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Expérience de formation en période de transition

Dominique Sadoux, r.s.c.j.

N°1981-4 Juillet 1981

| P. 209-219 |

L’auteur est actuellement responsable du Troisième An de sa congrégation, après y avoir été maîtresse des novices. Dans le contexte difficile des années de l’après-concile, elle nous relate l’effort fourni par sa province pour mettre sur pied une formule de formation. C’est sur le vif que nous découvrons ici comment l’attention aux requêtes actuelles et la fidélité au charisme ont conduit progressivement à passer d’une formation axée sur la communauté à une formation orientée vers la mission. Ces pages nous permettent de toucher du doigt, dans une expérience concrète, un problème actuel des congrégations de vie active. Et elles nous font part du chemin pris par l’une d’elles pour relever ce défi au plan de la formation.

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Avant de parler de mon expérience de responsable de novices, je voudrais présenter en quelques lignes le charisme de mon institut. Il a été la source de la pédagogie que j’ai essayé de mettre en œuvre. Pour le faire, je retranscris simplement les quelques lignes écrites par la fraternité, à la veille des promesses d’une novice, en vue de présenter les textes choisis pour l’Eucharistie à la communauté chrétienne invitée. « Nous entendons saint Paul nous dire : « soyez enracinés, fondés dans l’amour. » A la suite de sainte Madeleine Sophie Barat, notre fondatrice, nous voulons continuer la mission de manifester l’amour du Christ aux hommes. Dans un monde marqué par l’injustice, et où les valeurs humaines sont souvent absentes, les Religieuses du Sacré-Cœur de Jésus continuent de choisir l’éducation comme moyen de développer en l’homme l’amour et la responsabilité, ceci en collaborant avec d’autres. C’est en contemplant le cœur du Christ doux et humble, ce cœur ouvert sur la Croix, que nous apprenons à le reconnaître présent dans ceux qui nous entourent, particulièrement dans les plus défavorisés, et à nous faire proches d’eux, comme lui. »

Les projets de noviciat

Ce texte dit bien l’esprit qui a guidé les deux projets de noviciat mis en œuvre entre 1974 et 1980, à une époque de tâtonnements et de reprise qui reflète non seulement un moment particulier de l’histoire de mon institut en France, mais sans doute aussi de bien d’autres. Les expériences limitées dont je vais parler ont été guidées par la foi dans un charisme et par conséquent par un souci d’entrer dans le dynamisme d’une vie, avec tout ce que cela comporte de créativité, d’inconnu et de risques.

Retrouver des communautés

En octobre 1973, nous vivons en plein la période de l’après-chapitre de 1970. Celui-ci avait insisté sur la communauté, après un temps de crise qui avait secoué la congrégation internationale. Le noviciat, fermé depuis 1970, se rouvrait pour trois novices dans une province de cinq cents sœurs, dont bientôt les deux tiers seraient à l’âge de la retraite. Le noviciat dura deux ans. Son projet répondait à un besoin : retrouver dans la vie religieuse des communautés vraies, signifiantes, après une période où la vie fraternelle s’était souvent figée dans des structures monastiques qui risquaient d’empêcher la liberté apostolique de s’exprimer et la charité d’être simplement humaine. Par ailleurs, les jeunes qui se présentaient étaient avides de vraies relations et avaient souvent fait l’expérience de communautés charismatiques ou autres.

La communauté du noviciat fut installée assez près de Paris, tout en en étant assez loin pour bénéficier d’un espace de silence et de nature, proche d’une autre communauté et d’un centre spirituel. La vie était centrée sur les novices. Avec elles, deux professes : une étudiante et la responsable de formation. La communauté était aussi un lieu de passage et d’accueil, mais les novices avaient un très faible engagement apostolique à l’extérieur : un peu de catéchèse, une matinée par semaine.

La première année fut une année de rupture avec le travail année, les novices firent deux stages dans professionnel. En deuxième des communautés où elles exerçaient un métier différent du leur. Surtout, elles participèrent alors à des sessions d’inter-noviciat, dont les thèmes étaient retravaillés au noviciat.

