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L’Eucharistie dans la vie de saint Ignace

Peter Hans Kolvenbach, s.j.

N°1990-4 Juillet 1990

| P. 215-218 |

Pour ouvrir notre célébration de l’année ignatienne, nous sommes heureux d’offrir à nos lecteurs ces extraits d’une homélie du Père Général des Jésuites qui va d’un mot au cœur de la spiritualité de saint Ignace. De sa première “messe sur le monde” à la rédaction du Journalet des Constitutions,du Fondement des Exercicesà la contemplation Ad Amorem, Ignace a puisé dans cette “passion eucharistique” la foi, l’espérance et l’amour où s’opère la lente “conversion eucharistique du monde”. Une “passion du service” que l’auteur propose ainsi : “l’Eucharistie, c’est assez pour moi”.
Extrait d’une homélie du T.R.P. Kolvenbach, 31 juillet 1985.

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Nos yeux se tournent vers le tombeau de saint Ignace, ici, dans l’église du Gesù, où nous célébrons ce soir ensemble la fête du Saint. Rien d’étonnant à ce qu’il soit représenté ici revêtu de la chasuble, parce que, chez lui, la célébration de l’Eucharistie se trouve véritablement au centre de sa mystique apostolique.

Avant de célébrer l’Eucharistie, Ignace en méditait la veille les textes liturgiques ; et après la messe, il passait volontiers deux heures en action de grâces. Quelle que fût l’importance des affaires ou l’urgence du travail apostolique, personne n’avait le droit de le déranger pendant ce temps privilégié. Pour rester pendant toute la journée en union avec le sacrifice eucharistique, Ignace avait fait percer une fenêtre dans le mur, afin d’avoir toujours la possibilité de voir l’autel et de se souvenir du mystère pascal. Les témoins sont unanimes : pendant la sainte messe, qui durait un peu plus d’une heure, Ignace reçut de grandes consolations et un sens extraordinaire de la Trinité à l’œuvre dans l’histoire des hommes, dans la vie de l’Église, au plus intime de sa propre mission. Ainsi l’Eucharistie s’imposait à Ignace en toute sa réalité pascale, joyeuse et douloureuse, au point qu’elle l’épuisait souvent totalement. Dans les dernières années de sa vie, Ignace ne célébrait qu’aux dimanches et aux fêtes,) cause de sa santé déficiente, qui ne supportait plus - disent les sources - les épuisantes visions qui accompagnaient sa messe. Dans l’Eucharistie, Ignace mourait avec son Seigneur pour la vie de ses frères, pour “aider les âmes”.

Pendant des mois, Ignace s’était préparé à célébrer pour la première fois l’Eucharistie dans la “sainte nuit” de Noël 1538, devant la relique de la crèche à Sainte-Marie-Majeure. Lui qui avait tant désiré rester en Terre Sainte pour y “aider les âmes” en annonçant le mystère de l’incarnation, célébrait à Rome sa messe sur le monde, obéissant à la volonté de la Divine Majesté. Trois ans plus tard, entouré de ses premiers compagnons, Ignace s’engage, devant l’hostie, à suivre le Seigneur pauvre, chaste et obéissant dans la Compagnie de Jésus. Encore aujourd’hui les jésuites, qui mettent leur vie existentiellement sous le signe du pain rompu et du sang versé pour la vie du monde, refont les gestes des premiers compagnons, accomplis à Saint-Paul-hors-les-murs.

Pour doter cette jeune Compagnie de Constitutions, Ignace cherche l’inspiration dans les multiples messes qu’il célèbre ; les passages les plus importants ont toujours obtenu une confirmation divine pendant l’Eucharistie célébrée à cette intention. Cet amour pour l’Eucharistie se communiqua évidemment aux compagnons d’Ignace, qui firent l’expérience d’une même faim eucharistique : on introduisit donc la messe journalière et la communion fréquente, voire quotidienne. Fidèle à cette tradition spirituelle, la dernière congrégation générale confessait que “comme la vie d’Ignace elle-même, notre vie est enracinée dans l’expérience de Dieu, qui, par Jésus Christ dans l’Église, nous appelle, nous rassemble en un seul corps et nous envoie. C’est dans l’Eucharistie que nous célébrons avant tout cette réalité”.

Cet amour pour l’Eucharistie ne pouvait pas être absent des Exercices Spirituels. En effet, la contemplation de la Cène sera appelée le troisième fondement des Exercices, après le Principe et le Règne. L’Eucharistie se présente comme le point central, où tout mon désir concret d’être avec le Christ converge et d’où découle l’accomplissement de ce désir en mon chemin pascal avec le Christ par son Eucharistie. En communiant à l’offrande du Christ à la Cène, le choix pour le chemin du Christ prend le plein sens d’une conversion personnelle et ecclésiale. Comme tout produit de la nature ne devient nourriture de l’homme que par une conversion ; comme le blé ne devient pain que s’il est moissonné, battu et moulu, ainsi le Seigneur à la Cène en disant “ceci est mon corps” pour être nourriture de vie, se voue à la mort qui seule rend fructueuse et accomplit une telle conversion.

