Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Le culte du Cœur de Jésus aujourd’hui

Karl Rahner, s.j.

N°1986-5 Septembre 1986

| P. 259-272 |

Au moment où Jean-Paul II vient à Paray-le-Monial, voici une méditation théologique sur le culte du Cœur de Jésus écrite par le Père Karl Rahner au soir de sa vie. Dans le contexte de notre époque marquée par l’athéisme et tentée par le désespoir, l’auteur exprime sa conviction que ce culte est appelé à être d’une nécessité vitale, en particulier pour le sacerdoce et la vie consacrée. Certes les formes de ce culte pourront changer beaucoup. Mais, lorsque l’on voudra évoquer l’espérance dans la situation où se débat notre monde, les théories et les synthèses seront impuissantes. Au cœur de notre nuit, l’espérance ne pourra être puisée qu’à la source surabondante de l’amour infini révélé en ce cœur d’homme qu’est le Cœur transpercé du Seigneur.
Traduction des pages 305-320 du tome XVI des Schriften zur Theologie, avec l’aimable autorisation de l’éditeur Benziger Verlag, à Zurich, qui possède le « copyright » de ce texte. Nous l’en remercions cordialement.

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Malgré la longue histoire dont il peut se réclamer, malgré les encouragements prodigués par les derniers Papes, de Pie IX à Paul VI, malgré le rite élevé dont il jouissait dans la célébration liturgique, le culte du Cœur de Jésus passe aujourd’hui par une crise. En Europe occidentale du moins, c’est à peine si l’on prêche encore sur le Cœur de Jésus. Les dernières décennies ont enregistré un recul incontestable des publications relatives à cette dévotion ; les « Messagers du Sacré-Cœur » ont perdu du terrain ; même de la part de Rome, les interventions officielles se font plus rares et plus réservées. Le découragement paraît gagner les instituts religieux qui s’étaient donné comme objectif particulier de promouvoir ce culte : on y est intimidé, ce semble, par un courant récent de spiritualité qui ne voit plus par quel biais aborder la dévotion au Cœur de Jésus.

Nous allons cependant défendre ici la conviction que la dévotion au divin Cœur de Jésus peut et doit, aujourd’hui et demain encore, garder tout son sens et son importance. Nous tâcherons aussi de préciser à qui peut être recommandée, pour les fruits qu’ils en tireront, cette pratique qui s’est développée dans l’Église catholique au cours de ces derniers siècles. Et notre conviction ne résulte ni d’une évaluation pessimiste de la situation et de l’organisation actuelles de l’Église ni d’une mésestime pour la spiritualité contemporaine dans son ensemble.

L’Église évolue

L’Église et sa spiritualité sont situées dans l’histoire ; il est donc normal qu’elles aient évolué hier et qu’elles le fassent encore aujourd’hui et demain. Dans la conscience que l’Église prend de sa foi, ce ne sont pas toujours absolument les mêmes réalités révélées qui occupent le premier plan – ceci malgré la foi une et identique au Dieu éternel et à Jésus-Christ, en qui ce Dieu insaisissable s’est donné lui-même à nous de façon irrévocable.

Or, notre époque est celle d’un athéisme répandu à l’échelle mondiale et d’une sécularisation qui dépasse la légitime reconnaissance de la sécularité et de l’autonomie des réalités terrestres. De nos jours, se répand une incompréhension croissante du message chrétien spécifique dans ce qu’il a d’essentiel. Notre temps voit la terre exposée à des dangers mortels et affrontée à des tâches jamais encore rencontrées, qu’il s’agit de remplir effectivement pour organiser la vie en société et la communauté des peuples.

À une pareille époque, il va de soi, à mon avis, que dans la conscience globale de l’Église, dans la perception qu’un chrétien dans le monde a normalement de sa foi, le thème d’une dévotion formelle et explicite au Cœur de Jésus ne peut évidemment plus avoir l’impact qu’il avait probablement depuis deux cents ans et jusqu’au milieu de notre siècle. Dans les ténèbres de notre temps, face aux dangers de mort qui menacent les esprits et les corps, notre clameur monte vers le Dieu insaisissable de notre histoire. Avec ce qui nous reste de force puisée dans notre foi, nous annonçons le Crucifié : nous voyons en lui notre propre destin et notre espoir de salut devant le sort qui nous menace tous et chacun.

