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Opération Gédéon ?

La vie religieuse en Belgique

André de Jaer, s.j.

N°1985-3 Mai 1985

| P. 165-168 |

À l’occasion de la visite pastorale de Jean-Paul II, voici une brève réflexion sur la situation de la vie religieuse en Belgique. Certains traits majeurs n’en sont-ils pas repérables un peu partout en Occident ?

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Le Concile Vatican II a eu, entre autres mérites, celui de définir la vie religieuse comme « un état de vie constitué par la profession des conseils évangéliques, lequel ne regarde pas la structure hiérarchique de l’Église, mais appartient cependant inséparablement à sa vie et à sa sainteté » (Lumen gentium 44) : ainsi précisait-il la position des religieux dans l’Église. Dans la même constitution dogmatique, le Concile enseigne aussi que, si la vocation propre aux laïcs chrétiens « consiste à chercher le Règne de Dieu à travers la gérance des choses temporelles qu’ils ordonnent selon Dieu », les religieux de leur côté, en vertu de leur état, « attestent clairement et lumineusement que le monde ne peut être transfiguré et offert à Dieu sans l’esprit des Béatitudes » (LG 31) : la distinction et la complémentarité des deux vocations était par là bien manifestée. Ce renouvellement doctrinal mérite d’être rappelé, au moment de nous interroger sur la vie religieuse en Belgique.

L’observateur le moins averti peut encore être frappé par la multiplicité des monastères et couvents, des écoles et des hôpitaux congrégationnels, en particulier en certaines villes ou régions, bref par la puissance de la vie religieuse belge dont les traces continuent d’apparaître dans le paysage ou dans les données statistiques (30.000 religieuses, 7.000 religieux, dont les deux tiers environ de prêtres). En réalité, cette bonne santé décline depuis déjà la première guerre mondiale, et ce malgré le regain qui suivit la seconde guerre [1]. Un regard sur le nombre d’entrées révèle après 1980 une situation beaucoup plus compromise qu’on le croit habituellement : l’enquête publiée dans le numéro de septembre 1984 de Vinculum par l’Assemblée des Supérieurs Majeurs masculins permet de prévoir, toutes circonstances étant égales, un sévère recul de la vie contemplative et monastique et la quasi-disparition des autres familles religieuses masculines. Enfin les pyramides d’âge sont presque partout inversées et la moyenne se situe rarement en dessous de la soixantaine ; d’un point de vue régional par exemple, une enquête en cours sur toutes les religieuses du Brabant Wallon totalise moins de 5 % de religieuses de 20 à 40 ans. Il faut décidément quitter les sphères européennes pour se trouver devant des tableaux beaucoup plus favorables, d’un point de vue sociologique du moins. On peut dire que le sens du ministère sacerdotal, l’élan vers les missions, la présence caritative, scolaire et hospitalière par lesquels la chrétienté belge a rendu, notamment grâce aux religieux et aux religieuses, tant de services à l’Église, semblent tous marqués par la même crise.

Bien entendu, cet état des choses s’explique d’abord par la situation démographique et religieuse générale : un vieillissement constant de la population et une sécularisation de plus en plus profonde. Ces deux phénomènes ont dans la vie religieuse des conséquences plus immédiates qu’ailleurs, au plan des institutions en particulier. D’autre part, l’ aggiornamento demandé par le Concile a été proposé à la vie religieuse par le moyen d’une réactualisation de ses documents fondateurs (règles et constitutions) : elle a mené avec courage et persévérance cette tâche qui l’a fort absorbée durant près de vingt ans (du motu proprio Ecclesiae sanctae de Paul VI à nos jours).

Entretemps, le Synode de 1971 sur la justice dans le monde et celui de 1974 sur la tâche primordiale de l’évangélisation ont partout rendu la vie religieuse sensible à « annoncer aux hommes d’aujourd’hui la bonne nouvelle du Royaume, avec une préférence pastorale pour l’homme qui souffre les injustices de ce monde, dans leur langue et dans leur condition de vie », selon la belle expression du Père P. H. Kolvenbach, s.j. En conséquence, bien des chapitres religieux ont retrouvé la relation étroite qui les unit depuis leurs origines aux pauvres et aux marginaux, et opté pour des activités portées par des communautés plus restreintes, voire par des membres isolés. C’est le cas en notre pays pour l’engagement aux zones limites de la société (prisons, jeunes hors institution, immigrés, quart monde, personnes handicapées, etc.).

Comme il est obvie, cette réorientation, quelquefois hâtive, s’est accompagnée d’un repli des religieux par rapport à beaucoup de leurs œuvres, scolaires, hospitalières et caritatives, que la simple loi du nombre ne leur permettait plus d’assumer seuls. Parfois, ces nécessaires désengagements en personnes, sinon en responsabilités civiles et financières, ont consacré l’aboutissement d’un processus de collaboration avec des laïcs chrétiens partageant depuis longtemps les valeurs et la morale évangéliques ainsi mises en œuvre par les religieux. Mais en va-t-il de même partout ? On ne peut songer sans perplexité au vide laissé dans les domaines de l’apostolat intellectuel et culturel, et dans ces lieux où se décident aujourd’hui plus que jamais la vie et la mort humaines.