La prière partagée, les accueils et les responsabilités discernées et vécues ensemble, rendaient la vie communautaire intense. Le centre spirituel tout proche favorisait l’étude de la spiritualité de la congrégation et l’approfondissement de la vie de prière. La relation avec la responsable de formation, les retraites contribuèrent à une intériorisation de la vocation et à une meilleure connaissance de soi. L’apprentissage du discernement se faisait dans la vie lorsque des choix se présentaient, par rapport aux accueils, stages, relations avec les familles, d’autant que le noviciat reprenait à neuf sans normes précises.

Ce style de noviciat a sûrement répondu à un besoin du moment : apprendre à vivre les valeurs de la vie religieuse en petite communauté ouverte aux accueils, où chaque novice prenne en charge les dimensions même les plus matérielles de l’existence comme des lieux d’incarnation de l’appel à la vie consacrée ; retrouver le sens des réalités humaines non dans des structures monastiques, mais au cœur d’une vie fraternelle plus proche des gens ; savoir intégrer l’imprévu de la vie, spécialement des accueils, dans une étape de formation marquée par le silence, la réflexion. Cette période aura surtout aidé les novices à sentir le lien entre leur cheminement personnel et celui de la communauté, entre leur désir de vérité sur elles-mêmes et celui de la confiance mutuelle. C’est ainsi qu’elles prenaient conscience que l’intensité de la prière communautaire dépendait de la qualité de la prière personnelle, ou encore, que des accueils trop sélectifs correspondaient à des moments de repli de la fraternité sur elle-même.

Ouvrir à la mission

Pourtant, au terme de ces deux années, le besoin se faisait sentir d’aller plus loin dans la formation, alors même que la congrégation cherchait un nouveau visage de sa mission après avoir découvert une manière de vivre la communauté apostolique.

Plusieurs questions se posaient. Comment remédier au côté artificiel d’une communauté de formation créée pour des novices, communauté qui comporte le risque de tensions psychologiques trop fortes et d’une importance trop grande donnée à la maîtresse des novices, dans un petit groupe manquant d’enracinement apostolique ? Comment se former sur un terrain assez réel au niveau de la mission, tout en faisant droit aux exigences propres à la formation, intériorisation et rupture nécessaires ?

Ces questions ont germé et mûri lentement, tandis que, pendant deux ans, le petit groupe dont je faisais partie s’installait en ville nouvelle près de Paris. Là elle prenait ses racines dans une communauté chrétienne vivante et participait à l’accueil, à l’animation et à la catéchèse.

Ce choix d’une ville nouvelle pour un éventuel noviciat répondait à plusieurs convictions. D’abord cette conviction que, dans une province vieillissante, la vie religieuse avait besoin de visages nouveaux, de communautés où chrétiens et religieux aient à inventer des manières d’exprimer et de faire grandir leur foi dans un monde sécularisé et mouvant. Conviction aussi que, pour les novices, une communauté dont les membres sont engagés apostoliquement pouvait être un terrain propice de formation. La maîtresse de novices aurait ainsi un engagement apostolique partiel sur place. En outre, la ville nouvelle offrait un enracinement assez spontané dans une communauté formée en grande majorité de jeunes et d’enfants, ainsi qu’une possibilité de silence et de nature non négligeable à cette étape de la formation, une fois dépassé le choc provoqué par l’habitat en béton !

En octobre 1977, le noviciat rouvrait donc ses portes avec deux novices - l’année suivante une troisième se joindrait à elles, bientôt suivie par deux autres en 1979-80. Pour mener à bien ce projet d’un noviciat inséré dans une communauté apostolique, deux conditions ont pu être réunies : d’une part que la responsable de communauté soit différente de la maîtresse des novices, ce qui permettait un certain « décentrement » de l’autorité pour tout ce qui était de la vie communautaire, d’autre part que la maîtresse des novices soit engagée apostoliquement sur place.

