne nous étonnons pas du tour violent que prend cette souffrance chez Bernadette. Il correspond au sens aigu de sa pauvreté personnelle, de son indigence absolue, d’autant qu’elle considère que Dieu, en la faisant pauvre, lui a fait une « grâce ». Or elle a un sens non moins aigu qu’il y a en elle quelque chose qui s’oppose radicalement à ce qu’elle soit une « sainte religieuse », c’est-à-dire à ce qu’elle aime vraiment Dieu et son prochain, « non en paroles, mais en vérité ». Quel est donc cet obstacle ?

Mère Vauzou, sa maîtresse de noviciat, la définissait ainsi dans ses notes secrètes : « Caractère raide, très susceptible, modeste, pieuse ». Raide... très susceptible... Comment cela ne serait-il pas pour une jeune femme, enfermée dans ses problèmes de santé plus encore que par les clôtures de son couvent, la source de mille difficultés communautaires, de petites ou fortes réactions à l’entourage, de faux pas dans la marche vers Dieu ? Mère Bordenave excuse bien sa chère Bernadette, en mettant cette raideur au compte du « tempérament pyrénéen ». Soit ! Reste qu’il faut lutter contre un défaut de caractère lorsqu’il est source d’imperfections, voire de fautes. Bernadette luttait, mais dans sa lutte, comme il arrive dans tout combat, il y avait des blessures, des défaites même qui l’humiliaient. « On me reproche, écrivait-elle à Mère Alexandrine Roques le 6 avril 1869, de tenir trop à ma volonté, je m’entends appeler très souvent volontaire ; cela me fait honte et néanmoins je ne me corrige pas », et de prier sa correspondante de demander « sa conversion au bon Dieu et à la très sainte Vierge » (ESB, 591). Sa conversion, voilà un bien gros mot. Il est sincère sous la plume, dans le cœur de Bernadette ; elle sent qu’il y va de son amour pour Dieu, elle se désole de « ne pas se corriger ». Elle distingue mal sainteté et perfection !

Sa vie n’est pas à la hauteur de sa reconnaissance. Elle n’aime pas comme elle devrait, comme elle voudrait aimer. Voilà son tourment d’amour. En ces années 1873-1876, le Carnet et la Correspondance révèlent chez Bernadette une nostalgie de pur amour. Le P. Douce, son confesseur, semble l’avoir bien perçu car ses conseils (notés par Bernadette), tout en prenant appui sur ses difficultés communautaires, les débordent ; il va droit à la « détresse » de sa pénitente. Loin de s’apitoyer et de l’entretenir dans un certain dolorisme, il l’oriente vers l’offrande amoureuse, la confiance, le courage, l’énergie persévérante, l’union à la croix, mais à la croix victorieuse du Christ Jésus. « Ne craignez pas de porter la croix, même toute nue ». Par tempérament et par grâce, Bernadette comprend ce langage et elle ajoute : « Plus je donnerai à Jésus, plus aussi Jésus me donnera. Par amour pour Jésus, je dois vaincre ou mourir ».

De toute cette souffrance intime, Bernadette ne laisse rien paraître à l’extérieur. Il est curieux, par exemple, de constater comment elle apparaît au docteur Robert Saint-Cyr, médecin de la communauté et qui la voit fréquemment à l’infirmerie, soit comme malade, soit comme aide-infirmière : « Nature calme et douce, elle soigne ses malades avec beaucoup d’intelligence et sans rien omettre des prescriptions faites ; aussi jouit-elle d’une grande autorité et, de ma part, d’une entière confiance » (lettre de septembre 1872). Plus tard, en décembre 1876, le même docteur, constatant que les remèdes ne parvenaient pas à guérir Bernadette, percevra, semble-t-il, quelque chose de son secret :« Je disais ces jours-ci à Monsieur le Docteur, écrit Bernadette à l’abbé Pomian, que c’était bien long, il a tourné les talons en me disant que j’avais un terrible ennemi. Je commence à croire qu’il y perd son latin ». Terrible ennemi ? Plutôt terrible amour.

En ces états d’âme, Bernadette se porte d’instinct vers l’Eucharistie. « Que voulez-vous », dit-elle un jour à une sœur, faire le Chemin de la Croix, entendre la sainte Messe, faire la sainte Communion, voilà mes grandes dévotions« . En 1873, elle découvre le Journal des retraites du P. Pierre Olivaint, jésuite, victime de la Commune de Paris en 1871 ; ces textes tendres et forts lui plaisent, en particulier les textes où le Père exprime son amour pour Jésus. Et Bernadette de recopier de nombreux passages (30 pages du Carnet sur 145) ; elle se les approprie, au point de substituer le mot »religieuse« au mot »prêtre« , ou »communion« à »messe« ... Le texte le plus significatif de ce qui porte Bernadette vers Jésus Eucharistie, de ce qu’elle cherche et trouve dans ses communions, est peut-être cette »Prière d’une pauvre mendiante", d’autant que cette pauvre mendiante est fille de meunier et n’a pas toujours mangé son pain quotidien !

