Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Questions sur une méthode : “Personnalité et Relations humaines”

Carlos Aldunate, s.j.

N°1990-3 Mai 1990

| P. 195-203 |

Depuis presque vingt ans, l’association “PRH” offre, dans les milieux surtout laïcs d’une trentaine de pays, diverses sessions de formation visant la croissance humaine des personnes, des relations et des groupes. Pour sévère qu’il paraisse, le diagnostic qu’on trouvera ici doit être lu comme le fruit de l’expérience d’un expert en psychologie et en spiritualité, soucieux de rappeler les limites d’une méthode.

“C’est le médium qui est le message”, a pu écrire Marshall McLuhan, en ce sens que le destinataire d’un message est affecté non seulement par la teneur de celui-ci mais surtout par le moyen qui sert à le transmettre. Ainsi, durant l’”ère Gutenberg”, la parole écrite a modelé toute une culture du fait qu’elle était véhiculée par l’imprimé. A l’heure actuelle, qui est celle de la télévision, c’est une autre culture qui prend forme, parce que le médium audio-visuel imprime en nous une culture différente de celle du langage écrit.

À examiner “Personnalité et relations humaines” (=PRH) sous cet angle, on y aperçoit pour la vie spirituelle plusieurs dangers, d’autant plus redoutables qu’ils sont inhérents non pas au contenu mais à la méthode. Nombreux sont les chrétiens qui pratiquent PRH et en éprouvent un bénéfice immédiat, qu’ils estiment excellent : mais peu se rendent compte du tort que, à la longue, la méthode employée peut leur causer. Pour sévère et même sommaire qu’il paraisse, notre jugement vise surtout à indiquer des limites trop souvent inaperçues. De quoi s’agit-il ?

La méthode

La voici décrite par l’Association elle-même : “La démarche pédagogique de PRH est essentiellement active et inductive. Quel que soit le type d’action de formation proposée par PRH, cette démarche pédagogique part toujours de l’observation par chacun de son propre vécu, en s’appuyant sur un ensemble de travaux personnels d’analyse (en abrégé TPA) permettant une exploration méthodique de phénomènes de type psychologique rencontrés et des divers mécanismes de fonctionnement de la personnalité.

Conjointement à cette démarche d’auto-découverte de soi, des éléments du système explicatif PRH que nos observations nous ont permis d’élaborer sont proposés aux participants” (Présentation de PRH par l’Association).

En résumé, il s’agit d’une méthode d’auto-analyse éclairée par un système explicatif qui oriente et interprète les résultats de cette auto-analyse. Examinons quelques points importants.

De quel Dieu parle-t-on ?

PRH a produit des études de valeur sur des sujets comme Relation à Dieu, Rencontrer Dieu, Le cheminement spirituel, La vie en Dieu, La source des évolutions spirituelles et d’autres encore. Il nous faut cependant formuler des remarques.

Dieu créateur. L’association n’ignore évidemment pas la révélation chrétienne, puisqu’on s’y réfère en plusieurs documents. Pourtant l’exercice d’auto-analyse ne conduit pas à la révélation mais à la seule création : “Je rejoins consciemment mon être pour y rencontrer Dieu me créant” (“Le chemin de l’être, c’est le chemin de Dieu”, 1976).

Dans une session aussi fondamentale que Qui suis-je ?, la connaissance de Dieu part de l’expérience de l’être du sujet (TPA 4, 14).

Dès lors, le danger, c’est que Dieu créateur soit le seul à paraître “réel” et que, de cette façon, le “Dieu des philosophes” vienne supplanter le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus Christ.

Dieu programmateur. Si “le chemin de l’être, c’est le chemin de Dieu”, on comprend aisément que pour chaque personne “la vocation fait partie de la réalité initiale... vocation inscrite par Dieu dans l’être de chacun”(La vocation à une fondation, 1981). Chacun de nous aurait été créé par Dieu pour un lieu précis et un rôle déterminé. En découvrant dans son être sa vocation propre, chacun se sentirait “engagé par Dieu” et cela “pour toujours”.

Cette vision de Dieu fait surgir plus d’une question. S’agit-il d’une programmation inscrite dans mon être et qui ne saurait être modifiée ou transformée ? Qu’arrive-t-il quand l’homme s’écarte du programme inscrit dans son être ? Dieu ménage-t-il des possibilités de rechange ?

