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Réflexions sur le jeûne

Marie-Thérèse Mathieu

N°1986-2 Mars 1986

| P. 113-122 |

C’est à travers une expérience de redécouverte personnelle et avec d’autres que l’auteur nous fait part de ses réflexions sur le jeûne. Au moment où des pratiques de jeûne se réalisent en divers lieux, il est bon d’en percevoir le sens humain et chrétien. Et, dans le souci actuel d’une sobriété de vie, n’y a-t-il pas aussi invitation à une pratique discrète ?

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L’idée de cet article est née tout simplement d’une expérience faite pendant le carême. À la suite d’un échange sur le jeûne, plusieurs étudiants de l’I.R.F. [1] ont tenté de le vivre plus sérieusement et nous avons ensuite partagé nos réflexions. Ces quelques pages visent donc à exprimer ce que nous avons découvert ou pressenti à travers notre modeste expérience.

Nous ne prétendons nullement faire du jeûne la panacée que tout le monde devrait adopter. Il s’agit d’un appel de l’Esprit, d’un don, et non d’une performance sportive. Sans doute, une certaine ascèse est-elle nécessaire dans toute vie chrétienne, mais chacun doit discerner les moyens les plus appropriés pour sa propre existence. Ce qui compte, c’est l’esprit intérieur qui anime nos choix, et la modestie, le détachement qui les accompagnent. Une remarque de Thomas Merton paraît tout à fait judicieuse à cet égard : « Il serait plus sincère et plus religieux de manger un repas complet dans un esprit d’action de grâces que d’en sacrifier parcimonieusement une partie en se prenant pour un martyr [2] ».

Nous souhaitons simplement éclairer un aspect de la vie chrétienne, tombé en désuétude et devenu presque suspect, et ainsi rendre compte des convictions qui sont les nôtres.

De quoi s’agit-il ?

Le terme « jeûner » revêt plusieurs significations. Quand on consulte les dictionnaires, la plupart d’entre eux proposent deux définitions : s’abstenir de toute nourriture ; manger de façon réduite ou en s’abstenant de certains mets.

Nous faisons l’option ici de ne considérer que le premier sens du terme et de faire nôtre la définition suivante : « Jeûner, c’est n’absorber volontairement rien d’autre que de l’eau pure pendant une certaine période [3] ».

Il ne s’agit donc pas simplement de manger moins, de se limiter, mais de ne prendre aucune nourriture, ni solide, ni liquide, pendant une certaine durée.

Plusieurs d’entre nous ont ainsi expérimenté, de façon hebdomadaire, des jeûnes de vingt-quatre heures. C’est une mesure à la fois bien modeste quand on songe aux longs jeûnes de certains – pensons à Gandhi par exemple, ou à Lanza del Vasto et aux compagnons de l’Arche – mais, en même temps, c’est une pratique très intéressante car elle réalise un vrai jeûne, tout en restant à la portée d’un grand nombre.

Que nous dit l’Écriture ?

Dans l’Ancien Testament

Dans l’Ancien Testament, le jeûne n’a pas une importance considérable, au moins au plan de la fréquence. La loi israélite ne prévoyait de jeûne obligatoire que pour la fête des Expiations « Yom Kippour » (Lv 16,29). Mais, bien souvent, nous voyons les Israélites associer le jeûne à la prière, en signe de deuil par exemple, ou encore afin d’implorer la miséricorde de Dieu, en tout cas toujours en esprit de pénitence.

Cela ne nous surprend pas si nous nous souvenons que, contrairement à notre mentalité moderne, la pensée hébraïque considère l’homme comme une entité, une totalité : donc pas de manifestation spirituelle qui ne s’incarne dans quelque activité corporelle.

