Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

L’entretien spirituel et le dialogue de la réconciliation sacramentelle

Jean-Pierre Van Schoote, s.j.

N°1985-4 Juillet 1985

| P. 218-230 |

Lors de sa réunion annuelle en septembre 1983, le conseil de rédaction de Vie consacrée avait pris comme thème de rencontre : « La réconciliation sacramentelle dans la vie religieuse. Nouvelles situations, nouvelles pratiques ». Dans la foulée du dernier synode, on avait en effet cru utile de poursuivre la réflexion, d’un point de vue doctrinal et pastoral tout ensemble, sur la situation présente de ce sacrement dans la vie consacrée. Bien des choses ont été partagées sur les causes de désaffection envers ce sacrement, les nouvelles formes qu’il prend, le rôle de la vie religieuse tout au long de l’histoire comme lieu de recherche et de pratique pénitentielle, etc. Nous reprenons ici – parfois un peu modifiées à la lumière de l’exhortation Reconciliatio et paenitentia parue en décembre dernier – les contributions les plus significatives de notre rencontre ; le P. J.-M. Hennaux a rassemblé certains éléments de la réflexion commune.

La lecture en ligne de l’article est en accès libre.

Pour pouvoir télécharger les fichiers pdf et ePub, merci de vous inscrire gratuitement en tant qu’utilisateur de notre site ou de vous connecter à votre profil.

On peut dire, sans trop craindre de se tromper, que, pour une grande partie des personnes dites « consacrées », la réception du sacrement de pénitence se situe autant que possible dans un contexte de direction spirituelle. Si l’on considère de façon plus générale la pratique de la confession, on reconnaîtra que le plus souvent elle comporte un entretien pastoral à la portée des gens les plus simples, de ceux et de celles qui n’ont guère le temps ni les moyens de se trouver un conseiller particulier. La désaffection grandissante à l’égard du sacrement de pénitence a privé bien des « pauvres » de cette aide si discrètement et si miséricordieusement mise à leur service. On espère que l’Exhortation postsynodale Reconciliatio et paenitentia [1] de Jean-Paul II (Avent 1984) ranimera au sein du peuple de Dieu, chez les fidèles aussi bien chez les pasteurs, le désir d’accueillir la parole libératrice du Père dans sa dimension sacramentelle.

Parmi les deux formes ordinaires du sacrement de la pénitence, c’est la première, la confession individuelle, qui ménage une plus large possibilité de direction spirituelle : « Grâce à son caractère individuel, la première forme de célébration permet d’associer le sacrement de pénitence à une pratique qui s’en distingue, mais qui peut bien lui être associée, je veux dire la direction spirituelle » (RP 32). Le Pape énumère les diverses raisons qui poussent les chrétiens à préférer ce type de célébration : « Un besoin d’être personnellement réconcilié et d’être admis à nouveau dans l’amitié de Dieu en retrouvant la grâce perdue par suite du péché ; un besoin de vérifier son cheminement spirituel et parfois de discerner de façon plus précise sa vocation ; en beaucoup de cas, un besoin et un désir de sortir d’un état d’apathie spirituelle et de crise religieuse » (ibid.).

Nous voudrions montrer combien, à notre avis, il importe de marquer la distinction entre le dialogue de direction spirituelle et celui que comporte proprement le sacrement de pénitence ; nous essayerons ensuite de situer ces différents dialogues dans leur unité profonde au cœur de l’histoire du salut, car ils s’y inscrivent en la jalonnant et signifient une plénitude de rédemption humaine et divine que Dieu accorde sans cesse au monde.

