Un périodique unique en langue française qui éclaire et accompagne des engagements toujours plus évangéliques dans toutes les formes de la vie consacrée.

La vie religieuse : une affaire de coeur

Xavier Dijon, s.j.

N°1981-4 Juillet 1981

| P. 252-255 |

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Jésus est un homme exposé, aussi exposé que Dieu même, aux aléas de l’amour. Il sait la vulnérabilité de l’amour. Il y est livré en son cœur d’homme, en son cœur de Dieu. Exposé à la Samaritaine, à Nicodème, aux démons, à Marie-Madeleine, aux foules, à Judas, à Jean « le disciple qu’il aimait », le Christ n’a pas de défense ; ou plutôt sa seule défense, c’est l’Esprit, le Paraclet. Son seul recours est d’aller plus loin, jusqu’au bout de l’amour. Au moment suprême, il n’a pas invoqué le Père pour être gardé par douze légions d’anges : il s’est exposé au baiser du traître et à la passion que les hommes allaient lui infliger. Pas de défense pour lui, mais seulement pour les siens. Pas de fuite, pas de murs : uniquement sa chair, partagée comme le pain, déchirée comme le voile ; son corps livré jusqu’au cœur ouvert : Dieu est amour.

La vie religieuse tire sa sève de cet événement-là. Au cœur de l’Église, elle est tournée vers le Seigneur, cherchant à comprendre, au fil de l’histoire, jusqu’où mènent l’eau et le sang. Si la vie religieuse veut se renouveler, c’est toujours à cet événement-là qu’elle devra revenir : celui de l’amour sans défense ; le reste est secondaire. Observance de la règle, formation théologique, élaboration d’objectifs apostoliques, renouveau biblique, liturgique ou charismatique ne nous dispenseront pas de ce témoignage fondamental : celui de l’amour. En ce sens-là, la vie religieuse est d’abord une affaire de cœur. La vie consacrée est la vie de quelqu’un qui a été touché, et qui se laisse toucher.

Cette vulnérabilité-là est le travail de l’Esprit Saint, et donc aussi celui de la liberté humaine. Mais peut-être faut-il toute une vie pour y arriver, car cette grâce rencontre en nous de grandes résistances. Ne connaissons-nous pas bien des expédients pour nous dérober aux fragilités de l’amour ?

Parfois ce sont les nécessités du service, la bonne organisation de l’école, du home, de l’hôpital ou de la communauté qui nous empêchent d’écouter la plainte muette de celui qui ne peut pas se faire entendre. Le pouvoir nous est en quelque sorte monté à la tête, et nous y avons perdu, sous des apparences d’efficacité et de rationalité, la confiance des petits : ils ont notre tête, mais plus notre cœur.

Si ce n’est pas le pouvoir, c’est parfois la science qui, en nous, a remplacé le cœur. Il nous arrive de nous laisser mener par une infatuation du savoir. La science, académique ou théologique, nous empêche parfois de garder l’humilité devant les gens qui, moins compétents que nous, ont conservé leur simplicité.

L’idéologie nous guette à tout instant, jusque dans la mise sur pied de nos projets apostoliques. Nous manions de grands concepts, à propos du monde, de la culture et de la société, mais n’avons-nous jamais surpris douloureusement en nous-mêmes que ces mots - même le « tiers monde » ou le « quart monde » - n’étaient parfois que des alibis pour couvrir notre incapacité à mener une relation vraie dans l’amour ?

Pourtant, à y bien réfléchir, nos vœux devraient nous garder de ces tentations-là. La consécration religieuse ne nous a pas voués à la perfection rigide ou exaltée de l’apôtre qui entend se donner une bonne image de lui-même. Cette consécration nous a livrés à la vulnérabilité de l’amour.

Ceci est assez évident pour le vœu de chasteté. Car dans ce vœu-là, il y a une vigilance, mais aussi une tendresse. Et les deux vont ensemble. Une affection humaine qui ne serait pas mesurée par la réserve que nous commande la seigneurie de Jésus sur nos corps et nos cœurs serait une infidélité, mais une vigilance qui ne serait pas animée par la douceur de l’amour pour le Seigneur et pour les siens serait, elle aussi, une infidélité. Dans notre monde, la garde des sens et la discipline du cœur sont des garanties indispensables pour notre consécration religieuse, mais elles ne font que dire en creux une bienveillance fondamentale, une aménité, une pitié qui devraient inspirer chacun de nos gestes. Dieu est celui qui nous donne d’habiter notre corps, de l’accepter, de l’aimer, de le livrer. Parce que nous avons accepté d’être à lui, c’est lui qui nous fait entrer, tout au long de la prière et des rencontres, dans le rythme de l’amour, qui est d’aimer et d’être aimé. Le vœu de chasteté libère en nous le désir, tout en le purifiant. Il ne le tue pas, il l’émonde pour qu’il porte du fruit. Il nous donne d’être homme, et d’être femme. Il ne masque pas cette virilité ou cette féminité. Il la livre en confiance à l’Esprit pour qu’il l’affine au jeu des relations humaines.