Nous savons d’ailleurs que les Israélites n’ont pas échappé au risque du formalisme, d’où les protestations des prophètes : « Vous jeûnez tout en cherchant querelles et disputes et en frappant du poing méchamment » (Is 58,4) ou encore ce cri : « Le jeûne que je préfère :...dénouer les liens provenant de la méchanceté... partager ton pain avec l’affamé... héberger les pauvres sans abri » (Is 58,6). Mais, contrairement à une interprétation actuellement assez courante, pour l’auteur biblique cela ne voulait pas dire qu’il fallait supprimer l’aspect corporel du jeûne. Il s’agissait bien plutôt de lui rendre toute son authenticité en le vivant dans une disposition d’humilité et en y joignant une attitude fraternelle.

Dans le Nouveau Testament

Il n’est question du jeûne qu’en quelques rares passages, mais de façon décisive. D’abord la mention du Christ « conduit par l’Esprit au désert », ouvrant ainsi sa mission publique par un long jeûne. Nous trouvons une autre mention du jeûne au ch. 6 de saint Matthieu : il reprend l’association traditionnelle : aumône, prière et jeûne : « Quand vous jeûnez... » (Mt 6,16). Bien sûr, on n’a pas manqué de remarquer que Matthieu ne dit pas « Si vous jeûnez... ». De plus, il recommande d’en faire un acte tout orienté vers Dieu : « Ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes mais seulement à ton Père... » (Mt 6,18).

Un autre éclairage sur le jeûne nous est fourni à propos de la question posée à Jésus : « Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ? » (Mt 9,14). D’abord, l’attitude agressive de ceux qui jeûnent peut fournir matière à réflexion... Et puis surtout, la réponse de Jésus : « Des jours viendront où l’Époux leur aura été enlevé. C’est alors qu’ils jeûneront ». Cette réponse met en œuvre tout un symbolisme très riche qui risque de nous échapper, spécialement autour du repas, des noces. Désormais, le Christ, cause de notre joie, n’est plus parmi nous ; le jeûne prend dès lors une signification d’attente eschatologique, associée à la prière constante des chrétiens : « Maranatha... Viens, Seigneur Jésus » (Ap 22,20). De fait, prière et jeûne sont généralement associés. Matthieu les met dans la bouche de Jésus lui-même : « Ce genre de démons ne se chasse que par la prière et le jeûne » (Mt 17,22). Les Actes les mentionnent également : « Après avoir jeûné et prié... » (Ac 13,2-3). « Des prières accompagnées de jeûne... » (Ac 14,23).

Ce qui paraît également très révélateur, c’est tout le langage paulinien autour de la maîtrise du corps. En effet, Paul ne fait guère mention du jeûne, mais il souligne très fortement cette participation du corps à toute l’aventure spirituelle. « J’ai appris à être rassasié comme à avoir faim » (Ph 4,12). « Tous les athlètes s’imposent une ascèse rigoureuse... Je traite durement mon corps... » (1 Co 9,15 27). À entendre Paul, il semble qu’une ascèse sérieuse fasse tout naturellement partie intégrante de la vie chrétienne. Il n’était donc point besoin de le prescrire. Ici comme en d’autres lieux, il est fait appel à la liberté du chrétien. C’est ce qu’il convient de ne jamais oublier. « Frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés » (Ga 5,13). Bien sûr, la liberté réalisée par l’Esprit.

Dans l’histoire de l’Église

Le jeûne, comme beaucoup de pénitences corporelles, a connu d’importants développements dont nous aimons, aujourd’hui, à remarquer les aspects les plus piquants, les excès, sans chercher toujours à en voir le bien-fondé. En tout cas, il est indéniable que tous les grands priants, à quelque école qu’ils appartiennent, ont donné une large place à l’ascèse, sous une forme ou sous une autre, et en particulier au jeûne.

Nous sommes souvent rebutés par les ardeurs de nos pères dans la foi à pratiquer les « mortifications » les plus diverses. Il y a certainement de nombreuses raisons à cela, en particulier le langage et le contexte, qui ne nous permettent plus de saisir l’esprit qui les animait, ni le sens du péché et la conception des fins dernières qui y jouaient un rôle important. Ce qui peut nous paraître surprenant aujourd’hui avait, en fait, une cohérence qui nous échappe pour une large part.