Enfin, la composition des lieux. Deux appartements ont été loués à cinq minutes de distance, l’un étant le lieu de la communauté avec l’oratoire, la cuisine, etc., l’autre, le lieu du noviciat, avec les chambres des novices et une salle de rencontre. Cet appartement était considéré comme lieu de retrait pour les novices aussi bien que pour les professes. Dans ce heu, on ne recevait aucune visite et on ne téléphonait pas, l’adresse des novices étant celle de l’appartement de la communauté. Cette disposition provoquait à des choix dont la réalisation était possible : par exemple, se retirer à un moment de surcharge ou pour la prière et le repos. Elle permettait aussi une distinction importante : vivre ce qui est strictement des structures de formation, c’est-à-dire rencontres individuelles ou collectives avec la maîtresse des novices dans l’appartement du noviciat, et non en communauté. Elle impliquait finalement une confiance faite aux novices par rapport à tout ce qui échappait au contrôle. Le soir à partir de dix heures, le silence était demandé.

Dans ce contexte, la pédagogie du noviciat supposait des structures et un contenu choisi en fonction du charisme propre. La formation est d’abord un apprentissage à vivre à partir du Cœur du Christ, à vivre au centre, à aller au cœur des choses, à s’intéresser à la vie et aux autres dans une démarche éducatrice animée par l’amour. Le Cœur du Christ est ouvert aux relations, à la vie dans toutes ses dimensions, dans la mesure même où il se reçoit du Père et se laisse atteindre par les hommes.

Dans l’apprentissage d’une religieuse du Sacré-Cœur à la suite de Madeleine Sophie, la relation a une grande importance, ainsi que la vie fraternelle et l’ouverture à l’Église et au monde. Cette ouverture s’accompagne d’un intérêt à la vie et à tout ce qui peut grandir l’homme, intellectuellement, spirituellement, humainement, intérêt et ouverture qui se portent à l’extérieur à partir du Cœur du Christ, et donc d’un regard contemplatif sur le monde. Ce regard suppose que la religieuse ait appris à « lire dans le Cœur du Christ comme dans un livre ouvert », spécialement par la prière prolongée qui sera partie intégrante de sa vie. Notre spiritualité se veut ainsi facteur d’unification, car le Cœur du Christ est le lieu où se rejoignent sans s’exclure intériorité et extériorité, prière « active » et action « contemplative ». Le charisme colore donc de manière particulière la spiritualité ignatienne.

Ceci a pour conséquence le développement des aspects suivants dans la formation : une vie marquée par la prière et l’intériorité ; une capacité de vivre autonome et solidaire d’une communauté et d’une congrégation dans la disponibilité à une mission commune ; un sens de l’ouverture aux relations ; une intégration progressive au corps de la congrégation internationale. Tous ces aspects ne sont pas juxtaposés. C’est pourquoi, en voyant le déroulement d’une journée au noviciat, on pourra mieux en saisir l’unité et l’importance de l’apprentissage du discernement.

Flash sur une journée au noviciat

7h.15 : L’appartement se réveille progressivement. Chacune se lève, déjeune, et se met en route vers la communauté à 5 minutes de distance, traversant les allées peuplées de jeunes arbres qui séparent les immeubles encore endormis. 7h.30 : A l’oratoire, devant le Saint Sacrement, c’est l’heure d’oraison silencieuse, avant de partir pour l’Eucharistie à la paroisse. Puis vient l’occasion, à la sortie, de se dire bonjour, de se mettre au courant d’une nouvelle, après quoi chacune vaque à ses occupations. Pour l’une, ce sera le marché et la cuisine, ou le ménage de l’appartement car c’est son jour. Pour une autre, peut-être, les comptes mensuels de la communauté qu’elle fera avec un autre membre. À moins qu’une novice de deuxième année ne soit partie dès l’aube assurer l’accueil au Secours catholique ou son travail à la clinique. Mais il se peut qu’aujourd’hui soit un jour où le noviciat se retrouve avec la maîtresse des novices pour une rencontre qui durera une grande partie de la matinée. Là, autour de la table de la salle du noviciat, à l’abri des coups de sonnette et des coups de téléphone, la discussion sera parfois vive. C’est l’heure de l’échange sur les constitutions ou de la reprise d’un thème de vie religieuse. Une fois ou l’autre un membre extérieur enrichit la rencontre. Ou bien, en début de semaine ou de quinzaine, on commence par une sorte d’« examen » animé par la maîtresse des novices, chacune ouvrant devant elle son agenda. La page de la semaine écoulée reflète des visages, rappelle des rendez-vous, des événements de la vie fraternelle, des décisions personnelles... Avons-nous su les recevoir de Dieu et les lui rendre comme une action de grâce ? Avons-nous su en faire une Eucharistie ? Après un moment, la page tournée laisse entrevoir l’avenir proche. C’est le moment de fixer les rencontres du noviciat pour le mois qui vient, en fonction des obligations de chacune, de la vie de la fraternité et de la communauté chrétienne. On détermine aussi les rencontres individuelles avec la maîtresse des novices, le travail à assurer.

