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Pour discerner spirituellement

Noëlle Hausman, s.c.m.

N°1979-3 Mai 1979

| P. 167-174 |

Ces pages évoquent les fondements du discernement spirituel, personnel et en communauté. Sans entrer ici dans la pratique du discernement, l’auteur manifeste ce qui est impliqué dans cette recherche de la volonté de Dieu. Elle fonde cette démarche dans l’histoire du salut du monde en Jésus-Christ. Cette réflexion sera d’abord utile à ceux et celles qui sont appelés à aider des personnes ou des groupes dans leur marche vers un discernement.

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Pour « chercher et trouver la volonté de Dieu » (Ex. 1) dans telle situation particulière, il est bon de se rappeler d’abord tout ce qu’implique le discernement spirituel (I). On verra ensuite que le discernement spirituel en commun (II), s’il comporte les mêmes éléments constitutifs (1 à 4), n’en présente pas moins un mode propre de recherche (5) et de décision (6). L’Esprit de Jésus donne toujours à l’Église de connaître et d’aimer son Seigneur.

I. Le discernement spirituel

1. Une volonté qui choisit

Lorsqu’un homme, un groupe d’hommes, une communauté, cherchent à « faire un discernement », que cherchent-ils au juste ? Le discernement a toujours un objet : on veut savoir quelle décision prendre dans telle situation, ou si la décision déjà entrevue convient, ou si des éléments inaperçus jusqu’alors ne devraient pas entrer en jeu. Une décision doit donc être prise, ou confirmée, ou revue. Pourtant, ce n’est pas elle que l’on a à « choisir » ; le discernement n’est pas simplement une mise en discussion de situations ou de projets, voire une réflexion plus approfondie qu’à l’ordinaire, même s’il comporte aussi cela. Le discernement cherche, plus profondément, quelle est la volonté de Dieu dans telle ou telle situation particulière, et comment répondre le mieux possible à l’amour qui nous y prévient. Il est donc à la fois question à Dieu (où nous demandons quelle est sa volonté, où est sa gloire) et, plus avant encore, question de Dieu (où il nous invite à chercher comment nous allons vouloir, désirer, sentir, partager son œuvre de salut dans cette situation).

Avant même de faire élection, nous voici élus. Avant de répondre à l’amour, nous étions aimés et appelés. Il n’y a pas de discernement de la volonté de Dieu qui ne fasse d’abord mémoire, dans la simple confiance, de l’amour qui crée, sauve et transfigure le monde. Discerner, c’est discerner la volonté et l’amour de Dieu, la volonté de son amour ; élire, c’est choisir la volonté de celui qui nous a choisis. Le discernement impose que nous nous laissions discerner par une histoire plus vaste que la nôtre, celle du salut du monde en Jésus-Christ.

2. Dans le combat spirituel de l’Église et du Christ pour Dieu

Discerner, c’est, dit-on, entrer dans le combat spirituel. Pourquoi en est-il ainsi et qu’entend-on par là ? On vient de le dire, il n’y a pas de recherche de la volonté de Dieu qui ne soit entrée dans le mystère du salut, dans le combat et la victoire du Seigneur Jésus. Le combat de Jésus pour Dieu, c’est le combat du Christ contre l’ennemi de la nature humaine, c’est le combat de Dieu contre la liberté pure qui s’est révoltée contre lui, et c’est le combat de l’Esprit pour la liberté humaine.

Ce combat, le Crucifié l’a déjà emporté. Cette victoire, acquise au prix du sang de Dieu, est semence de vie pour l’univers entier. Toutes les luttes humaines, tous nos combats, nos ambiguïtés et nos contrariétés, sont déjà effectivement surmontés, puisque le Seigneur ressuscité a déjà été couronné dans la gloire. Et la force de l’Église militante est le déploiement dans l’histoire, de génération en génération, de cette certitude et de cette responsabilité. Le combat de l’Église et du Christ pour Dieu est spirituel en tant qu’il est louange et victoire à la fois, exultation de l’Esprit et combat où le Christ glorieux donne à l’Église de ressusciter toujours davantage à la gloire de Dieu toujours plus grand.

3. Faisant mémoire des mystères de la vie du Christ

Si le discernement est volonté d’entrer dans la volonté de Dieu (1), s’il est grâce de participation au combat victorieux de l’Église et du Christ pour Dieu (2), il imposera donc, comme élément constitutif, l’écoute de la Parole de Dieu ; et plus précisément, à la manière d’Ignace, la contemplation des mystères évangéliques.

