Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Des jeunes sont évangélisés

Jean Dravet, s.j.

N°1987-6 Novembre 1987

| P. 350-365 |

À partir d’une expérience récente, le P. Dravet présente une typologie des jeunes qui sont évangélisés, malgré les « forces de mort » qui les touchent de si près. Des chemins d’Évangile peuvent s’ouvrir, où la « loi du risque » permet seule une croissance décisive. Mais pour être témoin de l’Évangile auprès des jeunes d’aujourd’hui, il faut remplir des conditions nouvelles, lesquelles supposent finalement une profonde conversion de notre manière d’annoncer Jésus-Christ.

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Durant cet entretien, nous voulons regarder le monde des jeunes et en particulier ceux d’entre eux qui font la rencontre de Jésus-Christ. Pour cela, je voudrais tout d’abord vous raconter une histoire : elle se passe dans le Massif Central, entre Langogne et Villefort, aux confins de la Lozère et de l’Ardèche, en un endroit où le plateau central, à une altitude moyenne de mille à onze cents mètres, a été profondément creusé par des cours d’eau pour former des espèces de canons. Sur les flancs escarpés de ces ravins, de petits hameaux se sont accrochés au long des siècles. On y récolte des châtaignes, on y cultive des céréales, des fèves ; quand l’altitude le permet, la nature produit aussi, mais à grand-peine, quelques fruits, un peu de vignes. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, les plus pauvres de ces petits hameaux ont vu leurs habitants s’en aller vers des régions plus hospitalières et c’est dans l’un de ces hameaux accrochés au flanc de ce qu’on appelle le Chassezac, un de ces hameaux abandonnés depuis des décennies, où pas une seule des constructions qui le composent ne porte la marque des ravages occasionnés par l’hiver et l’absence d’entretien, c’est donc dans un de ces hameaux qu’au mois de juillet dernier, vingt-cinq jeunes de dix-sept à vingt et un ans sont venus s’établir. A vrai dire, ils ont dressé la tente à proximité, car les ronces avaient tout envahi, et les poutres des toits, en s’effondrant, avaient obstrué les petites ruelles ; le hameau était impénétrable ! C’est ici qu’un champ-chantier de quinze jours a eu lieu avec pour visée : construire la communauté des jeunes et des adultes qui composaient le groupe et par là même, se construire soi-même, tout en reconstruisant le hameau.

Qui étaient ces jeunes ? Très divers par leur parcours scolaire, par leurs croyances, par leur origine socio-culturelle : pour la moitié, ils étaient élèves de L.E.P., au plus bas de l’échelle de la scolarisation, tandis que d’autres s’apprêtaient à entrer à l’École Normale Supérieure. Certains étaient des chrétiens très convaincus, d’autres étaient des musulmans convaincus, d’autres encore se présentaient comme sans religion, très éloignés de la religion de leurs familles. Certains avaient eu une enfance sans grande histoire, d’autres portaient les marques des blessures d’un parcours où l’échec et les traumatismes avaient blessé sérieusement leur personnalité.

Ils étaient venus en réponse à une invitation qui leur proposait de consacrer la première partie de leur séjour à la connaissance du pays ; ce premier temps d’enracinement paraissait important pour des jeunes habitant souvent des cités sans âme et sans passé : pendant cinq jours, ils rencontreraient les gens des hameaux voisins et essaieraient de pressentir les traditions propres à la région. Le tract annonçait en deuxième lieu un temps dit d’intériorité au cours duquel, à la faveur de partages, de méditations, de temps de silence comme aussi de temps d’échanges, ils pourraient découvrir ce que sont les sagesses humaines, en se mettant ainsi à l’école de traditions venant autant de l’Orient que de l’Occident. En un troisième temps, on se soucierait du retour au quotidien, afin de voir comment l’on pourrait au retour vivre ce que l’on aurait découvert à la faveur de ces quinze jours. La médiation essentielle pour créer la communauté était, durant chaque matinée, le travail de déblayage et, peu à peu, de reconstruction du hameau.

Pour ce qui concerne la deuxième étape, dite d’intériorité, il avait encore été prévu que le matin, il y aurait un temps de méditation en commun à partir d’un récit appartenant à l’une de ces traditions que l’on avait annoncées : l’Inde avec l’Hindouisme, le monde arabe avec l’Islam, le monde chrétien avec des paraboles de Jésus, puis l’époque contemporaine avec des récits tirés de ce que l’on peut appeler la sagesse qui est en train de naître. Méditation en équipe le matin et, en fin d’après-midi, méditation personnelle. Elles étaient toutes les deux présentées ainsi : on racontait l’histoire qui servait de substrat et l’on donnait quelques indications pour la prière à ceux qui étaient croyants, pour la méditation aux autres. Et ce temps de méditation personnelle était continué par une période de silence, tout ceci étant repris à la veillée pour une relecture en équipe.