Les repas de midi ou du soir replongent les novices dans la vie de la communauté. Ce sont souvent des heures intenses où, entre professes et plus jeunes, on partage simplement la vie professionnelle des unes, les découvertes ou les questions des autres sur la vie religieuse. Parfois on sonne à la porte et les sujets brûlants : théologie, spiritualité, catéchèse, congrégation, etc. s’effacent devant la voisine ou quelque jeune de passage qui viennent bavarder. Certains jours, telle novice de première année s’éclipse avant 14 h. pour son travail dans une famille vietnamienne, telle autre pour un cours à donner. A moins que ce ne soit pour une troisième l’heure d’un entretien, ou que, restée seule à l’appartement, surprise par un téléphone ou une visite, elle ait à discerner le mieux à faire : accueillir, ou s’excuser devant le travail personnel qui l’attend.

Le soir, à 19h15, après avoir pris dans l’après-midi une demi-heure de prière personnelle, les novices se retrouvent avec les professes pour la prière communautaire avant le dîner. Ce temps de halte et de partage est préparé à tour de rôle. Il est soutenu par la prière de l’Église ou plus personnalisé. Il peut être un temps de long silence, parfois habité par la fatigue, une difficulté de relation, un souci apostolique ou les lentes germinations d’une étape de formation, temps de patience, de présence eucharistique et de pardon même non verbalisé et temps de prière au cœur de la ville dont les bruits plus ou moins discrets invitent peu à peu à l’intercession. Après dîner, souvent les professes partent en réunion, à moins que quelqu’un ne soit accueilli en fraternité ou que ce soit le jour de la rencontre communautaire. Les soirées sont aussi des occasions de choix pour les novices : savoir se détendre, s’informer, bavarder gratuitement, prier ou se reposer plus tôt.

À l’appartement du noviciat, à partir de 10 h., le « grand silence » rappelle le climat de recueillement propice au repos, à la discrétion mutuelle, à la confiance pour remettre dans le secret du Père la journée écoulée par-delà les impressions : climat de calme qui déjà augure de la qualité de l’oraison et de la journée du lendemain.

Telle est la vie quotidienne au noviciat. On essaye de partir de la vie pour faire germer la vie. Le contact avec des sœurs engagées sur place, la prise en charge commune de la vie de la communauté sont des éléments structurants pour la novice. Le climat de vie apostolique et d’accueil de la fraternité répond bien aux aspirations des jeunes. Un tel climat peut être lieu de l’apprentissage de la liberté face à des sollicitations de contacts riches, d’appels et de priorités à respecter. Mais cette découverte ne se fera pas, cette intégration ne se réalisera pas sans que la novice consente à en payer le prix. Toute cette vitalité où elle est plongée favorisera l’intériorisation et l’esprit apostolique dans la mesure où seront respectées les priorités de la formation, principalement par l’exercice du discernement.