Le passage de l’entretien spirituel au dialogue de la confession

L’entretien spirituel gagne à être distingué de la réception du sacrement, là où c’est possible, ce qui n’est pas toujours le cas. Que l’on songe par exemple aux confessionnaux classiques, où le dialogue sacramentel est introduit automatiquement dès l’ouverture du guichet. Mais, comme l’usage des confessionnaux tend à se raréfier et qu’une nette préférence est accordée, surtout par les jeunes, à un entretien où l’on se parle face à face, en pleine lumière, c’est tout naturellement que la rencontre débutera par une conversation, dont on sait d’ordinaire qu’elle débouchera sur une confession. Il ne s’agit évidemment pas de n’importe quelle conversation, mais bien de cet entretien spécifique et privilégié que Fénelon, directeur incomparable, recommandait quelque part en ces termes : « Il vous faudrait un peu d’entretien avec quelqu’un qui eût un vrai fonds de grâce pour l’intérieur. Il ne serait pas nécessaire que ce fût une personne consommée ni qui eût une supériorité de conduite sur vous. Il suffirait de vous entretenir dans la dernière simplicité avec quelque personne bien éloignée de tout raisonnement et de toute curiosité. Vous lui ouvririez votre cœur pour vous exercer à la simplicité et pour l’élargir. Cette personne vous consolerait, vous nourrirait, vous développerait (expliquerait, c’est le même mot) à vos propres yeux et vous dirait vos vérités. Par de tels entretiens, on devient moins haut, moins sec, moins rétréci, plus maniable dans la main de Dieu ».

Cette approche si typiquement fénelonienne de la direction spirituelle n’en épuise évidemment par la notion, mais elle a l’avantage de mettre l’accent sur la confiance mutuelle que suppose une telle conversation, ainsi que sur l’humilité fondamentale et progressivement approfondie de celui qui ouvre son cœur comme d’ailleurs de celui qui écoute « sans raisonnement ni curiosité ». C’est précisément cette attitude de discrétion, d’effacement et d’humilité qui permettra à l’entretien spirituel de se convertir en dialogue de pénitence ou de réconciliation. Pour réussir à se livrer, l’homme moderne, si sournoisement agressé, a un immense besoin d’être mis à l’aise : il a peur encore et toujours d’être manipulé, surtout s’il reconnaît ses faiblesses et ses fautes. Un entretien qui fasse renaître la confiance est de plus en plus indispensable à celui qui voudrait réapprendre à se confesser dans la joie et dans la paix.

La confession, passage à un autre plan

Toutefois il se peut que les interlocuteurs en restent au seul niveau de l’entretien spirituel bienfaisant et libérateur, sans aller jusqu’à la confession. Cette dernière nous fait passer sur un tout autre plan, celui du sacrement. A ce moment les partenaires du dialogue deviennent « pénitent » et « confesseur » ; ils font place, tous deux, à la présence de Jésus. À proprement parler, ils ne sont plus simplement l’un en face de l’autre ; mystérieusement, Jésus est là au milieu d’eux. L’ancien confessionnal, avec l’anonymat qu’il favorisait et le caractère relativement impersonnel qu’il donnait au rôle du prêtre, accentuait cette note de mystère. Aux yeux de la foi, la pénombre permettait de discerner l’unique lumière, Jésus brillant au sein de nos ténèbres (cf. 2 Co 4,6). Du reste, que ce soit dans la nuit ou en pleine clarté, il faut que Jésus grandisse et que diminuent le « pénitent » et le « confesseur » avec ce qui les contre-distingue l’un de l’autre. Faisons attention au dialogue qui ouvre la célébration de la pénitence. Le confesseur annonce qu’il s’apprête à écouter parler Jésus : « Que le Seigneur Jésus lui-même soit dans ton cœur et sur tes lèvres, afin que tu puisses vraiment bien te confesser ». Mais on entendra aussi le pénitent déclarer qu’il reconnaît dans le prêtre la présence de Jésus-Christ. En un sens, il n’y a plus, dans le sacrement de la pénitence, que l’unique et seule parole de Dieu qui va et vient du pénitent au confesseur et du confesseur au pénitent. Il n’y a plus que l’unique présence du Verbe, Agneau qui porte les péchés du monde et qui en meurt, mais Agneau immolé qui ressuscite et nous mérite la vie en plénitude, vie qui participe à la sienne au point que nous pouvons dire : « Je ne vis plus. Jésus seul vit en moi » (Ga 2,20). Dans le sacrement de pénitence, cette phrase de saint Paul peut se lire au pluriel : nous ne vivons plus, Jésus vit en nous. En Jésus, le pénitent et le confesseur se trouvent mystiquement unis.

