Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

Rythme de vie

Chris Sadler

N°1981-5 Septembre 1981

| P. 294-304 |

Dans un village au cœur de l’Inde, une communauté groupe des personnes handicapées mentales et d’autres qui partagent leur vie : indiens et européens, hindous, musulmans et chrétiens. Ce qui les unit, c’est le pauvre, le petit au milieu d’eux. L’existence s’y déroule simple, laborieuse, priante, accueillante au don de chacun. Quelques chrétiens y vivent, enfouis parmi « ces plus petits qui sont nos frères » (Mt 25,41), dans la foi en la valeur unique de chaque homme et en la croissance du Royaume au cœur du monde. N’y a-t-il point là un nouveau visage de la vie consacrée dans l’Église aujourd’hui, parmi tant d’autres qui surgissent un peu partout ?
Extrait, avec l’aimable autorisation des éditeurs, du livre Vivre une alliance dans les foyers de l’Arche, qui paraîtra sous peu aux Ed. Novalis, C.P. 700, Ottawa, Canada (distribution en France : Ed. Fleurus, Paris).

lecture en ligne article acces libre

telechargement internaute non connecte

Bâtir une communauté dans le Christ est, à chaque minute, un travail d’éternité, un travail d’éternité qui passe par le temps. Notre communauté de Kerala, en Inde, est très jeune et très neuve. Nous pouvons seulement montrer quelques petites pousses, quelques fleurs et nous rappeler avec gratitude les épines qui ont marqué notre route. Je sens que nous sommes appelés à trouver, dans le Christ ressuscité, de nouvelles harmonies entre l’intérieur et l’extérieur, la solitude et la communion, le secret et la révélation, la création et la célébration, la lumière et les ténèbres, la vie et la mort. C’est une vraie bénédiction pour nous de pouvoir vivre dans une culture et un climat qui nous permettent de découvrir ces harmonies d’une manière très simple et très naturelle. Plus nous nous en rendons compte, plus la dimension universelle de ce que nous vivons nous devient claire. Et pourtant, dans notre travail, notre prière, notre vie ensemble, nous n’arrivons pas toujours à respecter le rythme propre à chacun, à réconcilier l’apparente discordance de nos appels si divers. Pour pouvoir continuer à vivre avec créativité dans la tension entre ce que nous sommes et ce que nous espérons, il nous faut constamment recourir à Dieu, qui se manifeste comme l’artiste divin de ce monde et de la nature humaine, et avant tout comme le Dieu d’amour qui donne et pardonne.

La beauté et la créativité incessantes de l’univers sont source d’émerveillement, d’inspiration, mais aussi de sagesse. Ici, nous vivons sur une colline ouverte sur un ciel qui change sans cesse. Souvent nous nous appelons les uns les autres pour venir voir les nuages, le soleil couchant, la première apparition de la nouvelle lune. Nous sommes souvent surpris par la découverte de plantes que nous n’avions jamais vues ; continuellement nous découvrons les signes de sa gloire, les signes de son amour pour nous. Certains nous aident à apprécier à nouveau le miracle de la vie, le don quotidien de la grâce. Mitran s’émerveille chaque fois qu’il pleut ou qu’une noix de cachou tombe à terre. Il nous invite à jeter un regard neuf sur cette grenouille qu’il appelle « poulet », sur ce lézard qu’il nomme « mangouste » ou sur cette banane « qui rit », d’après lui. A Calcutta, je me rappelle toute la joie de Baroun en voyant le rouge extraordinaire des piments au marché, son étonnement à la vue de l’huile qui grésille dans une poêle, sa manière de contempler une toute petite plante qui pousse sur la terre crevassée d’un chemin. Il nous fait regarder les choses autrement. Et pourtant nous sommes confrontés au paradoxe inévitable, car si nous sommes sensibles à la beauté, nous le sommes aussi, et profondément, à la souffrance. Qu’elle soit en ville ou dans le désert, une communauté ne peut vivre sans avoir le sens de l’émerveillement, mais elle ne peut pas croître vraiment sans être transpercée.