Les éléments de la formation

La croissance d’une vie marquée par la prière et l’intériorité

La formation à la prière vise à l’unification de la vie. Le soir, la prière personnelle est vécue comme un temps d’« adoration-examen » où toute la journée est reprise et offerte. Il est à souhaiter que peu à peu la prière devienne un lieu de goût spirituel, de discernement et de vérité, de pauvreté consentie et de communion. Pour que la vie de foi grandisse et intègre toutes les données de l’existence dans une attitude d’adoration, bien des conditions sont requises : un climat qui permette le retrait et le silence (d’où les deux appartements) ; une communauté apostolique où les novices sentent que celles qui sont en plein apostolat sont des femmes de prière, vivant un rythme différent du leur ; une vie de prière partagée en fraternité et en lien avec une communauté chrétienne où les novices ont leur part ; l’apport des sessions d’inter-noviciat ; la plongée dans la connaissance des Constitutions de l’Institut ; la structure quotidienne d’une heure et demie de prière personnelle ; le discernement et le dialogue avec la maîtresse des novices. L’accompagnement spirituel permet à la novice de se connaître, de vérifier ses choix, de saisir le lien entre prière et action, de découvrir son propre chemin spirituel à l’intérieur d’un même charisme : entrer dans les sentiments intérieurs du cœur du Christ pour s’unir et se conformer à lui.

Ainsi, à cette étape de la formation, les novices peuvent découvrir le sens de la prière comme « tâche » prioritaire dans cette vie qui prépare un avenir apostolique. Elles expérimentent que leur vie apostolique sera celle « d’un autre », par la force d’un autre, celle d’un corps, et non celle d’une personne individuelle. A ce niveau, la vie des novices rejoint celle des professes dans la communion à une même tâche ecclésiale sous des formes complémentaires. Et les plus jeunes apprennent à se rendre solidaires de leurs sœurs en discernant peu à peu les choix qu’elles doivent poser en ce temps de formation. En cette période de désert, elles découvrent que la solidarité avec les autres ne vient pas d’abord de leurs capacités personnelles d’action ou de relation, si importantes soient-elles, mais qu’elle est avant tout don gratuit de Dieu.

L’apprentissage de la liberté

Vivre autonome et solidaire d’une communauté et d’une congrégation, dans la disponibilité à une mission commune, demande un apprentissage de la liberté, qui se fait particulièrement par la relecture de la vie dans l’entretien avec la maîtresse des novices. Mais celui-ci serait vain sans les relations fraternelles et communautaires et sans la découverte de la vie religieuse et de la mission.

L’entretien permet de relire la manière d’articuler vie communautaire et vie de noviciat, travail apostolique et travail de formation. Il est important que les novices sentent à la fois un support nécessaire et un renvoi à leur parole et à leur décision personnelles dans le règlement des conflits et dans les difficultés. Elles sont aidées par la vie fraternelle qui tisse des liens humains vrais, grâce auxquels chaque membre de la communauté devient important pour les autres. C’est par ces moyens que la novice réfléchira aussi sur son appel à la mission ; qu’elle cherchera en communauté et avec la maîtresse des novices les possibilités de stages apostoliques. Un va-et-vient s’établit progressivement entre la prière qui creuse une disponibilité en même temps qu’une acceptation de soi et des autres, et les possibilités d’action et de rencontres.

Le noviciat est une étape pour une nouvelle manière d’entrer en relation

Comme nous l’avons vu, la novice se voit transplantée dans un lieu où va jouer tout un réseau de relations nouvelles : celles de la fraternité, celles du voisinage, de la communauté humaine et chrétienne, celles aussi des novices des autres instituts côtoyés dans les sessions, celles des familles des unes et des autres. Dans ce contexte de vraies relations, la distance nécessaire peut se créer, s’ajuster avec famille et amis. Plutôt que de ruptures, il faudrait parler d’une nouvelle manière de se situer. Le noviciat est un chemin de conversion où les cœurs se renouvellent sans se fermer. Il est très important que la famille de chacune soit accueillie par la fraternité et que chacune se sente acceptée telle qu’elle est, avec ses racines, son milieu, ses valeurs et ses limites. Les relations sont matière à discernement. Mais un recul est nécessaire par rapport au passé et quelques structures sont établies : rareté du courrier, non-retour en famille excepté huit jours l’été, venue de la famille à la communauté après les premiers mois de noviciat.