Un signe que Dieu nous adresse

Le sacrement de la pénitence est un grand signe que Dieu nous adresse et qu’il faut accueillir avec un esprit d’enfance. Est-il bien certain que nous acceptons ce signe ? Nous n’avons d’ailleurs pas une si grande envie de l’obtenir. En nous joue le réflexe d’Achaz : « Je ne demanderai pas de signe et je ne mettrai pas le Seigneur à l’épreuve » (Is 7,12). Mais le Seigneur nous le donne néanmoins. Peut-être l’Exhortation Reconciliatio et paenitentia elle-même fait-elle figure de signe donné à notre temps, qui, s’en trop s’en rendre compte, en a sans doute grand besoin.

Que dit ce signe ? Que Dieu, et Dieu seul, nous délivre, nous libère, nous pardonne. Mais justement notre monde n’aime pas ce langage. Il présente un caractère « babélique », comme le note Jean-Paul II (RP 13). Et pourtant l’ambitieux projet de construire à Babel une très haute tour était voué à l’échec, « parce que les hommes s’étaient fondés seulement sur une œuvre de leurs mains pour signifier et garantir l’unité qu’ils voulaient, oubliant l’action du Seigneur. Ils avaient misé sur la seule dimension horizontale du travail et de la vie sociale, sans se préoccuper de la dimension verticale, grâce à laquelle ils se seraient trouvés enracinés en Dieu, leur Créateur et Seigneur, et ils auraient tendu vers lui comme but ultime de leur chemin » (ibid.).

Que nous soit donnée la grâce de voir le signe ! La réception du sacrement de la réconciliation baigne dans un climat de contemplation. Elle seule aide à voir comment Dieu nous fait passer des ténèbres à son admirable lumière à travers les signes de l’aveu, de la contrition, de l’absolution, de la « pénitence » acceptée. Le sacrement ne nous replie pas sur nous-mêmes mais, bien au contraire, nous engage dans une libération qu’il n’est en notre pouvoir ni de projeter, ni de prévoir, ni de mener à terme. Une mystique flamande anonyme du XVIe siècle décrivait – à la suite de saint Augustin – l’Eucharistie comme l’union nuptiale des membres à leur chef : « Jésus se reçoit lui-même », écrivait-elle. Par analogie, on peut dire la même chose du sacrement de la pénitence : les membres morts ou malades ont entraîné la mort du chef qui avait voulu les unir à lui mais, par cette même union dans la mort avec Jésus, c’est avec lui qu’ils ressuscitent et qu’ils vivent. Là aussi, Jésus est absolument au centre du mystère.

L’entretien spirituel est sans doute capable de parler de tout cela, mais il ne porte jamais en soi la garantie du signe donné par Dieu ; le sacrement, et lui seul, manifeste et réalise en même temps ce qu’il signifie : la libération de l’homme comme œuvre de Dieu, libération qui atteint les racines les plus profondes de l’être, là où Dieu seul pénètre. Mais l’entretien spirituel prépare merveilleusement à recevoir la pénitence, dans la mesure où les partenaires se sont laissé conduire vraiment par l’Esprit et se sont progressivement détachés d’une approche qui serait simple mise en œuvre de techniques purement scientifiques et psychologiques. Ceci soit dit sans jeter le moindre soupçon sur des méthodes qui peuvent être d’une grande utilité, et parfois d’une nécessité absolue, pour dénouer des situations humaines inextricables. Mais elles préparent rarement à la confession. Ce n’est d’ailleurs aucunement leur but ni leur intention.