Dieu se présente ici, semble-t-il, comme un Dieu créateur de lois naturelles et immuables ; un Dieu qui ne pourra pas avoir avec l’homme le contact immédiat, familier, imprévisible, souple, que nous admirons dans l’Écriture sainte. Un Dieu qui ne se communiquerait pas à travers des inspirations, en répandant l’Esprit qui nous guide et prie avec nous.

Nous serions déterminés par un Dieu programmateur. Quel rôle reviendrait en nous à l’Esprit Saint à l’œuvre dans l’histoire ?

Dieu compréhensible. Le Dieu créateur et programmateur serait un Dieu compréhensible en tant que cause première de la création et de ma vocation. En suivant ce chemin d’auto-analyse et de prise de conscience de l’être propre, PRH ne peut mener au-delà. De la sorte s’exerce une espèce de réduction. Or c’est un Dieu mystérieux et transcendant que le chrétien entrevoit, selon le mot de saint Jean de la Croix : “Pour arriver à ce que tu ne sais pas, il faut passer par où tu ne sais pas... pour atteindre ce que tu n’es pas, il faut passer par où tu n’es pas” (Montée du Carmel, ch.XIII). À l’intention de ses chrétiens, saint Paul demande la grâce de “connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu” (Ep 3,19). Et dans l’évangile de saint Jean nous lisons :”Personne n’a jamais vu Dieu... Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n’est par moi” (Jn 1,18 ; 14,6).

Diversité des effets

Il faut le répéter, pour bon nombre de personnes, PRH a été un cheminement menant de l’incroyance à une rencontre avec Dieu et ensuite à un christianisme plénier. Mais pour des personnes déjà chrétiennes le danger d’une régression existe, si on laisse s’estomper le Dieu de Jésus Christ, que l’on connaît par la foi, pour en rester à un Dieu issu de l’expérience psychologique.

Pour les chrétiens fervents qui “baptiseront” la démarche, pareil danger semble plus lointain, du moins au début. Je crains cependant qu’à la longue la méthode d’auto-analyse et la rencontre continuelle avec le Dieu créateur au sein de l’existence propre finissent par dévaloriser la rencontre du Père à travers le Christ sous l’action de l’Esprit Saint.

C’est PRH même qui pose la question : “Comment échapper au danger de subjectivisme ?” (Le chemin de l’être. 1976). Les moyens recommandés sont, à mon avis, inadéquats, parce qu’on reste toujours centré sur l’être propre de chacun. Pour sortir de toute espèce de subjectivisme, il faut prier Dieu et lui demander de nous conduire par ses voies à lui. Sans le Christ nous sommes comme des aveugles qui guident des aveugles.

De quel homme s’agit-il ?

“La formation proposée par PRH vise à permettre, progressivement, à toute personne...de prendre en main sa formation et sa croissance...de réaliser ce pour quoi elle se sent faite...” (Présentation de PRH).

Cette formulation des objectifs nous indique la direction dans laquelle s’orientent les sessions, la formation personnelle méthodique, le système explicatif, etc. Elle nous permet aussi d’entrevoir l’idéal humain, autrement dit le type d’homme dont on veut se rapprocher. Relevons quelques-uns de ses traits.

Il vit et il agit à partir de son être propre. Dans la “Formation Personnelle Méthodique” (F.P.M.) nous lisons : “Une personnalité solide se construit à partir de l’être... vivre à partir de son être, c’est regarder avec les ‘yeux’ de son être... Agir est décider... Une bonne décision va dans le sens de l’être” (F.P.M. 1/1982, 9). Ces expressions peuvent s’entendre, mais elles comportent un risque d’équivoque, spécialement si l’on part du principe que “le chemin de l’être, c’est le chemin de Dieu”.

Quand Marie adresse son “oui” à l’ange, sa décision “va dans le sens de son être”, mais quelle est sa motivation ? Prend-elle cette décision parce que le “oui” va “dans le sens de son être” ou parce qu’elle a vu dans ce “oui” la réponse à la volonté de Dieu ? Quand Jésus déclare : “Qui veut sauver sa vie, la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l’Évangile la sauvera” (Mc 8,35), il signifie que le chrétien doit être mu par un amour oblatif, comme Jésus lui-même, “qui m’a aimé et s’est livré pour moi” (Ga 2,20).

Il s’auto-analyse. On lit : “L’analyse telle que nous la pratiquons en PRH est l’instrument numéro un pour pénétrer dans la connaissance de soi-même... Parviens à être expert en analyse... Quand tu y seras arrivé, tu constateras à quel point l’analyse est pour toi naturelle et spontanée” (F.P.M. 1/1982,12).