Une maison ouverte

L’Inde est un pays composé de villages. Mais, contrairement aux autres villages de l’Inde, dans le Kerala, chaque maison est isolée dans une propriété : une forteresse solide contre les fortes pluies. Notre maison n’est pas trop solide, bien qu’après une année d’épreuve elle ait survécu aux averses. Notre propriété est plus grande que dans la plupart des cas : cinq hectares. Mais le fait d’être isolés est devenu une source d’ouverture : une maison sans porte est signe de notre accueil et de notre confiance, de notre désir d’ouvrir nos vies à tous ceux qui prennent le temps de monter la colline pour nous voir comme aux enfants du voisinage, qui sautent simplement le mur. Les lieux où nous mangeons, dormons ou prions sont seulement indiqués par des niveaux différents, que relient des marches ou un petit pont. L’intérieur n’est pas séparé de l’extérieur. Et en été, les murs eux-mêmes de la maison, faits de bambous, se roulent comme des nattes. La vue est grandiose : on a toujours devant soi le vaste ciel, les milliers de cocotiers et, au loin, la mer immense.

Viswanathan a passé dix ans dans un hôpital psychiatrique qui est tristement célèbre, même en Inde. Heureusement, il n’était pas enfermé dans une des « cages à lions » construites il y a plus de cent ans : ni toilette ni lit, seulement un plancher et des barreaux ; des hommes et des femmes, parfois nus, y sont encore enfermés aujourd’hui. Il était dans un pavillon pour « malades à long terme ». Il ne sortait jamais, sauf pour son traitement par l’électro-choc qui, il y a peu de temps encore, hantait ses conversations. Quand il est arrivé ici, à Nandi Bazaar, il était étonné d’être libre. Pendant des mois et des mois, sa plus grande joie était de s’asseoir simplement dehors, sous le ciel, même en pleine chaleur, pendant que d’autres faisaient la sieste. Peu à peu, il s’est rendu compte que le foyer lui aussi est ouvert, que l’extérieur pénètre l’intérieur, que l’on peut se trouver à l’intérieur sans se sentir enfermé.

Quelques-uns d’entre nous ont aidé à la construction de la maison : nous savons ce qu’il y a sous le plancher. Chaque année, avant la mousson, nous participons tous à la réfection du toit, qui est fait de palmes de cocotiers, et ceci renforce le sens de la continuité avec le monde qui nous entoure. La structure de la maison, grâce à laquelle on peut toujours se voir et s’entendre les uns les autres, permet aussi de trouver, à l’intérieur de celle-ci, une harmonie pour notre vivre ensemble comme communauté. Il semble important que chacun puisse facilement venir faire un tour à la cuisine : placée un peu plus haut, elle est en même temps un lieu de passage. Quand j’écris des lettres ou que je fais les comptes, avoir tout le monde autour de moi est une distraction, mais pas un dérangement : Ramesh répète qu’il veut se marier avec « demain », Viswanathan imite l’éléphant, Lanci est assis tranquillement, mais essaie de capter mon regard. Si je suis parfois gênée par les interventions obsédantes de Prasana ou irritée par la dernière bouderie de Mitran, cela ne me fait jamais regretter la structure de la maison ou remettre en cause la joie profonde d’être ensemble, mais cela implique nécessairement que l’on accepte d’être dérangé par ses propres peurs, son manque d’amour, ou encore d’être continuellement mis en cause et souvent douloureusement désorienté par le cœur angoissé d’Aravind ou les yeux méfiants de Selvaraj.