Je vous ai présenté cette histoire parce que, au long de ce premier exposé, j’y ferai souvent allusion. Elle me sert, ainsi qu’à d’autres éducateurs, de référence dans cette recherche qui est la nôtre des chemins de l’Évangile. Nous savons que l’œuvre de l’évangélisation est l’affaire de l’Esprit Saint. Le regard que nous portons sur les jeunes générations nous permet d’affirmer que l’Esprit de Jésus est vraiment actif en ce temps. La vague de sécularisation qui atteint rapidement la majorité de nos pays d’Occident n’empêche pas beaucoup de jeunes de se mettre à croire, et leur foi est neuve et surprenante. C’est à partir de cette constatation que je vais développer le thème de cet entretien.

Tout d’abord nous regarderons ce qui, dans ce contexte de sécularisation, est fait par l’Esprit Saint, comment il fait en sorte que les jeunes soient évangélisés et parviennent à la connaissance de Jésus-Christ. Nous remarquerons que l’action de l’Esprit bouscule nos programmes pastoraux, questionne nos pratiques. Ce sera la première partie.

Puis nous considérerons les facteurs humains qui favorisent l’expérience du Salut : en quelles circonstances, quels lieux, à quelle étape de l’existence s’effectue de façon privilégiée chez un jeune l’accueil de la Bonne Nouvelle. Ce sera notre deuxième partie.

Pour être témoins de l’Évangile auprès des jeunes d’aujourd’hui, il faut remplir des conditions. Elles paraissent nouvelles ; peut-être qu’à ce titre, elles dérangent nos habitudes ; je tenterai de cerner celles auxquelles j’ai été, pour ma part, le plus sensible ; dans cette troisième partie, je ne craindrai pas d’avancer des propositions marquées par ma subjectivité !

Voilà ! nous tentons une démarche de type inductif. Il m’a semblé que c’est la bonne façon d’aborder des questions fondamentales : est-il possible d’annoncer Jésus-Christ dans des cultures en mutation ? La réponse satisfaisante ne peut pas résider dans la définition de stratégie pastorale. Comme à tous les âges de l’Église, il convient de se laisser conduire par l’Esprit en tentant de lire les signes qu’il nous adresse et qui épousent l’évolution rapide de notre société.

Des jeunes sont évangélisés

Avons-nous pris la mesure des changements ?

On a du mal à discerner l’action de l’Esprit si l’on entretient sur le monde d’aujourd’hui des idées qui ne correspondent pas à la réalité. Personne n’ignore que la mutation actuelle engendre une crise qui affecte profondément la société, qui touche principalement les catégories sociales les plus exposées, celles qui disposent le moins de défenses, en particulier les jeunes générations. Mais nous sommes tout surpris, les uns et les autres, par le nombre considérable de ceux d’entre nous, religieux et religieuses, qui méconnaissent l’importance du retentissement, chez les jeunes, de cette crise. Nous ne manquons pas d’informations, mais nous faisons des événements une lecture qui souvent se limite à ses aspects extérieurs. A-t-on réellement pris la mesure des multiples formes de précarité qui atteignent les générations nouvelles ? A-t-on une conscience suffisante de la souffrance, souvent intolérable, qu’engendre cette précarité omniprésente ? Permettez-moi de citer trois chiffres tirés de statistiques récentes, mais qui concernent notre sujet.

Un premier chiffre : la population de l’enseignement secondaire a été multipliée par dix en quarante ans, passant en France de trois cent mille élèves à plus de trois millions ! Réservée autrefois à une élite, la formation secondaire intéresse maintenant la presque totalité des jeunes de douze à seize ans. Or, il faut bien reconnaître que l’initiation chrétienne est encore organisée de façon globale, comme si la majorité des garçons et des filles entrait dans le monde du travail dès la fin du cycle primaire ! Nous sommes là devant une situation d’inadaptation. Et c’est une condition réelle dans laquelle s’effectue notre travail d’évangélisation.

Deuxième chiffre : les jeunes de moins de vingt-cinq ans constituent en France quarante-deux pour cent de l’ensemble des demandeurs d’emplois, et en Italie quarante-neuf pour cent, et rien ne permet d’affirmer qu’il s’agit d’un phénomène passager ! De nombreuses années seront nécessaires avant que la tendance s’inverse. Nous le constatons tous les jours ; cette situation prend les chrétiens au dépourvu. Le fléau du chômage est encore peu analysé pour ce qui concerne les jeunes générations ; les initiatives, comme celles de la J.O.C., sont encore rares et je ne vois pas que nous soyons beaucoup mobilisés, nous religieux et religieuses, pour combattre ce fléau ; je ne vois pas qu’il soit devenu une de nos priorités.