Marquer le passage

Comment marquer le passage de la direction spirituelle au sacrement ? Normalement l’entretien spirituel a pacifié l’âme et l’a rendue plus sensible aux motions les plus délicates de l’Esprit qui la dilatent mais aussi, parce qu’elles émanent de l’Esprit, lui révèlent douloureusement ce qui lui manque de vérité. Sous la lumière de l’Esprit, pas de mensonge, pas d’échappatoires. Il se peut donc que, sous la mouvance de cet Esprit, le dirigé demande à se confesser. C’est un moment de grande grâce, mais il réclame un certain tact pastoral. Il faut que, de la conversation au sacrement, un seuil soit bien marqué et qu’il ne crée pourtant pas de malaise ou de gêne, ne soit pas ressenti comme une rupture trop brusque avec ce qui a précédé.

Quelques suggestions. Le visiteur peut changer de place, s’agenouiller à un prie-dieu ou – le geste est très beau, très expressif d’humilité – il préférera le petit banc de prière. Ou bien il choisit de s’asseoir simplement sur ses talons. Le prêtre laisse faire ; il importe que le pénitent soit bien à l’aise et que le prêtre se sente vraiment libre. Sans extravagance toutefois, ni excentricité. Parfois mieux vaudra qu’il reste tout bonnement assis là où il se trouvait. Le confesseur pourra passer une belle étole, en poser éventuellement un des bouts sur l’épaule du pénitent (comme cela se pratique dans les Églises d’Orient) ; rien n’empêche qu’avec son pénitent il se mette en face d’une icône ou d’un crucifix. Il suffit parfois de laisser un moment de silence et de recueillement entre la conversation et la confession. Le nouveau rituel prévoit la lecture d’un passage de la Sainte Écriture que l’on méditera ensemble. Surtout, le prêtre annoncera – j’y attache quant à moi une grande importance – dans quel esprit il s’apprête à écouter la confession : il va accueillir les paroles de l’aveu comme paroles du Christ. De son côté, le pénitent proclamera sa foi au fait que le prêtre agit in persona Christi. Plus largement : jamais on ne négligera la dimension ecclésiale de la pénitence : l’Église entière est ici présente, et dans le confesseur et dans le pénitent, encore qu’à des titres différents. C’est l’Église, dirons-nous, qui accueille l’Église, comme Jésus accueille et relève Jésus, de même que dans l’Eucharistie Jésus reçoit Jésus. Un jeune ouvrier – boulanger de son métier – à qui j’expliquais ce mystère, s’écria, ravi (jamais je n’oublierai son expression) : « C’est donc Jésus qui, sur mes lèvres, épèle mes fautes... Et c’est le même Jésus qui, sur les lèvres du prêtre, me les ôte ! » Le nouveau rituel a réintroduit la très ancienne imposition des mains. On voit mal comment tout cela pourrait se réaliser dans un confessionnal de type traditionnel.

La pénitence au cœur de l’histoire du salut

Assurément, il faut de toute urgence tenter d’expliquer à l’homme moderne le sens du sacrement de la pénitence. Celui-ci est vivement ressenti comme une démarche trop individualiste, sans impact sur les grandes nécessités actuelles. Qu’est-ce que ce « signe » si peu voyant, si secret, a à faire avec la paix dans le monde, le dialogue des cultures, le racisme international, la violence, les différentes formes de révolution et les luttes pour la libération qui déchirent l’humanité ?

Si la réponse se fait attendre ou qu’elle soit inadéquate, on peut craindre que la désaffection dont pâtit le sacrement de pénitence se fasse de plus en plus profonde. C’est dire l’importance de l’Exhortation Reconciliatio et paenitentia au seuil du troisième millénaire où s’engage le monde.