Chacun trouve ailleurs son rythme selon son besoin de solitude ou de vie privée : soit dans les bois des alentours, soit plus haut sur la colline, soit en bas de celle-ci, dans le salon de thé, soit encore dans le « yogalaya », notre petite maison de prière de forme circulaire, qu’on ne voit pas du foyer et que chacun utilise à l’un ou l’autre moment. Les gens du foyer seraient vraiment malheureux s’ils avaient des chambres individuelles ; ce n’est pas du tout dans la tradition indienne. Ceci montre déjà quelque chose de notre vie : nous n’avons pas peur d’être ensemble, de nous connaître et de nous révéler les uns aux autres, la nuit comme le jour.

À l’aube et le soir, la prière nous rassemble

Cela fait partie de notre culture (et de notre médecine indigène) de nous nourrir et de nous guérir par les cinq éléments : la terre, l’air, l’eau, le feu et le grand « akash », l’élément invisible. Le soleil est feu, mais aussi lumière et il gouverne nos journées de bien des manières. Nous nous levons avant l’aube ; nous roulons nos nattes ; nous nous rassemblons autour d’une bougie et nous chantons trois fois :

Lokah samasthah sukhino bhavantu.
Que le monde entier soit heureux et en paix.
Puis le verset des Upanishads :
Asato ma Sat gamaya...
Du mensonge, conduis-moi à la vérité,
des ténèbres, conduis-moi à la lumière,
de la mort, conduis-moi à la vie éternelle.

Des ténèbres et du silence de la nuit émerge le jour. Mitran court au puits pour nous rapporter de l’eau ; Ramesh, avec son balai, renvoie la poussière de la maison à la terre ; Mani et moi préparons le feu tandis que Viswanathan respire la joie de l’existence en chantant. Puis nous travaillons pendant plus d’une heure, jusqu’au petit déjeuner, en arrosant les plantes avant l’arrivée de la chaleur. Après cela, nous passons quelques heures à creuser ou à ramasser les noix de cachou. Quand il commence à faire trop chaud, nous allons à l’intérieur de la maison tresser de la corde avec des fibres de cocotier, fabriquer des sacs en papier avec de vieux journaux ou nettoyer des noix de cachou pour les vendre au marché. Pendant la mousson, nous suivons un autre programme et nous sautons par la fenêtre de l’atelier dès que la pluie diminue. Quand elle recommence à tomber, Mitran montre le ciel avec joie, car il sait que Subbayam, le responsable du travail, n’a pas autorité sur la pluie.

Chaque soir, à cette nouvelle rencontre du jour et de la nuit, nous nous rassemblons pour un temps d’action de grâces, qui nous mène au repas du soir, comme la prière du matin nous a conduits au travail. Nous pouvons apporter à la prière les fruits de la nature ou les fruits de notre travail : une récolte d’ignames, un régime de bananes. Nous remercions celui qui a donné la semence porteuse de vie que nous avons seulement plantée et cultivée. C’est lui qui fait fructifier le travail de nos mains comme il fait fructifier le travail de nos cœurs. Il nous semble tout naturel de ramener les beaux coquillages que nous avons trouvés sur la plage ou de nous émerveiller devant la forme de la betterave longue que nous venons de couper pour un curry ou de parler du mystérieux pouvoir de guérison que possèdent certaines plantes et certaines fleurs, de rendre grâces aussi pour les jeux et les fantaisies de la nature : une noix de cachou minuscule, une mangue double...

Parfois notre prière du matin est forte et claire. Mais il nous arrive d’entonner tous sur des tons différents et nos chants, complètement faux, s’éteignent. Cependant, c’est toujours précieux aux yeux du Seigneur, tout comme les chants spontanés du soir : « Oh, oh, oh, Iswara (Seigneur), nous sommes partis en autobus ; nous avons descendu le fleuve en bateau ». Et Viswanathan enchaîne : Viswanathan chante une petite chanson ». Nous n’oublierons pas facilement la joie débordante de son chant du « rouge feu » pendant la semaine où nous rendions grâces pour les différentes couleurs dans nos vies : tous les cadeaux bleus, par exemple, ou tous les espoirs verts. Plusieurs fois, le signe d’une profonde guérison s’est manifesté dans la prière communautaire : Aravind chante avec nous après des mois de colère et de refus ; Lanci (qui refusait de s’asseoir pour un repas ou même d’aller aux toilettes si on ne lui demandait pas expressément de le faire) se lève d’elle-même pour aller recevoir le Corps du Christ.