Troisième chiffre : je le prends dans Les jeunes d’Olivier Galland, paru aux Presses de la Découverte. Ce troisième chiffre va nous indiquer quelque chose qui est également préoccupant : on savait qu’un jeune sans travail a beaucoup de peine à se marier et maintenant on dispose de chiffres ; parmi les jeunes hommes de vingt à vingt-quatre ans qui sont mariés, trois sur quatre ont un emploi et, dans la tranche d’âge des vingt-cinq à trente ans, ils sont encore deux sur trois ; ainsi le pourcentage des demandeurs d’emploi est beaucoup plus élevé chez les célibataires que chez les jeunes hommes mariés. Il y a un lien évident entre le chômage et le maintien dans le statut de célibataire et là encore nous pouvons nous poser une question : qu’est-ce que les communautés chrétiennes, qu’est-ce que la vie religieuse peuvent dire à ces célibataires forcés ? quel message dégage-t-on de l’Évangile à l’intention de ces pauvres sur le plan affectif – « il n’est pas bon que l’homme soit seul » – et non pas seulement sur le plan économique ?

Des jeunes découvrent Jésus-Christ

La précarité est une donnée fondamentale de l’existence humaine ; de tous temps la jeunesse y a été soumise, mais aujourd’hui, c’est de détresse qu’il faut parler. Or, dans cette situation de détresse que je viens de rappeler à l’aide de quelques chiffres, nous sommes témoins de quelque chose de surprenant : à travers une expérience de salut, des jeunes reçoivent la Bonne Nouvelle et découvrent Jésus-Christ. Il ne s’agit pas du tout d’un émoi religieux de type collectif ; il s’agit d’une rencontre personnelle de Jésus-Christ. Parmi ces jeunes qui sont évangélisés, je regarderai principalement le groupe des seize à vingt-cinq ans ; sans vouloir trop fortement marquer les frontières, on peut y distinguer trois catégories principales.

Les blessés de toute espèce. Il n’est pas besoin de développer longuement les caractéristiques de ce premier groupe. Les jeunes générations sont fréquemment blessées par un parcours scolaire avec échecs nombreux, par une éducation familiale avec traumatismes sur le plan affectif, par une insertion sociale avec phénomènes de marginalisation.
Les chercheurs de sens. Ce sont des garçons et des filles qui sont habités par le désir de savoir quel est le sens de leur vie. Ils ne vont pas nécessairement formuler la question en ces termes, mais ils sont habités par une souffrance très grande ; plus grande souvent qu’il n’y paraît à l’extérieur. Ils ne savent pas ce qu’ils font ici-bas au milieu des autres ! Ils cherchent, souvent avec une intensité difficile à décrire, le sens de leur existence.
Les entrepreneurs. On pourrait appeler ainsi les garçons et les filles qui aspirent à travailler à la transformation du monde. S’ils n’élaborent pas nécessairement des plans de dimension internationale, ils sont réellement mobilisables, parce qu’il y a en eux une aspiration très forte pour faire changer les choses.

Je remarque que ces trois catégories sont elles-mêmes traversées par une dimension que l’on retrouve très fréquemment, qui est la soif de l’absolu. Beaucoup de ces jeunes, qu’ils soient blessés, chercheurs de sens ou entrepreneurs, sont des assoiffés d’absolu.

Une expérience de salut

Sur ces catégories un peu théoriques, dont il ne faut pas trop trancher les frontières, nous pouvons sans peine mettre des noms et des visages ; nous pouvons donner chair à chacune de ces catégories. Or, que remarquerons-nous ?

Des jeunes, chacun selon sa physionomie propre, sont sauvés des forces de mort, de celles qui tentaient d’enfermer les blessés dans le malheur, de celles qui tentaient de convaincre les chercheurs de sens qu’il n’y a pas de vérité et que tout est dérision, ou de celles encore qui essayaient de rendre vain le désir de transformer le monde. Ces forces de mort essaient de conduire au désespoir face à un ciel vide !

Il s’agit bien là d’une expérience de salut et pas seulement d’un soulagement à caractère provisoire. Permettez-moi ici de revenir sur une réalité que nous connaissons bien : le vertige, l’appel de la mort, qui sollicitent les jeunes générations. Je ne prendrai qu’un exemple, celui du suicide. En France, le suicide est la deuxième cause de la mortalité chez les jeunes, après les accidents et avant les maladies ! On compte, selon de bonnes évaluations, environ mille suicides par an parmi les quinze à vingt-quatre ans. Je vais régulièrement travailler en Suisse romande et mes amis me disent que la proportion est plus forte encore chez eux. Quant aux tentatives de suicide, on avance le chiffre de quarante mille par an et pas conséquent, on estime que dans cette tranche d’âge des quinze à vingt-quatre ans, chaque année, environ cinq jeunes sur mille sont touchés par ce vertige jusqu’au passage à l’acte. Je puis témoigner, travaillant depuis douze ans dans la formation initiale de la vie religieuse, que les jeunes gens, hommes et femmes, qui entrent dans nos Instituts n’échappent pas à cette imprégnation. A ces jeunes à ce point tourmentés par la présence de la mort, c’est bien une démarche de salut qu’il convient de proposer.