Comment s’étonner alors que, face aux questions ultimes et aux réponses qu’on s’efforce de leur donner avec ce qui subsiste du courage d’exister, une dévotion au Cœur de Jésus n’ait plus vraiment son mot à dire ? Ne lui trouve-t-on pas une résonance trop douce, trop individualiste, trop intimiste ? Quoi d’étonnant si l’on ne voit plus bien pourquoi – même si la chose était encore possible – on devrait traduire dans le langage et l’annonce de la dévotion au Cœur de Jésus les réponses dernières réclamées avec insistance par ces questions ultimes ? On a l’impression que cette dévotion est en train de glisser lentement dans le domaine des formes et des expressions d’un passé chrétien révolu. Celles-ci furent vivantes et bienfaisantes en leur temps, mais nous avons raison de ne plus oser les faire nôtres, qu’il s’agisse de la dévotion aux Cinq Plaies, à l’Enfant Jésus de Prague, des pratiques spéciales en l’honneur du Saint Sang, du culte des quatorze Saints Auxiliaires et d’un bon nombre de pratiques similaires, qui captivèrent et enflammèrent jadis le cœur et l’esprit des fidèles.

L’histoire d’une longue suite de siècles montre l’importance que le recours aux indulgences a revêtu dans l’Église ; cette estime pour les indulgences était sans doute encore vivante il y a une cinquantaine d’années. Or un Pape aussi respectueux de la Tradition que Paul VI ne s’est pas fait scrupule, tout en maintenant la doctrine traditionnelle en cette matière, de mettre les chrétiens à l’aise à l’égard des indulgences. Depuis lors, c’est un fait d’observation, celles-ci n’ont plus guère de place que dans de petites subcultures religieuses, mais elles ne jouent plus aucun rôle dans la conscience collective de l’Église vivante. Alors, on est naturellement amené à se demander si le même sort n’attend pas la dévotion au Cœur de Jésus.

L’Église a besoin de personnes vivant une expérience mystique et charismatique

Eh bien ! je nourris la conviction opposée, comme je l’ai déclaré ci-dessus, et je voudrais proposer quelques considérations en sa faveur. Ceci n’implique pas l’idée que la dévotion au Cœur de Jésus puisse ou doive tout simplement garder, dans la conscience de la masse des chrétiens, la puissance d’expression que lui supposaient encore Pie XI et Pie XII. Il est à prévoir que, désormais, cette dévotion ne s’imposera plus à l’ensemble du peuple chrétien comme allant de soi et qu’elle ne gardera donc plus la forme explicite de jadis. Ce n’est pas contre cela que je songerais à protester ou à lutter.

Mais dans l’Église existe aussi et doit exister une élite, ésotérique en un certain sens : elle ne s’identifie ni avec les chrétiens particulièrement instruits, ni avec les théologiens ou les ministres de l’Église. C’est une élite dont peuvent aussi faire partie les pauvres et ceux qui ne jouissent d’aucun pouvoir dans la société. L’élite que je vise ici est celle des saints, de ceux et celles qui, par leur expérience mystique et charismatique, ne cessent d’être source de vie nouvelle pour l’Église et témoignage rendu à la grâce de Dieu. Une pareille élite invisible doit exister dans une Église du Peuple de Dieu, si « démocratique » que soit la manière de vivre de celui-ci. Il faudrait naturellement que lui appartiennent des prêtres en grand nombre, car les représentants de l’Église – quoi qu’il en soit de l’aspect fonctionnel inhérent à leur statut social – ont à unir en leur personne, aussi étroitement que possible, lettre et esprit, droit et liberté, rite et grâce, office et libre charisme. Je suis persuadé que, dans une telle élite bien comprise, pleine d’humilité, de désintéressement et d’oubli de soi, comptant aussi des prêtres, la dévotion au Cœur de Jésus doit avoir et aura de fait un sens. Il va de soi que ce culte trouvera sa propre expression, même si celle-ci, dans son style et son vocabulaire, présente à bon droit de notables différences par rapport au passé et se détache moins explicitement que jadis de l’ensemble d’une spiritualité chrétienne et sacerdotale. Une telle conviction, je la comprends moins comme une prophétie que comme une invitation et une offre pour une structuration de la piété sacerdotale ; c’est assurément une grâce, mais en même temps l’œuvre de notre liberté.