Peu à peu, l’Église a modifié ses règles en matière de jeûne, et jusqu’à un point où il n’en reste plus grand-chose. Le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint sont les seuls jours de jeûne prescrits, ce qui fait que la question ne se pose plus actuellement en termes d’« obligation ». C’est peut-être un inconvénient, selon certains, mais, par contre, cette liberté laissée aux chrétiens leur permet de faire des choix plus libres et plus motivés. C’est ce dont témoigne une certaine redécouverte actuelle du jeûne dont nous sommes les premiers bénéficiaires.

Aspects physiologiques, psychologiques et spirituels du jeûne

Aspects physiologiques

Pour comprendre les mécanismes du jeûne, il nous faut nous souvenir d’un certain nombre de données (empruntées pour une large part au Docteur Trémolières [4]).

L’homme moderne, peut-être faudrait-il préciser « l’Occidental », mange beaucoup trop. Ses réserves de graisse, très importantes (environ 13 % du poids chez l’homme et 20 % chez la femme), lui permettent d’assurer ses besoins énergétiques pendant un certain temps, sans apport extérieur.

En cas de jeûne prolongé, nous vivons donc sur ces réserves de graisse stockées sous la peau et dans l’abdomen. Nous faisons appel aussi aux protéines constituant les tissus de ces organes : cela implique un certain renouvellement de ces organes. En ce sens, le jeûne, sous certaines conditions bien sûr, notamment de ne pas durer trop longtemps, serait favorable à la santé.

Pendant le jeûne (long), l’organisme se met quasiment « en sommeil », c’est-à-dire que l’ensemble de son fonctionnement se ralentit. Parallèlement, un nouvel équilibre glandulaire s’instaure. Des mécanismes extrêmement délicats entrent donc en jeu.

Il faut insister sur le fait que les réactions physiques varient énormément d’un individu à l’autre et dépendent beaucoup des motivations ainsi que des dispositions intérieures de la personne. Les émotions, notamment l’anxiété, la crainte, peuvent perturber l’ajustement physiologique. A l’inverse, la paix intérieure est un élément très favorable à une adaptation satisfaisante du corps.

Pour entreprendre un long jeûne, il serait donc souhaitable de s’être « familiarisé » par des jeûnes brefs répétés, qui permettent de mieux connaître ses réactions et ainsi de ressentir moins d’émotions perturbantes.

Dans notre modeste expérience, nous avons remarqué assez unanimement que le premier jour de jeûne a été le plus pénible et qu’ensuite nous devenions de plus en plus accoutumés à la journée de jeûne hebdomadaire. Le premier jour, plusieurs avaient souffert de maux de tête, se sentaient frileux, fatigués. Ces phénomènes ont considérablement diminué par la suite. Il semble que le corps prend quasiment son rythme de croisière hebdomadaire, et peut-être plus encore l’esprit. Plusieurs ont remarqué une certaine fatigue le soir du jour de jeûne, mais une grande forme le lendemain.

Soulignons enfin que l’ arrêt du jeûne revêt une grande importance. Plusieurs d’entre nous ont souffert de violents maux de tête après le repas qui a suivi le jeûne : il semble que l’organisme, à jeun pendant vingt-quatre heures, est beaucoup plus délicat au moment de la remise en route. Il convient donc de se remettre à manger modérément, lentement et en choisissant des aliments qui se digèrent facilement.

Quand il s’agit de longs jeûnes, il faut obéir à des règles très strictes de réalimentation progressive, qui sont d’ailleurs difficiles à suivre mais capitales. Gandhi a raconté les avoir apprises à ses dépens. Il s’agit, le premier jour, de s’en tenir à une alimentation uniquement liquide et sans produit animal. Ensuite, il faut revenir très progressivement à l’alimentation habituelle, pendant autant de jours qu’a duré le jeûne. Le respect de ces règles conditionne l’état de santé ultérieur. De surcroît il manifeste la qualité intérieure du jeûne...