Principale caractéristique de ce qui advient de l’irruption du salut : la nouveauté. C’est une marque incontestable de l’action de l’Esprit Saint : dans un monde qui se repaît de sensationnel, où l’inédit est cultivé à outrance par le commerce de l’information, la nouveauté, c’est qu’il y a une vie pour les blessés, qu’il y a une vérité pour les chercheurs de sens, qu’il y a un chemin pour les entrepreneurs. Vie, vérité et chemin, ce sont les noms que l’Évangile donne à Jésus. Ils dessinent le visage humain du Sauveur des hommes.

Cependant, dans biens des cas, cet accès au Salut ne s’accompagne pas immédiatement de la reconnaissance de Jésus-Christ comme sauveur et de l’entrée dans la communauté chrétienne. Je pense ici à ce jeune homme de vingt-deux ans, chercheur de sens s’il en est, qui avait demandé, bien que non croyant, de participer à une retraite. Au terme de huit jours d’exercices spirituels adaptés à son attente, il n’a pas demandé le baptême, mais l’illumination de l’intelligence et la conversion du cœur qui se sont manifestées jusque dans les larmes, signalaient de façon indéniable la présence de l’Esprit de Jésus-Christ. Ainsi la rencontre du Dieu vivant s’effectue à l’intérieur d’une expérience qui étreint l’homme en tout son être.

Autre trait de cette expérience de salut qui me semble valable pour les divers groupes que j’ai distingués, c’est celui-ci : s’offre tout d’abord, à l’attention des jeunes, la figure de Jésus compatissant aux détresses humaines. De ce fait, les jeunes peuvent reconnaître qu’ils sont l’objet d’une élection personnelle et ils pourront en venir ainsi à lire l’histoire du Peuple de Dieu comme leur propre histoire. Je puis illustrer cette affirmation par un exemple : avec le réseau d’éducateurs laïques, religieuses et religieux auxquel j’appartiens, nous proposons pendant l’été diverses activités articulant, comme je le présentais tout à l’heure, session et retraite. Pourquoi session et retraite ? Comme on va le constater avec l’exemple que je vais évoquer, la session permet de prendre en compte une question ou un enjeu auxquels les jeunes sont sensibles ; elle peut ainsi ouvrir à l’accueil de la Parole du Christ pour ce monde qui est en train de naître. Et parallèlement, la retraite risque moins dans ce cas de constituer une espèce de repli sur le religieux, une fuite des solidarités fondamentales ; elle s’inscrit, elle s’enracine sur une expérience humaine réactivée.

L’une de ces propositions de session-retraite s’adresse aux jeunes qui sont préoccupés par les défis de notre temps ; défis de dimension planétaire : le sous-développement, le mal-développement, le déséquilibre Nord-Sud, la justice et la paix dans les relations internationales. Vous le voyez, cette session s’adresse en particulier au groupe de ceux que nous avons appelés des entrepreneurs. Ceux-ci, filles et garçons de vingt à vingt-six ans sont hantés par l’échec des efforts de l’homme (de tous les hommes de bonne volonté) pour arracher l’humanité au fléau de la faim et de l’exploitation. Pour eux cette incapacité de l’homme à faire face à ces fléaux est insupportable. Si bien que peu à peu, ils en viennent à se persuader de leur propre impuissance face aux désordres du monde. Si leur est donnée la possibilité, par la retraite qui suit la session, de découvrir l’origine de ce désordre dans la prétention de l’homme à se passer de Dieu, alors ils peuvent envisager de s’engager ; ils s’engageront pour le monde dans un compagnonnage inespéré avec Jésus et leur vision de l’avenir de l’humanité prendra dès lors un éclairage positif et chargé d’espérance.