Une catéchèse indispensable

Il me semble qu’au cours de l’entretien de direction précédant la confession, quelques moments seraient utilement consacrés à montrer la portée du sacrement, qui se situe comme au cœur de l’histoire du salut et en détermine le développement futur. J’estime pareille instruction indispensable, d’autant qu’à ce sujet une catéchèse a manqué aux plus jeunes et qu’aux adultes, c’est la pratique de la pénitence qui a fait défaut en même temps qu’une solide formation.

Oserais-je dire qu’en la matière les prêtres sont les premiers à devoir être catéchisés ? Mais aussi les séminaristes qui se préparent au sacerdoce, ainsi que toutes les personnes « consacrées », religieux et religieuses. Puis-je lancer un appel spécial aux contemplatifs et contemplatives ? Au sein de l’Église, leurs instituts continuent d’avoir une vocation éminemment prophétique. Leurs membres doivent être particulièrement bien préparés à vivre la réception du sacrement de la pénitence dans toutes ses dimensions mystiques, afin d’être, au cœur de l’Église, la présence ardente de l’amour rédempteur, dans le signe que cet amour a choisi pour se manifester au monde. L’éclat de cette lumière, de ce foyer, est assez puissant pour qu’en sa présence mystérieuse soit démasqué le Prince des ténèbres et révélé le visage de l’amour.

Commencer par le commencement

Si tous les problèmes évoqués plus haut sont urgents, s’ils méritent que nous y consacrions nos existences tout entières, nous n’apporterons aucune solution si nous ne commençons pas par le commencement. Ce commencement, c’est Jésus qui vient dans un monde déchiré, violenté, éclaté même, pour y introduire ce que le Pape appelle la réconciliation première : « le charisme et, en même temps, l’originalité de l’Église, en ce qui concerne la réconciliation, résident dans le fait que celle-ci, à quelque niveau qu’elle doive être réalisée, remonte toujours à cette réconciliation première. En effet, en vertu de sa mission essentielle, l’Église se sent le devoir d’aller jusqu’aux racines du déchirement primordial du péché pour y opérer la guérison et y rétablir, pour ainsi dire, une réconciliation primordiale elle aussi, qui soit le principe décisif de toute vraie réconciliation » (RP 4).

Aussi longtemps que n’est pas donné quelque part le signe de la venue de Jésus, le monde reste terriblement frustré. Dès l’origine, un rédempteur a été promis à l’homme. Le sacrement de la pénitence accomplit – jusqu’à la fin des temps – cette promesse. Toutefois, pour y discerner le signe, il faut avoir les yeux illuminés de la foi, le regard d’un contemplatif. Le lieu privilégié où s’accomplit la découverte, c’est le cœur humain. Ce cœur doit se donner, se livrer à l’amour miséricordieux qui, à partir de cet abîme de misère, se répandra sur cet autre abîme, celui d’une terre dévastée, tellement inhumaine parfois que toute réconciliation paraît impossible. Mais, pour l’amour, rien n’est impossible.

Dans l’optique de Jean-Baptiste

Cette venue de Jésus a été préparée, perçue, célébrée par Jean-Baptiste. J’aime situer la réception du sacrement de la pénitence dans l’optique de Jean-Baptiste ; je risquerais volontiers cette formule : ce sacrement « récapitule » le baptême de Jésus.