Le mystère des choses simples

En Inde, la réalité des symboles – l’eau, la lumière, la semence – est toujours présente pour nous aider à rendre plus visible, dans notre prière, la signification profonde de la vie, sans qu’il soit toujours besoin de l’exprimer en paroles. Nous voyons la terre aride et brûlée qui se lamente et se dessèche à la fin de l’été, mais qui reverdit presque instantanément aux premières pluies de la mousson. Creuser le puits taillé dans le roc, avec la confiance que l’on y trouvera de l’eau, c’était, dans une certaine mesure, fonder le foyer et ce puits en demeure le cœur. C’est vraiment un mystère pour chacun de nous que de plonger notre regard au fond de cette source d’eau cachée qui devient une fontaine éternelle. Ah, si l’on savait le don de Dieu ! Tirer l’eau du puits, ce fut le premier travail qui apporta la sécurité à Mitran en lui donnant le sentiment qu’on avait besoin de lui. Même maintenant, quand il fait des bêtises, sa manière de demander pardon c’est de dire : « as-tu besoin d’eau ? » Récemment, pendant la prière du soir, nous avons bu l’eau douce de notre troisième puits, construit avec beaucoup de difficulté. Viswanathan a improvisé un chant d’action de grâces : « Une nouvelle eau dans un nouveau puits, de l’eau pure est donnée ».

Chaque jour est plein de dons et d’offrandes, mais il y a des jours particuliers et des fêtes spéciales : « Deepavali », la fête des lumières, célébration de la victoire de la lumière sur les ténèbres ; « Onam », la fête de la mission ; d’autres encore : les fêtes de la vache, des nouvelles marmites, des noix de coco, des neuf graines (de fleurs). Il y a une fête hindoue d’action de grâces pour tous les instruments qu’on utilise pour accomplir son travail. Les jours qui précèdent cette fête, chaque personne a son tour pour amener à la prière son outil favori. On essaie d’imaginer Viswanathan creusant la terre sans sa pioche ou la vie de Mitran sans seau pour tirer l’eau. Nous rendons grâces pour le travail de chacun et pour les outils qui rendent ce travail possible.

Quand nous sommes partis pour notre pèlerinage-vacances au point le plus au sud de l’Inde, chacun de nous n’emportait qu’un baluchon en coton avec une chemise, un dhoti ou un sari de rechange, une serviette de toilette, un drap et quelques petites affaires : tambourin, cymbales, etc. Avant de partir, chacun a placé devant la lampe le sac qu’il allait emporter. On a prié Dieu de nous guider, de nous porter. Puis on est parti avec joie dans la nuit. On a pris l’autobus qui allait vers le nord ! C’était un grand pèlerinage rempli de rire, un témoignage de notre célébration continuelle d’être les enfants de Dieu. Et pourtant, chacun portait en silence, au fond de son cœur, le frère qui était « forcé » de rester à cause de sa très grande angoisse.

C’est une bénédiction de ne pas avoir l’électricité. Ainsi nous devenons plus conscients des petites lumières qui gouvernent la nuit : les cycles de la lune avec toutes leurs significations, les étoiles qui, comme des amies, nous rappellent l’univers immense dont nous faisons partie. Les soirs de pleine lune, nous descendons au bord de la mer avec notre dîner ; nous nous baignons et nous prions là au rythme des vagues.