J’achève cette première partie en donnant quelques éléments de description des jeunes qui sont évangélisés. Tout d’abord, ils sont en petit nombre par rapport aux grandes foules qui attendent l’Évangile. Ils sont en petit nombre par rapport à la masse des non-croyants ou des chrétiens sans convictions. Mais faut-il s’en étonner quand on sait quels obstacles ils doivent vaincre ? Leur adhésion est libre, c’est-à-dire imprévisible ; ils ne sont pas le produit d’un mécanisme bien monté. Dans la période d’incertitude que nous vivons, peut-il en être autrement ? A l’origine de leur adhésion, il y a toujours la présence respectueuse et discrète d’un frère, d’une communauté, médiation personnelle qui ne saurait se confondre avec la cause qui opère le salut. Dernier élément, ces jeunes ne se signalent pas tout d’abord par leur conduite irréprochable. Paul a lutté longtemps contre les habitudes des Corinthiens et je me souviens de cette réflexion entendue récemment : « n’attendons pas que ces jeunes se comportent chrétiennement pour les évangéliser ». Il est remarquable que ces jeunes peuvent enfin vivre et respirer. Il est significatif à cet égard qu’un groupe d’adolescents en Normandie se soit baptisé « Oxygène ». Ces jeunes ont été visités par quelqu’un ; nous sommes vraiment dans le domaine de la relation et de la gratuité.

Des chemins d’Évangile

Face au travail destructeur des forces de mort, l’irruption de la Bonne Nouvelle dans l’existence d’un jeune se signifie tout d’abord par le don renouvelé de la vie : la fraternité existe, les différences peuvent devenir une richesse, l’amour n’est pas voué à l’échec, une espérance est ouverte ; elle a pour conséquence de restaurer l’homme dans une juste confiance en lui-même et dans l’autre. C’est bien l’expérience que nous voyons faire au cours de nos propositions d’été à ces garçons et à ces filles que j’ai déjà évoqués, en particulier ceux qui sont les moins favorisés, qui viennent des niveaux les moins nobles de l’enseignement professionnel. En pareille circonstance, il est donné de constater à quel point l’Évangile est une puissance de libération, quand on voit passer des jeunes de la peur qui paralyse et rend muet à l’attitude dynamique de ceux qui peuvent désormais oser.

Audace dans la proposition

Nous avons maintenant à nous poser cette question : « comment s’est faite, chez les jeunes, l’irruption de la Bonne Nouvelle ? », « qu’est-ce qui a permis la rencontre de Jésus-Christ ? » Il me semble que la première réponse à faire est de constater que ces jeunes étaient habités par une très vive attente, qu’ils étaient des êtres de désir portés par la « volonté de faire davantage », comme le remarque Jean-Paul II en commentant la scène du jeune homme riche. Dans bien des cas, les jeunes s’apparentent à ces violents qui s’emparent du Royaume. Mais nous avons constaté également que, dans les jeunes générations, nombreux sont ceux qui sont apathiques, c’est-à-dire sans passion, ne sachant pas ce qu’ils veulent. Alors, comment ont-ils pu devenir ces violents qui s’emparent du Royaume ? c’est-à-dire des êtres qui découvrent la véritable nature du manque qui les habite ? Leur désir a pu monter en eux et s’exprimer parce que leur était fournie l’occasion de vivre une expérience humaine forte. Il y a eu comme une sortie de la banalité du quotidien. Le courage d’affronter des circonstances qui proposent un dépassement. Inviter, comme nous l’avons fait cet été, des jeunes saturés de décibels à entrer peu à peu dans le silence et leur demander de demeurer dans le silence, c’était une sorte de défi et cela dans une société qui a pour Dieu la sécurité, une société qui sacrifie tout aux multiples formes d’assurance. On a proposé à ces jeunes de s’engager sur des chemins risqués ! C’est bien la manière de faire de Jésus avec ses disciples. Il les expose à des situations risquées, au désert avec la solitude et la faim, à la tempête avec la peur, aux conflits de toutes espèces avec le risque d’exclusion, à la pression de la foule ! Mais il y a aussi la situation risquée qu’est le succès, la réussite apostolique, l’expérience de la puissance de la Parole, avec la tentation d’échapper aux moyens choisis par Jésus lui-même ! L’évangélisation des disciples s’est effectuée à la faveur des épreuves, la Passion constituant la plus radicale des mises à l’épreuve.

Pouvons-nous repérer certains lieux qui proposent aujourd’hui cette expérience humaine forte ? Chemin risqué du silence, mais aussi du dialogue, du service, mais aussi de la gratuité, de la recherche active, mais aussi de l’écoute, de la confrontation qui ne craint pas le conflit, mais aussi de l’amour qui accueille tout ? Il s’agit de poser à temps et à contretemps les vraies questions de l’homme. Elles trouvent toujours un écho. On pourrait parler de la pédagogie de l’audace dans la proposition. Elle consiste à prendre en compte un enjeu vital pour soi-même, et l’on invite à jouer pour de bon cet enjeu. Par exemple, construire une communauté humaine, construire en même temps sa propre personnalité, mais précisément en quittant les sentiers habituels, en allant participer à un chantier. La première réaction de beaucoup de jeunes quand on leur a parlé du chantier a été « combien gagnera-t-on par jour ? ». Vous voyez comme on était loin au départ de ce que nous avions l’ambition de faire !