Ce reflux général et ces réorientations encore timides furent une étape nécessaire. C’est dans ce déclin apparent que peut naître le germe nouveau, selon une « opération Gédéon » (Juges 7) bien propre à l’histoire du salut. Mais l’heure n’est-elle pas venue de lire avec plus d’audace l’invitation inscrite dans ces faits et de franchir un seuil ? Invitation d’abord à une juste insertion de la vie religieuse dans la vie de l’Église particulière, qui respecte sa mission prophétique et le charisme des fondateurs : ce sont là des réalités essentiellement ecclésiales. D’autre part, le charisme des fondateurs est « don fait à toute l’Église » (LG 43) et non propriété privée des instituts. D’où la nécessaire collaboration entre laïcs, prêtres, religieuses et religieux dans le cadre de l’Église locale. Cela implique pour la vie religieuse la reconsidération de ses œuvres traditionnelles, pour les ouvrir aux avant-postes de la mission et assumer des ministères difficiles à tous les niveaux (Evangelii nuntiandi 69). Ce souci de communion et de participation mériterait sans doute, notamment au niveau national, plus de coordination, de réflexion et surtout de prospective ecclésiale. Cela, entre les instances de la vie religieuse elle-même, entre religieux et laïcs chrétiens, ainsi qu’entre religieux et autorités épiscopales, puisque les religieux comptent aussi, comme y insiste le Concile, parmi les collaborateurs des évêques (Christus Dominus 34). De plus le magistère conciliaire et postconciliaire relatif à la vie religieuse n’a cessé de mettre en évidence, et jusque dans le Code de droit canonique de 1983, l’appartenance ecclésiale, le caractère communautaire, la visibilité personnelle et sociale de l’être et de l’agir des religieux. Si donc la vie religieuse n’institutionnalisait plus son action, si elle se contentait d’intervenir ponctuellement et en ordre dispersé, plutôt que par le moyen de corps stables, à propos d’urgences mal discernées, elle se vouerait elle-même à la disparition pure et simple dont les statistiques la menacent, parce qu’elle mettrait en cause l’identité même des « instituts » religieux auxquels l’Église confie, plutôt qu’aux personnes, la tâche de rendre communicable, donc d’instituer, l’amour qui restaure tous les hommes en Jésus-Christ. Les lieux ne manquent pas aujourd’hui où personne n’a encore manifesté ou bien ne manifeste plus la gratuité, la richesse de miséricorde et la tendresse de celui qui est le « Rédempteur de l’homme ».

N’est-ce pas aussi à ce prix que l’on peut espérer voir de nouvelles forces jeunes attirées par la « profession des conseils évangéliques » dans une vie donnée à Dieu et à leurs frères et sœurs à cause du Christ et de l’Évangile ? Pour livrer sa vie, il importe qu’un jeune reconnaisse le dynamisme de la création nouvelle opérée par le « Rédempteur de l’homme » manifesté là où il vit et travaille comme religieux.

C’est précisément à l’intérieur du mystère de la rédemption que Jean-Paul II a voulu situer la vie religieuse, dans son exhortation Le don de la rédemption du 25 mars 1984. Le Pape, qui ne manque jamais de rappeler l’importance de la contemplation, avait déjà demandé aux religieuses et aux religieux de se mettre tous « à l’heure de Dieu » pour mieux se trouver « à l’heure de la mission ». En les conviant maintenant à se laisse continuellement convertir par le « don de la rédemption », Jean-Paul II, supérieur suprême des religieux (canon 590,2), les appelle à s’engager, selon leurs formes diverses de vie, dans cette « création nouvelle » où l’humanité se reconnaisse déjà rendue à elle-même parce que rendue à Dieu.

Pressée de revoir beaucoup de ses positions, la vie religieuse belge peut trouver dans cette perspective, comme dans les paroles que le Pape ne manquera pas de lui adresser, l’inspiration qui lui est nécessaire : si elle a en effet réussi pour l’essentiel sa tâche du siècle dernier, comme le prouve la reprise par la communauté chrétienne de beaucoup de ses initiatives, elle doit encore s’investir socialement, et donc visiblement et institutionnellement, dans le mouvement missionnaire intérieur auquel l’Église de Belgique nous semble désormais tenue de manière urgente.

60 rue du Collège Saint-Michel
B 1150 BRUXELLES, Belgique

[1Cf. P. Wynants, « La crise des vocations féminines en Belgique », Vie consacrée, 1985, 111-131.

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