Pour étayer cette conviction, on ne peut proposer ici que quelques brèves considérations (...).

La première relève d’une vue générale sur la théologie de l’histoire. L’autre réfléchit à une situation historique tout à fait spéciale, celle dans laquelle l’Église se trouve aujourd’hui. Prises ensemble, ces deux considérations attirent au minimum l’attention sur le fait qu’il serait théologiquement imprudent, voire insensé, de tabler sur une disparition du culte envers le Cœur de Jésus, car on ne doit naturellement jamais oublier qu’aucun avenir pour l’Église ne peut être passivement attendu ni prévu par un calcul purement rationnel : il reste toujours confié à notre liberté, notre responsabilité et notre action.

L’Église : une unité qui maintient son identité au cœur de l’histoire

La première considération se rapporte à l’irréversibilité de l’histoire de la conscience ecclésiale dans son unité. L’Église est une ; dans la conscience qu’elle a de sa foi, elle ne perd jamais son identité, en dépit des grandes mutations qui surviennent, mutations souvent terribles et pratiquement imprévisibles. De ceci découle que des événements considérables, qui vont marquer le destin ultérieur de l’Église, peuvent apparaître de façon tout à fait neuve : il n’est absolument pas possible de les déduire des antécédents qu’ils ont naturellement toujours, ils représentent des œuvres nouvelles et surprenantes de l’Esprit de Dieu dans son Église. Mais ceci n’implique précisément pas, ceci exclut au contraire que ces grands événements, affectant l’ensemble de la communauté ecclésiale, soient voués à tomber tout simplement dans l’oubli sans laisser aucune trace permanente, du simple fait qu’ils ne sont survenus qu’à un moment déterminé postérieur à l’époque de l’Église primitive.

Peut-être même avons-nous affaire ici à une véritable histoire du ius divinum dans l’Église, ce droit divin qui ne se perpétue pas simplement de façon immuable à partir de Jésus, mais qui n’acquiert toute sa réalité que par des décisions historiques ultérieures. Non seulement on ne peut pas rejeter par après les décisions arrêtées par les conciles comme définitivement obligatoires ; on ne peut pas non plus laisser tomber dans l’oubli leurs autres déclarations. L’histoire de la liturgie ne se ramène pas à une pure suite de modifications ; non seulement l’essence profonde du culte chrétien s’y maintient, mais celui-ci se réalise en de nouvelles structures, telles que l’essentiel des formes historiques précédentes s’y conserve visiblement. Dans la vie de l’Église, en des domaines tels que la piété, les rapports avec le monde profane, l’interprétation de la nature ou de la sexualité humaine, l’organisation de la vie concrète, il peut sembler à un observateur du dehors que beaucoup de choses changent et sont remplacées par des réalités toutes différentes. Pourtant, parce que cette histoire est celle d’une seule et même Église, celle de l’unique corps du Christ unique, cette histoire est plus qu’une succession accidentelle d’événements ponctuels. On ne pourrait se contenter de concevoir ces événements comme reposant sur le fond d’une réalité et d’une doctrine demeurant rigidement identiques. L’Église grandit en restant elle-même. Aussi ne peut-elle simplement oublier et rejeter son histoire passée. Elle est toujours ce qu’elle est devenue. Elle se comporte toujours en fonction de l’expérience acquise au cours de son histoire. Elle est toujours jeune ; mais cette jeunesse, avec ses chances d’étonnante nouveauté, est une jeunesse dans laquelle se perpétue sa vieille histoire. Saint Paul nous le dit : l’adulte abandonne ce qui est le propre de l’enfant sans redevenir cependant un nouvel enfant qui repartirait à zéro : il réintroduit sans cesse dans le présent son histoire passée et la conserve de cette façon.