Une question importante surgit : « est-ce qu’en elle-même la communauté – toute communauté ? – constitue un de ces chemins risqués ? » Les jeunes, qui sont épris de convivialité, se tournent spontanément vers des groupes à caractère communautaire ; parfois ils n’y trouvent que la possibilité offerte de se soustraire à l’isolement des individus qui règne dans la société sans que s’établissent des relations basées sur la prise en compte des différences. La juxtaposition est une autre forme d’isolement. En revanche, il existe des groupes qui ne trompent pas les jeunes qu’ils attirent ; ces groupes-là ne craignent pas de leur proposer des choix difficiles tout en leur fournissant l’accompagnement indispensable pour affronter des situations de mise à l’épreuve.

Autre question que nous pouvons nous poser : « si l’Évangile atteint le jeune à la faveur de choix qui sortent de l’ordinaire, quelle est la fonction du quotidien ? » de ce quotidien qui fait le tissu de la vie d’un jeune en famille, à l’école, dans les groupes de loisirs, dans les premiers pas de la vie professionnelle ou dans le long errement du chômage. « Comment faire refluer sur ces instances éducatives la loi du risque qui semble seule en mesure de permettre une croissance décisive ? » C’est une question à laquelle il n’est pas facile de répondre. Les réflexions qui sont actuellement menées sur l’école et les mouvements, éclaireront ces interrogations, car nous devons inclure désormais dans notre mission d’évangélisation des jeunes générations cette perspective difficile.

Des fruits imprévisibles

Dernière observation : ces chemins risqués ne donnent pas de résultats infaillibles. Il nous faut donc réfléchir quelques instants à ce phénomène maintes fois constaté de l’échec de nos tentatives ! Beaucoup de ces jeunes qui fréquentent les milieux risqués s’arrêtent en cours de route. La rencontre de l’Évangile opère en eux une libération humaine ; ils déclarent : « quand on est chrétien, c’est vraiment bien », mais ils ne vont pas au-delà !

Pourquoi ? Mystère de la liberté humaine. Dans bien des cas, on remarque chez eux la perception vive du prix à payer. S’ils se laissent atteindre entièrement par l’Évangile, le prix sera lourd, au moins pour celui qui n’a pas encore tout à fait goûté à la libération offerte ! Je pense à cette réflexion d’un élève de Première de Grenoble, qui disait : « il me faudra désormais ramer à contre-courant ». Souvent aussi on est amené à constater que l’affectivité de ces jeunes a subi de graves dommages ; les blessures ne se cicatrisent que très lentement lorsqu’elles ont touché le plus intime des personnes.

Alors reconnaissons que les chemins d’Évangile portent des fruits imprévisibles ; pour une bonne part, ils échappent aux éducateurs et de toute façon, ils ne sont pas d’abord destinés à gratifier les ouvriers de la Parole que nous sommes. Mais comme l’annonce de la Bonne Nouvelle est en partie entre les mains et la responsabilité de l’éducateur chrétien, nous verrons dans la troisième partie quelles sont les formes de la présence de l’éducateur chrétien qui facilitent cette rencontre explicite de Jésus-Christ.

Témoins de l’Évangile auprès des jeunes

La diaconie

L’attitude première de celui qui annonce l’Évangile, c’est la diaconie, le service, à l’imitation de Jésus venu pour servir. En ces temps de détresse, la diaconie est plus que jamais requise de la part de l’ouvrier apostolique. Je veux évoquer ici l’appel que le Père Alfred Delp écrivait sous le titre : « L’avenir des Églises » dans sa prison de Berlin quelques semaines avant d’être exécuté par les nazis en 1945. Il écrivait ceci : « Il faut revenir à un esprit de diaconie si l’on veut être présent aux hommes d’aujourd’hui, physiquement, socialement, économiquement, moralement, psychiquement aliénés ». Il me semble que parfois la famille, l’école, la paroisse, les autres instances éducatives échouent dans leur action auprès des jeunes, parce qu’elles ne renouvellent pas suffisamment leur esprit de diaconie. Les jeunes perçoivent qu’on veut obtenir d’eux un résultat et que ce résultat n’est pas d’abord leur croissance, mais que d’une certaine façon on se sert d’eux. C’est pourquoi également si l’on veut servir les jeunes, on se gardera de répondre de façon trop immédiate et complaisante à leur demande religieuse. Il importe d’accueillir une humanité défigurée et pour cela, comme Jésus lui-même nous en a donné l’exemple, il y a des médiations à respecter.