Ces propos pourraient être rapprochés du souci qu’a le chrétien d’être fidèle aux inspirations de l’Esprit Saint. Comme l’écrit saint Paul : “Ceux-là sont fils de Dieu que guide l’Esprit de Dieu” (Rm 8,l6). “Ne contristez pas l’Esprit Saint de Dieu” (Ep 4,30).Une différence intervient cependant. L’auto-analyse est une démarche que peut accomplir un non croyant, tandis que le chrétien s’appuie sur l’initiative de Dieu et son invitation à une réponse. L’auto-analyse vient renforcer la tendance autocentrée et autonomiste ; elle ne porte pas le regard au-delà de l’être propre ; elle n’a pas besoin de la grâce de Dieu ; elle ne la demande pas. Au contraire la fidélité à l’Esprit Saint comporte prière continue, dépendance, humilité, confiance en Dieu, un amour échangé dans une relation interpersonnelle.

Il vise l’autosuffisance. PRH nous dit : “Sois-en sûr : tu seras l’artisan de ta formation. Tu choisiras toi-même les objectifs. Tu décideras toi-même des moyens à prendre pour les atteindre. Tu avanceras à ton rythme” (F.P.M. 1/1981). Ces promesses s’appuient sur une conviction que nous pourrions formuler ainsi : le résultat dépend entièrement de l’emploi que tu feras des moyens indiqués ; tu n’as besoin de rien qui ne soit en toi-même ; même si tu fais choix de quelqu’un qui accompagne ta formation, c’est toi de toute manière qui mènes ta formation, pas lui

Voilà qui ne correspond pas à l’esprit évangélique d’humilité et de dépendance : “Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire” (Jn 6,44). “Personne ne va au Père si ce n’est par moi” (Jn 14,6). Saint Paul écrit :”C’est de lui (le Christ, la tête) que le corps tout entier réalise sa propre croissance pour se construire lui-même dans l’amour” (Ep 4,16). “Je peux tout en celui qui me rend fort” (Ph 4,13).

Il vit dans l’enthousiasme suscité par la méthode. On le comprend, vu que PRH se présente comme un moyen assuré de perfectionnement personnel et qu’en tout homme est innée la tendance au développement et à la réalisation de soi-même. Mais pareille confiance en une méthode qui se trouve entre nos mains peut nous écarter de notre foi. Écoutons saint Paul : “C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi ; vous n’y êtes pour rien, c’est le don de Dieu” (Ep 2,8). Appliquons cette parole au cas présent : si je me sens capable “de vivre et d’agir à partir de mon être”, je suis en danger d’une dépendance malsaine pour l’équilibre psychologique et pour la vie spirituelle, du fait que ma confiance ne repose pas sur Dieu mais sur la méthode que je contrôle.

De plus une telle dépendance risque d’aboutir à une sorte de servitude. Chaque fois qu’on ressent un malaise, on recourt à une nouvelle session.

Une méthode directive

La méthode de PRH est une méthode que Carl Rogers qualifierait de hautement directive, puisqu’elle abonde en questions directes, comme par exemple : “Sur quels points ai-je avancé ? Qu’ai-je appris de neuf à mon sujet ? Dans le concret de mon existence quelque chose a-t-il changé en moi ? (F.P.M. 4/1981).

Directive, la méthode l’est également par les thèses qu’elle propose. Les TPA sont groupés d’après une certaine conception de l’homme, un certain système explicatif ; ils induisent à accepter ce système. Par exemple “le système de défense”. “Comment j’ai compensé ma blessure d’existence”, “Mes réactions disproportionnées et répétitives” (F.P.M. 9,10, 12/1981). Qu’on veuille bien le noter : je ne critique pas ici le contenu de ces documents ; je leur trouve beaucoup de valeur et d’intérêt. Là où je vois le danger, c’est, avant tout, parce que la méthode représente un système explicatif à l’intérieur duquel on risque d’enfermer chacun des intéressés ; elle menace donc d’être limitative et appauvrissante. Si riche est la diversité des sujets humains que les schématisations psychologiques sont toujours dangereuses. L’accompagnateur et le directeur spirituel ont à accueillir chaque personne telle qu’elle est, sans la ranger dans une classification, et à se guider par les lumières que Dieu accorde (les dons de sagesse et de conseil). Cela vaut aussi de la manière dont chacun se voit soi-même.