Les contre-indications ne sont pas très nombreuses : essentiellement les maladies à évolution aiguë, les tuberculoses pulmonaires en évolution, le diabète.

Aspects psychologiques

Il n’est sans doute pas inutile de réfléchir sur la distinction intéressante proposée par le Dr Jean Marchai : il distingue la faim de l’appétit.

La faim est une sensation douloureuse et angoissante dont la racine est physiologique, sous la dépendance d’un état de détresse de l’organisme et qui pousse impérieusement à l’absorption de nourriture.
L’appétit au contraire est une impulsion d’ordre essentiellement psychologique qui pousse l’homme à rechercher le plaisir et la détente dans l’acte alimentaire.

Nous, Occidentaux, nous ne connaîtrons probablement pas la faim, au sens strict, même après quelques jours de jeûne. C’est l’appétit qui nous pousse à manger.

Or manger met en jeu des mécanismes vitaux.

Nous savons qu’il y a, chez le nouveau-né, une confusion entre manger et aimer. Il lui faut apprendre à distinguer, peu à peu, l’objet à manger (nourriture) de l’objet à aimer (personne qui donne la nourriture). C’est dans cet apprentissage que se vit progressivement la découverte de la relation à une personne, ainsi que du principe de réalité et de toutes les frustrations qu’il implique. Le tout-petit apprend, entre autres, à différer le plaisir, à considérer la personne indépendamment de ses dons. Il découvre qu’on peut aimer sans manger. Il est peut-être d’ailleurs très théorique d’affirmer que le petit enfant fait de telles découvertes. En fait, il est probable qu’une grande partie de l’existence se passe à apprendre à aimer sans dévorer, sans engloutir. On peut le remarquer d’ailleurs dans l’usage d’un certain vocabulaire : n’entend-on pas dire d’une personne « elle est à croquer ! » « On en mangerait ». C’est bien symptomatique !

Quoi qu’il en soit, on peut faire l’hypothèse qu’il subsiste quelques-uns de ces éléments dans l’attitude du jeûne qui consiste à accepter de différer le plaisir de l’oralité. On distancie la nourriture de celui avec lequel on cherche à vivre une relation privilégiée. Ce que l’on peut appeler une attitude d’oblation.

Une autre attitude fondamentale intervient certainement dans le jeûne : la purification. Ou bien je considère la nourriture comme mauvaise, dangereuse, je cherche alors à m’en détacher, à me libérer. Ou bien je considère le nourriture comme source de plaisir, de satisfactions plus ou moins défendues ; je la survalorise, et donc, là encore, je veux m’en éloigner.

Que la nourriture soit dévalorisée ou survalorisée, dans les deux cas la personne cherche à prendre de la distance, à se séparer, à se « purifier » à se libérer. « Tout se passe comme si l’abstention de nourriture mettait en œuvre des forces que le sujet peut utiliser dans une direction ou l’autre [5] ». De fait, le croyant, dans sa relation avec Dieu, va donner une signification spéciale au jeûne.

Aspects spirituels

Pour entrer dans la perspective du jeûne, une conviction préalable est sans doute indispensable : croire que je suis un, que je suis tout ensemble corps, esprit, intelligence, sensibilité, que ces différents aspects de moi-même sont étroitement liés et interfèrent. Il y a une compénétration de ces divers domaines ; donc, si je désire introduire dans ma vie une certaine ascèse, je ne puis me contenter de « l’esprit » de pénitence. Il me faudra en redécouvrir l’aspect corporel. Le jeûne peut en être une forme, il y en a d’autres, évidemment.