Beaucoup de jeunes sont déçus par la société sans âme qu’ils trouvent en entrant dans la vie ; il n’est pas difficile de les grouper en leur proposant des démarches de piété qui leur paraîtront bien douces par contraste avec la dureté de l’existence. Il faut peut-être plus d’imagination, plus d’audace, pour aider ces jeunes à apprendre à exercer leur responsabilité précisément dans cette société, à conquérir leur dignité en se mettant à leur tour au service de ces autres. Cette diaconie, qui est une attitude fondamentale de l’éducateur, j’en donnerai ici deux accents qui me paraissent particulièrement exigés par notre temps.

Le premier accent est celui de la compassion, à la manière dont Jésus a été compatissant à l’égard de ceux qui l’approchaient. Compassion en raison de la détresse présente, de toutes ces blessures que nous avons évoquées, de cette absence de but vers quoi se tourner, de cette fragilité. Mais tout autant que la compassion, il y a :

Deuxièmement, la vigueur éducative. Dans la période tourmentée qui est la nôtre, face aux contraintes, face aux forces de mort qui sont à l’œuvre et qui parlent fort, il importe de nous présenter porteurs d’une grande vigueur éducative. Si l’on constate la difficulté que la famille, l’école, la société et l’Église elle-même ont à transmettre une sagesse valable pour ce monde qui est en train de naître, il faut que nous-mêmes, selon la petite part de responsabilité qui est la nôtre, nous nous présentions porteurs d’une vigueur éducative qui s’alimente à nos traditions les plus vivantes dans le domaine de la formation. Notre diaconie passera par cette double attitude de compassion et de vigueur.

La dynamique des temps nouveaux

En même temps, notre présence aux jeunes générations sera cohérente avec l’Évangile, si nous entrons résolument dans la dynamique des temps nouveaux, car l’Évangile est bien pour ce temps ! Dynamique des temps nouveaux ; je vais m’en expliquer en trois points d’inégale importance, qui n’auront pas la prétention d’épuiser le sujet, mais auxquels nous pouvons être attentifs.

Entrer dans la dynamique des temps nouveaux, cela comporte que soit bien comprise la signification de l’avènement de l’individu, au sens où la personne humaine, dans son originalité individuelle est maintenant reconnue comme une donnée incontournable de la société. Nous ne sommes plus au temps d’une religion d’appartenance sociologique, nous allons vers une religion de conviction personnelle. De ceci, nous sommes intellectuellement convaincus et cependant, dans bien des cas, nous continuons de mener nos actions comme s’il était normal que tous les jeunes aient la foi ! Comme si l’incroyance devait être l’exception ! J’ose tenir ce propos parce que, quels que soient les discours que nous tenions, nous sommes encore habités par cette pente à considérer que l’exception ce n’est pas la foi, mais la non-foi.

En continuité avec ce premier point, il importe que nous reconnaissions que nous sommes invités à courir le risque de la liberté et de la liberté religieuse en accord avec la déclaration conciliaire. Je ne préconise pas du tout une pédagogie naïve et irresponsable, mais plutôt ceci : en ce domaine de la transmission de la foi, aucune tactique n’est recevable, aucune pression ne peut se justifier. Avouons que nous sommes encore loin du compte, en particulier quand nous nous culpabilisons devant les comportements d’insoumission des jeunes, parce que nous les interprétons comme un échec personnel. Il y a là un indice que nous ne sommes pas encore tout à fait entrés dans cette dynamique des temps nouveaux.

Troisième point : que soit instauré entre jeunes et adultes un dialogue et pour cela on ne peut se passer des exigences de la plus élémentaire honnêteté, par exemple : que le dialogue soit soumis à des règles de procédure commune, que dans ce dialogue entre jeunes et adultes, les adultes n’aient pas peur de reconnaître combien les habitudes de la société et les mentalités ambiantes sont en rupture avec l’Évangile. Je vais encore une fois évoquer ces camps d’été ; les adultes y sont nombreux, ils ne viennent pas d’abord pour encadrer, pour diriger, mais pour vivre avec. Lorsque le dialogue jeunes-adultes se déroule dans ces conditions, on est étonné de l’attention que dès lors les jeunes portent à la parole de leurs aînés. Ainsi, lorsqu’on propose une sorte de correction fraternelle, on est surpris de tout ce que ces jeunes auront remarqué de votre comportement : votre accueil, votre écoute, mais aussi le poids de votre parole ; ils assimilent ainsi de façon inespérée ce qu’ils semblaient refuser dans les premiers jours.

Un processus d’inculturation

Dynamique des temps nouveaux, ceci ouvre à une autre exigence celui qui est témoin de l’Évangile auprès des jeunes. Cette exigence, c’est la mise en œuvre d’un processus d’inculturation, qui soit attentif à ce qui est à faire valoir, aussi bien qu’à ce qui est à réorienter dans les cultures et mentalités jeunes. Je voudrais le développer rapidement à propos de trois traits de cette culture jeune auxquels je suis, pour ma part, plus sensible.