Nous sommes musulmans, hindous et chrétiens (catholiques et protestants). Un jour, on a demandé à Viswanathan : « Quel Dieu pries-tu ? – Je ne sais pas lequel, a-t-il répondu, est il possible de le savoir ? Il y a une petite lumière et dans cette lumière nous prions, c’est tout ». Pour moi personnellement, c’est une souffrance solitaire de vivre avec des gens qui ne connaissent pas Jésus, lumière des lumières ; de sentir ma pauvreté à le faire connaître, même si sa présence est déjà si visible dans les blessures et dans les cœurs (sûrement plus aimants que le mien). Sans désirer l’uniformité ou une sorte de syncrétisme superficiel, nous pouvons parler d’une unité qui grandit dans les rencontres de nos cœurs, à travers les petites choses de chaque jour, à travers notre expérience partagée de la beauté et de la miséricorde de Dieu qui nous pardonne et nous apprend à pardonner et à nous respecter les uns les autres. Nous commençons à découvrir qu’une force est donnée à la communauté quand nous nous ouvrons profondément à celui qui est différent de nous et quand nous acceptons d’être transpercés par nos séparations. La simplicité de Prasana avec son innocence pénètre une vérité et dépasse des barrières qui semblent vitales pour d’autres. C’est un don qui devient en même temps une révélation, nous fait sortir des sentiers battus et révèle une dimension nouvelle de l’Église pèlerine, de la présence toujours plus profonde de la Résurrection dans notre monde si vaste et si divers.

Le rythme du travail

Dans notre travail, nous passons beaucoup de temps à défricher le terrain et à transporter la terre pour bâtir des terrasses. La terre nous appelle, comme une mère, et nous transmet sa sagesse cachée. En elle, nous voyons le fruit de la mort devenir semence de vie (souvent sur le tas d’ordures). Tout est parabole. Quand on a demandé à Lanci – qui d’habitude ne parle pas beaucoup – pourquoi on passait un tel temps à transporter de la terre d’un endroit à un autre, il a répondu : « Pour nourrir les racines, pour leur donner de l’espace. – À quoi ça sert ? » Lanci n’a pas répondu, mais il a simplement regardé du bas jusqu’en haut les palmiers qui commençaient à donner des noix : il comprenait sûrement cette vie cachée qui va de la racine au fruit. Quand les parents de Lanci nous l’ont amené pour la première fois, ils ont dit, comme si c’était une bonne chose : « Il n’a pas de problèmes, il n’a pas de sentiments ». Tout doucement la sève guérissante de la vie et ses sentiments blessés montent à travers les nœuds serrés de son propre arbre d’hiver.

Il serait important de parler de la croissance de notre vie relationnelle, mais je sens que nous ne sommes pas encore allés assez loin. Cependant, quelque chose de profond se crée entre ceux qui travaillent ensemble : nous nous révélons à nous-mêmes et aux autres avec une transparence étonnante. Dans notre manière de travailler ensemble, à travers notre respect pour la nature, que nous ne désirons ni polluer ni exploiter, à travers notre respect de l’autre et en demandant pardon quand nous y manquons, nous arrivons à exprimer en vérité ce que nous aurions eu du mal à dire en paroles.

À l’Arche en Europe, on sent le besoin de bien distinguer « le travail » et « la maison » et d’établir la distinction correspondante entre autorité et responsabilité, et je crois qu’on fait bien. Dans un village en Inde cependant, cette distinction n’est jamais très claire. C’est un seul processus continu, de la plantation des semences au repas de riz, qui engage toute la communauté, y compris les enfants qui défrichent et qui chantent et la vieille grand-mère aveugle qui vanne le riz. Nous cherchons une plus grande unité, pas tellement un bon équilibre entre travail et loisir, mais plutôt une autre signification du travail, dans laquelle interviennent divers éléments y compris le jeu. Barun m’avait déjà appris cela dans notre atelier à Calcutta en manipulant les fils des radios Philips. Barun est un mongolien doué d’une imagination très créatrice et d’un sens spontané du jeu. Pendant les heures de travail, il y a toujours un temps pour chanter et pour rire, comme il y a toujours des moments où l’on s’arrête de creuser pour regarder un poisson-lune ou un scorpion que Tayyib a trouvé. Nous ne le tuerons pas, mais Kanaran le mettra soigneusement sur une feuille pour le porter sur un autre arbre. Il croit que le scorpion absorbe le poison de la terre pour que nous puissions vivre. Et cela nous amène à parler de « Shiva », qui, dans le mythe hindou, a bu un poison tout-puissant pour sauver le monde (dans mon cœur, je me réjouis de cette préfiguration du Christ).