En outre, une méthode directive en arrive à être agressive, en ce sens qu’elle oblige à analyser et à donner des réponses suivant un plan préétabli, sans attendre. Mais Dieu a sa merveilleuse pédagogie pour mettre au jour les blessures au moment où la personne a la grâce qui permet de les affronter. Un questionnaire prédéterminé ne saurait respecter cette pédagogie ; il suscite avant le temps toutes sortes de problèmes et risque d’être fort traumatisant.

Quelle guérison ?

“La guérison de la sensibilité est possible”, proclame PRH (La sensibilité, 1981). L’essentiel de la méthode consiste à identifier la souffrance, analyser ses causes, entrer dans la souffrance passée et actuelle en la faisant revivre tout entière dans le présent.

La thérapeutique qu’on pourrait appeler spécifiquement chrétienne est plus riche et plus efficace. Ici, nous demandons à Dieu les lumières qu’il voudra nous donner sur les racines de notre souffrance du moment et la grâce qui nous rendra capables de pardonner aux personnes qui, d’une manière ou d’une autre, en sont la cause. Nous prions Dieu de les bénir ; de cette façon nous les aimons comme enfants de Dieu, nous rappelant que toujours elles sont l’objet de son amour. Ainsi pouvons-nous aussi nous pardonner à nous-mêmes les réactions que la souffrance suscite en nous (dans nos souffrances il entre d’ordinaire beaucoup de culpabilité). Enfin nous acceptons de grand cœur les voies de Dieu dont l’amour et la sagesse ont permis ces souffrances. Nous demandons la grâce de savoir “rendre grâce à Dieu en tout temps, à tout propos”, nous réjouissant d’”accomplir notre part des souffrances du Christ pour son corps qui est l’Église”, convaincus que “tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu” (cf. Ep 5,20 ; Co 1,24 ; Rm 8,28).

La thérapeutique chrétienne est donc un exercice de confiance et d’abandon à Dieu, de pardon et d’amour du prochain, le tout dans une vue de foi. Si elle n’élimine pas toute souffrance, elle se rappelle la réponse que Dieu fit à Paul : “ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse” (2 Co 12,9).

A tout cela il faut ajouter que, dans la thérapeutique chrétienne, on demande et on accueille le soutien des frères.Avec amour ils prient à nos côtés et pour nous ; le cas échéant ils nous “oignent d’huile”, car “la prière de la foi sauvera le patient” (Jc 5,15). En comparaison, la démarche de PRH se présente simplement comme un exercice psychologique et individuel qui ne vaut que par son résultat bon, médiocre ou mauvais. Mais la thérapeutique chrétienne est toujours profitable ; elle construit et renforce la communauté et la personne souffrante, quel que soit le résultat immédiat. Enfin, la dépendance à l’égard de l’auto-analyse peut contrarier l’attitude de remise confiante de soi à la volonté divine et de simple accueil de l’amour fraternel.

Conclusions

Nous avons parlé de dangers. Certes toute méthode a les siens quand elle est mal appliquée ou qu’on la propose à des gens dépourvus des dispositions qu’elle suppose. Mais les points que nous avons relevés sont liés à l’essence même de cette méthode, qui centre la formation de l’homme sur l’analyse de son être propre.

Ces inconvénients n’affecteront pas les personnes qui ne s’engagent que pour peu de temps et de manière plus superficielle. Ni quelqu’un qui transformerait le message évoqué en l’adaptant à une manière plus chrétienne de voir les choses et de vivre. En pareil cas on n’a plus la méthode “à l’état pur” ; son action se trouve modifiée. Mais que dire de celui qui s’y adonne sérieusement et longuement ?

Les dangers signalés tiennent au fait qu’on tend à construire une image de Dieu et de l’homme sur la base étroite de l’être personnel. Suivant cet esprit analytique et cette logique qui rappelle le rationalisme cartésien, PRH tend à former un homme nouveau, éloigné du chrétien selon le Nouveau Testament et, du coup, de la nature humaine réelle.

Car une vie chrétienne authentique, œuvre du Saint-Esprit qui nous centre sur le Christ, nous unit à nos frères et crie en nous Abba, est rendue difficile à qui part de la seule analyse de son être. Au point de départ de notre vie se trouve plutôt la rencontre avec un Tu, avec Dieu qui vient à nous, se révèle et nous rend capables de lui répondre.

Casa de Ejercicios
Casilla I
PADRE HURTADO, Chili

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