Un premier trait, nous le savons, c’est le sens du mystère : pour employer des mots qui désignent mal cette réalité. Sens du mystère, parce que les jeunes ne trouvent pas, dans la rationalité qui leur est offerte, réponse à leurs questions essentielles. Cela peut s’orienter vers des comportements aberrants, vers l’affiliation à des groupes d’occultisme, des sectes, mais c’est aussi une disposition à recevoir un message. Il n’y a pas que des impasses qui s’offrent à cette recherche du sens du mystère. Ici justement, notre responsabilité d’accompagnement est grande. Il s’agit de prendre en compte ce trait de la culture jeune, de l’accueillir, mais aussi de l’accompagner pour corriger ce qui peut être orientation vers des impasses et pour lui proposer une espèce de mise à l’épreuve en direction d’expériences qui, elles, seront fondatrices. Que ce goût du mystère puisse un jour se développer sous la forme d’une véritable expérience spirituelle et d’une rencontre de Dieu. Il y a là pour nous un travail qui peut réellement mobiliser ce qu’il y a de meilleur dans nos traditions éducatives.

Sens du mystère, mais aussi goût de la convivialité ; il comporte du bon et du moins bon. Il y a des ambiguïtés qui, là aussi, conduisent à des impasses dans le fusionnel ou dans le seul émotionnel. Cependant dans cette disposition, il y a une ouverture à laquelle nous sommes sensibles, que nous voulons prendre en compte et accompagner jusqu’à permettre précisément ces expériences de rencontres un peu fortes dans la différence, dans la confrontation, et qui seront le point de départ de véritables communautés.

Notre accompagnement devra encore tenir compte d’un troisième trait, celui de la sensibilité des jeunes générations aux souffrances des pauvres, sensibilité qui s’accompagne de la reconnaissance douloureuse de leur impuissance à porter secours à ces pauvres. Nous avons remarqué que ces jeunes sont particulièrement attentifs à ceux qui sont victimes de systèmes inhumains de notre planète. Cette sensibilité peut se fourvoyer sur des chemins de compassion émotionnelle sans engagement. Là aussi une présence accueillante et un véritable accompagnement peuvent orienter peu à peu cette sensibilité vers de petits engagements de type caritatif, jusqu’à proposer au moment opportun des engagements pour la justice dans une perspective de transformation des structures. De ceci nous sommes aussi pour notre part responsables, en fournissant en temps opportun la possibilité de prendre des initiatives à ceux qui sont frappés d’impuissance.

Désintéressement

Cette responsabilité d’accompagnement doit s’accompagner elle-même et être empreinte du plus grand désintéressement. Il y a jusque dans nos congrégations elles-mêmes des attitudes qui sont encore marquées par un reste de suffisance et parfois d’arrogance. Traînent encore des bribes de cette mentalité selon laquelle l’éducateur de la foi serait fondé à agir comme si la vérité pouvait être détenue ! Comme si elle déférait à son détenteur un quelconque droit à exiger la soumission ! À l’imitation de Jésus qui faisait du bien sans l’arrière-pensée de recruter des adeptes, le désintéressement le plus total est attendu du témoin de l’Évangile. Alors il pourra s’étonner et s’émerveiller d’un résultat qui sera toujours disproportionné par rapport à son travail. Désintéressement et patience à l’imitation du Maître qui n’exige pas trop vite des changements de conduite, car ceux-ci sont le fruit de l’expérience du Salut, qui peu à peu atteint toutes les zones de la personnalité.

Voilà dans quel climat l’annonce explicite du message devra s’effectuer avec assurance. Dans ces conditions, il n’y a pas de danger que les jeunes nous perçoivent comme imposant à l’aide de pressions ce qu’en fait nous voulons leur proposer comme ce qu’on a de meilleur. Les jeunes ne s’y tromperont pas lorsqu’ils verront se présenter le visage de Jésus. Ce visage qui est celui du Serviteur qui convoque à la réconciliation et qui renvoie au Père.

Conclusion

Ma conclusion sera brève ; je ne la formule pas à la légère, car elle m’atteint et me concerne moi-même en tout premier lieu. Elle tient en une question : « n’est-ce pas à une conversion profonde de notre manière d’annoncer Jésus-Christ que nous sommes invités de façon pressante, si nous voulons présenter l’Évangile aux jeunes de notre temps ? » C’est une route fort longue sur laquelle nous nous engageons, mais, nous le constatons chaque jour, l’Esprit nous précède et déjà Il réjouit notre cœur.

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