La mémoire vivante du passé, à partir de laquelle le présent surgit dans sa nouveauté et conserve ainsi le passé, cette mémoire est une catégorie fondamentale de l’ecclésiologie : sans elle, on ne peut ni comprendre ni vivre l’histoire de l’Église. Bien entendu, ce qui demeure du passé dans le présent varie chaque fois selon le rapport de l’événement historique à l’être profond de l’Église ; ce rapport est assurément fort différent d’un événement à l’autre.

De nos jours, il n’y a plus de stylites ; ces comportements étranges n’intéressent plus que la curiosité des historiens. Mais l’esprit authentique et l’expérience des Pères du désert peuvent encore être riches de signification pour nous à l’heure présente. Nous ne serions pas tels que nous devons être aujourd’hui dans l’Église si nous laissions tomber tout cela comme dépourvu d’intérêt, si nous ne le conservions pas comme une expérience qui nous interpelle maintenant d’une façon tout à fait neuve et le fera encore à l’avenir.

À travers tous les changements capables d’affecter aujourd’hui et demain la piété eucharistique, on ne pourra jamais oublier purement et simplement la prise de conscience dont l’Église fut gratifiée jusqu’au XIIe siècle touchant la présence de Jésus à la Cène et sous les signes eucharistiques. Le dogme de Trente l’atteste. C’est pourquoi le culte de l’Eucharistie ne fera jamais simplement retour aux expressions encore peu développées de l’époque patristique. Sur ce point également, l’Église, parvenue à plus de maturité, ne retournera pas simplement à son enfance, bien que nous soyons tout à fait incapables de prédire comment ce culte se présentera en Afrique dans deux cents ans.

Dans une Église mondiale qui, comme telle, ne fait encore qu’acquérir lentement cette dimension, la Papauté elle aussi vivra des changements encore complètement imprévisibles dans ses rapports avec les Églises territoriales qui s’étendent dans le monde entier. Mais on n’en reviendra certainement pas au stade inchoatif et implicite qui existait à l’époque de saint Cyprien. L’Église est une unité ecclésiale qui maintient son identité au cours de l’histoire ; de son passé à son avenir, elle emporte avec elle non seulement son essence abstraite, mais aussi son histoire. Bien sûr, cela se produit selon des modalités très différentes d’après l’importance des diverses situations historiques rencontrées, mais cela arrive chaque fois d’une manière qu’on ne pourrait ni déduire à priori ni décrire d’avance. Toutefois, en vertu de l’identité que l’Église préserve au long de l’histoire, jamais son passé ne périt complètement, en dépit du caractère temporel qui affecte le surgissement de ses actes et de ses décisions.

La dévotion au Cœur de Jésus fait partie du culte de l’Église

Cette considération s’applique également – c’est ma conviction – à la dévotion au divin Cœur manifestée dans une spiritualité explicite et un culte propre. Cette dévotion peut certes faire valoir qu’elle s’enracine dans la théologie johannique du Cœur transpercé, source d’eau et d’Esprit, d’où naît l’Église ; elle peut rappeler les amorces d’une vénération formelle durant le Moyen Age. Aux yeux de l’historien toutefois, elle constitue un événement historique, une expérience datée dont l’Église n’a été gratifiée qu’à l’époque moderne. Évidemment cette expérience spirituelle s’est incarnée dans des conditionnements humains et historiques, qui n’ont pas à demeurer toujours les mêmes. Évidemment encore, la conscience croyante et la réflexion théologique ont mis du temps à saisir et comprendre ce qui est proprement offert à cette expérience spirituelle et ce que l’on vise exactement quand il est question du Cœur de Jésus. Tout n’est donc pas appelé à subsister ni dans les considérations que la théologie de cette dévotion a laborieusement élaborées dans son effort de pénétration ni dans les formes concrètes et jadis bien vivantes de ce culte. Jetons toutefois sur l’histoire de la dévotion au Cœur de Jésus un regard qui ne soit ni superficiel, ni myope, ni dédaigneux ; contemplons sa vitalité comme expérience spirituelle et charismatique ; considérons les nombreuses déclarations de la hiérarchie, leur élévation et leur insistance sur la vénération et le culte liturgique du Cœur de Jésus. Alors, nous n’oserons plus dire qu’il nous est loisible de considérer cette dévotion comme définitivement caduque et de la laisser tomber.