Voyons de plus près ce que fait Jean-Baptiste. Par la « célébration » qu’il inaugure d’un baptême de pénitence, Jean-Baptiste récapitule en quelque sorte, dans un rite audacieux, toute l’histoire du salut et en esquisse l’accomplissement. Il réunit un grand nombre de personnes. Au dire de l’évangéliste, ce sont Jérusalem, toute la Judée, toute la région du Jourdain (Mt 3,5) qui se pressent sur les rives du fleuve. Des foules immenses, comme pour une scène de jugement dernier. Bons et mauvais, publicains, femmes de mauvaise vie, même les pharisiens, ces soi-disant justes, sont là. La réconciliation est proclamée dans le style des prophètes. Il s’agit de mieux répartir désormais les biens que l’on possède, de partager avec ceux qui n’en ont pas. Les soldats s’abstiendront de toute exaction et se contenteront de leur solde. Il faudra travailler à l’édification d’un monde plus juste. Toutefois, plus profondément, plus radicalement, c’est le péché qui est dénoncé. Il faut se repentir. Le Royaume est proche. Un chemin doit être ouvert au Dieu qui vient. Jean-Baptiste dénonce la présence du péché, qui consiste essentiellement dans l’infidélité envers le Dieu de l’alliance. Cette infidélité n’est pas sans un rapport intime avec la justice à l’égard du prochain ; elle se manifeste par le manque d’unité, par la désintégration du peuple de Dieu, l’éclatement des familles. Jean-Baptiste ramènera le cœur des pères vers leurs enfants et le cœur des enfants vers leurs pères (Ml 3,23-24 ; Si 48,10 ; Lc 1,17), le peuple vers Dieu. Cette réconciliation est rendue visible par toute une démarche de pénitence. Ceux qui ne s’y résolvent pas restent comme en dehors du salut. Jésus le déclarera plus tard : « Je vous le dis, les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu. En effet, Jean est venu à vous dans la voie de la justice et vous n’avez pas cru en lui ; les publicains, eux, et les prostituées ont cru en lui ; et vous, devant cet exemple, vous n’avez même pas un remords tardif qui vous fasse croire en lui » (Mt 21,32). Luc dit à peu près la même chose : « Tout le peuple qui l’a écouté – et les publicains eux-mêmes – ont donné raison à Dieu en recevant le baptême de Jean ; mais, en ne se faisant pas baptiser par lui, les pharisiens et les légistes ont rendu vain pour eux le dessein de Dieu » (Lc 7,29-30). Ce dessein de Dieu, c’est la réconciliation. Jean-Baptiste prononce d’ailleurs la sentence : « Engeance de vipères, qui vous a suggéré de vous soustraire à la colère prochaine ? » (Mt 3,7). Un discernement s’est opéré entre ceux qui consentent à se reconnaître pécheurs et ceux qui refusent pareil aveu.

Le contexte de la venue de Jésus

Voilà donc le contexte de la venue de Jésus. Un grand mouvement de libération s’y dessine sur le fond de toute l’histoire du salut : on n’est pas loin de l’endroit où le peuple, après avoir erré durant quarante ans au désert, a pénétré dans la terre promise. Il y entre à nouveau, peuple réconcilié, peuple de frères et de sœurs, pour être la route royale, le chemin même de Dieu, qui marche invisiblement au milieu d’eux. Mais personne ne sait encore que Jésus est là et qu’il accomplit à titre définitif, en le dépassant, le signe élaboré par Jean. Oui, il accomplit toute justice, tant envers le Père qu’envers les hommes, solidaire avec Dieu, solidaire avec les hommes. C’est en lui et par lui que s’opère toute réconciliation. Il est notre réconciliation. C’est pourquoi le ciel s’ouvre enfin sur l’humanité : le Père parle, le Fils et tout homme en lui se savent aimés du même amour, l’Esprit descend comme une colombe de paix sur un monde que le déluge n’accablera plus jamais.