La prière qui demande d’être « ordonné au service et à la louange de la Divine Majesté » (Ex. 46 et suivants) est entrée dans « l’histoire » à contempler, qui requiert l’imagination et la volonté (Préambules). « Regarder », « écouter », « considérer » les choses du mystère, c’est, peu à peu, y être rendus présents, devenir contemporains du Seigneur qui nous sauve ; et à ces choses ainsi « réfléchies » en nous-mêmes, nous voici davantage incorporés, de sorte qu’elles « fructifient » en nous. C’est que le discernement demande écoute et silence, contemplation, et livraison de tout l’être, offrande, à la puissance recréatrice de Dieu.

4. Selon des temps de grâce divers

Ignace dit qu’il y a « trois temps en chacun desquels on peut faire une saine et bonne élection » (Ex. 175). C’est dire qu’il y a diverses manières de nous trouver plus ou moins immédiatement présents à l’histoire de Jésus-Christ. Nos situations spirituelles, les modes de notre conjonction à l’histoire du Christ, sont plus ou moins explicitement, plus ou moins intimement, référés aux mystères de sa vie. Où que nous soyons, Il se révèle à nous et donc aussi nous révèle à nous-mêmes : le premier temps est de transparence, le deuxième temps, de débat, le troisième temps, de calme.

Premier temps (Ex. 175) : ici l’identification est telle que l’on agit « sans douter ni pouvoir douter ». C’est le simple temps où l’on peut « sentir avec l’Église militante », marcher sans crainte en présence de Dieu, accomplir ses commandements. C’est l’intimité de l’Époux et de l’Épouse, l’intimité de l’Esprit Saint qui nous gouverne et nous dirige pour le bien de nos âmes. C’est le temps, toujours imprévisible, de la « consolation sans cause », et de l’allégresse de l’apparition du Christ notre Seigneur à Notre-Dame, lorsqu’elle lui donne son corps de résurrection. C’est le temps tranquille de l’apostolat, celui où le mystère du salut porte son fruit pleinement possédé.

Deuxième temps (Ex. 176) : temps de la distance et de la proximité. Ici le mystère de Dieu se réfléchit en nous-mêmes, d’une manière plus ou moins perceptible, dans une dualité souvent troublée, qui se fait parfois duplicité. La mise en présence du mystère du Christ suscite le mouvement des esprits : le bon, qui se reconnaît à la paix, la joie, l’allégresse ; le mauvais, qui cherche à étendre la tristesse de l’impasse infernale, de l’abîme du non-sens et du péché. Ce mouvement, cette dynamique est chargée de sens, elle indique l’option pour ou contre Dieu. Mais la tension est surmontée peu à peu dans la résonance du mystère du Christ qui, grâce à l’Esprit Saint, apparaît dans notre histoire. Tout le discernement consiste à chercher son visage, à être progressivement mis là où est notre vérité, du côté de la victoire et de l’allégresse du Christ. Le jeu des consolations et des désolations est épreuve de notre purification par l’amour.

Troisième temps (Ex. 177) : c’est le temps où l’homme mesure l’histoire à partir de ses puissances naturelles, la raison et la mémoire. La contemplation évangélique paraît à distance, il n’y a pas d’esprits à discerner ; c’est le repos de la création, la liberté de la recréation.

À la manière rationnelle, l’homme qui a demandé la grâce de bien choisir cherche le pour et le contre et demande confirmation dans la prière. En faisant mémoire d’autrui, de la mort et du jugement, il relativise sa situation et fait ainsi acte de présence, autant qu’il est en son esprit, à l’histoire du salut. L’Église est ici la règle et la norme. Les trois modes d’humilité (Ex. 165-167) montrent, au plan logique de la fin (péché mortel), des moyens (indifférence et péché véniel) et au plan de l’histoire (imitation du Christ pauvre, humilié, folie de Dieu), quelle justesse il y a à vouloir et choisir l’humiliation du Crucifié.

Le discernement spirituel est participation au combat et à la victoire de Jésus pour l’Église, de l’Église avec lui, de nous-mêmes en elle. En tous temps l’Esprit appelle à la victoire de l’amour, puisque le Christ s’est livré pour l’Église, à la louange de la gloire.