Si nous voulions néanmoins penser et agir de la sorte, nous devrions admettre que nous sommes sur le point de trahir une composante du passé de l’Église et, du même coup, de notre propre existence spirituelle. Nous nous sentons certes capables de laisser tout simplement tomber ce passé de notre Église comme une ombre sans consistance – et, dans l’indolence de notre cœur, nous ne sommes que trop portés à le faire. Mais cela ne prouve pas encore que nous ayons le droit d’agir de la sorte, devant Dieu et face à notre responsabilité vis-à-vis de l’Église et de sa continuité historique. Pareille constatation devrait plutôt nous effrayer et faire surgir la question : nous laisser ainsi retomber, par lassitude, dans un « primitivisme » spirituel qui ferait indûment appel à ces temps anciens où n’existait pas de culte au Cœur de Jésus, ne serait-ce pas une attitude qui doit et peut être surmontée par une résolution spirituelle toute pénétrée d’espérance ? Même si le passé ne devait pas nous juger, nous devrions nous demander si ce n’est pas de nous qu’on attend, à bon droit, une nouvelle reconnaissance de l’essence de cette dévotion et une pratique rénovée de celle-ci. Ce qui se présente aujourd’hui comme une opinion plausible et indiscutable, ce qui rencontre partout le succès n’est pas toujours cela seul qui rend grand et saint devant Dieu et assure l’avenir de l’Église. A cette croissance peut aussi appartenir ce qui ne s’apprend que moyennant un patient et laborieux effort.

L’Église est porteuse d’une espérance universelle pour l’humanité entière

À la considération qu’on vient de lire il faut en joindre une autre. L’humanité – y compris dans cette portion du genre humain qui forme l’Église – est marquée d’une ambivalence tragique. Cette humanité sort de l’optimisme « éclairé » des temps modernes : pour lui, l’homme est naturellement bon et tout disposé à construire un paradis terrestre de liberté, de justice et de bonheur pour tous. A cette époque d’optimisme naïf, s’est produit dans la conscience ecclésiale un phénomène qui paraît être simplement l’écho de cet optimisme bourgeois du siècle des lumières. Il y a certes trouvé un climat favorable à sa croissance, mais, en son fond, sa source et sa justification sont tout autres. A partir de sa révélation, qui a nom Jésus-Christ, l’Église a commencé à espérer le salut de tous non seulement comme une possibilité, mais comme une réalité attendue. Certes, l’Église, dans son enseignement théorique, ne présentera jamais une doctrine de l’apocatastase universelle, car, en toute humilité et dans le renoncement aux recherches indiscrètes en matière d’eschatologie, elle revient sans cesse à la crainte inspirée par les menaces du discours apocalyptique de Jésus. Mais, à mon avis, l’Église a commencé à concevoir une espérance universelle pour tous les hommes et à s’interdire toute espèce d’affirmation théorique, dogmatiquement contraignante, sur la perte définitive et effectivement consommée d’une partie de l’humanité.

Saint Thomas estimait encore que l’on ne peut espérer que pour soi-même, non pour d’autres. Aujourd’hui, on espère sans doute encore pour soi-même, parce que l’on sait que c’est licite, puisque l’on doit espérer pour autrui et que l’on peut le faire pour tous. Autrefois, on discutait du pourcentage d’hommes et de chrétiens qui seraient effectivement sauvés ; sous l’influence d’Augustin et de sa théorie du péché originel, on considérait comme normal l’échec d’une existence humaine aboutissant à sa perte définitive, on y voyait la conséquence d’une prédestination divine dictée par un jugement impénétrable ; on admirait le salut de quelques prédestinés comme une œuvre divine. C’est seulement ainsi, pensait-on, que Dieu était effectivement en mesure de nous montrer qu’il pouvait et voulait être non le seul Dieu de la justice envers les nombreux réprouvés, mais aussi un Dieu de grâce pour quelques élus. Aujourd’hui, on ne prêche plus l’enfer de cette manière ancienne ; cependant, dans la vie comme dans la prédication, il est nécessaire que nous restions convaincus que nous sommes ces pécheurs, perdus par notre faute, qui ne possédons pas la grâce de Dieu comme un bien dont nous pourrions librement disposer par nous-mêmes.