Jésus, à partir du baptême, est reconnu comme le seul libérateur. Il n’y en a pas d’autre. Lorsqu’il s’agira de remplacer Judas, il faudra que le nouvel apôtre ait suivi Jésus « en commençant au baptême de Jean jusqu’au jour où il nous fut enlevé » (Ac 1,22). La bonne nouvelle de l’Évangile n’est rien d’autre que la proclamation, à temps et à contretemps, de Jésus, l’unique sauveur et rédempteur, à partir de la solidarité qu’il a contractée avec les pécheurs dans les eaux du Jourdain, où il reçut le nom d’Agneau de Dieu portant les péchés du monde. Il n’y a d’autre salut, pour l’homme individuel, pour le monde en sa totalité, qu’en Jésus, que par et pour Jésus. Rêver d’une réconciliation, d’une paix, d’un désarmement, d’une fraternité, sans référence à Jésus, c’est bâtir une nouvelle (et quantième !) tour de Babel : « Visant à construire ce qui devait être à la fois un symbole et un foyer d’unité, ces hommes se trouvèrent plus dispersés qu’avant, en pleine confusion de langues, divisés entre eux, incapables d’accord ou de convergence » (RP 13).

La célébration sacramentelle

Les célébrations pénitentielles organisées suivant la seconde forme ordinaire, avec toute la communauté chrétienne rassemblée, manifestent merveilleusement bien comment Jésus assume la rédemption du peuple tout entier. Elles offrent une excellente manière de catéchèse, où l’on perçoit la dimension universelle du salut, où l’on devient acteur de l’histoire du salut avec et en Jésus, avec l’Église et en elle. Toutefois, ce qui, dans cette seconde formule comme dans la première, fait l’essence du sacrement, c’est la confession individuelle ainsi que l’absolution et la « pénitence » reçues personnellement. Le signe le plus grand de l’amour reste qu’au milieu du peuple Jésus s’identifie avec chacun de nous et le prend personnellement « à part », comme la manifestation d’un amour préférentiel. C’est là, dans le secret, que s’opère notre guérison. Une fois rétablis dans l’alliance, une fois pardonnés, réconfortés, consolés, nous sommes renvoyés au milieu du peuple de Dieu, pour nous y mêler encore et toujours, pour annoncer l’amour, pour travailler sans relâche à l’œuvre de la réconciliation, de la justice et de la paix dans le monde, en souvenir ou plutôt dans la logique même de la miséricorde intimement expérimentée, dans la dynamique et l’orientation du signe perçu au cœur du sacrement comme mission universelle.

La force qui nous meut

C’est là une force tout autre que celle qui jaillit de l’indignation en face des désordres du monde. Sans doute ce dernier ressort est-il nécessaire. Encore s’agit-il toujours, parce que nous sommes chrétiens, de savoir en dépasser le mouvement. Il faut lutter, disait un Brésilien, avec un cœur réconcilié. Taizé a repris ce mot.

Si, au baptême de Jean et dans chacune de nos confessions, Jésus s’identifie avec les pécheurs, nous avons à parcourir le même chemin. Nous aussi, nous nous identifierons avec les pécheurs, cela surtout si nous appartenons à une famille religieuse contemplative : ce sera la première forme de notre option préférentielle pour les pauvres. En effet, le pécheur est le pauvre par excellence. Parfois nos confessions pourront quasiment se réduire à cette identification : nous ne sommes pas meilleurs que le reste du monde.

C’est par la porte étroite de nos lèvres – lorsque nous nous confessons – que Jésus commence et recommence encore et toujours sa vie publique, l’annonce de l’Évangile. En nous confessant, nous libérons, sur le monde d’aujourd’hui, toutes les forces de l’Esprit de Jésus ressuscité. De plus profond mystère et du secret de nos confessions jaillit comme une source d’eau vive. Jésus nous emmène avec lui, dans le monde, selon les diverses possibilités ou charismes de nos vocations particulières. Avec lui, nous allons sans crainte annoncer la bonne nouvelle et la vivre dans nos familles, nos communautés, ou au bout du monde, si nous sommes appelés à la vie missionnaire. Peu importe. Les cieux sont largement ouverts. Le Père parle. Le Fils se sait aimé. La paix descend sur tous.