Dans cette perspective, le vœu de pauvreté est proche du vœu de chasteté, non pas tant parce qu’il nous défait de nos biens que parce qu’il nous met du côté des pauvres. Car, avec les riches, on n’est jamais sûr de l’amour. Quand ils vous aiment, on ne sait jamais très bien s’ils vous aiment pour vous, ou s’ils vous aiment parce que vous êtes un personnage intéressant qui servira la prospérité de leurs affaires. Tandis qu’avec les pauvres, c’est plus clair : comme ils n’ont rien à perdre, s’ils ne vous aiment pas, ils vous diront pourquoi, et ce sera tout bénéfice pour vous. Et s’ils vous aiment bien, alors ce sera vraiment pour vous. Et ils vous toucheront si bien que vous laisserez tomber vos défenses. Les pauvres sont condamnés à la confiance, parce qu’ils sont trop petits pour se défendre eux-mêmes. Si nous voulons vivre de leur côté, alors, il nous faut vivre, nous aussi, la confiance : celle qui nous livre aux fragilités de l’amour.

Quant au vœu d’obéissance, il touche lui aussi, et de façon radicale, la liberté de celui qui a été choisi pour être livré à l’amour. La tentation la plus dangereuse pour l’amour est de se reprendre lui-même et de se croire à la source de ce qu’il est. On aime l’autre, croit-on, mais on n’a plus affaire qu’à soi-même et à l’image flatteuse que l’on a de soi. En nous assignant notre mission dans l’Église, le supérieur nous déprend de ce mouvement si spontané de la liberté humaine : ceux que nous aimons, nous ne les avons pas choisis, et nous avons été envoyés vers eux pour qu’ils sachent un peu mieux ce qu’est l’amour. On voit bien, dès lors, que c’est tout au long de la mission qu’il faut garder la forme de l’envoi initial : c’est lui qui commande à la fois le détachement et l’attachement. Détachement, parce que la mission ne vient pas de nous ; attachement, parce qu’elle vient d’un autre. L’obéissance du Fils, c’est le cœur transpercé. Parce qu’elle est relation personnelle, l’obéissance nous introduit au cœur du jeu des libertés dans l’amour. Si on laisse l’autre libre vis-à-vis de soi, c’est parce qu’on aime. Il est vrai que, sans obéissance, il n’y a pas d’amour ; mais il est vrai aussi que, sans amour, il n’y a pas d’obéissance.

Ce bref parcours des trois vœux ne peut s’achever sans parler de la communauté, car celle-ci est le lieu privilégié d’exercice de notre vocation. La qualité de nos relations fraternelles vérifie l’authenticité de notre union à Dieu. Non pas qu’un autre puisse, de l’extérieur, juger de la pureté d’un amour, mais le religieux doit nécessairement examiner sa vie communautaire s’il veut faire le point sur sa vie avec Dieu. Sans doute cela se terminera-t-il bien souvent par une demande de miséricorde, mais on aura au moins perçu le lien intime qui existe entre le progrès dans l’amour de Dieu et le progrès dans l’amour des frères. A l’heure où l’on crée un peu partout des « centres », on avait proposé un jour de faire de nos communautés des « centres de tendresse humaine » (C.T.H.). La formulation est surprenante, mais l’idée n’est-elle pas à retenir ? Il ne s’agirait certes pas de créer des mondes clos où l’affectivité tournerait sur elle-même, mais bien plutôt de nous décider à la délicatesse dans les relations entre nous : relever les belles choses chez l’autre plutôt que de s’appesantir sur ses déficiences, maîtriser l’ironie, percer les silences, patienter, encourager, sourire, faire en sorte que l’autre soit vraiment quelqu’un pour moi, et accepter que je sois vraiment quelqu’un pour lui. C’est à l’intérieur de la communauté que l’on éprouvera combien la vie religieuse est d’abord une affaire de cœur. D’ailleurs, cette qualité dans les relations communautaires n’est-elle pas indispensable dans les contacts apostoliques, pour inviter autrui à faire l’expérience de Dieu ?

Ce cœur est le point de soi-même qui est le plus fragile, puisque c’est là que l’on aime. C’est donc lui que d’instinct, nous voudrions renforcer par toutes sortes de défenses pour n’être pas exposés aux fragilités de l’amour. Pourtant, la voie des conseils évangéliques nous oblige à baisser nos gardes, nos méfiances, nos barrières. A la suite du Seigneur Jésus, nous ne pouvons rien faire d’autre qu’être livrés à l’amour. Le renouveau de la vie religieuse passe par là. Ce que les jeunes attendent de nous avant de nous rejoindre, ce que le monde exige, ce que l’Église nous donne de vivre, c’est que nous nous laissions toucher le cœur.

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