Comme Vatican II le montre sans guère expliciter sa réflexion, il existe maintenant une espérance universelle d’une fin bienheureuse pour l’histoire dans sa totalité, tout simplement. Mais c’est là un fruit actuellement offert de façon certaine à l’Église : il lui est donné, à travers la longue histoire de la conscience qu’elle prend de sa foi, par ce Jésus, crucifié et chargé du péché de l’univers et plongeant ainsi dans l’abîme de la félicité. Voici ce qu’il y a d’étonnant, bien digne de nous émouvoir profondément : l’Église s’avance vers l’avenir avec cette vue optimiste du salut acquise dans l’histoire de sa foi – et qui pourrait sembler un fruit normal de l’optimisme arrogant du siècle des lumières – et elle conservera cet optimisme qu’elle a reçu comme un don de Dieu. Mais cet avenir, dans lequel elle entre avec tout son courageux espoir d’un salut universel, est cependant – si tous les signes ne nous trompent pas – une époque bien différente de celle dont viennent l’Église et le monde. Celui qui le souhaite peut évidemment nourrir un optimisme séculier plus grand encore, mais le temps qui s’ouvre devant nous est cependant une époque dans laquelle les hommes se heurtent, en de nombreux domaines, à des limites insurmontables, un temps de crises sans alternatives à portée de la main, un temps de résignation, de lassitude, de stérilité, d’épuisement, une époque dans laquelle l’individu se sentira de plus en plus borné parce qu’il se verra de plus en plus démuni devant l’immensité de ce qu’il y aurait à savoir ; une époque où – en dépit de tous les discours sur la liberté et la démocratie – il sera et devra être de plus en plus soumis à une planification contraignante ; sans celle-ci la coexistence de l’énorme masse des êtres humains deviendrait impossible et les hommes seraient amenés à se détruire les uns les autres dans une large proportion par le moyen de guerres atomiques afin de ménager aux survivants un espace vital suffisant. Nous vivons à une époque où les sciences anthropologiques s’acharnent à débarrasser l’homme de ses « illusions », à le « décomposer », à démasquer en lui le simple produit d’une évolution fortuite, des forces de son subconscient, de ses pulsions et d’une société qui ne sait ni d’où elle vient ni où elle va. La nature pillée par les hommes est devenue une menace pour eux et ceux-ci ont appris comment peut se réaliser le suicide universel du genre humain.

Telle est l’humanité dans laquelle l’Église s’avance avec son message de salut universel. Elle lui annonce Jésus-Christ, celui qui nous donne d’espérer que chacun de nous et l’humanité entière sont en marche, de façon sûre et irréversible, vers le salut en Dieu, et cela au temps et à l’endroit mêmes où ils semblent s’abîmer dans les profondeurs obscures de la mort. Parce qu’elle se veut fidèle au vrai Dieu et à Jésus crucifié, l’Église reste fermement attachée à cette espérance, jusque dans l’expérience des pires atrocités de l’histoire du monde. Cette méchanceté semble ne pas tendre à disparaître, mais elle invente sans cesse des manières inédites de s’assouvir par des crimes inavouables. Au milieu du désespoir qui pèse sur le présent et sur l’avenir, l’Église reste porteuse d’une espérance universelle, plus radicale encore que celle qu’elle professait à ses débuts.

Cette espérance universelle n’est pas un tranquillisant commode pour les misères de notre temps. D’un point de vue humain, c’est une prétention exorbitante. Mais c’est une forme moderne de la folie de la croix, l’espérance contre toute espérance, une folie qui est sagesse de Dieu à l’opposé de celle du monde (celle-ci toutefois commence à douter d’elle-même). Elle est le courage de vivre qui seul rend vraiment libre ; ce courage apprend à céder et à donner sans se livrer à un calcul qui ne tombe jamais juste ; lui seul est finalement capable de préférer l’être à l’avoir et d’aimer jusqu’à l’ennemi par la main duquel on périt. Cette espérance ne dispense évidemment pas de rendre la terre suffisamment habitable pour le plus grand nombre possible de personnes, au prix d’une réflexion laborieuse et d’une lutte énergique (voire même violente, s’il le faut). Pourtant cette espérance universelle, dont l’Église elle-même n’a reconnu toute la vérité que par un lent progrès, est capable d’illuminer d’une façon qui serait impensable autrement l’obscurité dans laquelle nous nous enfonçons de plus en plus ; et il nous faudra l’endurer aujourd’hui et demain encore – même si quelqu’un estime être en droit de penser qu’à l’intérieur de cette histoire de ténèbres des éclaircies surviendront çà et là.