O Jésus, donnez-moi, je vous prie, le pain de l’humilité,
le pain de l’obéissance,
le pain de charité,
le pain de force pour rompre ma volonté et la fondre à la vôtre,
le pain de mortification intérieure,
le pain de détachement des créatures,
le pain de patience pour supporter les peines que mon cœur souffre. Ô Jésus, vous me voulez crucifiée. Fiat !
le pain de force pour bien souffrir,
le pain de ne voir que vous seul en tout et toujours.
Jésus, Marie, la croix, je ne veux d’autres amis que ceux-là.

Ce pain, Jésus le donnait à Bernadette en ses communions.

Un thème cher au P.Olivaint l’a frappée au point qu’il lui devient familier : « La vie chrétienne n’a pas seulement ses combats et ses épreuves, elle a aussi ses consolations. Et si du Thabor il faut aller au Calvaire, du Calvaire on revient au Thabor avec Jésus ».

Et Bernadette d’ajouter : « (L’âme) sort du Golgotha pour aller chercher foi et courage au Thabor ». Il semble bien que ce couple Thabor-Calvaire exprime le mouvement profond de l’âme de Bernadette en ces années de « peines intérieures ».

Aux prises avec ses difficultés intimes et loin de Lourdes, Bernadette n’a-t-elle pas oublié le message... et cette « chapelle » que demandait la Vierge de Massabielle ? Comment aurait-elle oublié ? Par les lettres de ses frères et sœur, de ses amis, par les nouvelles que rapportent les sœurs qui voyagent, elle est au courant des progrès de la basilique. Et puis, toutes ses épreuves de santé et de cœur, elle les offre au Seigneur dans l’esprit que lui a confirmé plusieurs fois le P. Douce : « Rappelez-vous souvent cette parole qui vous a été prononcée par la très sainte Vierge : ’Pénitence ! Pénitence ! ’Vous devez être la première à la mettre en pratique ». Les pécheurs, non seulement elle prie pour eux, mais elle s’assimile en quelque sorte à eux. « Prions beaucoup pour ces pauvres pécheurs, écrit-elle à Mère Alexandrine Roques en 1872. Après tout, ce sont nos frères ».

Or en 1876 ont lieu à Lourdes la consécration de la Basilique et le couronnement de la statue de la Vierge. Il fut sérieusement question que Bernadette y assistât. Une crise de sa santé fit échouer le projet. Quelle fut sa réaction en cette circonstance ? À l’abbé Perreau, second aumônier de Saint Gildard qui, à son retour de Lourdes, lui raconte les fêtes grandioses du 3 juillet, elle dit : « Qu’aurais-je fait au milieu de tout ce monde ? J’étais bien mieux dans mon infirmerie » (L II, 405). Les mots sont simples, voilés, banals ; la réalité spirituelle qu’ils recouvrent est divine. Par ses souffrances de grande malade, par son sacrifice, Bernadette participait plus profondément à ce triomphe du Message que si elle y avait été présente. Mieux encore : elle contribuait, « comme pierre vivante, à l’édification de ce temple spirituel » dont nous parle saint Pierre (I P 2, 5).

C’est que Bernadette avait un sens très vif du « Corps qui est l’Église ». Elle avait remarqué que « des messes sont dites perpétuellement sur l’un ou l’autre point du globe », et elle en avait tiré cette conclusion : « Je m’unis à toutes ces messes, surtout pendant les nuits que je passe quelquefois sans sommeil ».

Je suis moulue comme un grain de blé

C’est le lundi de Pâques, 14 avril 1879, que Bernadette laissa échapper cette plainte devant sœur Léontine Viggaret, et elle ajoutait : « Je n’aurais jamais cru qu’il faut tant souffrir pour mourir ». Moulue comme le grain de blé... comme ces grains de blé dont François, son père, au moulin de Boly faisait une poussière blanche. Broyés sous la lourde meule de pierre, anéantis, les beaux grains blonds de la dernière moisson. Non pas anéantis ! Demain, le boulanger ferait de cette poussière blanche le pain des hommes, « le pain quotidien » qu’ils demandent à leur Père des cieux... et aussi le Pain de l’hostie dont la parole de Jésus, redite par le prêtre, ferait « le Corps du Christ livré » pour les pécheurs. En cette Pâques 1879, Dieu allait aussi broyer Bernadette.

De son agonie et de sa mort, le récit est bien connu. Si les historiens varient sur certains détails circonstanciels, les points essentiels sont bien établis. Plusieurs d’entre eux intéressent cet article.