L’accueil des personnes et leur croissance

Nous sommes certainement pauvres pour développer les potentialités créatrices qui sont uniques en chaque personne, mais nous découvrons que même le travail répétitif peut être positif s’il est partagé et si ce n’est jamais le seul travail que l’on donne. Si nous avons la chance d’avoir un certain éventail et une variété de travaux, nous avons aussi celle d’avoir une diversité de personnes. Nous essayons de respecter et d’accueillir la délicatesse de Ramesh ou la méticulosité fastidieuse d’Aravind (qui met en ordre le chaos régnant sur la table du bureau !) Mais nous les encourageons à dépasser les limites d’une habitude stérile. A travers un vrai travail physique, dur, tous deux ont développé leur santé et leur équilibre intérieur à un point vraiment inespéré. En même temps, c’est la sécurité d’une routine qui a ouvert la voie vers un épanouissement et une nouvelle paix à Mitran (qui a passé son adolescence à jeter des cailloux sur les passants et à d’autres types de divertissements encore plus sauvages). C’est la routine du travail qui a aussi aidé Viswanathan à contenir son énergie vitale aveugle ; il a été comme libéré après avoir été enfermé dans l’oisiveté durant tant d’années. Et ceci a un lien avec notre prière communautaire. La beauté et la simplicité des « bhajans » (prières hindoues) : « Iswara, Iswara, prends pitié » ; « Jésus, Jésus, Jésus, que ton nom soit loué », qui se répètent plusieurs fois le jour et mènent à un silence profond ; elles sont source de paix et d’unité pour les plus énervés d’entre nous et elles nous poussent à entrer dans de nouvelles dimensions de la vie.

Un des éléments essentiels, dans le travail, c’est l’effort, on pourrait dire en toute vérité la sueur de nos fronts. Notre but est de subvenir nous-mêmes à nos besoins avec nos dix acres d’ici cinq ans. Nous savons que cela veut dire travailler dur. Il y a des moments, tels la récolte de la citronnelle ou le sommet de la saison des cachous, où le travail nous pousse à nos dernières limites. C’est une période spéciale et je crois qu’on est bien content qu’elle ne dure pas longtemps (bien qu’il me semble qu’on y rie plus que d’habitude). Mais le fruit en est l’unité qui se crée quand chacun fait un effort et se rend compte combien il a besoin de l’autre. Si nous cherchons en communauté à atteindre une certaine autonomie, c’est seulement un moyen, un élément dans le développement de l’autonomie de chacun. Il n’est pas toujours aisé de discerner les vrais besoins des personnes, ceux qui correspondent à la vérité de son être. Quand on décide ensemble la répartition du travail ou l’utilisation de la terre (planter des cocotiers pour le profit ou des « bringals » – légumes – pour les manger), il y a évidemment des principes de base : l’être humain peut être une fin en soi, mais l’argent ne doit jamais l’être.