À l’heure actuelle, notre manière de penser devient moins individualiste, plus politique et plus collective (ou, du moins, nous nous figurons qu’il en est ainsi). Dans pareil contexte, espérer de façon universelle que l’histoire ne s’écroulera pas dans l’abîme définitif du néant et qu’elle ne doit même pas aboutir éternellement, pour une partie de l’humanité, à un tas de déchets, cela, c’est l’affirmation ultime de cette manière de penser et d’une théologie politique.

L’espérance universelle que chacun s’approprie et emporte jusque dans la mort toujours inévitable est la forme actuelle que prend la seconde des vertus théologales, qui le sauve et assure son bonheur. En effet, qui oserait aujourd’hui attendre, dans une attitude élitiste, l’accomplissement de son propre avenir absolu s’il n’assumait pas l’heureuse obligation d’espérer pour les autres ?

Le cœur comme centre le plus intime

L’effrayante étrangeté de la situation dans laquelle l’Église doit annoncer à une humanité désespérée le message fou d’une espérance universelle, qu’a-t-elle à voir avec la dévotion au Cœur de Jésus ? (...)

Dans son existence religieuse et malgré l’unité ultime de Dieu vers laquelle il tend, l’homme se trouve confronté à une foule innombrable de réalités religieuses qui ne cessent de le submerger. S’il n’en était pas ainsi, le Concile n’aurait pas pu parler d’une hiérarchie des vérités, qui est proposée au croyant mais que lui aussi doit établir pour son compte, en fonction de sa situation et sous la conduite de l’Esprit. Or, quand l’homme religieux veut rassembler et structurer cette multiplicité de données et l’orienter vers l’unité ultime du mystère de Dieu, il recourt à des « archétypes » : ce sont des mots qui recèlent mystérieusement tout un infini, des mots dans la singularité desquels tout s’annonce, des mots qui jaillissent du plus intime de l’existence personnelle, en ce point où tout est encore un, des mots qui évoquent le centre et l’unité dernière de toute réalité. Peut-être chacun a-t-il le sien, qui dit tout pour lui.

« Cœur » est très certainement l’un de ces mots. Il désigne le centre le plus intime, où toute multiplicité est encore une. Aussi, en disant « Cœur de Jésus », nous évoquons ce que le Christ a de plus intime ; nous signifions que ce centre est rempli du mystère de Dieu ; nous disons que, dans ce Cœur – en opposition tragique, effrayante et béatifiante avec toutes nos expériences de vide, de néant et de mort –, règne l’amour infini par lequel Dieu lui-même se donne. Quand nous disons « Cœur de Jésus », c’est cela que nous croyons et confessons de toutes les forces de notre propre cœur. Nous le confessons dans la détresse qui fond sur nous ; c’est alors surtout que nous avons toutes les raisons de porter notre regard sur celui dont le cœur a été transpercé. Certes, pour de nombreux chrétiens, « Cœur de Jésus » peut apparaître comme un simple doublet verbal de « Jésus-Christ » (cela peut être valable pour eux). Pourtant, celui qui, dans l’aventure de son expérience religieuse, a eu l’occasion d’expérimenter davantage l’inouïe hauteur, profondeur, longueur et largeur de la réalité du salut, celui-là ne peut cesser de se redire quel est le centre ultime et la vérité dernière de cette prodigieuse multiplicité de vie et de mort, de perte et de salut, de rires et de pleurs, de lumière et de ténèbres. Alors, il dit « Cœur de Jésus », alors il se tourne vers ce Cœur transpercé et aimant, qui nous aime dans nos ténèbres sans issues, ce Cœur qui est le cœur même de Dieu et nous livre, sans l’épuiser, le mystère primordial de Dieu.