II. Le discernement spirituel en commun

1. Choisir d’être l’Église

Lorsque des membres du Christ choisissent de chercher sa volonté pour leur groupe, ils acceptent eux aussi de laisser se déployer comme leur communion, la vie, la mort et la résurrection de leur Seigneur. Cette avancée dans le mystère de Dieu est identiquement configuration au mystère du Christ et de l’Église, et c’est là l’œuvre de l’Esprit Saint. C’est en entrant dans la mouvance de ce même Esprit que l’on peut éprouver que la communauté est, comme l’Église, élue, appréciée, choisie par le Seigneur exalté. Vouloir la volonté de Dieu, c’est découvrir ici la destinée commune comme destinée ecclésiale, et cette certitude porte avec elle son poids de précision, comme nous allons le voir.

2. Dans le même combat spirituel

En se découvrant livrés au même combat spirituel, on découvre par le fait même la louange et l’action de grâce comme premier et dernier mot du discernement, puisque la victoire est déjà acquise à l’Église par le Ressuscité glorieux.

Ce groupe rassemblé par l’imprévisibilité de la Providence, cette communauté qui a pour tâche de recevoir et de porter le salut du monde, se trouve, comme l’Église, assurée déjà de l’issue de ses peines et déjà exulte en son Sauveur. Hors cette allégresse à demander et à recevoir, il n’est pas de discernement en commun qui soit véritablement spirituel.

3. Faisant mémoire des mystères du Christ

Se découvrir situés ensemble au cœur de l’Église (1), se laisser réunir dans la même confiance au Seigneur bien-aimé (2), c’est encore se laisser discerner par la mémoire de ses actes de puissance, de ses paroles de vie. C’est par la Parole de Dieu que le groupe se laissera éduquer et enseigner. En écoutant longuement l’Écriture, en se laissant pétrir par la contemplation évangélique, ceux qui cherchent ensemble la volonté de Dieu sur leur groupe entrent dans la transparence et la docilité de la servante du Seigneur : « Qu’il me soit fait selon ta parole ».

Le silence, la durée, l’attente confiante de l’apaisement des passions forment ici le milieu où Dieu peut, quand et comme il le voudra, faire germer un fruit de lumière et de liberté.

4. Dans des temps de grâce divers

Certes, un groupe connaît aussi ses temps de grâce divers, qui ne se réduisent pas à la situation spirituelle des membres. Au temps où le mystère du Christ est plus immédiatement présent (premier temps), la visite de Dieu nous accorde à l’offrande eucharistique d’où découlent l’apostolat de l’Église et son accueil de la sagesse des hommes. Ce temps très quotidien ne demande pas d’autre discernement que celui de « sentir avec notre sainte Mère l’Église hiérarchique ». Lorsque le groupe connaît davantage la distance et le mouvement des esprits (second temps), les dynamismes contraires qui l’agitent imposent de n’écouter ni la majorité ni un membre plus influent : l’Esprit de Dieu parle plus justement que nos esprits divisés, et c’est son gémissement qu’il convient de reconnaître en ces douleurs d’enfantement. Si le temps est tranquille (troisième temps), si le groupe est dans la grâce d’une plus grande indifférence, qu’il suive les conseils de sa raison la plus éclairée et qu’il juge selon la mémoire qu’il a de l’amour de Dieu, son Créateur et Seigneur.

Demandons-nous encore qui décide dans un groupe et de quoi (5) ; puis, quelle place a le Supérieur d’une communauté religieuse dans le discernement en commun (6).

5. Acteurs et enjeux

Comme dans tout discernement, les acteurs sont avant tout Dieu notre Seigneur par son Fils dans l’Esprit Saint, puis le bon et le mauvais esprits et la liberté de l’homme qui cherche son meilleur bien. Mais ici, c’est d’un « nous » rassemblé qu’il s’agit. Qu’est-ce à dire, sinon qu’il y a ici, bien plus qu’un « on » impersonnel, plus encore que la somme des « je » en présence, un nouvel être que chacun peut nommer et où il peut, à sa manière, se trouver situé ? « Il me semble que nous... », dira-t-on souvent et à bon droit. La grammaire elle-même signifie que cette nouvelle entité constitue pour tous une nouvelle capacité de langage et d’action. Certains d’ailleurs se mettront facilement à expliquer ce qui se passe, servant ainsi de parole au groupe. D’autres vont rappeler l’histoire commune et chercheront volontiers à resituer l’événement actuel dans la mémoire de tous. D’autres enfin, par leur silence, le poids de leur présence, la bonté dont ils témoignent, seront davantage comme le cœur du groupe, son climat de ralliement. Autant de situations qui manifestent humainement quelque chose de l’amour trinitaire, où la parole du Verbe repose dans la mémoire du Père grâce à l’Esprit commun de leur amour.