Toutefois, on le voit à lire attentivement l’Évangile, Jésus n’a point passé immédiatement du Jourdain à sa vie publique. Il s’est produit un fait surprenant. L’Esprit a commencé par pousser Jésus au désert. Ce sera pour quarante jours : le temps où est réparée l’offense que fit à Dieu le peuple durant son séjour de quarante ans au désert. Jésus s’y livre à Dieu, dans une joie totale et un parfait abandon. C’est au terme de cette retraite que survient la tentation, au moins selon saint Matthieu (4,1-3).

Le sens de la « pénitence »

Dans la « pénitence » qui est donnée dans le sacrement de la réconciliation, j’aime à voir un temps plus ou moins long d’action de grâce, sous la mouvance de l’Esprit. Temps de joie parfaite, qui s’accompagne souvent d’un véritable bien-être corporel, parfois aussi d’une guérison. « En réfléchissant sur la fonction de ce sacrement, la conscience de l’Église y voit... un aspect thérapeutique ou médicinal. Et ceci se rattache au fait de la présentation du Christ comme médecin, fréquente dans l’Évangile, son œuvre rédemptrice étant d’ailleurs souvent appelée depuis l’antiquité chrétienne ‘remède de salut’. ‘Je suis venu soigner et non accuser’, disait saint Augustin en se référant à l’exercice de la pastorale pénitentielle, et c’est grâce au remède de la conversion que l’expérience du péché ne dégénère pas en désespoir » (RP 31, II). La « pénitence » devrait accentuer ce caractère de « convalescence » ou recouvrement de la pleine santé spirituelle, mais aussi, comme je le disais, corporelle.

Ce n’est qu’après un temps de transition – ménagé par la « pénitence » – que le pécheur pardonné verra se développer en lui la puissance rénovatrice de la résurrection, puissance de vie qui réussira finalement à vaincre toutes les forces de mort, les « régisseurs de ce monde des ténèbres » (Ep 6,12). Il se sentira poussé à s’engager avec ceux et celles qui ont vécu les mêmes expériences de pardon. Au sein de l’Église, c’est alors chaque fois comme un jaillissement de communautés nouvelles, toutes nées de la miséricorde, véritables communautés de base, cellules vivantes de la paroisse, manifestant ici-bas la communion des saints, avec au milieu d’elle la présence agissante et transformante de Jésus. C’est à travers ces innombrables communautés de croyants, mêlées comme un levain puissant à la pâte du monde, que petit à petit s’ébauche dès maintenant l’image d’une humanité réconciliée, prête à accueillir le Christ « lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts », dans la pleine assurance, et non la honte de se trouver loin de lui à son avènement (cf. 1 Jn 2,28).

Conclusion

Il faut de toute façon que la pratique de la pénitence sacramentelle se renouvelle à partir d’une mystique authentique et profonde. La raison profonde de la désaffection généralisée à l’égard de la pénitence pourrait bien être le refus de s’avouer pécheur. Bien sûr, pareil aveu n’est pas facile. Il est même impossible à celui qui n’a pas la foi. Ce que nous appelons « mystique » du sacrement de pénitence pourrait se réduire à un simple regard qui ne voit, en fin de compte, que Jésus seul, l’Agneau qui porte les péchés du monde pour les présenter au Père. Ce regard s’attache à Jésus, mais en Jésus il rejoint tous les pécheurs... et le pécheur que je suis. Ce regard m’entraîne à la suite de Jésus, à la suite des pécheurs – c’est la même route –, à la suite de la voix de l’Époux et de celle des pécheurs pardonnés – c’est la même voix – : « Viens donc, ma bien-aimée, ma belle, viens. Car voilà, l’hiver est passé, c’en est fini des pluies, elles ont disparu. Sur la terre les fleurs se montrent... » (Ct 2,10-12).

Minderbroedersstraat 11
B-3000 LEVVEN, Belgique

[1Exhortation du 2 décembre 1984 ; cf. La Documentation Catholique, 1985, 1-31. Nous y renverrons par le sigle RP suivi du numéro du paragraphe.

Mots-clés

Dans le même numéro