Le grand geste de pauvreté pendant la Semaine Sainte : Bernadette fait enlever toutes les images suspendues au rideau de son lit d’infirmerie ; elle ne garde que le crucifix que Pie IX lui a envoyé en réponse à sa lettre du 17 octobre 1876. « Celui-ci me suffit », dit-elle. Elle mourra en le serrant contre sa poitrine.
Une dernière communion, le mardi 15 avril.
C’est le soir du même jour qu’elle dit :« J’ai peur. J’ai reçu tant de grâces et j’en ai si peu profité ». Pour l’apaiser, Sœur Nathalie Portat lui promet de l’aider « à remercier la Sainte Vierge jusqu’au bout ». Elle tiendra parole.
Un mot recrée l’atmosphère de courage dans laquelle s’est déroulée toute sa vie. À une sœur qui, quelques instants avant sa mort, la voyant en proie à une grande souffrance intérieure, lui propose de demander pour elle des « consolations », elle réplique : « Non, pas des consolations, mais la force et la patience ».

C’était le mercredi de Pâques, 16 avril 1879, à 3 heures 15... « En ces jours-là, avait dit Jésus à ses apôtres, vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous » (Jn 14, 20). L’unité de Bernadette avec Jésus, et, par Jésus, avec la Trinité, était accomplie dans la lumière de la vision éternelle.

Conclusion

Le titre de cet article posait une question : « Bernadette, la plus secrète des saintes ? » Nous pouvons à présent répondre. Soit ! Bernadette est la plus secrète des saintes, mais parce qu’elle est la plus transparente. Elle n’a pas de secret personnel, mais elle a laissé passer à travers elle, sans le retenir, le message de Massabielle, qui n’était autre que le message évangélique, le « secret de Dieu », le mystère de sa miséricorde, révélé et accompli par Jésus-Christ. Et de ce mystère, elle a vécu simplement, fidèlement, au jour le jour de la Providence, jusqu’à sa mort. Comme est appelé à vivre tout homme qui croit et est baptisé.

« À présent, je suis comme tout le monde », répondait-elle un jour à quelqu’un qui lui demandait si, depuis le temps de Massabielle, elle jouissait de communications divines privilégiées, visions, prophéties et autres révélations... Tout cela, qu’était-ce à ses yeux, en comparaison de la grande réalité, de son « union avec » Dieu que son baptême avait inaugurée et qui se développait par ses Eucharisties ? Rien de plus grand pour cette âme de foi que cette présence en elle de Jésus vivant et, par Jésus, de la Trinité Sainte. Là était l’essentiel, l’unique. Le baptême était sa « consécration fondamentale », comme le dira plus tard Vatican II. Le secret de Bernadette s’éclaire en lisant le discours de Jésus après la Cène et sa prière sacerdotale (Jn 14-17) ; c’est le secret d’un amour qui la dépasse infiniment mais qui « demeure » en elle.

Par une disposition providentielle, cette vocation personnelle de Bernadette coïncidera avec sa vocation religieuse. Dom Jean-Baptiste Delaveyne, qui fonda la congrégation des Sœurs de Nevers, légua à ses filles un esprit pleinement évangélique, sans frontières, ouvert à toute misère, accessible aux « tout-petits » du peuple chrétien. « Vous devez, mes Sœurs, leur prescrit-il, mener une vie simple, commune, uniforme, et aller tout de plain-pied avec le reste des hommes ». D’un mot, il définit l’esprit de leur congrégation : « Votre grande Règle est celle que Jésus-Christ vous a prescrite, c’est-à-dire la charité : elle contient tout le fonds, l’essentiel et l’essence de la religion ». En cette spiritualité de Dom Delaveyne, Bernadette se trouvait à l’aise. « Entre le Père Delaveyne et sainte Bernadette, écrit fort justement un de ses biographes, il existe une sorte d’harmonie préétablie ».

Ainsi vivait ici-bas la Vierge Marie. Elle aussi, pour les Nazaréens, elle « était comme tout le monde », la femme du charpentier, la mère d’un enfant nommé Jésus. Nul ne se doutait que, de par le grand mystère de sa Conception immaculée, elle entretenait sans cesse des relations ineffables avec le Père, le Fils, le Saint-Esprit. Secret, mais secret de Dieu [1]

Centre culturel « Les Fontaines »
B.P. 219
F-60631 CHANTILLY Cedex, France

[1Les lecteurs qui aimeraient approfondir cet aspect de la spiritualité de sainte Bernadette pourront se référer aux livres que voici : R. Laurentin (abbé) et M.-Th. Bourgeade (soeur), Logia de Bernadette, 3 vol. Paris, Lethielleux, 1971, (sigle dans notre article : L). ; A. Ravier, s.j., Les Écrits de sainte Bernadette et sa Voie spirituelle. Paris, Lethielleux, Lourdes, Œuvre de la Grotte, 2e édit. 1986, (sigle dans notre article : ESB) ; Bernadette, une vie eucharistique. Lourdes/Nevers, Œuvre de la Grotte / Saint Gildard, 1981 ; Dom Jean-Baptiste de Laveyne, o.s.b.. Saint-Gildard, Nevers, 1984 ; Votre grande Règle... la charité. Saint-Gildard, Nevers, 1970.

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