Quant aux bon et mauvais esprits, il faut reconnaître qu’il y a, comme le dit l’Apocalypse, un Ange pour chaque communauté, et aussi un diable pour cette communauté (les démons innombrables n’épargnent aucun homme ni groupe d’hommes, dit Ignace). Ces esprits ne sont pas comme la conjonction des esprits de chacun, mais ils induisent des motions, des consolations et des désolations, qui sont celles du groupe entier. Un « nous » stable et sans jamais aucune agitation n’a pas encore livré le combat spirituel, il n’est pas encore effectivement constitué. Il se peut aussi que le groupe ait quitté la transparence du premier temps, ou l’agitation du second, pour se trouver dans le repos du troisième ; en ce cas, il accomplira un véritable travail de réflexion pour opérer son discernement. Mais pour les temps plus agités, il convient de se rappeler que les irréversibilités et les faux pas eux-mêmes, et les blessures inévitablement infligées et ressenties, sont toujours reprises dans la miséricorde qui nous offre ce temps de grâce, ce temps de plus réelle conformation au Sauveur crucifié.

Puisqu’il s’agit de ce mystère de louange et de victoire, puisque toute l’histoire du salut informe tout le groupe en état de discernement, on considérera que les enjeux sont ici identiques aux acteurs. Les « matières » sur lesquelles on discerne spirituellement appellent en effet toujours une décision pour ou contre le Royaume de Dieu, tel que Dieu l’a déjà voulu et instauré parmi nous, tel qu’il ne cesse de le faire croître en nous. On ne discernera donc pas sur ce que Dieu déjà a disposé pour nous : notre naissance et notre mort, notre rédemption et la gratuité de notre élection. Et on laissera au Seigneur de l’impossible le soin de nous surprendre dans sa surabondance. La prière, le silence, la docilité aux faits intérieurs et extérieurs, l’engagement dans l’obéissance de l’Église, portent avec eux leur fruit de grâce et sa saveur.

6. Rôle du supérieur

Lorsque le groupe dont nous parlons est une communauté religieuse canoniquement érigée, voire une Congrégation, sa vitalité tient à des normes de conduite précises, hors desquelles il n’est pas possible de discerner spirituellement : Dieu ne se renie pas, il s’est engagé dans ce que l’Église engage. Or le supérieur est, pour la communauté religieuse ou la Congrégation (dans la ligne ignatienne du moins), comme le lien visible avec le mystère de l’Église. C’est lui qui garantit l’apostolicité de la mission, c’est lui qui est le témoin de l’universalité de l’Église pour son groupe. C’est donc lui qui sera au principe et fondement du discernement : si ce n’est pas lui qui le sanctionne, le discernement de sa communauté est proprement insensé.

Ce n’est pas dire que le supérieur doive nécessairement conduire ce discernement. Pour éviter l’ambiguïté possible, il sera peut-être préférable qu’un autre membre, capable d’effacement personnel et écouté de tous, conduise la recherche commune. Le supérieur n’est pas tenu d’avaliser le discernement des autres membres de sa communauté : certes, il peut l’avoir demandé pour s’éclairer ; mais il reste libre de décider autrement, tout bien pesé devant Dieu, et cela en vertu de l’autorité que l’Église lui a reconnue et de sa place particulière à la tête de la mission commune. On sait que ce rôle est différemment vécu d’après les Instituts, les Constitutions, la spiritualité. On aura toujours le souci néanmoins de respecter les fondements de la vie religieuse, et de ne pas accepter des procédures de décision inconsidérées.

Le discernement spirituel est entrée dans l’obéissance limpide et onéreuse du Seigneur à son Père et de l’Église à Dieu. C’est à ce prix qu’il est source de salut pour ceux qui y sont engagés, et pour le monde entier.

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