Tel que nous le comprenons dans une vie chrétienne, le jeûne n’est pas un exploit sportif ni un besoin masochiste de souffrance, il est un appel de l’Esprit, une inspiration, qui ne peut jaillir que dans le contexte d’une vie de prière. Les grands élans, les désirs généreux, qui sont parfois les nôtres dans la prière, vont pouvoir s’incarner concrètement, inscrire dans notre chair notre désir d’un plus grand amour, d’une foi plus authentique. Et, réciproquement, le jeûne « alimentera » notre prière. C’est le constat de saint Bernard : « L’oraison obtient la force de jeûner et le jeûne la grâce de prier ».

De fait, le jeûne est une prière : il est une façon d’exprimer que Dieu, pour moi, est si important que je peux même me passer de quelque chose auquel j’attache beaucoup de prix : la nourriture. « Ton amour vaut mieux que la vie » (Ps 63, 4). Avec lui, pour lui, je peux vivre un certain inconfort qui, même ressenti désagréablement, semblera peu de chose dans le contexte de cette relation privilégiée. Une femme amoureuse, un père de famille, ne s’imposent-ils pas parfois de bien plus sérieuses privations ? Mais l’élan qui les anime leur en fait oublier l’amertume. Ainsi les amoureux de Dieu.

Le jeûne exprime aussi combien je suis conscient de ma faiblesse, de ma lâcheté : j’ai expérimenté trop souvent que je puis renier ce qui a le plus de valeur pour moi, dans la vie, pour rechercher uniquement mon propre plaisir. Il y a en moi un fauve prêt à bondir... Par le jeûne, j’essaie de m’exercer à garder davantage la maîtrise de ces mouvements instinctifs, j’essaie de dompter le fauve. J’espère ainsi être mieux armé pour le combat spirituel. Il y a en nous des blocages, des fermetures, tout ce qu’on peut nommer « péché » : le jeûne aide à ouvrir des portes, à se rendre plus accueillant au don de Dieu, à sa force, à sa lumière. Sur les chemins de conversion, il est un soutien puissant.

Nul doute également que le jeûne ne manifeste une grande puissance d’intercession dont bien des personnes disent avoir fait l’expérience. Il semble qu’il communique à la prière pour autrui une force tout à fait particulière. Ce n’est plus alors simplement avec de pauvres mots que nous prions Dieu de faire advenir son Règne, de communiquer son Esprit, c’est avec tout notre être, notre corps lui-même étant comme un cri vers Dieu.

On peut considérer aussi le jeûne comme une tentative d’entrer plus profondément dans l’esprit des Béatitudes. « Heureux ceux qui ont faim... » (Lc 6,22). Pourrons-nous réellement prononcer cette parole avec un peu de conviction aussi longtemps que nous n’aurons pas – même modestement – expérimenté une certaine faim au creux de l’estomac ? C’est bien l’esprit de l’Évangile : « Cherchez d’abord le Royaume... » (Mt 6,33). Cette expérience du jeûne, toute limitée qu’elle soit, nous rend en même temps plus solidaires de ceux qui ont réellement faim. « Il faut l’avoir expérimenté pour savoir ce que c’est » est l’un de nos slogans favoris, dans des domaines très divers. Oh certes, c’est peu de chose que d’avoir faim durant une journée, mais pour nous qui sommes rassasiés, repus, c’est déjà une petite ouverture. Elle avive en nous le désir de vivre d’une façon plus simple, plus dépouillée, de protester ainsi contre la société de consommation qui veut nous faire croire que le bonheur, c’est de posséder toujours plus. Nous pouvons ressentir davantage que nous sommes devenus esclaves de besoins bien futiles. Or, « c’est à la liberté que nous avons été appelés » (Ga 5,13). De fait, nous dit l’Évangile, « L’homme ne vit pas seulement de pain » (Mt 4,4).