L’intégration au corps de la congrégation

Cette intégration se réalise à la fois par la prise de conscience de la manière dont la novice vit son propre « corps », sa personnalité même physique, et par la découverte des membres de l’institut et de sa mission. La prière et la relecture de la vie permettent une prise de conscience de soi ; une lucidité sur ses réactions face à la santé, la maladie, etc. ; une acceptation du regard que les autres portent sur soi, y compris son extérieur ; une vérité sur ses sentiments naturels, ses relations, etc. En même temps, la novice apprend à connaître non seulement les sœurs de sa communauté, mais celles d’une province et d’une congrégation internationale : relations épistolaires avec d’autres noviciats, voyage rendu au noviciat polonais en Pologne, accueil des sœurs à la communauté, etc. Vers la fin du noviciat, la novice va faire connaissance avec sa future communauté et l’été lui donnera occasion de servir ses sœurs âgées.

Cette période de formation est aussi le moment d’apprendre à s’intéresser à tout ce qui vient de la Congrégation. Elle est encore celui des stages apostoliques adaptés à chacune, selon ses aptitudes et son passé. Les choix apostoliques et leurs réalisations sont révélateurs, pour la novice elle-même, de ses propres motivations, de la consistance de son désir de suivre Jésus pauvre, humilié, crucifié, dans une tâche humble et parfois pénible, de son degré de liberté et de joie dans cette nouvelle vie, de son sens apostolique et missionnaire dans la tâche éducatrice. La novice ne travaille pas en première année de noviciat excepté deux après-midi par semaine. En deuxième année, elle travaille à mi-temps, en général, en restant au noviciat.

Les sessions d’inter-noviciat accompagnent tout ce cheminement en lui fournissant matière à réflexion. L’inter-noviciat ignatien aide à entrer dans une nouvelle démarche spirituelle, tandis que celui de Chevilly-Larue (inter-noviciat ecclésial mixte) permet une confrontation avec d’autres spiritualités et une reconnaissance de sa propre identité sans l’absolutiser. Ce dernier ne dure qu’une année.

Il faut enfin souligner l’importance du cheminement des Exercices spirituels dans lesquels les novices entrent progressivement. En première année, elles font une session sur l’esprit du fondement des Exercices, vers le mois de janvier. Cette session est suivie, quelque temps après, de trois jours de retraite. Ceux-ci amorcent la démarche des huit jours qui sera faite à Pâques, individuellement. L’année suivante, l’expérience se renouvelle à Pâques, et se poursuit par trois jours de retraite avant les promesses en fin juin. La maîtresse des novices donne elle-même les exercices aux novices. Peu à peu le « petit livre » devient familier à celles qui en ont déjà fait l’expérience. Il vient, comme en filigrane, confirmer, éclairer la formation et souligner les accents de la spiritualité propre à l’institut, dans la mesure même où il se révèle instrument de liberté spirituelle et de discernement.

Une conclusion s’impose au terme de cet article. Ces expériences actuelles de formation amorcent une vie religieuse qui n’a pas fini de « s’inventer ». Dans notre institut comme dans bien d’autres, la mission concrète cherche son visage sans vouloir se figer. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les vocations sont rares. Mais après une période de crise et de transformation, la cause d’espérance ne serait-elle pas celle-ci : que ce soit derrière la clôture il y a encore douze ou quinze ans ou que ce soit le long des immeubles en béton au cœur d’un monde de moins en moins clérical et de plus en plus incroyant, les novices d’aujourd’hui comme leurs aînées se sentent conviées à un même exode, à une même renaissance, pour une vie fructueuse et apostolique. Ne serait-ce pas que la spiritualité qui les a attirées et qui les situe au cœur du Christ et au cœur du monde peut encore parler à des jeunes aujourd’hui ? Et n’en est-il pas de même pour tous les instituts qui reconnaissent dans leur charisme une parole vivante aujourd’hui ?

Fraternité Elancourt
11 rue du Chemin aux Bœufs
F-78310 MAUREPAS, France

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