Cette conversion, c’est la passion pascale, ce désir ardent de manger avec nous tous la Pâque afin que tous passent de la mort à la vie. Rien d’étonnant qu’Ignace luttât dans l’Eucharistie, lorsqu’il laissait saisir son avoir et son être pour être converti, non à ses propres projets et à ses propres choix généreux, mais aux sentiments qui furent ceux du Christ dans sa Passion. La vie d’Ignace, par l’Eucharistie, devient l’exode d’une personne naturellement égoïste et limitée, convertie en nourriture “pour vous et pour la multitude”. C’est dans l’Eucharistie que les paroles et les pensées, les désirs et les souhaits suscités par les Exercices, deviennent existentiellement le corps et le sang, la réalité crue de nos vies dans la réalité crucifiante et ressuscitante du Christ.

Communier, c’est vouloir alors que l’histoire concrète de nos vies personnelles et communautaires soit saisie et transformée par l’histoire pascale du Seigneur Jésus qui continue sa passion jusqu’à la fin des temps. Dans cette conjonction que seule l’Eucharistie accomplit, Ignace a découvert la source de sa spiritualité et de son apostolat. Dans le Journal d’Ignace, on remarque que ses regards sont parfois attirés en haut, par le ciel tout en haut. Mais l’Eucharistie lui rappelle cette parole qu’entendaient les apôtres le jour de l’ascension : “Pourquoi regardez-vous ainsi en haut, vers le ciel ?” C’est bien en bas, dans le quotidien, dans l’existence de tous les jours, avec ses joies et ses peines, que le pain et le vin symbolisent, que la Trinité veut être découverte, adorée et servie, à l’œuvre pour nous.

Ainsi Ignace ne cherche-t-il plus l’union avec la Sainte Trinité en haut, dans le toujours plus haut d’un idéalisme pur ou d’une intériorité toute pure, mais dans la communion du pain et du vin, que la passion du Seigneur convertit en œuvre de la Trinité. Depuis que le Seigneur Jésus, la veille de sa passion, a pris le pain afin de se livrer amoureusement en nourriture de vie pour tous, toute mystique s’accomplit à travers le corps pesant, humiliant et humilié de l’homme. Y a-t-il une prière eucharistique plus haute et plus humble que celle du fondement des Exercices Spirituels, qui ose mettre sur la patène notre désir ardent de ne pas vouloir “santé plus que maladie, richesse plus que pauvreté, honneur plus que déshonneur, vie longue plus que vie courte, désirant et choisissant uniquement” le chemin de la Passion du Seigneur que l’Eucharistie ne cesse d’accomplir parmi nous ? Y a-t-il une prière eucharistique qui ose si “hautement et humblement” traduire le “ceci est mon corps” que celle de la fin des Exercices : laisser prendre par le Seigneur liberté et mémoire, intelligence et volonté, avoir et être, pour recevoir le don d’amour et de grâce qui est toi-même, corps du Christ, sang du Christ pour la vie du monde. L’Eucharistie, c’est assez pour moi...

Un critique d’art a noté que les habits sacerdotaux - la chasuble que porte Ignace - sont et doivent être les vêtements les plus beaux, parce qu’ils doivent dissimuler une telle faiblesse et une telle pauvreté humaine. À une époque de sa vie, Ignace avait coutume de faire suivre sa signature de cette mystérieuse expression : “de bontad pobre” : pauvre en bonté, pauvre en amour.

Ignace n’a que cinq pains et deux poissons et pourtant la mission du Seigneur est de nourrir la foule. Ignace, alors, puise dans l’Eucharistie la foi en la lente conversion eucharistique du monde, une foi qui accepte de cheminer longuement et patiemment avec tout homme, pour qu’il découvre lui aussi cette conversion de toute sa liberté en amour eucharistique ; Ignace puise dans l’Eucharistie une espérance qui attend malgré les apparences l’avènement de Celui que l’Eucharistie célèbre jusqu’à ce qu’il vienne ; mais surtout il puise dans l’Eucharistie l’amour qui, déjà et pas encore, saisit Ignace et se convertit par l’Eucharistie en une passion de service “partout dans le monde où le Vicaire du Christ nous enverra”.

Borgo Santo Spirito, 5
I-00193 ROMA, Italie

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