Il n’y a qu’un lieu existentiel où l’homme puisse abandonner entièrement et sans conditions ce qu’il a de plus personnel, son salut – or celui-ci repose radicalement sur la valeur finale de sa décision libre – sans être anéanti, sans tomber dans le désespoir de la damnation : c’est Dieu, expérimenté comme miséricorde. Ce n’est pas qu’il puisse distinguer et séparer cette miséricorde du Dieu qui pardonne et sauve de son incompréhensibilité et de sa souveraineté absolues et revendiquer par là la grâce de son salut individuel comme un fruit de son action. Non, l’homme doit s’en remettre à Dieu totalement, sans conditions, sans réserve, dans cette disposition qui a nom foi et espérance. Mais il n’en est capable que s’il se livre à Dieu comme à l’amour auquel il peut et doit croire et dont il peut et doit espérer que le don lui en sera fait. Poser cet acte de foi de façon consciente et réfléchie ne lui est possible que devant Jésus-Christ crucifié et ressuscité, devant son Cœur transpercé ; ce Cœur s’est abandonné lui-même à la détresse inexorable de la mort et de la déréliction divine ; il s’est livré au jugement de Dieu sur le monde. Ce Cœur – et c’est à chaque fois le prodige nouveau et toujours imprévisible de la grâce – nous donne le courage, dans l’oubli de nous-mêmes, de croire au don chaque fois renouvelé de son amour personnel pour chacun de nous. A parler plus exactement encore, c’est le courage d’espérer cet amour dans un acte qui est déjà plus qu’un simple acte de foi en général, car il est déjà un début d’amour. Nous contemplons le Cœur du Seigneur et la question, décisive pour l’éternité, envahit le fond de notre être, de notre cœur et de notre vie : « M’aimes-tu ? M’aimes-tu tellement que cet amour, dans sa force invincible, crée pour moi une éternité bienheureuse, la mienne ? » £A cette question, pas de réponse qui cesserait d’être un mystère, pas de réponse que l’on pourrait se donner à soi-même. Car elle plonge dans le mystère que le Cœur de Jésus nous a rendu proche. Posée comme elle le doit dans la foi, l’espérance et la charité, cette question atteint le Cœur de Jésus et là, ce n’est pas une simple réponse qu’elle trouve, car elle est dépassée et débordée par le mystère qu’est l’amour, par le mystère divin qui rend vaine toute question.

Dieu, mystère éternel, immensité sans nom, bienheureux abîme qui remplis tout et n’es enclos par rien, tu as prononcé ta Parole éternelle dans ta création et dans notre existence afin que ton mystère éternel nous devienne l’indicible proximité salvatrice et le centre même du monde. Nous contemplons cette Parole que tu as proférée, nous regardons celui qui est le cœur du monde, nous jetons les yeux sur le Cœur de ton Fils, transpercé par nous. Tout ce qu’il y a d’incompréhensible en nous et dans notre existence trouve un abri dans ce Cœur ; toute notre angoisse existentielle est assumée par lui, toute élévation et toute sainteté font retour à lui comme à leur source. En lui tout trouve sa véritable essence et se reconnaît comme amour. Tout s’unifie dans le mystère qui est l’amour bienheureux.

La dévotion au Cœur de Jésus ne peut vraiment pas s’enseigner du dehors. Chacun doit, en faisant confiance à l’Église et à son Esprit, tenter d’approcher son mystère ; aux heures claires ou sombres de la vie, il doit une bonne fois essayer de faire cette prière : Cœur de Jésus, ayez pitié de moi.

Une telle prière, peut-être faut-il tâcher de la répéter à la manière de la « prière de Jésus » du pèlerin russe, ou peut-être encore l’employer sur le modèle d’un mantra de la méditation orientale. Par-dessus tout cependant, on doit faire vitalement l’expérience suivante : ce qu’il y a de plus invraisemblable, de plus impossible et, du coup, de plus évident, c’est que Dieu, l’incompréhensible, nous aime vraiment et que cet amour est devenu irrévocable dans le Cœur de Jésus : là d’abord, mais là aussi – nous osons l’espérer – pour tous.

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