Remarquons enfin que le jeûne semble affiner le sens du discernement, en donnant plus d’acuité, plus de lucidité face à des options à prendre. Il nous rend plus conscients de nos choix, y compris dans le quotidien. Cela n’a rien de surprenant puisque le jeûne nous remet davantage dans la perspective de notre vocation baptismale, il nous dispose à une authentique quête de Dieu et donc nous éclaire dans nos cheminements de foi. Comme faisait remarquer l’une d’entre nous, ce n’est peut-être pas forcément au moment même du jeûne, mais dans les jours qui suivent, que l’on ressent cet effet bienfaisant. « Les intuitions justes dont on profite pour avoir jeûné donnent un accès nouveau aux profondeurs de Dieu » (P. Régamey).

Mais, bien évidemment, la valeur du jeûne dépend de l’esprit qui l’anime. Il peut y avoir un mensonge dans le jeûne, une falsification. Nous l’avons déjà mentionné, le jeûne n’est pas une prouesse, il nous faut constamment vérifier qu’il est véritablement entrepris et poursuivi dans la mouvance de Dieu. La tradition spirituelle de l’Église nous offre plusieurs critères de discernement. Le premier d’entre eux consiste en une certaine « discrétion » au sens ancien du terme, c’est-à-dire un alliage d’équilibre et de modestie. Ainsi, le jeûne ne doit aucunement nous gêner dans l’exécution de notre devoir d’état. Il sera vécu discrètement, sans âpreté, ni tension, ni dramatisation, mais au contraire avec une grande liberté d’esprit. Il s’accompagne normalement de prière en même temps que de souci des autres, c’est-à-dire qu’il nous tourne davantage vers Dieu en même temps qu’il nous ouvre davantage aux autres.

En fait, la qualité du jeûne et son enracinement dans un authentique appel de l’Esprit se vérifieront par une certaine généralisation à d’autres domaines de la vie. Loin d’être une « spécialité », le jeûne devient une attitude qui marque toute la vie du croyant. Finalement, le fait de jeûner régulièrement imprime un style à notre façon de vivre la foi. Souvent, hélas, nos vies tombent dans des routines qui menacent l’authenticité et la ferveur de notre quête de Dieu. Le jeûne opère un « changement de vitesse » dans notre train-train ordinaire, il donne un « coup de fouet » très favorable à tout l’organisme. Il communique à toute l’existence une coloration plus pénitente, plus vigoureuse, plus contemplative. Et c’est sûrement important dans une vie apostolique très active : certes, on ne manque pas d’occasions de pénitence et le travail est une véritable ascèse. Mais les soucis missionnaires risquent souvent d’étouffer la pensée de celui qui les a inspirés. Le jeûne manifeste clairement la primauté de Dieu dans la vie : « J’ai dit à Yahvé : c’est toi mon Dieu » (Ps 140,7).

À l’issue de cette réflexion, nous considérons que c’est une grande grâce d’avoir redécouvert la valeur du jeûne, d’avoir pu l’expérimenter ensemble et d’avoir partagé nos expériences. Cela ne fait pas de nous des « super-chrétiens », loin de là, mais cela a éveillé en nous un certain sens de Dieu, un certain sens de la vie baptismale comme « mort et résurrection dans le Christ Jésus », que nous souhaitons approfondir. Nous espérons que d’autres pourront faire de semblables découvertes, à l’heure de la grâce.

15 Chemin de Fages
F-31400 TOULOUSE, France

[1Institute of Religious Formation (fondé par le P. John Futrell en 1971), de l’Université de Saint Louis (Missouri, U.S.A.).

[2Th. Merton, Contemplative Prayer, Coll. Image Books, New York, Doubleday, 1971, 74.

[3J. Marchal, Quelques réflexions sur le jeûne, texte publié par les Compagnons de l’Arche, Montpellier, Impr. de la Charité.

[4J. Trémolières, « Aspects physiologiques du jeûne », Redécouverte du jeûne, Coll. Sagesse du corps, Paris, Cerf, 1959, ch. VIII (195-210).

[5E. Trillat, « Oralité et conduites de restriction alimentaire », Redécouverte du jeûne, op. cit., 241.

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