Il est vrai qu’on peut devenir très impatient quand le travail est perdu ou gâché, quand Koyassan tire impétueusement sur un jeune arbre planté depuis un an, par exemple. C’est vrai aussi que certains d’entre nous sont tentés de faire le travail tout seuls pour aller plus vite et plus sûrement. Nous ne réussissons jamais dans la lutte pour équilibrer les exigences d’un travail qui nous permette de manger et de vivre avec les exigences de ceux d’entre nous dont les limites naturelles ou les souffrances intérieures entraînent des conséquences qui seraient sévèrement jugées selon les critères de la raison et de l’efficacité. Quand Viswanathan arrive, après son bain, avec son « banian » à l’envers, il rit et sa danse devient un sursaut nous rappelant que notre monde sérieux et bien ordonné est à l’envers, que la vie est drôle et que nous devons nous en réjouir. Bien sûr, on peut rire de notre sottise, mais il est important de se rendre compte que l’épanouissement de la personne aussi bien que de la communauté vient précisément par – et non pas malgré – nos points de plus grande faiblesse.

Dans notre travail, nous avons essayé de découvrir une relation authentique avec nous-mêmes, entre nous, avec l’univers matériel et ses rythmes et avec le temps ; cela implique que nous rendions le moment présent significatif pour qu’il puisse entrer dans la dimension d’éternité. H est bon de sentir que notre travail est si proche de nos besoins et de notre vie, de saisir le processus créatif dont nous faisons partie, de croire à la semence, même si nous n’en voyons pas les fruits. Dans notre autre travail aussi, la guérison de nos blessures intérieures, il nous faut croire que les semences de l’amour porteront des fruits, peut-être après quelques années seulement et peut-être même pas ici-bas, mais dans le cœur de Dieu.

Une vie cachée avec Jésus au milieu des pauvres

Jésus-Christ est le centre et la circonférence de ma propre petite vie, qu’il sauve chaque jour. Nous parlons beaucoup du rythme de la vie mais, pour moi personnellement, la question est d’y découvrir le rythme plus profond de tout l’univers, en sachant qu’ici, sur cette petite colline, dans ce village obscur, avec Ramesh, Viswanathan, on peut atteindre l’univers entier par le cœur de Jésus.

Parfois, je me sens seule, mais dans une solitude qui me force à la communion et cette communion n’est authentique que dans une communauté chrétienne. Je suis appelée à vivre les fêtes et les jeûnes à travers les sept saisons de l’Église, à vivre tout ce qui découle de la célébration quotidienne (mais souvent purement intérieure) de la Parole et de l’Eucharistie ; je suis appelée à entrer dans la vie cachée de Jésus, ces années entre la présentation de l’Agneau au Temple et la fête des noces de Cana ; je suis appelée à partager la vie de celui qui se retirait avant l’aube dans les montagnes ; je suis appelée à entrer dans le mystère et le secret de Marie, l’immaculée de la confiance.

Tout doucement je découvre qu’en portant profondément mon désir de Dieu, c’est le même désir que j’apporte à chacun ; en formant de plus en plus un corps, je perçois le gémissement de l’univers entier. Il me semble que la liberté – un des fruits de la simplicité de vie – m’a été donnée précisément pour devenir plus consciente dans mon cœur de tous ceux qui vivent opprimés par l’angoisse et la complexité de notre monde. Je sais que je vis tout cela très petitement. Néanmoins, cela me lie à la ville, à l’Occident, aux multiples souffrances des riches, aux grandes luttes qui se vivent dans l’espérance.

Et, pour nous tous, quelque chose nous manquerait si nous ne nous sentions pas membres du corps de l’Arche, qui nous soutient et nous nourrit de mille façons, surtout par la prière et la présence intérieure de ceux qui portent notre communauté dans leurs cœurs tout donnés à Dieu. C’est à l’Arche que je suis appelée par Jésus dans sa miséricorde, appelée par les pauvres de son Cœur, à vivre une alliance scellée par son Sang.

Le rythme de vie et de travail, de prière et de souffrance, à chaque moment, en toutes saisons, à chaque heure de nos vies, est le rythme du cœur blessé de Jésus, qui est la source de vie nous appelant toujours à l’adoration et à la vie de la résurrection, la vie de la Sainte Trinité.

Asha Niketan, KATALUR P.O.
Meladi Kozhikode Dt., Kerala 673 522, Inde

Mots-clés

Dans le même numéro