Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La mort d’un curé

Thom Sicking, s.j.

N°1986-4 Juillet 1986

| P. 195-196 |

Il y a un an était tué au Liban un religieux, Nicolas Kluiters, s.j., curé dans la Bekaa. Il avait tenté de dépasser les divisions qui opposent les diverses communautés. Ses paroissiens l’ont enterré symboliquement le Vendredi Saint.
Extrait, avec l’aimable autorisation des éditeurs, de la revue Choisir (Carouge/Genève), n° 315, mars 1986, 5-6.

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

Le 14 mars 1985, le Père Nicolas Kluiters, s.j., fut enlevé dans la vallée de la Bekaa (Liban), en route vers le village dont il était le curé. Après quinze jours de recherches, son corps a été retrouvé, affreusement mutilé, au fond d’un gouffre de vingt mètres de profondeur. Des amis jésuites et son dentiste ont été appelés pour identifier le corps. Le médecin légiste de Zahle termine son rapport d’autopsie par cette phrase : « Le Père Nicolas a subi la torture et des supplices d’une façon que je n’ai pas encore rencontrée au cours des années de guerre ».

On n’a donc pas seulement tué Nicolas parce qu’il gênait, mais ses agresseurs ont donné libre cours à leur haine contre lui. Des recherches ultérieures ont appris que les auteurs du crime étaient originaires d’un village voisin de la paroisse de Nicolas. Chi’ites extrémistes, membres des services secrets syriens, membres du parti Baath (au pouvoir en Syrie) ont tous trempé dans l’affaire. Pour comble d’horreur, on a su que les quatre auteurs principaux du crime ont été envoyés sur le front de la guerre contre les camps palestiniens à Beyrouth et y ont trouvé la mort. Ainsi les commanditaires ont coupé court à toute mesure de représailles ou de justice.

Pourquoi Nicolas a-t-il tant gêné les hommes de sa région ? Il ne s’est jamais mêlé de questions politiques : il s’est occupé de la catéchèse des chrétiens de la région. Il a desservi plusieurs églises, il a su réconcilier les deux clans de Barqa, le village où il résidait, faisant collaborer tous ses habitants à des projets d’avenir.

Une analyse de la manière dont il réalisait sa mission, telle qu’il l’a lui-même expliquée dans un article, permet de percevoir les raisons de cette haine :

  • en réconciliant des hommes et en leur donnant une foi solide qui ouvre sur l’avenir, Nicolas a réalisé des projets qui ont échoué ailleurs, ce qui a certainement provoqué l’envie et la jalousie ;
  • par le succès de ses entreprises, il ne donnait aucune prise à la propagande idéologique dans la région ;
  • la réussite du village était une accusation contre la stérilité des fanatismes aux alentours ;
  • par ces réalisations, Nicolas avait acquis, sans le vouloir, une réelle influence : on l’écoutait !

Son corps a été retrouvé durant la Semaine Sainte. Il était difficile de ne pas faire le rapprochement avec l’histoire de la Passion. Jésus-Christ, lui aussi, n’a pas seulement été tué, mais d’abord humilié et livré à la haine des hommes.

Autrefois, les habitants de Barqa auraient cherché une occasion de venger « leur » curé. Mais ils ont préféré célébrer les funérailles de Nicolas le jour du Vendredi Saint, pour souligner la ressemblance entre les deux destins. Du coup, il n’est plus question de vengeance !

Après sa mort, ils ont voulu manifester qu’il ne suffisait pas de les priver de leur curé pour arrêter le mouvement qu’il avait mis en marche. A la fin octobre, ils ont inauguré un nouveau dispensaire. Les projets d’irrigation vont bon train. Les religieuses établies à Barqa six mois avant la mort de Nicolas, pour s’occuper de la nouvelle école du village et de soins infirmiers, auraient pu prendre peur. Au lieu de s’en aller, la communauté a été renforcée parce que la Congrégation religieuse concernée a compris l’importance d’un soutien réel des habitants. Barqa n’a plus de curé mais sa foi reste bien vivante.

Mots-clés

Dans le même numéro